Chapitre 0 — 1 – À zéro : Jude
- 1 – À zéro : Jude
- 🔒 2 – Le tourbillon : Meghan
- 🔒 3 – Mauvaise idée : Jude
Beautiful Dancing · Mélina DICCI
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Quelle angoisse ! Moi, Jude, trente-et-un ans, me voilà renvoyée à la case départ. J’avais pourtant tout pour être heureuse, tout pour réussir, du moins une impression de succès. Un travail intéressant, un petit ami qui venait de me demander en mariage, un appartement avec vue sur l’océan Pacifique, baigné par le soleil de la Californie. Et puis un jour, tout bascule, tout s’arrête. Lui s’en va, comme ça, sans me fournir d’explication. Un matin, la porte claque, le silence se fait, plus rien dans sa partie de la penderie, plus aucune de ses cravates hideuses qu’il aimait tant porter. Cale et moi étions ensemble depuis cinq ans, une histoire parfaitement normale et classique, une rencontre dans un bar un soir de réveillon. J’ai tout abandonné derrière moi pour lui, je suis même partie vivre à l’autre bout du pays. En se servant un café dans notre cuisine magnifique et affreusement chère tout juste installée, il m’a regardée, et m’a dit « Je te quitte ». Voilà, c’est tout. Quelques mots, une tonne de cartons à faire et cinq ans balayés du revers de la main. Impeccable. Mais la vraie déchéance intervient lorsque Cale, non satisfait de m’avoir laissée tomber du jour au lendemain, parvient à me faire licencier. Lui et moi bossions dans la même agence de pub, lui était mon supérieur et, jusqu’à ce que nous ne soyons plus que des étrangers, je trouvais cette situation excitante. Virée, larguée, la vie ne me laisse pas le choix, je dois retourner demeurer chez mes parents. Mon père, un éducateur spécialiste des enfants à problèmes, se passionne pour son métier. Trente-cinq ans qu’il fait ça avec conviction, et puis tout le monde aime Sean, le quinquagénaire aux cheveux gris et mal coiffés. Quant à ma mère, si elle a le don de se montrer particulièrement agaçante en ma présence, son statut de professeure de yoga lui confère cette attitude apaisée et détendue. Elle voudrait une maison remplie de rejetons, assister au mariage grandiose de sa fille unique, malheureusement, c’est bien moi qu’elle récupère à la petite cuillère et qu’elle ramène chez elle. Célibataire et sans emploi. Adieu la côte ouest et ses plages ensoleillées, retour dans ma ville de Brookline en banlieue de Boston. L’endroit où j’ai grandi, la demeure de mon enfance. Je reste silencieuse depuis notre départ de Los Angeles, écoutant d’une oreille les conseils avisés de ma mère sur ma tenue vestimentaire, ma coupe de cheveux, le fait que j’ai maigri, que c’est dommage parce que je suis une jolie fille… OK, là, je sature et n’en peux plus d’entendre mon père acquiescer ses remarques d’un « hum, hum, tout à fait chérie ». Ces deux-là jouissent de près de trente ans de mariage et l’on comprend aisément pourquoi. Heureusement, nous arrivons enfin. J’adore toujours autant le jardin fleuri, avec le soleil qui se reflète sur les briques blanches de la façade. Ma mère a la main verte, c’est certain, lorsqu’on voit la végétation entourant le portail en fer. Malgré mon cafard, j’ai hâte de retrouver ma chambre d’enfance, et de me jeter sur mon lit. Mon père m’aide à débarrasser la voiture littéralement blindée de mes affaires.
— Chérie, pourquoi tu ne détaches pas tes cheveux, ils ont l’air superbes !
— Maman, stop !
Je soupire en passant près d’elle.
— Mais, c’est dommage enfin !
— Maman !
— Bon, OK ! Je ne dis plus rien. Demain tu viens avec moi pour mes cours de yoga, ton corps te remerciera de prendre soin de lui, surtout après ce que tu as vécu !
— Oh non, pitié !
Je lève les yeux au ciel. Dites-moi qu’il s’agit d’un cauchemar !
Gislaine, ma mère, a su garder son élégance naturelle au gré du temps qui passe. D’elle, j’ai hérité de beaux cheveux bruns et des yeux gris-vert. En revanche, rien de son amour pour le sport. J’exècre m’activer, transpirer résonne en moi comme un supplice et les seules fois où j’ai dû mouiller le maillot, j’avais quarante de fièvre. Dans ma chance insolente, je peux manger ce que je veux sans prendre un gramme. Une chance ou une malédiction, j’hésite encore. Ma mère m’empoigne par les épaules et me sourit.
— Oh, ma Jude, on est super contents de t’avoir ici avec nous, hein, Sean ?
— Oh oui, vraiment très contents ! confirme mon père, les bras chargés de sacs.
— Merci d’être venus me chercher, dis-je en serrant les dents.
— C’est bien normal, mais… tu as une nouvelle paire de lunettes ? Cette monture te va moins bien que les autres, pourquoi tu as changé ?
Je souffle en replaçant mes verres sur mon nez.
— Maman, c’est bon, elles sont très bien !
— Oui, mais chérie, on ne remarque pas ton joli visage et tu as un si beau sourire !
— Je ne vois pas le rapport !
Pendant que nous tentons de communiquer, mon père manque de faire tomber ma vieille console de jeux vidéo. Je me propulse pour l’aider et éviter la catastrophe.
— Wow, papa, fais gaffe ! C’est précieux !
— Désolé ma puce, mais tu peux…
Il me fait signe de prendre le carton, j’obéis.
— Tu joues encore ? Ça ne fait pas très sérieux ! s’insurge ma mère.
— C’est super sympa, et puis ça me détend !
Je le dis comme je le pense ! Durant toute mon adolescence, j’ai accumulé des tonnes de consoles en tous genres, remplissant les étagères de ma chambre de jeux vidéo. Des heures et des heures passées à noyer ma timidité dans le virtuel. De quoi irriter mon ex, alors je n’ai plus touché une manette depuis des années. Mon retour chez mes parents annonce des choses exceptionnelles. Je vais pouvoir replonger dans mes vieilles habitudes. Je jubile déjà en songeant aux nombreuses nuits blanches qui m’attendent.
Nous pénétrons les lieux. Enthousiaste de retrouver la maison familiale, j’hallucine en voyant la récente décoration de ma mère. Cette femme possède un talent certain pour embellir un endroit. Tout semble avoir pris une plus-value incroyable, même l’îlot central posté en plein milieu de la cuisine. Les murs ont adopté une teinte écrue très agréable. De quoi laisser la lumière opérer son entrée de manière magistrale.
— Vous avez fait des travaux ?
— Oui, euh… justement, on a modifié pas mal de choses dans la maison ! répond mon père, un sourire crispé aux lèvres.
— C’est super sympa !
— Très, chérie, tu as raison !
Avec mon barda, je découvre les améliorations. Le salon ressemble à une bulle zen et confortable, la faute à ma mère, reine des énergies et des fluides d’une demeure.
— La vache ! C’est quoi ce truc ?
Je pointe du doigt le tout nouveau téléviseur trônant au milieu de la pièce. Mon père semble fier.
— Ah oui, c’est un cadeau de ta mère pour mon anniversaire, il est classe, hein ?
— Tu m’étonnes, même les voisins doivent pouvoir suivre les informations sur votre écran !
Il rit doucement, j’aime sa discrétion. Malgré tout, je retrouve l’atmosphère feutrée et apaisante que j’ai connue. Sur les meubles en acajou, des cadres photo avec, évidemment, moi partout. Fille unique, j’ai profité d’une enfance rythmée entre les activités en pagaille de mon père et les efforts de ma mère pour m’initier à un sport. N’importe lequel, tant que sa progéniture bien-aimée ne restait pas sur le banc de la cour de récréation à pianoter sur un téléphone. Raté.
— Bon, je vais commencer à ranger ma chambre ! décrété-je.
— Euh, chérie, attends !
N’écoutant pas mon père, je m’élance dans l’escalier. Le bois craque sous mes pas pressés, je grimpe les marches quatre à quatre et traverse le couloir avant d’ouvrir cette porte que je connais bien. En découvrant l’endroit, je blêmis aussitôt.
— Putain, c’est quoi ce bordel ?
Ma chambre d’enfant, mon refuge, n’existe plus. Cette pièce froide et austère est aujourd’hui…
— Une salle de sport ? beuglé-je alors que mes parents arrivent derrière moi.
Leurs sourires bienheureux me donnent la migraine.
— Oui, tu aimes, chérie ? Nous avons aménagé ça il y a…
— Au moins trois ans, complète ma mère.
— On ne pensait pas que tu…
— … reviendrais à la maison…
Je les écoute terminer leurs phrases entre eux, les sourcils froncés, la colère au bord des lèvres. C’est une blague ! Ils ont fait de ma chambre, mon univers, une salle de sport ! Indignée, je serre les poings pour ne pas exploser immédiatement.
— Mais… je vais dormir où, moi ?
— Ah, alors, ton père et moi, nous avons trouvé une solution formidable pour toi, hein, Sean ?
— Oui, vraiment géniale, chérie, tu vas voir !
J’ai peur. Par expérience, je sais que lorsqu’ils se montrent aussi mielleux, il faut fuir très vite et très loin. J’espère qu’ils ne vont pas me flanquer dans l’abri de jardin, sinon je file à l’hôtel.
⁂
Ce n’était pas pire. Quoique. Mes propres parents, non contents de m’avoir volé mon havre de paix, m’ont reléguée dans le sous-sol de la maison. Plus précisément, dans la buanderie. Un Clic-Clac fiché tout près de la machine à laver, une ampoule au plafond et tous mes cartons entassés. Je frémis en regardant cette pièce sombre et étriquée.
— Putain…
Dans sa grande bonté, mon père m’a installé leur ancienne télévision, posée sur un vieux meuble qui doit être là depuis des années. Heureusement, mes parents ont le câble, de quoi m’empêcher de déprimer lors de mes nuits d’insomnie. J’expire de désespoir, vidée de toute énergie. Mon appartement avec vue sur l’océan me manque, mon boulot stressant me manque, même mon ex me manque. Je me laisse tomber sur mon nouveau lit et allume le petit écran.
— Ça pue la défaite, tout ça…
Je marmonne pendant la diffusion d’une publicité pour une émission. Je connais ce programme, je le regardais fréquemment quand j’avais une vie. Des danseurs célèbres doivent apprendre des chorégraphies à des anonymes. Le premier prix constitue une somme d’argent colossale. Bien souvent, les candidats choisis aspirent à entrer au conservatoire ou dans une troupe. Il ne s’agit donc pas de véritables débutants et le spectacle en vaut vraiment le coup. La présentatrice, et également productrice, une brune aux yeux clairs, à la beauté froide et ravageuse, sait faire le show. Fay Glow s’amuse au sens propre sur le plateau, grignotant un peu plus chaque semaine des parts de marché aux autres chaînes. Je crois qu’on appelle ça le talent ! J’écoute en hochant la tête. Le casting va se dérouler à Boston cette année.
— C’est cool ça…
Je parle toute seule, puis grimace. Le numéro pour participer s’affiche, je ricane.
— Mais jamais de la vie !
Non, je serais bien trop ridicule. Je me demande qui sera parmi les danseurs célèbres pour cette édition. Tout en restant affalée sur mon canapé de fortune, je scrute l’écran, complètement dépitée. Heureusement, cette journée s’achève avec Beautiful Dancing, enfin une bonne chose. Me délecter de tous ces corps parfaits s’agitant sur la musique me réjouit.
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