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📖 Extrait gratuit — Ariclès – Chapitre 1
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Ariclès · Sébastien Gallois

Lire Ariclès en ligne gratuitement Ariclès – Chapitre 1

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Liz est face à moi.

Sa robe la recouvre et semble s’amuser à me narguer. Lâche par endroits, si bien qu’elle paraît simplement posée, elle se resserre autour de son ventre et de sa poitrine, au point que le fin tissu gris foncé devient comme une deuxième peau.

Liz joue le jeu. Ses mains participent à cette provocation silencieuse. Ses doigts à peine repliés froissent très subtilement ses gants, dont la matière délicate laisse imaginer la douceur de ses caresses. Elle est cambrée et bombe sa poitrine, comme si elle m’invitait à venir arracher le tissu qui m’en sépare.

La lumière donne à ses cheveux roux et ondulés un éclat brillant mais pas éclatant, qui la fait paraître presque angélique. Ils effleurent ses fossettes et, si proches de sa bouche entrouverte, soulignent ses lèvres écarlates et ses dents que l’on entrevoit à peine. On l’imagine souffler lentement, sous l’excitation qui monte en elle.

Et son regard, son regard océan qui a le don de m’embraser, est tourné vers moi. C’est moi qu’il invite, qu’il provoque, qu’il met au défi.

Je me félicite de m’être bien placée derrière l’appareil photo.

Le photographe s’en donne à cœur joie. Il fait plusieurs prises entre chaque changement de posture. Assise sur le tabouret qu’on lui a fourni, devant le fond blanc, Liz se laisse manipuler, tout en échangeant avec lui de brèves plaisanteries que je n’entends pas. Elles sont noyées sous les trop nombreuses conversations à voix basse qui m’entourent et forment un capharnaüm presque incompréhensible. La seule que je distingue clairement est celle qui se tient juste à côté de moi. Les mots m’arrivent avec juste assez de force pour que je les saisisse, bien que mon attention soit tournée ailleurs. Giamatto Penzatti, le créateur de la robe, de sa voix éraillée par quarante ans de tabagisme, commente la séance à côté de Josie Foster, la rédactrice en chef du magazine pour lequel Liz pose.

— Bon choix, très bon choix, l’entends-je murmurer. Henry sait quelle pose donner pour que le modèle et la robe se mettent mutuellement en valeur et ressortent indépendamment tout en gardant une cohésion. Et mademoiselle Glover est celle qu’il fallait, sa chevelure et ses yeux contrastent parfaitement avec le gris de la robe.

— Elle a un côté… vif, dynamique, acquiesce Mrs Foster. L’éclat de la jeunesse, si l’on peut dire. À l’origine, j’avais pensé à une de ses collègues, avec des cheveux noirs, un air plus mature, plus « femme du monde », vous voyez. Mais son agent, vous savez, mademoiselle Benton, m’a contactée, et elle m’a fait changer d’avis. Elle m’a parlé du contraste qu’on pouvait faire entre la tenue qui dit « femme sophistiquée » et le mannequin à l’air plus sauvage, plus fauve. Et je n’ai aucun regret.

Je suis d’accord, cette Benton a parfaitement su exploiter les atouts de Liz.

— Mademoiselle Benton ?

Ah, oui. C’est moi, Benton.

Je m’arrache à ma contemplation pour me lever et me tourner vers eux. Derrière ses lunettes, Penzatti me détaille de son mieux malgré la faible luminosité du studio. Puis il me tend la main.

— Votre prénom, déjà ?

— Emily, dis-je en la serrant.

— Son agent, donc, répond-il. Oui, c’est du bon travail, vous avez bien fait d’appeler Mrs Foster.

— C’était une occasion à ne pas rater. Non seulement je trouvais que Liz correspondait parfaitement, mais en plus, elle a longtemps voulu poser avec une de vos créations. Et pour Starway aussi, ajouté-je à l’intention de Mrs Foster.

Elle me sourit.

— On se souviendra d’elle, en tout cas. Et de vous, par extension. Vous vous battez bec et ongles pour elle, c’est très bien.

— Il faut bien, dis-je. Ce n’est pas seulement mon travail, Liz est aussi ma meilleure amie, alors…

Ils ne m’écoutent déjà plus. Ils ont repris leur conversation, et parlent maintenant du numéro dont Liz fera la couverture. Haussant les épaules, je me retourne vers elle.

C’est à ce moment qu’Henry, le photographe, se tourne vers nous et tape gaiement dans ses mains.

— C’est dans la boîte ! clame-t-il.

J’applaudis avec le reste de l’équipe, mais mon regard est capté par le mouvement de Liz qui se lève et s’étire. Sans qu’elle ne le fasse exprès, chacun de ses gestes accentue ses courbes, et pendant une fraction de seconde, elle se retrouve à danser de manière hypnotique.

— Emy ? appelle-t-elle.

Je la rejoins devant l’objectif tandis que l’équipe commence à ranger le matériel et qu’on rallume les lumières de la pièce. Lorsque j’arrive à son niveau, elle me prend joyeusement dans ses bras et me permet d’éprouver à quel point le tissu de sa robe est fin. Elle me relâche juste après que je me sois souvenue de l’étreindre en retour au lieu de simplement apprécier son contact.

— Comment j’étais ? demande-t-elle.

— Tu sais très bien comment tu étais.

— Mais j’adore quand tu me le dis !

Je roule des yeux avec amusement.

— Tu étais parfaite, dis-je. Tu es toujours parfaite.

Elle éclate de rire.

— Tu es géniale, dit-elle. Trop, trop géniale. Je ne sais pas comment te remercier pour avoir décroché ce contrat.

— Tu n’auras qu’à me signer mon exemplaire de Starway quand il paraîtra.

— Promis ! Et je ferai un gros bisou sous la signature.

— Tu sais comment me faire plaisir.

Nous rions ensemble. J’aurais bien ajouté autre chose, mais c’est inutile. Son rouge à lèvres sur une photo d’elle, c’est mieux que rien.

— Je vais aller me changer, dit-elle en remarquant les stylistes qui l’attendent. Ensuite, tu sais où on va, pas vrai ?

— Le Feisty’s.

— Le Feisty’s. Tu demandes à madame Foster et à monsieur Penzatti de m’attendre ?

— Bien sûr.

Elle rejoint les stylistes, qui la guident dans une pièce voisine. Je fais passer sa demande à Mrs Foster et Mr Penzatti, avant de m’isoler avec mon portable. J’envoie un message à Gloria pour lui dire que la séance est finie et s’est très bien passée. Puis je publie sur les réseaux sociaux. J’annonce aux fans de Liz qu’ils pourront très bientôt la retrouver sur la couverture de Starway, en ponctuant la nouvelle de hashtags et de smileys à profusion.

Liz revient après avoir troqué la robe et les gants de luxe pour une paire de jeans trop moulants pour mon petit cœur et une chemise blanche au décolleté juste assez ouvert pour me faire rêver. Nous retournons auprès de Mrs Foster et Mr Penzatti, qu’elle remercie infiniment pour la chance qu’ils lui ont donnée. Tandis qu’ils prennent quelques minutes pour partager leurs impressions, je reprends mon portable et réponds à quelques-uns des dizaines de commentaires que ses fans se sont empressés de poster.

— J’ai une tradition, pour les événements importants comme celui-là, finit par annoncer Liz. J’invite l’équipe qui a participé à la séance à une soirée dans notre bar préféré, à Emy et moi. Je pensais le proposer à vos collègues. Est-ce que vous vous joindrez à nous ?

— Je vais décliner, dit Penzatti. Mais c’est bien aimable de proposer.

— Moi, par contre, je vais me laisser tenter, dit Foster.

— Magnifique !

Liz se retourne aussitôt pour répéter son invitation à toute l’équipe. L’annonce est accueillie par des applaudissements enthousiastes.

Elle en est fière, de cette tradition. Elle qui vient d’un milieu modeste et n’avait pour elle que son physique divin et son inébranlable détermination, elle n’a jamais oublié d’afficher sa reconnaissance envers tous ceux qui lui permettent chaque jour de vivre son rêve. Elle a réussi à trouver cet équilibre entre la fierté de ce qu’elle a accompli et l’humilité qui lui rappelle comment elle est devenue l’un des principaux top-modèles de Broadlights.

Les amnésiques sont trop nombreuses. Sur Internet ou lors de réceptions en ville, et même au sein de l’agence, nous en avons soupé, de ces influenceuses qui se sont retrouvées avec des centaines de milliers d’adeptes admirant leurs photos, et qui ne sauraient pas dire comment elles en sont arrivées là. Même les dieux ont des origines, mais elles sont intemporelles et éternelles, ne devant leur statut qu’à leur propre grandeur à laquelle les gens du peuple ne pouvaient pas ne pas succomber. Leurs followers n’ont fait que construire les temples qui leur étaient dus. Ils sont les chevaux qui ont tiré leur carrosse vers le succès, et qui n’auront jamais d’avoine.

Je n’ai jamais entendu Liz parler en mal de ses fans, aussi excentriques puissent-ils être. Et si elle ne l’a pas fait devant moi, elle ne l’a pas fait du tout. Un seul a eu droit à son courroux, qui s’est traduit par une gifle magistrale lorsqu’il a prétendu la suivre dans les toilettes du Feisty’s.

En un rien de temps, elle a rassemblé Mrs Foster, photographe, accessoiristes et assistants, et elle leur donne l’adresse du Feisty’s. Liz propose à Mrs Foster de prendre la voiture avec nous, mais elle choisit de venir avec la sienne, ne pensant pas rester très longtemps. Nous partons donc toutes les deux.

La nuit est en train de tomber sur Chicago. Dans la voiture de Liz, nous parlons de tout et de rien. La tête appuyée contre la vitre, j’ai les yeux levés vers la ligne de métro que nous longeons et qui empêche le soleil descendant de m’éblouir.

— Il faudrait que je me décide à passer mon permis, dis-je négligemment. Ce n’est pas comme si on ne gagnait pas assez pour que je m’achète une voiture… ça ne m’ennuie pas de prendre le métro pour aller bosser, mais ça me gêne quand tu proposes de me conduire.

Liz est habituellement très prompte à répondre qu’elle adore m’emmener, mais cette fois, elle ne dit rien. Je tourne la tête et la vois qui regarde de l’autre côté, vers une ruelle.

Il ne me faut que quelques secondes pour comprendre ce qui a attiré son attention. Deux hommes qui en ont coincé un troisième, plus âgé, et qui commencent à le bousculer en lui criant dessus.

Je ne reste pas concentrée sur eux bien longtemps. Je remarque que Liz a inconsciemment commencé à dévier de la file et se dirige vers le centre de la route. Je me penche pour prendre doucement le volant et la rabattre.

— Bande d’ordures… marmonne-t-elle.

Le ton de sa voix est pour moi une sonnette d’alarme, qui retentit une seconde trop tard. Elle enfonce la pédale de frein, m’arrachant un petit cri, et probablement un cri bien plus sonore à celui qui doit piler derrière nous. Elle tend la main vers la banquette arrière et farfouille à la recherche de son sac, d’où elle sort son portable. Puis elle ouvre sa portière et sort de la voiture, ignorant totalement les conducteurs qui klaxonnent furieusement derrière nous.

— HÉ ! hurle-t-elle en collant son portable à son oreille.

Les hommes et les passants qui les entourent se retournent vers elle.

— J’APPELLE LA POLICE !

Les deux hommes s’écartent de leur victime. Ils regardent les passants qui se sont tournés dans leur direction. Puis ils lèvent les mains, lâchant un juron, et s’éloignent d’un pas rapide.

Maintenant que la voie est libre, des gens viennent voir le vieil homme pour s’enquérir de son état. Liz sourit avec satisfaction et rentre dans la voiture au moment où le conducteur de celle qui nous suivait sortait pour lui hurler dessus. Elle redémarre.

— Tu vas me tuer, dis-je en dissimulant au mieux mon petit sourire. Il y a des gens dans la rue. Ils peuvent s’occuper d’appeler la police s’il y a besoin. Ne va pas emboutir ta voiture pour une engueulade.

Liz fait la moue.

— Les gens, dit-elle. Les gens ne font rien. J’aimerais bien avoir confiance, mais en général, ils ont trop peur pour faire quoi que ce soit. Tu te rappelles de l’agression qu’on a vue, l’année dernière ? Il y avait du monde, mais si je n’avais pas crié…

— Et tu as eu de la chance qu’il y ait eu des flics à proximité. Essaie de te mettre dans la tête des gens. Ces hommes qui t’abordent dans la rue, ils ont souvent des couteaux, et ils sont prêts à les sortir, ils en ont même envie. C’est si facile de poignarder quelqu’un.

Je pince les lèvres en la voyant peu réceptive à mes arguments.

— Ça ne te fait rien, l’idée que tu pourrais tout perdre, toute ta carrière, tout ton travail, à cause d’un coup de couteau ?

Elle hausse les épaules.

— Tu imagines si j’avais réfléchi comme ça quand on était au lycée ?

— Caillasser des petites pimbêches qui se prennent pour des caïds, c’est autre chose, répliqué-je.

Je souris avec nostalgie, avant que les souvenirs ne gèlent mes lèvres.

— Kimberley Slater n’était pas du genre à se promener avec un couteau, commenté-je.

Je donne à Liz une petite tape sur la cuisse.

— C’est peut-être égoïste, mais je préfère te garder entière.

— T’es adorable.

J’entrouvre la vitre côté passager, puis je tire une cigarette de mon sac. Je l’embrase et en tire une courte bouffée.

Ça fait du bien. Fumer me permet de penser à autre chose qu’au mélange contradictoire d’admiration et d’irritation que suscitent ses réactions naïves.

— Et puisqu’on parle de survie et de garder les fruits de ton travail, dis-je. Tu devrais lever le pied avec les dons.

Elle rit, brièvement, avant de se rendre compte que je parle sérieusement.

— À quoi ça sert d’être riche, alors ?

— À ne pas redevenir pauvre.

— Ouais, peut-être.

Je retiens un soupir. Naturellement, elle ne va pas tenir compte de ce que je viens de dire. Impossible de lui faire comprendre qu’on ne peut pas dépenser des mille et des cents pour les beaux yeux de tous les enfants affamés qui ont leur photo sur Internet. J’ai déjà dû passer des heures à arguer qu’elle ne pouvait pas donner à tous les sans-abris qu’on croise.

— Juste… n’en fais pas trop. Il ne manquerait plus que d’autres se mettent à profiter de toi parce que tu n’as pas su dire non.

— Ce n’est pas parce qu’il y a des profiteurs qu’on va claquer la porte au nez des gens qui ont vraiment besoin d’aide.

Je me crispe et expulse ma fumée hors de la voiture.

— Si tu le dis.

Nous nous interrompons en voyant devant nous la lumière de la grande enseigne du Feisty’s.

Liz se gare et, avant de sortir, elle me regarde de haut en bas alors que je finis ma cigarette. La voyant me scanner, je me raidis et serre mes cuisses. Je sens ma chemise qui commence à m’étouffer.

— Tu devrais laisser tomber la queue de cheval quand on est de sortie, dit-elle. Et ouvrir un peu ta chemise. Ça te donnerait un air plus détendu. Et surtout, ça montrerait un peu ce que tu as là.

Sans attendre, elle tend la main vers ma poitrine et les boutons qui la dissimulent, mais je lui donne une tape amusée.

— Je ne sors pas pour m’exhiber. Et je suis plus à l’aise comme ça.

— Tu as tort, tu attirerais plus les regards comme ça. Crois-moi, c’est mon métier de donner envie.

Elle sort de la voiture sur un clin d’œil.

Je prends une seconde pour effleurer le premier bouton de ma chemise aussi noire que mes cheveux. Je le laisse en place. Puis je sors et suis Liz.

Nous attendons l’équipe de Starway devant la porte. La lumière chaleureuse et la musique d’ambiance venant de l’intérieur sont comme un chant de sirènes, dont l’effet est exacerbé par les souvenirs de folles soirées d’ébriété. Fort heureusement, nous avons entendu ce chant si souvent que nous savons résister à sa magie.

Nos invités arrivent petit à petit, et nous entrons lorsque tout le monde est là. Nous sommes aussitôt accueillis par Langston, le barman, qui signale notre présence par une exclamation joyeuse, rapidement reprise par les clients qui nous connaissent.

Langston a développé un sixième sens qui lui permet de sentir l’arrivée de Liz. Et les autres habitués, ainsi que les serveurs, nous saluent chaleureusement, les premiers heureux de nous revoir, les seconds attendant avec impatience les généreux pourboires qui nous accompagnent toujours.

Les employés de Starway sont brièvement surpris, mais il ne leur faut que quelques instants pour s’imprégner de l’ambiance festive qu’apporte Liz dans son quartier général.

C’est un bar fait pour les jeunes riches. Tout y est droit, cubique, lisse. Les couleurs sont principalement claires, pour accrocher la lumière du soleil lorsqu’il fait jour et accentuer les lumières colorées qui sont projetées la nuit. La musique peut servir de fond lorsque les clients sont calmes, mais aussi monter lorsqu’une cliente légèrement imbibée – disons Liz – décide de laisser éclater sa joie de vivre en dansant sur une table.

C’est ici que nous nous sommes rendues pour fêter le premier gros contrat de Liz, il y a cinq ans. Et maintenant qu’elle passe des contrats à cinq chiffres, qui me fournissent aussi mon salaire, c’est l’un des petits plaisirs que nous nous accordons régulièrement.

— La table de mesdames les attend ! clame Langston.

Il s’incline galamment et désigne une banquette rembourrée en demi-cercle qui entoure une grande table ronde, dont nous avons fait notre fief.

Nous nous y installons. Liz et moi nous asseyons côte à côte, entourées par l’équipe, et nous attendons qu’un serveur vienne prendre notre commande pour trinquer. Liz entame un discours totalement improvisé pour remercier chaque personne présente, en particulier Mrs Foster, qui répond en levant son verre avec un sourire amusé.

Nous commençons la soirée autour de la table, mais bien vite, notre groupe se mélange à la clientèle du bar au fil des discussions. Au bout d’une heure, je me retrouve pratiquement seule à la table.

Je parle un peu avec Henry et Samantha, l’une des stylistes, avant qu’ils ne partent de leur côté. Liz s’est rendue au comptoir avec Mrs Foster, et elles sont plongées dans une intense conversation.

Liz se contient, ce soir. Mrs Foster est une dame de grande classe, rédactrice en chef de l’un des principaux magazines de mode du pays. Faire la fête, c’est une chose, mais danser sur une table devant elle pourrait faire mauvaise impression.

Mais ce n’est pas leur échange qui retient mon attention. C’est le regard insistant, brillant de luxure, d’un homme assis devant le comptoir, un peu plus loin.

Un regard posé sur Liz.

Ma chemise devient atrocement étouffante, et ma poitrine se leste de plomb.

Il doit avoir trente-cinq ans. Il est brun, propre sur lui, athlétique plutôt que réellement musclé. En voyant sa chemise juste assez ouverte pour laisser entrevoir le haut de son torse, ses manches relevées sur ses avant-bras qui exposent sa montre hors de prix et le verre qu’il tient du bout des doigts et fait négligemment tourner, je reconnais le fauve en chasse.

Et bien sûr, lorsque Mrs Foster se retire, il ne perd pas de temps pour se lever, s’approcher de Liz et engager la conversation.

Assise sur ma banquette, je les regarde alors qu’ils se mettent à parler. Elle lui sourit, elle rit à ses phrases d’accroche que je ne peux pas entendre. J’imagine qu’il se présente tout en lui proposant de lui offrir un verre. Il peut se le permettre, il a une petite fortune, mais il est trop modeste pour s’en vanter. Il a l’air détendu, accoudé au comptoir, ses lèvres remuant incessamment. Il doit se dire que l’affaire est conclue et que ce n’est qu’une question de temps.

Je retourne sur les réseaux sociaux pour entretenir les pages de Liz et répondre à quelques commentaires, tout en vidant mon troisième verre. J’essaie de me forcer à oublier ce que j’ai vu, ce que je vois chaque fois que nous venons, et parfois quand nous marchons dans la rue, et aussi sur plusieurs lieux de travail. Des plaisanteries, des flirts « innocents » auxquels Liz répond avec amusement.

Jusqu’à présent, j’ai toujours eu la chance de la voir gentiment repousser leurs avances. Mais il viendra un jour où l’un d’eux réussira. Il trouvera les bons mots, il la fera suffisamment boire, et elle repartira avec lui, laissant la pauvre petite Emily sur le carreau. Il faudra bien qu’il vienne, le moment où Liz se détournera de moi.

— Emy ?

Je relève la tête. Liz s’est penchée sur moi. J’entrevois son Jules abandonné au comptoir, qui ne semble pas l’attendre. Le plomb dans ma poitrine disparaît d’un coup.

— J’ai payé la tournée de l’équipe, j’ai dit à Langston de mettre le reste sur mon ardoise, et je vais rentrer. Tu veux venir chez moi cette nuit ? Ça t’évitera de reprendre le train jusqu’à chez toi.

— Non, merci, je vais rester encore un peu, dis-je.

Elle patiente quelques secondes, avec son air taquin et provocateur, la lèvre retroussée et un sourcil haussé. Mais en voyant que je ne cède pas, elle se penche un peu plus et me fait la bise.

— Tu es prudente et tu me préviens quand tu es rentrée ? demande-t-elle.

— Promis, dis-je. Toi aussi, sois prudente.

Elle hoche la tête et adresse un grand au-revoir à tous nos invités. Ils lui répondent par une nouvelle vague d’applaudissements.

— À demain ! me lance-t-elle avant de sortir du bar.

Je lui réponds par un bref signe de la main.

Sa chambre d’amis est très confortable. Mais la savoir si proche et si loin à la fois est toujours une épreuve que j’ai du mal à surmonter, et ce soir, je ne m’en sens pas la force. Je me sens par contre la force de demander un autre verre. Puis un autre.

Elle se trouvera quelqu’un, un jour, et je devrai le supporter le reste de ma vie. J’ai encore du mal à croire que depuis le lycée, elle n’ait connu personne. Il m’arrive de m’imaginer à la place de ces esbroufeurs qui tentent leur chance avec elle, tellement certains que dans l’heure elle finira dans leur lit. Je préfèrerais tellement avoir leur assurance, leur confiance naïve, plutôt que la certitude que je n’aurai jamais ce que je veux. J’ai eu une chance inouïe qu’elle soit venue vers moi et qu’elle m’ait gardée à ses côtés, mais Emily Benton n’est pas celle qu’on envisage d’aimer. Au mieux, c’est une fille sage et une bonne élève, donc on peut l’ignorer, et elle ne fera pas de vagues lorsque son père violent giflera son alcoolique de mère. Au pire, c’est une bécasse, première de la classe et jolie, mais qui ne se comporte pas comme une reine des abeilles agressive et odieuse et ne vient pas d’une famille riche, donc on peut lui jouer des tours en cours, ou l’enfermer dans les toilettes, du moins jusqu’à ce que Liz intervienne. Au pire du pire, c’est un bébé encombrant, donc on peut l’abandonner devant la porte d’un orphelinat et s’enfuir pour refaire sa vie.

Je suis bien. Liz m’adore, et j’ai montré ma gratitude en l’aidant à se lancer sur Internet, à gagner une certaine popularité sur les réseaux sociaux, et en me faisant engager chez Broadlights pour la prendre en charge. Je n’ai besoin de rien de plus que de sa présence, de son sourire, et de sa capacité presque surnaturelle à refuser de se laisser écraser par une vie qui s’est acharnée sur nous.

— Je vois bien que vous n’avez pas besoin qu’on paie l’addition pour vous, mais je peux tout de même vous proposer de vous offrir au moins un verre ?

Je cligne des yeux et détourne le regard de la table.

C’est lui. Avec sa montre et son sourire et sa chemise entrouverte, il est venu sans que je le remarque. Il a dû hausser le ton pour que je l’entende par-dessus la musique dont le volume a monté.

Je lâche un rire. Bien sûr. Emily, c’est aussi le second choix. Celle qu’on peut attraper lorsque la première proie s’est échappée, ou lorsqu’on ne veut pas faire trop d’efforts. Qu’on peut manipuler, aussi, en lui faisant croire qu’on a changé, qu’on n’est plus la pimbêche qu’on était l’année dernière au lycée, en lui assurant qu’on l’a toujours trouvée belle mais qu’on n’arrivait pas à assumer son attirance. Mais tout va mieux, maintenant. Par contre, pas question de laisser Emily annoncer qu’elle est en couple avec Kimberley, ça non, mieux vaut l’insulter et la jeter devant tout le monde.

Il sourit en me voyant rire, content que sa phrase d’accroche ait fait mouche.

— Je peux m’asseoir ? demande-t-il.

— Allez-y.

Il prend place à côté de moi et me tend la main.

— Brett Jackson, dit-il.

— Emily Benton.

Je lui serre mollement la main. Puis il regarde les verres sur la table.

— Vous avez quelque chose à fêter ? Ou à noyer ?

— Fêter, dis-je. Mon amie a fini une séance photo pour la couverture d’un magazine de mode.

— Oh, bonne nouvelle. Lequel ?

Starway.

Brett plisse les yeux.

— Inconnu au bataillon, dit-il. En même temps, je ne suis pas très mode. Donc vous êtes mannequin, vous aussi ?

Je lui lance le genre de regard qui fait clairement comprendre que ce type de question sarcastique a perdu tout son potentiel de séduction il y a environ dix ans. Il pince les lèvres, paraissant à la fois amusé et désolé, et interpelle une serveuse pour qu’elle nous resserve.

— Je suis son agent, dis-je pour répondre à sa question silencieuse.

— Et j’imagine que c’est cliché d’insister sur le fait que vous pourriez aussi être mannequin ?

Son sourire montre qu’il connaît déjà la réponse à cette question. C’est cette réaction qui lui évite un soupir et un roulement d’yeux.

— C’est terriblement cliché, acquiescé-je, mais je vais partir du principe que vous le pensez, et donc, que c’est gentil.

Il pouffe faiblement.

— Vous êtes très magnanime.

— Et vous, donc ? Votre travail ?

— Chef de projet pour Ascendant Corporation, répond-il alors que la serveuse nous amène nos nouveaux verres.

Nous les prenons et trinquons avant qu’il ne finisse.

— Je ne sais pas si vous connaissez.

— Je crois que si. C’est tout ce qui est énergies renouvelables, c’est ça ?

— C’est un aspect de nos activités. Et justement, moi aussi, j’ai quelque chose à fêter. Avec mon équipe, nous avons fait une découverte…

Qui va révolutionner le monde.

— … qui pourrait nous faire faire un bond de cinquante ans.

La formulation est différente, l’idée est la même. Je commence à les connaître.

— Et qu’est-ce que c’est, exactement ? demandé-je.

— Je ne peux pas tout vous dire…

Comme par hasard.

— … mais c’est une nouvelle source d’énergie. Quelque chose… qu’on a encore du mal à comprendre. Mais si on parvient à l’exploiter…

Il se perd dans la contemplation de son verre, le regard si brillant, l’expression si passionnée, que je pourrais presque le croire.

— Mais c’est assez compliqué, dit-il avant de vider son verre. Si ça vous intéresse, je pourrais vous en parler plus en détail, dans un endroit… un peu plus calme.

Je regarde l’alcool au fond de mon verre, pensive. Je le fais tourner lentement. Et je vois sous la surface jaune la peau brillante de Liz, allongée dans son grand lit, nue, probablement lascive sans le vouloir, à peine recouverte par son drap. Puis je pense à mon appartement, et à mon lit une place sur lequel m’attend mon large pyjama.

Je vide mon verre d’un trait.

— Pourquoi pas, dis-je.

Certains disent qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée.

Certains ne savent pas ce que c’est qu’être seule.

Ariclès

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