Chapitre 2 — Chapitre 1 : Un boulot d’enfer (débu...
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« Quoi qu’en dise la rumeur, la Mort n’est pas cruel, seulement très, très, efficace dans son travail. »
Terry Pratchett, Sourcellerie,
Victor Gollancz, 1988
Calista
J’arpente le muret vertigineux au pied de la basilique de Fourvière, de long en large, depuis plus d’une heure. Au-dessous de moi, la pente descend dangereusement jusqu’aux quartiers de Saint-Jean, avec ses lumières bigarrées et ses ruelles qui serpentent le long des berges de la Saône. Il ne doit pas être loin de minuit, mais cette cité semble ne jamais vouloir s’endormir.
Voilà deux mois que je suis arrivée dans la métropole de Lyon. Deux mois de solitude, de promenades nocturnes telles que celle-ci. Et bien que j’aie passé de longues nuits à parcourir tous les secteurs de la ville, je ne me fatigue toujours pas de l’ambiance qui y règne ni de son architecture. Les cathédrales jouent des coudes avec les basiliques, les statues, les édifices contemporains et autres traboules pavées et pittoresques. Quand je suis lassée d’errer dans un arrondissement aux pierres trop anciennes et aux façades haussmanniennes, je n’ai qu’à sauter dans un métro pour me retrouver en quelques minutes dans le quartier de La Part-Dieu et me croire en plein centre de New York, avec ses tours miroitantes et ses flèches dirigées droit vers les cieux. Oui, cette belle et grande cité de Lyon, je l’adore. Pourtant, depuis peu, tout me chagrine.
Mon instinct m’a soufflé de m’installer dans cet endroit, sans trop que je sache pourquoi. Mais ce soir que je me promène sur cette terrasse de Fourvière, j’éprouve un sentiment de désespoir. C’est la première fois que mes pas me mènent ici. Sur la corniche au pied de la basilique, précisément. Bien sûr, le paysage est magnifique. Mais quand je regarde en bas, je sens monter en moi une tristesse sans nom.
Soudain, je saute sur le sol dur et pose les coudes sur le parapet, la ville lumineuse juste sous mes yeux. Pourquoi ai-je le cœur tant gonflé d’amertume ? Que m’arrive-t-il ? Je tourne le dos à la vue et glisse par terre, le long du mur en pierres. Dans ma tête enfle un brouhaha sombre et désagréable. Je pleure.
Au final, ne suis-je pas, depuis ma naissance, une orpheline, une femme à jamais seule et dont personne ne veut ? Qui plus est : une psychopathe qui entend des voix ? Personne ne m’aime. Je sais que je suis mauvaise. Je le sens, je suis dangereuse pour les autres. Je suis capable de commettre des horreurs. Par sa faute à lui.
Je tape des poings sur mes tempes, en hurlant. Ce sentiment de solitude et d’incompréhension me rend complètement folle, cette tristesse sans nom m’étouffe, au sens propre.
D’un coup, je me relève, me tourne vers la falaise et pose un pied sur le parapet. Je sais que je possède un pouvoir exceptionnel, un pouvoir démoniaque, mais je n’ai jamais rien demandé. J’aurais aimé avoir une vie normale, c’est tout. Une famille bien à moi, des amis, des jeux innocents d’enfant ordinaire, des pensées simples et non parasitées par cette possession diabolique…
Je suis à présent debout sur le muret, face aux lumières clignotantes de la ville, rouges, jaunes, vertes. Je lance un regard de défi au néant sous mes pieds. Je ne mérite pas toute cette beauté. Je ne mérite même pas de vivre. Je me sens seule, seule, seule. Alors, lentement, je laisse mon corps basculer dans le vide.
« Hey ! » hurle soudain une voix rauque dans mon dos, attrapant mon avant-bras tandis que je tombe. Le choc est brutal. Une poigne ferme m’a saisie et, après un rebond douloureux contre les pierres, me tire afin de me remonter là-haut, sur la terrasse panoramique.
— Ça va ?
— Mais, qu’est-ce que…
Je regarde autour de moi, essaye de comprendre ce qu’il vient de se passer et d’où peut bien sortir cet intrus.
— Tu m’as fait peur ! Faut pas se suicider !
— Mais tu es qui, toi ? dis-je avec hargne en me redressant.
— Je suis ta sauveuse, ta deuxième chance, apparemment ! Qui l’eût cru ! Moi, je préserve une vie ? C’est la meilleure, celle-là !
J’observe cet individu tout habillé de noir qui rit, un bonnet sombre fiché sur la tête.
— Je t’ai entendue rager toute seule comme une folle dingue, continue-t-il, donc je me suis approché pour voir qui était la barjot du soir. Et puis là, tu t’es jetée dans le vide !
— Mais, tu ne peux pas me laisser tranquille ? Je ne t’ai rien demandé !
— Oui, mais non. D’habitude, c’est moi qui élimine les gens, alors pour une fois que je peux faire pencher la balance… enfin, tu sais, comme on dit… du bon côté !
Je recule de trois pas en arrière, m’apprête à fuir en courant loin de cet endroit maudit et de cet inconnu étrange. Qui peut bien rire ainsi, tandis qu’il vient d’assister à une tentative de suicide ?
Puis, je distingue une lueur scintillante à la ceinture de l’indésirable. En faisant un mouvement de côté, le reflet du lampadaire non loin de là révèle deux énormes poignards glissés dans les anses d’une large bande qui entoure son pantalon. À bien y regarder, ce n’est pas un bonnet qu’il a sur la tête, mais une fine cagoule remontée sur le front. Dessous, le réverbère fait apparaître des traits féminins : agréables, assez marqués, mais indubitablement ceux d’une femme. Ses dents blanches transpercent la nuit, et c’est bien le seul élément qui la trahit dans le noir. Bouche fermée, elle serait invisible.
— Maintenant que tu m’as vue habillée de cette façon, je pense que je ne peux que me présenter. Ou te tuer ! s’esclaffe-t-elle encore dans un rire sonore. Mais bon, dans ce cas, je n’aurais pas dû te rattraper. Eh oui, du coup, je n’ai pas eu le temps de me changer, pardon. Moi, c’est Fairouz, pour te servir.
Elle tend une main gantée, que je serre sans trop savoir ce que je fais. Il se dégage de cette femme une telle énergie ! C’est communicatif. Addictif. Je ne peux que lui sourire à mon tour.
Ce soir, je suis tombée sur un terrible assassin à la solde de la mafia, un personnage dangereux et jusqu’à présent solitaire. Je viens de rencontrer mon double, celle qui deviendra très vite ma mentore, ma grande sœur et ma meilleure amie.
Fairouz
Je l’ai ramenée chez moi. Enfin, chez moi : là où je vis en ce moment, quoi. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Laisser un témoin en vie ? Me faire une… amie ? Qui plus est, la conduire à ma planque, dont personne ne doit connaître l’existence ? Mais n’importe quoi.
Ça a été plus fort que moi, OK. Cette gamine, je ne suis même pas sûre qu’elle soit majeure. Et il a fallu que je tombe par hasard sur elle alors que, justement, elle allait chuter dans le vide. Se suicider. Ce n’est pas rien, tout de même. Moi qui venais de prendre une vie, celle d’un lieutenant des Corses qui se sentait un peu trop pousser de poil au menton, je me devais de la sauver.
Bon, je me devais de rien du tout, je le sais. Mais quand je l’ai entendue, j’ai perçu sa détresse, et ça m’a fait quelque chose, ici, en dedans. Est-ce parce que je suis sans enfant, malgré ma quarantaine bien tassée, ou que ma famille me manque : ces sœurs, ces cousines loin là-bas au bled ? Peut-être que l’espace d’un court instant, j’ai écouté ma maman depuis le Jannah, depuis les jardins magnifiques vers lesquels elle est partie après son décès. Ma mère aurait voulu que je prenne soin de cette petite, comme elle-même a pris soin de moi, gamine, lorsque nous vivions heureux dans la médina.
En tout cas, voilà, je l’ai empêchée de se donner la mort. Peut-être que Dieu l’a simplement mise sur ma route pour que je puisse rembourser la dette créée en assassinant quelqu’un ce même soir. Mes poignards peuvent être encore rouges du sang que je viens de faire couler, mais la main utilisée pour sauver cette enfant redevient ainsi vierge de toute souillure.
J’aurais pu la remonter sur la terre ferme et fuir dans la nuit, comme je suis si bien habituée à le faire. D’ailleurs, le corps du gars égorgé en silence ne sera sûrement découvert que dans quelques jours, tant j’ai été discrète et professionnelle. En effet, je me suis faufilée le long des ruelles, pareille à un serpent, j’ai arpenté les toits à la manière d’un chat noir. Puis je me suis introduite dans son appartement telle une petite souris, sans bruit, légère. J’ai surpris ma victime dans son sommeil, ma lame effilée a glissé sur son cou et me voilà déjà ressortie à la lumière de la lune. Personne ne me voit, personne ne se doute que je suis là. C’est ce qui fait mon succès auprès de mes commanditaires : on dirait qu’il ne s’est rien passé et pourtant, le sang a coulé. Et j’ai rempli le contrat.
Alors, pourquoi ne me suis-je pas enfuie loin de cette scène-là ? Pourquoi ai-je ressenti ce besoin de lui parler, de la regarder, de lui raconter mon histoire et, surtout, de rester auprès d’elle pour savoir si ça allait mieux ? Depuis quand je m’assure que les anonymes que je croise vont bien ?
De toute ma vie adulte, je n’ai connu que la solitude. Mon travail, ma mélancolie et la solitude. Je ne suis pas douée pour les relations sociales ; en dehors de ma famille, je n’ai jamais eu d’amis. Encore moins d’histoires d’amour. Le seul amour que j’expérimente est celui d’un Dieu miséricordieux. Et celui des miens que j’espère un jour pouvoir rejoindre, les poches suffisamment pleines pour pouvoir leur façonner un royaume rien qu’à nous. Là où je suis efficace, c’est dans mon boulot, c’est tout. Non que je me prenne pour une de ces fameux hashashins, cela dit, je suis douée, sérieuse, bientôt riche et, jusqu’à présent, inébranlable. Alors, pourquoi tout compromettre pour une gamine paumée et suicidaire ? Parce qu’elle est aussi belle qu’un coucher de soleil sur les dunes du désert ? Que sa vulnérabilité m’a transpercé le cœur tout autant que l’âme ?
Le mal – ou le bien ? – est fait. La petite m’a suivie sans broncher dans la nuit après m’avoir avoué qu’elle n’avait personne, qu’elle était plus ou moins sans domicile. Elle ne parle pas trop, sûrement encore chamboulée par sa tentative de tout à l’heure. D’habitude, je ne suis pas très bavarde, néanmoins je n’ai pas cessé de plaisanter, d’essayer de lui remonter le moral. Je sens qu’elle est réactive et que mon sourire lui fait du bien, peu à peu.
Maintenant qu’elle tourne en rond dans mon salon, qu’elle se demande pourquoi elle est là, je l’observe et réalise que cette gamine deviendra ma raison de vivre, ou celle qui me perdra.
La petite Calista se dirigeait à plus d’une heure de son orphelinat, dans la campagne bordelaise, à Saint-Michel-de-Montaigne plus exactement.
Les Exbalin, puisque c’était ainsi qu’ils s’appelaient, se révélaient être de riches propriétaires terriens qui, après avoir pu procréer de façon naturelle, n’arrivaient plus à agrandir leur merveilleux foyer. Ils habitaient une magnifique demeure au beau milieu des vignobles du Bordelais : une masure immense, dominant une vallée sans fin, entrecoupée de bois épais et de ceps bien taillés.
Hélène, la mère de famille, une dame blonde au sourire toujours présent malgré les épreuves de la vie, aimait son fils plus que tout, mais elle ne cessait de répéter qu’une si vaste maison, il fallait la remplir. Alors, quand leur demande d’adoption prit enfin forme et qu’on leur annonça qu’il y avait bien une petite, pas très loin, qui attendait que de gentils parents la choisissent, elle ressentit un bonheur incommensurable. Richard, le père, était heureux lui aussi. Non, le seul qui voyait tout cela d’un mauvais œil, c’était Gaultier, leur fils « naturel ». Un jeune garçon de quatre ans, gâté comme beaucoup d’enfants uniques, roi en la demeure, et une demeure bourgeoise, de surcroît.
Calista, à peine plus d’un an, débarqua avec l’assistante familiale des services sociaux un beau matin de juin.
Une fois sortie du cadre bruyant et froid de l’orphelinat, Calista perçut certaines choses de façon différente. Tout d’abord, la tendresse. De la vraie tendresse, avec son lot de câlins, de bisous, de caresses et de regards emplis de bienveillance, elle n’en avait jamais reçu. De réels contacts avec un autre être humain. Des échanges. La sensation d’une peau chaude appuyée avec délicatesse sur la sienne.
Cette petite fille aux cheveux rouges passa de l’indifférence la plus totale à un amour maternel presque étouffant. Mais elle n’en avait cure, d’être étouffée. Tous ces longs mois seule dans sa couchette, à jouer, à manger, ne l’avaient pas dérangée jusqu’à présent, puisqu’elle avait toujours vécu ainsi. Maintenant qu’elle goûtait aux attentions délicates et à la sincère affection de parents, elle savourait pleinement l’évolution de sa condition.
S’il n’y avait eu le regard pesant du garçonnet, qui la lorgnait de loin d’un œil accusateur, elle aurait trouvé la situation parfaite. Gaultier restait en retrait, et elle, elle appréciait à sa juste valeur la becquée des délicieux repas, les peluches douces aux senteurs florales, les draps propres et moelleux dans un lit aux couleurs de princesse.
L’autre chose qui apparut aux yeux de Calista, une fois bien installée dans cette luxueuse demeure campagnarde, fut la voix dans sa tête. Y était-elle déjà, auparavant, noyée dans le brouhaha des nourrissons voisins, qui, au mieux, vagissaient un peu, au pire, hurlaient à s’en égosiller ? Peut-être cette voix, ce chuchotement étrange, avait toujours été là, mais, trop petite pour s’en rendre compte, Calista ne l’avait pas encore remarquée. Désormais, bien au calme dans la maison, dans le silence de sa grande chambre rose, la nuit, quand la berceuse de sa lampe magique s’arrêtait, les murmures entêtants ne cessaient pas. Et Calista, si jeune, ne saisissait pas le sens de ces paroles.
D’ailleurs, était-ce bien des paroles ? Le ton n’était pas comme lorsque sa nouvelle maman s’adressait à elle : un timbre doux et délicat. Elle distinguait bien les syllabes, mais elles étaient floues, comme si on les avait juste chuchotées, ou même sifflées. Il n’y avait pas la rondeur des mots tendres que son père lui susurrait en lui souhaitant bonne nuit ni les aigus vivants de la surprise, comme quand elle faisait tomber un verre par terre et que sa mère poussait un petit cri en sursautant.
Non, cette voix-là, dans sa tête, elle ne savait pas si c’en était bien une. Pourtant, le bourdonnement constant ne cessait jamais. Plus jamais. Et parfois, de rares fois, Calista regrettait les hurlements des autres nouveau-nés qui avaient au moins le don de créer un fond sonore connu et compris.
Par conséquent, elle adorait les chansons que sa mère fredonnait quand elle faisait la cuisine, la musique écoutée par son père lorsqu’il se préparait à aller à la douche. Le clapotis de l’eau qui remplissait son bain plein de bulles, les dessins animés où les zboings et les zbangs fusaient à tout va.
Assez vite, quand elle eut compris que cette voix venait de l’intérieur de son crâne, la jolie Calista passa le plus clair de son temps à faire le plus de bruit possible. Du haut de ses deux ans, quoi qu’elle fasse, où qu’elle soit, elle babillait, chantonnait sans cesse. Hélène et Richard pensaient, en la voyant ainsi, qu’elle était de toute évidence très heureuse ! Et elle l’était.
Mais le garçonnet, lui, ne supportait plus cette gamine qui, en plus de lui enlever l’attention des siens, baragouinait tout le temps de sa sale vilaine petite voix de fouine. Et il comptait bien le lui faire payer.
Calista
Nous nous connaissons depuis deux ans à présent. Depuis ce premier soir sur la terrasse panoramique de la basilique de Fourvière, nous ne nous sommes pour ainsi dire jamais quittées.
On s’offre un bain de soleil sur une péniche-bar accostée non loin de l’immense bâtiment de l’Hôtel-Dieu. Ce somptueux monument historique de style néoclassique était autrefois l’un des principaux hôpitaux de la ville. Il abrite aujourd’hui un luxueux palace cinq étoiles où logent nombre de riches hommes d’affaires.
Nos cibles descendent souvent dans ce palace, on a donc pris l’habitude de fréquenter les cafés de ce quartier, depuis la place Bellecour jusqu’aux berges du Rhône réhabilitées. Ce matin, nous sirotons confortablement notre boisson brûlante, bien qu’il ne fasse pas loin de trente degrés sous ce ciel bleu azur.
— C’est tellement agréable, cette chaleur, je marmonne derrière mes lunettes de soleil.
— Il ne manque que la menthe. Un vrai bon thé devrait toujours être un thé à la menthe…
— Tu te répètes, mon amie. Je sais que tu es nostalgique de ton pays, mais… oh ! je m’exclame soudain en me redressant sur mon siège, tu m’emmèneras, un jour, là-bas ?
— Là-bas ? demande Fairouz en relevant un sourcil.
— Ben oui, chez toi, à Fez, où vit toute ta famille ! Comment ça se fait d’ailleurs qu’on n’y soit toujours pas allées depuis tout ce temps ?
— Parce qu’on travaille trop, ma pauvre, parce qu’on travaille beaucoup trop !
Fairouz, plus âgée que moi d’une vingtaine d’années, endosse avec plaisir le rôle de protectrice. Bien sûr, les conditions de notre rencontre y sont pour quelque chose. Elle est ma sauveuse, le pilier sur lequel je peux me reposer, et grâce auquel j’ai vite grimpé les échelons du milieu mafieux.
Verres opaques fichés sur le nez, on ricane doucement, le visage serein offert au soleil. Je me suis appuyée et affaissée dans mon siège, un magnifique fauteuil en osier garni de coussins ornés de broderies en fil d’or.
La vie est belle pour les criminelles que nous sommes. L’argent coule à flots, le temps passe au rythme qu’on lui accorde. Le travail ne manque jamais et on l’effectue toujours dans les règles de l’art, avec une efficacité hors norme, grâce, entre autres, à mes dons.
Nous conservons notre autonomie et notre liberté, mais la plupart de nos contrats se signent avec la mafia locale, appelée Les Corses. Les affaires dans lesquelles baignent ces malfaiteurs s’étendent depuis Lyon jusqu’à Marseille. Contrefaçon, trafic de drogues, cybercriminalité, corruption et chantage, paris illégaux, blanchiment d’argent… Ici, dans cette ville au riche patrimoine historique, la contrebande d’œuvres d’art, en particulier, fait fureur.
Mais à vrai dire, on se garde bien de chercher à en savoir plus sur nos commanditaires et leurs champs d’action. Nous, on se contente de menacer, d’effrayer, de voler, de faire disparaître aussi, parfois. Nous sommes juste le bras armé de cette organisation. On accepte d’autres contrats, de différents employeurs, pourvu qu’ils ne viennent pas entraver les affaires des Corses et respectent notre code d’honneur : pas d’enfants. C’est tout. Aucune victime de moins de dix-huit ans. Les mineurs, c’est non. Le reste, c’est le travail.
Fairouz, assise à mes côtés, tourne soudain son visage vers moi. J’ai les cheveux roses, en ce moment. En réalité, je me rase la tête très souvent et j’use de perruques hors de prix afin de n’être jamais reconnaissable, enfin, pas tout de suite. Parfois, je me transforme en une belle brune aux longues boucles, parfois en une jeune rebelle à la coupe au carré fluo, comme aujourd’hui, avec une courte frange qui met en valeur mon nez en trompette, orné d’un fin septum argenté. Fairouz sait qu’au naturel, j’ai une magnifique toison rouge. Elle l’a vue lors de notre première rencontre, mais à l’époque, je n’étais pas encore percée et tatouée de partout. Ces cheveux sont beaucoup trop identifiables, donc ils ont vite laissé place aux perruques et aux postiches variés.
Fairouz connaît tout de moi. Mon histoire, mon enfance, ce démon intérieur qui me conduit parfois à dire et à faire des choses… Qui provoque ces colères sourdes et dangereuses. La force du secret nous lie à jamais, et ça nous rend inséparables, invulnérables.
En vérité, j’ai un cœur adorable. Et j’ai un air d’ado éternelle, avec mon absence de poitrine et mon look de rebelle en jeans slim, débardeur blanc et cuir, même en plein été.
Elle me sourit.
— Si tu veux, après notre prochain contrat, on part au Maroc et je te présente à toute ma famille. Ça te dit ?
— Oh chouette ! je m’écris en me trémoussant sur place. Des vacances ?
— Ouep, des vacances. Mais tu me promets de ne pas draguer mes cousines, n’est-ce pas ?
— Juré !
Je prends un instant pour réfléchir. J’ai peut-être parlé un peu trop vite.
— Mais, tu en as combien, des cousines ? Et, elles sont jolies ? Non, parce qu’avant de m’engager, à vrai dire, il faudrait que je sache…
Elle me met un gros coup de coude dans les côtes. Mon corps n’étant que muscles et os, je ne sens presque rien et pars d’un rire complice avec celle que je considère comme ma grande sœur.
Fairouz voit bien les ravages que je fais chez la gent féminine. Elle le remarque quand, à l’occasion, je m’octroie de longs week-ends de détente avec certaines riches héritières et que, j’avoue, je les abandonne ensuite lâchement. Quant à briser le cœur d’une de ses gentilles cousines au regard souligné de khôl, ça, c’est hors de question pour elle.
— Trop tard, tu as promis ! rit-elle.
Et justement, notre prochain contrat arrive sans traîner.
Fairouz
La vie à Fez était douce et heureuse. Quand j’étais petite, j’étais enjouée, bruyante et, surtout, très entourée. Ma mère, mes trois frères et mes deux sœurs avaient sensiblement le même caractère que moi. Il n’y avait que mon père, homme impassible et souvent absent, qui faisait office d’étranger dans le tumulte tapageur de notre quotidien.
On vivait dans une immense maison coincée entre les ruelles fraîches de la médina. Il y avait toujours des voisins chez nous, ou de la famille, plus ou moins proche, et plus ou moins liée avec nous par le sang. Quand elle ne s’occupait pas de nous et de nos nombreux amis, notre mère passait ses après-midi avec d’autres femmes à préparer de fabuleux repas ou à discuter de sujets intimes.
Nous, ça ne nous intéressait pas, les histoires d’adultes, donc on sortait courir dans la médina jusqu’au souk plein de couleurs, de musiques, d’odeurs d’épices et de vie. Là-bas, s’ouvraient des boutiques grandes à peu près comme des niches où se tenaient, accroupis, des vendeurs impassibles et superbes au milieu de leurs tissus rares. C’était la rue des marchands de vêtements avec des soies roses, bleues, orange, des broderies d’argent et d’or.
Ou alors nous montions sur la terrasse jouer avec des cerfs-volants de fortune. Au-dessus de chaque maison, il y avait un toit plat, accessible, sur lequel les mamas étendaient leur linge propre. Les immenses draps volaient au gré du vent et rythmaient nos imaginaires. Là, on voyait des djinns farceurs, tels des esprits puissants avec le pouvoir d’influencer les éléments ; là, on cherchait à quel animal ressemblait ce curieux nuage. Parfois, on s’allongeait et, se rapprochant dangereusement du vide, on épiait les voisins : qui faisait la sieste ventre à l’air, qui époussetait son tapis avec dévotion.
C’était une période bénie. Mais qui, bien sûr, ne dura pas. S’il y a bien une chose que j’ai comprise depuis, c’est que rien ne dure, et surtout pas le bonheur. Il y aura toujours des obstacles, des épreuves, et c’est à nous, inch’Allah, de les surmonter et de voir plus loin. D’espérer. De faire en sorte de s’en sortir. De croire en un avenir meilleur.
Ainsi, lorsque ma mère décéda de son cancer, nous dûmes continuer à vivre, sans elle. J’avais douze ans. Ça a été très dur, bien sûr. Mais nous étions une famille pleine d’amour et nous avons réussi à nous soutenir les uns les autres. Cependant, certains d’entre nous ont dû partir en France pour trouver un travail et gagner un peu plus d’argent pour nourrir ceux restés au pays. Mon père nous a emmenés, deux de mes frères et moi, à Paris, où nous avions une lointaine tante pour nous héberger. Très vite, mes frères se sont mis à travailler si dur qu’ils en oublièrent leur petite sœur. Mon père, lui, n’a guère eu le temps de profiter de notre terre d’accueil : il est tombé d’une poutre sur son chantier. Heureusement pour lui, il a succombé à ses blessures. Il n’aurait pas pu supporter de devenir un poids pour la société, encore moins pour sa famille.
Par la force des choses, je me retrouvais donc solitaire. Livrée à moi-même. Je suis partie à Lyon où j’ai aussitôt fréquenté les mauvaises personnes.
Je ne sais pas vraiment comment je suis passée de cette enfant joyeuse, qui courait dans les ruelles étroites de la médina, à une tueuse professionnelle employée par la mafia. Cela s’est fait tout seul. J’ai trouvé un moyen de m’en sortir, comme je le pouvais. Aurais-je fini de la sorte si ma mère avait été encore en vie ? Bien sûr que non. Si j’étais restée au Maroc ? Je ne crois pas non plus. Là, mon destin aurait été tout autre : entourée par les miens, j’aurais fondé mon propre foyer, c’est certain.
Depuis, je me suis créé, malgré tout, une nouvelle famille. Ma tribu. Même si nous ne sommes que deux, nous sommes fortes et unies. Nous sommes heureuses. Je protège Calista, et elle me donne tout l’amour nécessaire à mon bonheur. Sans elle, j’aurais fini vieille fille, seule à tout jamais, oubliée de tous, le cuir troué par un quelconque concurrent jaloux. Grâce à cette petite boule d’énergie, j’ai retrouvé le goût de la vie. Et de l’espoir. Un avenir, aussi.
Maintenant, le projet de retourner à Fez avec elle m’habite, alors qu’avant, mon unique envie était d’être la meilleure dans mon boulot.
Je crois tout de même que j’ai gagné au change, avec ce nouvel objectif. Oui, Calista a bel et bien tout bouleversé en débarquant dans mon quotidien.
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