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Associées : une rencontre inattendue · Alexandra Mac Kargan

Lire Associées : une rencontre inattendue en ligne gratuitement Chapitre 1

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Point de vue Dylan

Enfin, me voilà posée pour quelques instants. Assise dans l’herbe, face à ce petit étang perdu dans la Dombes. Je respire à plein poumon. Je ferme les yeux et je m’imprègne des sons environnants : les pépiements des oiseaux, le bruissement des végétaux, le clapotis de l’eau. Le soleil me chauffe le cœur et le corps. Je m’allonge, bras repliés sous ma tête, et je profite de ce pur moment de sérénité. J’ai quitté la ville, il y a une heure. Cacophonie contre harmonie. Stress des embouteillages, du bruit, des autres, contre solitude absolue. Qui a dit que l’homme avait besoin de ses semblables ? L’homme peut-être… pas la femme ! En tout cas, pas moi.

Un bruit, comme un léger sifflement, m’incite à ouvrir les yeux. Juste à temps pour voir une grue royale se poser au bord de l’étang. Elle est magnifique et le soleil fait chatoyer ses couleurs : du rouge, du gris, du blanc et du noir.

Je me fais toute petite pour ne pas la déranger. La légère brise joue avec son aigrette ocre, en forme d’auréole. Elle picore le sol. La dernière que j’ai vue remonte à quelques années. Je perds la notion du temps mais je sais que je ne peux m’attarder indéfiniment. C’est elle qui donne le signal du départ. Une grande course, de puissants battements d’ailes, et elle n’est plus là. Je dois partir aussi. La prochaine rencontre sera beaucoup moins sereine.

Je marche quelques instants pour rejoindre mon SUV de location. Quelques kilomètres sur un chemin de terre me permettent de retrouver la départementale. Maintenant, je peux couvrir le bruit du moteur avec une musique qui déménage. Rock, hard rock même : un nouveau contraste mais l’harmonie reste présente. Ma halte champêtre m’a amené sérénité et lucidité. Cet univers musical m’apporte la puissance guerrière que j’intègre à toute négociation d’affaires. Tel un ninja, je possède la force, le calme, la clairvoyance. Je sais que mon adversaire est de taille. Tout cela me sera nécessaire. Je dois oublier tout ce qui ne rentre pas dans le cadre immédiat de ces tractations.

Le rendez-vous est au grand hôtel de Châtillon, qui n’a de grand que le nom, mais qui est bien sympathique si ma mémoire est bonne. Par contre, je ne me rappelle pas y avoir vu des salles de réunion. Elle va me recevoir dans une chambre ? Un sourire carnassier s’étire malgré moi sur mon visage. Si elle pense me mettre mal à l’aise, elle n’imagine pas à qui elle a affaire ! En même temps, cela ne colle pas avec le personnage.

Me voilà garée. J’ai dix minutes devant moi. Je repasse dans ma tête les tenants et aboutissants de la négociation. Ce qu’elle sait, ce qu’elle ne sait pas. Ce que je veux. Normalement, elle est pieds et poings liés, elle ne peut rien me refuser. Mais acceptera-t-elle ce que je veux ? Ce pour quoi je suis venue ? Rien n’est moins sûr.

Allez, confiance et assurance sont les clés de la réussite. Ce que je veux, je l’aurai. Ça fait trop longtemps que j’attends une occasion pareille pour la louper. Je me regarde dans le miroir de courtoisie. Coiffure impeccable : coupe courte, avec un décoiffé artistique très réussi. Un peu de mascara pour faire ressortir mon regard gris-bleu. Irrésistible, d’après mes ex ! J’ouvre un bouton de ma chemise blanche. Bon d’accord, ça c’est juste pour me sentir sexy, je sais qu’elle est hétéro. Mais bon… Je vérifie le reste de ma tenue : jeans dernière mode, bottes country et je chausse mes lunettes de soleil. Je suis prête. Madame Gabrielle Sanier, vous êtes ma proie !

Point de vue Gaby

Nous y voilà. C’est comme si je jouais ma vie sur ce rendez-vous. Parce que ma société, c’est ma vie et obtenir la collaboration de cette femme, c’est vital pour notre survie. Elle seule peut nous sortir du marasme. Je ne sais toujours pas comment la convaincre. Je n’ai pas grand-chose à lui proposer. Tous les grands groupes s’arrachent ses compétences. Et elle accepte de me rencontrer ! En toute objectivité, je ne suis que la dirigeante d’une obscure société de création de jeux vidéo, qui a connu quelques succès certes, mais qui, aujourd’hui, est au bord du gouffre.

Pourquoi viendrait-elle s’enterrer en rase campagne ? Au mieux, elle acceptera de nous donner quelques heures de son précieux temps, par-ci par-là. Allez, Gaby ! Ne pars pas défaitiste. Elle s’est déplacée, ce n’est pas pour rien. Je ne sais pas ce qui l’intéresse mais, visiblement, il y a quelque chose. À moins qu’elle ne soit mandatée par mes ennemis… Je dois rester prudente. Prendre de la distance et de la hauteur.

Reprenons ce que je sais d’elle : une artiste hors normes qui a créé les univers des derniers jeux les plus courus. C’est ce que j’attends d’elle. Une personnalité énigmatique. Farouchement attachée à sa liberté, elle ne se lie à rien ni à personne. Beaucoup de conquêtes… féminines. Je ne suis pas très à l’aise avec ça, je dois l’avouer. Mais bon, chacun sa vie. Une relation professionnelle laisse ce genre de chose dans l’ombre.

Elle est jeune : vingt-cinq ans. Cela devrait être un avantage pour moi. Mais son expérience professionnelle et la confiance qu’elle a dû en retirer peuvent gommer cet avantage. J’ai aussi de l’expérience et dix ans de plus, ce n’est quand même pas négligeable. Avec un peu de chance, elle devrait être impressionnée par mon nom et ma réputation. Sauf qu’elle vient seule, sans avocat, et m’a fait savoir que je devais faire de même. Bizarre, pour une négociation d’affaires. Elle ne peut pas vouloir se mettre délibérément en position de faiblesse. Je ne dois pas être trop confiante. Je pense qu’elle a plus d’un tour dans son sac. Et elle sait qu’elle est en position de force.

Le téléphone me tire de mes réflexions.

— Madame Sanier, Madame Smith est arrivée.

— Bien. Faites-la monter, s’il vous plaît.

Cette fois, c’est parti. J’aime le goût du combat.

Point de vue Dylan

Elle me reçoit dans sa chambre. Un sourire m’échappe. Serais-je mal informée ? Compte-
t-elle user de ses charmes pour me convaincre ? Ne rêve pas, ma vieille ! La grande dame issue de la haute bourgeoisie locale ne s’abaisserait pas à ce genre de chose. Un dernier coup d’œil dans le miroir de l’ascenseur : nickel ! Je garde mes lunettes de soleil, cela me donnera un petit temps d’observation supplémentaire. Le groom m’accompagne jusqu’à la porte. Il frappe et patiente pour une réponse. Je n’aime pas faire le pied de grue ! Madame est censée m’attendre, non ?

Une voix autoritaire autorise le groom à ouvrir. Il s’efface pour me laisser passer. Je m’arrête dans l’encadrement et balaye la pièce du regard rapidement. Bien sûr, une suite, pas une chambre. J’entre. Elle est en face de moi. J’embrasse d’un coup d’œil l’agencement du lieu : table basse, canapé, fauteuil. Enfin, je pose les yeux sur elle. Mon cœur manque un battement. Elle est toujours aussi belle. Classe. Distinguée. Froide. Elle me regarde aussi, intriguée. Elle me jauge. J’enlève mes lunettes de soleil et les pose négligemment dans la pochette avant de ma veste.

— Madame Smith, je suis ravie de vous rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de vous.

— Madame Sanier. Vraiment ?

— Votre réputation vous a précédée. Mais j’ai l’impression de vous avoir déjà vue.

— Je ne pense pas. Nous ne fréquentons pas les mêmes cercles, j’imagine.

Son regard émeraude me transperce. Je suis trop agressive. Mais hors de question qu’elle me capte.

— Puis-je vous offrir à boire ?

— Un verre d’eau sera parfait.

Elle se détourne pour remplir deux verres. Sa présence est toujours aussi imposante. Rester zen et ne rien laisser paraître : c’est le mot d’ordre. Je m’installe sur le canapé. Le soin d’engager la discussion lui revient. Elle pose le verre sur la table basse et s’assied sur le fauteuil en face de moi. Je ne baisse pas les yeux. Tentative d’intimidation avortée, ma belle !

— Entrons donc dans le vif du sujet. Vous avez des talents qui intéressent ma société. Si vous êtes là, c’est que cela vous intéresse aussi. J’aimerais qu’on parle franchement sans tourner autour du pot.

— Cela me convient. Que me proposez-vous ?

Point de vue Gaby

Fichtre ! La négociation s’annonce serrée. Elle ne laisse rien paraître. Ni le lieu ni moi-même ne l’intimidons. Je comprends mieux qu’elle soit venue sans avocat. Elle aime le jeu, elle aime le combat, elle aussi.

— J’ai besoin d’un nouvel univers pour mon dernier jeu. Je vous propose donc le poste de chef de projet. Vous aurez une équipe à vos ordres et ne rendrez des comptes qu’à moi. Avec un salaire trente pour cent supérieur à la norme et un intéressement sur les ventes, naturellement.

— Tout cela est très classique. C’est une base mais une base largement insuffisante.

— À votre âge, il me semble que c’est déjà beaucoup de responsabilités.

— À mon âge, j’ai déjà vécu tout cela. Et cela n’a rien d’excitant.

Je fronce les sourcils. Excitant ? Vraiment ?

— Je ne vois pas bien ce que je peux vous proposer de plus.

— Vous avez vraiment cru que je me contenterais de ça ? On vous a mal renseignée, dans ce cas.

— Que voulez-vous ?

— Très bien. Je vais jouer cartes sur table. Faisons d’abord un point sur la situation. Vous êtes au bord du dépôt de bilan. Ce jeu est votre dernière chance. Vous avez des problèmes de cash. Votre action en bourse ne cesse de dégringoler, elle fera bientôt une proie facile pour une OPA hostile.

C’est pire que ce que je pensais. La charmante demoiselle cache un requin assoiffé de sang.

— Vous noircissez le tableau.

— Absolument pas et vous le savez pertinemment. Ne jouez pas à ce jeu-là avec moi.

— Que voulez-vous ?

Toute son attitude me défie. Elle va me jeter une énormité au visage et elle le sait. Elle se pose sur le bord du canapé, buste en avant, son regard vrillé au mien.

— Vous avez quarante pour cent des actions sur le marché. J’en veux la moitié contre cinq cent mille euros déposés en compte courant le lendemain de la signature.

— N’importe quoi !

— Vraiment ? Vos actions ne valent quasiment rien. Vous ne savez pas comment payer vos employés à la fin du mois. Je ne souhaite pas vous piquer votre boîte. Vous me rachèterez les actions à la fin du projet. Je ne prendrai que la moitié de la plus-value engendrée par mon intervention. Par contre, je veux les coudées franches pour résoudre vos problèmes : au minimum, vous avez une taupe qui organise des fuites pour vous détruire. Et je pense que ce n’est pas le seul problème.

— Vous ne manquez pas d’air !

— Osez me dire que j’ai tort et je pars dans l’instant.

Je me lève et me sers un scotch. Je m’isole près de la fenêtre pour réfléchir. La garce ! Elle sait que je n’ai pas de plan B sérieusement envisageable. Elle sait exactement de quoi elle parle. Et quand elle ne sait pas, son intuition l’amène au plein cœur de nos problèmes. Son attitude m’intrigue. Elle ne triomphe pas. Elle attend simplement ma décision. Si je n’avais pas le couteau sous la gorge, je dirais qu’elle a un énorme potentiel et qu’une personnalité comme la sienne serait un énorme atout pour Gab Games. Mais si je lui laisse vingt pour cent, je renonce à la majorité que je détiens, avec les onze pour cent de Papa, et je ne suis plus maître de mon destin. Il l’apprendra rapidement. Il ne me le pardonnera pas. Me pardonnera-t-il de déposer le bilan ? Mes yeux se posent sur le paysage qui a bercé mon enfance. Perdre Gab Games, c’est perdre mon identité. Si je n’obtiens pas sa collaboration, je vais devoir déposer le bilan et, vu la situation, je risque la liquidation pure et simple. Je le sais. Elle le sait.

Je me retourne et je surprends son regard sur moi. Il s’en dégage une expression que je ne saurais déchiffrer. Elle redevient impassible.

— En supposant que j’accepte, cela clôt-il vos exigences ?

— Non. Je ne veux pas de clause d’exclusivité. Je dois pouvoir générer du cash avec d’autres contrats, si on en a besoin.

— Sérieusement ?

— Sérieusement. Cela va prendre du temps et de l’argent. Peut-être plus que nous ne le pensons.

— Vous avez tout prévu ?

— Non. Mais j’essaie d’éviter les emmerdes quand je peux. Dois-je en conclure que vous acceptez ?

— Cet accord suppose-t-il que vous êtes disponible à cent pour cent pour Gab Games ?

— À cent pour cent de mon temps professionnel, tant que je ne suis pas obligée de prendre un autre contrat. Mais, si cela devait être le cas, ne vous inquiétez pas : je gérerai.

— Cela clôt-il vos « exigences » ?

Son regard vacille. Elle hésite. Si je n’étais pas en position de faiblesse, cela m’amuserait presque, après l’assurance dont elle vient de faire preuve.

Point de vue Dylan

J’y vais ? J’y vais pas ? Si je m’arrête là, je bosserai avec elle pendant plusieurs mois mais elle finira par prendre l’ascendant et je n’obtiendrai jamais ce que je veux. Je dois finir de la déstabiliser. My god ! Comment rester impassible ?

— Cela clôt mes exigences « officielles ».

— Pardon ? Officielles ? Je ne comprends pas.

— Tout ce dont nous avons discuté n’est que la partie émergée de l’iceberg. Je veux l’iceberg tout entier.

— Vous voulez les vingt pour cent restants ?

— Non.

— Quoi, alors ?

— Je vous veux, vous.

Elle reste bouche bée. Comme je la comprends ! Oh là ! Elle rougit. Je n’aurais pas cru cela possible. Je réprime un sourire.

— Je ne pense pas avoir saisi ce que vous souhaitez.

— Vous avez parfaitement compris. Je suis homo et vous me plaisez.

— Je suis hétéro !

— Cela ne me gêne pas.

Cette fois, elle devient blanche comme un linge. Si tu tombes dans les pommes, ma belle, ce sera un plaisir de te rattraper. Mauvaise pioche, je sens plutôt la fureur envahir ses veines.

— Sortez !

— Comme vous voulez. Si vous changez d’avis, vous savez où me joindre. Je ne pars que demain matin.

Je sors dignement. Je devrais être déçue mais je sais que la partie n’est pas terminée et je ne peux m’empêcher de sourire en coin. Je rejoins ma chambre.

Point de vue Gaby

En colère ? Anéantie ? Elle se prend pour qui, cette gamine ? Non, mais franchement ! Tant d’arrogance ! Bon, du calme. Analyse posément les choses. Je m’installe sur la terrasse. Je ferme les yeux et me détends légèrement sous la caresse du soleil.

Primo, elle est vraiment celle qu’il faut pour redresser nos affaires. Son talent, je le connaissais, il est incontournable. Sa personnalité… Fichtre ! Même en colère, je suis impressionnée par le personnage. Sans la partie non officielle de l’accord, j’aurais même été enthousiaste à l’idée de bosser avec elle. Elle a des compétences. Elle sait ce qu’elle veut. Elle sait où elle va.

Secundo… Pourquoi a-t-elle pris le risque de tout gâcher ? Si elle n’avait pas envie de ce job, elle ne se serait pas déplacée. Sauf qu’elle n’est pas venue pour le job. Pas « excitant ». Pour prendre le contrôle de la boîte ? Selon les termes de l’accord qu’elle me propose, c’est provisoire. Juste ça, alors ? Elle a envie de goûter au pouvoir ? Provisoirement ? Je vais devoir creuser cela.

Tertio… Tertio… Le non officiel. Mon Dieu ! Rien que de penser qu’elle ait pu me suggérer ça, j’en rougis ! Comment suis-je censée réagir ? Elle n’a pas semblé troublée par mon accès de colère. Évidemment, elle pense que le jeu n’est pas fini. Elle sait que je suis hétéro. Comment peut-elle me proposer ça ? Enfin, proposer ce n’est pas le terme exact. Imposer serait plus approprié. Pourquoi ? Oh mon Dieu ! Un seul mot me vient à l’esprit : excitant ! Pour elle, ce doit être excitant. Pour moi, c’est juste… inconcevable.

L’équation est simple. J’accepte l’innommable ou je renonce à mon entreprise. Je ressens brusquement toute la fatigue de ces derniers mois. Se battre chaque minute, chaque seconde, élaborer des stratégies complexes, mettre en œuvre des plans risqués. Tout ça pour en arriver là : me perdre ou perdre la boîte avec toutes les conséquences que cela implique. Non seulement pour moi, sur les plans professionnel et familial, mais aussi pour tous mes salariés !

À quoi bon tergiverser plus longtemps ? Mon choix est fait, je le sais. Si je perds la société, mon père en mourra. Si je me perds, personne ne le saura. Personne d’autre qu’elle et moi. Je ne suis plus à une humiliation près. Et puis, rien ne dit qu’elle passera à l’acte. Je peux faire en sorte de doucher toute tentative d’approche. Sauf que je revois son regard, déterminé, farouche. Elle a l’habitude d’obtenir ce qu’elle veut. Pourquoi n’a-t-elle pas essayé de me séduire simplement ? Je souris malgré moi : en tant qu’hétéro, il m’aurait été trop facile de la tenir à distance.

Point de vue Dylan

Toute la tension est retombée. Je me suis habillée « décontracté » : un jeans taille basse et un débardeur. Le noir est ma couleur, assortie à mes cheveux ! Allongée sur le lit, je réfléchis : la négo s’est bien passée… jusqu’au non officiel. Comment ai-je pu lui proposer ça ? Je lui donne une fausse image de moi. Mais c’est ma seule chance de l’approcher vraiment. Maintenant, elle sait qu’elle me plaît, au point de faire des conneries. Je dois rester vigilante. Si je lui montre mon côté bisounours, elle va vite s’engouffrer dans la brèche. Cela fait longtemps que je m’intéresse à elle. Personne n’a jamais réellement pu l’approcher depuis sa séparation conjugale. Elle n’a pas d’amis. Ni homme ni femme. Pas d’enfant. Que sa société qu’elle porte à bout de bras depuis deux ans !

On frappe à la porte. Déjà ? Je pensais qu’elle prendrait la nuit pour réfléchir. Ce doit être le room service, non ? Mais je n’ai rien commandé. J’ouvre. C’est elle. Wahoo ! Je reste impassible mais elle est juste… Elle a gardé son tailleur pantalon blanc avec son chemisier vert jade. Sa crinière rousse indisciplinée encadre son visage. L’émeraude de son regard est envoûtant. Elle vient se battre. Je m’efface. Elle entre. Je me retiens de l’effleurer. L’espace est restreint par rapport à sa suite. Cela me va.

Elle colonise le fauteuil, sans décrocher un mot.

Point de vue Gaby

Elle referme la porte. J’ai le temps de la détailler. Elle s’est changée et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle accroche le regard. Ironie : je suis en blanc, elle en noir ! Est-ce un message ? Elle ne pouvait pas savoir que je viendrais ce soir. Le débardeur révèle une musculature parfaitement dessinée. Et, des formes qui doivent attirer bien des regards ! Elle a l’habitude de plaire, c’est évident. Elle s’est assise en face de moi et attend que je prenne la parole. Visiblement, elle n’est pas du tout intimidée par mon expression que je voulais sévère et distante. Cela n’est pas courant… et ça ne m’arrange pas. Je vais de ce fait changer de stratégie et tenter de jouer serré, voire de l’amadouer. J’entame donc, avec un léger sourire :

— Vos exigences sont extravagantes et vous le savez.

— Oui. Mais je les maintiens.

— Alors, quoi ? Vous vous êtes déplacée juste pour le fun ?

— Non.

— Vous pensez sérieusement que je vais accepter votre proposition ?

— Je n’ai pas de certitude mais je pense que oui.

— Pourquoi ?

— L’instinct ?

— À d’autres !

— Vous ne seriez pas ici sinon.

— Je n’ai pas pris de décision.

— Pourquoi être venue alors ?

— Pour essayer de comprendre.

— Que ne comprenez-vous pas ?

Elle semble vraiment tout à fait sereine et sûre de sa victoire. Vu qu’elle est en position de force, elle pourrait être hautaine, voire agressive. Cela ne semble pas être le cas, cependant. Je poursuis donc :

— Vos exigences officielles me suggèrent que vous êtes intéressée par le pouvoir, au moins pour un temps donné. De ce point de vue, c’est une chance unique pour vous. À ne pas louper même, je dirais. Et vous prenez le risque de tout faire capoter. Pourquoi ?

— Avez-vous déjà fait l’amour avec une femme ?

Elle veut ma mort ! Son regard est intense. J’ai subi, plus souvent qu’à mon tour, le regard d’hommes concupiscents. J’ai horreur de ça. Mais là, c’est différent. Peut-être parce que le sien ne dérive pas sur certaines parties de mon anatomie. Pas en ce moment en tout cas. Si j’osais, je dirais qu’elle cherche à atteindre mon âme, tout ce qui se cache derrière mes barrières soigneusement renforcées, année après année, déception après déception. N’importe quoi ! Elle est juste très douée pour obtenir ce qu’elle veut et elle sait comment fonctionne une femme évidemment. Je lui réponds, légèrement agacée :

— Non.

— Quand j’aurai fait naître le désir dans vos veines, vous saurez pourquoi.

J’hallucine. Elle me sort ça sans ciller. Avec une voix légèrement rauque. Je suis dans une position désagréable, très désagréable !

— Vous prenez vos désirs pour des réalités.

— Votre scepticisme était prévisible. C’est pourquoi je ne vous laisse pas le choix.

— C’est du chantage, ni plus ni moins.

— C’est une proposition, ni plus ni moins. Si vous refusez, il n’y aura pas de représailles.

— Vous jouez sur les mots.

— Je joue tout court.

— Au risque de blesser ?

Elle plisse les yeux et hésite. Aurais-je touché un point sensible ?

— La vie n’est qu’une succession de blessures. Certaines cicatrisent. Certaines font grandir. D’autres pas.

Cela m’est-il réellement adressé ? Son regard est devenu froid. Elle s’est enfoncée dans le fauteuil.

— J’ai envie de travailler avec vous. J’aime votre personnalité malgré ce que je ne peux accepter. Renoncez à la dernière exigence. S’il vous plaît.

Son regard se durcit encore. Je sais que j’ai perdu la partie.

Point de vue Dylan

S’il vous plaît ? Sérieux ? La grande Madame Sanier ? Elle est prête à tout pour gagner la partie. Si je cède maintenant, je suis fichue.

— Il ne me plaît pas. Et vous le savez. Il est temps de prendre votre décision.

La déception se lit sur son visage. Elle ne me pardonnera jamais de l’avoir mise au pied du mur. Je ressens toute l’énormité de la situation. Je suis cinglée. Elle se ferme.

— Très bien. Vous avez gagné. À la condition que ceci reste entre nous. Ainsi, que le pourcentage d’action que vous détiendrez réellement. Officiellement, il serait bien de s’en tenir à dix pour cent.

— Vous savez que c’est illégal.

— Oui. Tout autant que le chantage.

— OK.

Aussi simple que cela ? Vraiment ? J’ai l’impression de jouer aux échecs les yeux bandés. Une image s’insinue dans mon pauvre cerveau. Une jolie rousse, les yeux bandés, et… concentrée Dylan, s’il te plaît !

Elle m’observe. Elle paraît contente d’elle. Trop contente d’elle. En fait… Elle ne me prend pas au sérieux. Elle pense qu’elle va me faire tourner en bourrique. Elle n’imagine pas un seul instant que je veuille consommer là, de suite. Je sais que mon regard se durcit. Je sais ce que je vais faire et je n’aime pas ça. Mais elle ne me laisse pas le choix. Je m’adresse à elle sur un ton neutre :

— Donc, dès cet instant, votre corps m’appartient ?

— Je ne vois pas l’intérêt d’épiloguer sur la question.

— Je n’épilogue pas. Je tiens à être claire, nette et précise.

Je me lève du fauteuil et je me rapproche. Elle se lève aussi. Je m’arrête à un mètre d’elle. Sa respiration s’est accélérée. Elle ne me prend plus de haut à cet instant. Je sais que je dois le faire.

— Déshabille-toi.

— Pardon ?

— Je n’aime pas me répéter et vous m’avez très bien comprise.

Elle est choquée et furieuse à la fois. Je soutiens son regard et je croise les bras sur ma poitrine. Genre : j’attends ! Elle pince ses lèvres et enlève sa veste. J’ai l’impression que la colère cède peu à peu la place à quelque chose de plus… je ne saurais dire quoi. Elle défait le premier bouton de sa chemise. Elle ferme les yeux et s’attaque au second. Ses doigts sont fébriles.

La douleur ! C’est de la douleur que j’ai vue dans ses yeux avant qu’elle ne les ferme. Je m’approche d’elle. Elle me regarde à nouveau, légèrement paniquée. Mes doigts se referment doucement sur les siens, en passe de s’attaquer au quatrième bouton. Ils sont doux et chauds. J’écarte ses bras et les repositionne le long de son corps. Elle tressaille quand mes mains remontent vers son chemisier. Je referme les deuxième et troisième boutons en prenant garde de ne pas toucher sa peau, ni d’effleurer sa poitrine. Quel supplice ! Depuis le temps que je rêve de la caresser, de découvrir le grain de sa peau sous mes doigts, de la faire tressaillir… mais ce n’est pas le bon moment. Son regard est perplexe. Je m’apprête à m’occuper du premier bouton mais finalement non. C’est juste un peu moins sage et cela lui va plus que bien.

— À quoi jouez-vous ?

— Je ne joue pas et je veux que les choses soient claires : je ne suis pas un bisounours et vous ne pourrez pas vous en tirer avec quelques jolies pirouettes.

Elle ne dit rien. J’ajoute donc :

— Vous pouvez renoncer maintenant.

Son regard est hésitant. Je le soutiens fermement. Cependant, elle finit par me répondre.

— Non.

— Mes intentions sont bien claires pour vous ?

— Oui.

— Bien. On peut bosser donc.

— Avant que les contrats soient signés ?

— Je suis une femme de parole. Je sais que vous l’êtes aussi.

— Comment le savez-vous ? Vous ne me connaissez pas.

— Je connais toutes les personnes avec qui je traite. Il nous reste une heure avant le dîner. Chez vous ou chez moi ?

Elle me regarde incertaine. Je l’ai déstabilisée, c’est clair. Objectif atteint. Elle va me prendre au sérieux maintenant.

— Je parle de la séance de travail.

— Euh… Chez moi.

— Je vous suis.

Point de vue Gaby

Je sens son regard dans mon dos. Je ne sais comment réagir. Dois-je refermer le bouton qu’elle a laissé ouvert ? Mieux vaut éviter. Quel personnage ! Elle a réussi à me déstabiliser… sans me blesser réellement. Pourquoi s’est-elle arrêtée ? Nous sommes face à face dans l’ascenseur. Son regard de braise ne me quitte pas. J’ai l’impression qu’elle a une furieuse envie de me sauter dessus. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Elle n’a même pas saisi l’occasion d’un geste, comment dire… déplacé ! Je sens encore ses mains sur les miennes. Chaudes. Douces. Apaisantes. Lentement, elle les a écartées le long de mon corps. J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. Et elle a clos le jeu. Si elle avait continué, qu’aurais-je fait ? Je ne pourrai pas me défiler. Un jour ou l’autre, elle exigera ce qui lui est dû. Je vais devoir m’y préparer sérieusement.

Arrivée dans ma suite, je me dirige vers le bar pour me servir un scotch et je lui demande si elle en veut un. Elle me sourit franchement :

— Non merci. Je pense que vous préférez que je reste totalement maîtresse de mes désirs.

— Vous aimez provoquer, n’est-ce pas ?

— Je ne peux rien vous cacher. Mais vous aussi.

— Comment cela ?

— Venir dans ma chambre, en sachant ce que je veux, cela n’était pas de la provocation ?

— J’avoue de ne pas avoir vu cet aspect de la situation.

— La grande Madame Sanier serait donc naïve ?

Elle se moque de moi, évidemment. Je change de sujet.

— Par quoi voulez-vous commencer ?

— D’abord, on liste les problèmes et on les prioritise. J’en ai d’ailleurs un à vous soumettre.

— Lequel ?

— La situation suppose qu’on bosse plus que des horaires de bureau. Et parfois loin des oreilles indiscrètes.

— Et ?

— Pouvez-vous m’héberger ?

— Chez moi ?

— Ce serait le plus pratique, non ?

— Certes. Mais…

— Mais ?

— J’ai des gens de maison en journée. Je ne souhaite pas qu’ils se doutent de quoi que ce soit.

— Naturellement. Cela ne posera pas de problème. Je suis votre associée et je ne connais pas la région. Ça doit suffire comme justification plausible, non ?

— Oui. Bien sûr.

Sérieusement ? Elle va passer toutes les nuits chez moi ! Et elle veut me faire croire que c’est pour travailler. Elle continue :

— Bien. Problème numéro un identifié et réglé. Au suivant.

— J’aimerais savoir quelle est votre vision de la situation.

— D’accord. Le plus urgent est de démasquer la taupe.

— Pourquoi êtes-vous convaincue qu’il y a une taupe ?

— Parce que trop d’informations cruciales sont sorties de façon à vous nuire. Tout cela est organisé.

— Mais tous nos employés sont là depuis des années. La plupart ont travaillé avec mon père.

— Cela ne veut rien dire. « La plupart » des gens sont capables de trahir pour ce qu’ils imaginent être de bonnes raisons.

— Vous aussi ?

— Non. Mais trahir suppose un lien de loyauté. Je n’ai pas de scrupule, si ce lien n’existe pas.

— Existe-t-il entre nous ?

Elle hésite à me répondre.

— Il existe en ce qui me concerne. Je comprendrais que ce ne soit pas votre cas.

Loyauté à sens unique ? Ça existe, ça ? Elle ne me laisse pas le loisir d’approfondir la réflexion et poursuit :

— L’âge et l’ancienneté sont un autre problème. Vous avez besoin de sang neuf.

— Vous êtes là pour ça. Il est impensable de licencier qui que ce soit, si c’est là votre idée.

— Je n’ai pas d’idée préconçue. Je liste les points à traiter. Problèmes liés au précédent : vous heurtez-vous à des clans ? Avez-vous du mal à faire passer certaines décisions à cause de réticences internes ?

— Cela est arrivé.

Comment peut-elle avoir si bien cerné nos faiblesses ?

— Audit des finances, il faudra réduire les coûts.

— Vous croyez que nous vivons comme des nababs ? Vous allez être déçue.

— Je ne crois rien. Il y a parfois des coûts cachés qu’on ne voit plus parce qu’ils font partie du décor. Dernier problème à mon sens : la fragilité boursière. Il faudra trouver une stratégie.

— Rien d’autre ?

— C’est déjà pas mal non ?

— Vous avez oublié de mentionner la dirigeante. Est-elle à la hauteur ?

Elle me regarde, étonnée. Sincèrement étonnée.

— Je ne serais pas là si je pensais que vous êtes une quiche. Vous avez tenu Gab Games à bout de bras pendant deux ans. Beaucoup auraient renoncé. J’aime votre ténacité. Je pense qu’on peut faire du bon boulot ensemble.

Associées : une rencontre inattendue

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