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Boston : Affaires de famille · Lou Jazz & Cherylin A. Nash

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Pour rejoindre le domaine de la famille Blackwell dans le Texas, il ne faut pas moins de cinq heures trente d’avion. Se sont ajouté à cela le trajet de cinq heures en voiture pour se rendre de Midland jusqu’au Big Bend Ranch State Park. Quand j’ai demandé une adresse, j’ai compris mon erreur. D’ailleurs, il paraît que la route 67 est la meilleure où nous allons. Je dois avouer que pour moi c’est un voyage important. Je n’ai jamais quitté Boston et m’installer en dehors de Brighton où vivent mes parents me semblait déjà loin. Là, c’est tout autre chose !

Naturellement, je suis impatiente, nerveuse et curieuse de découvrir le lieu où Nox a grandi. J’ai bien vu des photos des vastes étendues de l’état du sud du pays, mais je suis certaine que visiter l’endroit avec elle sera encore nettement différent. Le temps s’annonce clément et plus doux qu’à Boston. Nous avons prévu de faire une halte à Midland pour passer une soirée en tête-à-tête. Elle est vite écourtée par notre fatigue, mais Nox et moi y tenions pour couper le voyage en deux. Ce n’est que le lendemain que nous arrivons sur une route de terre parfaitement praticable. Je m’en étonne presque, avant de trouver cette réflexion idiote. C’est que j’ai lu tant de choses que j’imagine ici la vie plus que sauvage.

La tante de Nox est venue nous chercher en début de matinée pour que nous puissions profiter d’un premier repas de famille tous ensemble. Je dois dire que je suis très bien accueillie et j’ai appris pendant les cinq heures du trajet tout ce qu’il faut savoir sur les Blackwell établis dans la région. À vrai dire, Nox m’avait raconté que les terres appartenaient à ses aïeux depuis des générations et qu’entre diverses grosses exploitations, ils avaient eu la chance de trouver des puits de pétrole sur certains terrains, il y a de ça quelque temps déjà. D’après ce que me confie Diana, ça a permis à la famille de rester à flot pendant la dépression.

— J’élève des chevaux pur-sang. Vous savez, pour les courses notamment.

— Je vois, oui.

Cette femme est chaleureuse. Elle me met à l’aise, même si parler de canassons à présent n’est pas mon fort. Nox me tient la main discrètement, pour me témoigner un peu de soutien. Son courage est communicatif. Je la questionne :

— Et donc, tes parents poursuivent l’exploitation de bétail. C’est ça ?

Dès qu’elle a acquiescé, Diana me donne le détail du cheptel. Cette femme est heureuse au possible. Ça me touche de le ressentir et de voir les liens familiaux de Nox.

Le 4x4 file dans le paysage désert, ocre, éclairé par un haut soleil. Nous arrivons bientôt face un portail en fer forgé au nom de Blackwell. Quelques minutes plus tard, nous sommes devant ce qu’ils appellent tous modestement le Ranch. Ce n’est rien d’autre qu’une imposante bâtisse, dont les lignes sont visiblement inspirées des haciendas. L’architecture est spectaculaire !

Quand la voiture s’arrête, un comité d’accueil est debout devant l’entrée.

— Ce sont les parents de Nox, les grands-parents ici et...

Ils ne sont pas moins de dix à attendre patiemment notre arrivée. Je trouve ça très touchant, bien que ça me rappelle aussi durement que je ne connais pas mes origines. Peut-être qu’après ce voyage il sera temps de me remettre à leur recherche.

Tout le monde se salue avec un esprit de fête perceptible. Les sourires sont sur toutes les lèvres. J’essaie de faire mon possible pour composer un arbre généalogique dans ma tête et y placer toutes les personnes présentes.

Nox annonce gentiment lorsqu’on nous invite à entrer :

— On va se dégourdir un peu les jambes avant d’attaquer les choses sérieuses.

— Prenez votre temps.

La main de Nox saisit la mienne. Elle m'enjoint de la suivre sur le flanc gauche du bâtiment. Nous traversons lentement un espace vert où trône un carrousel et des tonneaux en bois. Je devine plus loin, bien plus en avant, ce qui ressemble à des fermes, mais c’est ailleurs que la jeune femme me conduit. Je comprends facilement que nous quittons les zones fréquentées habituellement par les membres de la famille vivant ici.

Nox sourit en me donnant quelques explications une fois le calme revenu :

— Il y a plusieurs maisons sur les parcelles de ces terres. Quand on est arrivés là, enfin, lorsque mes ancêtres ont débarqué, le Texas appartenait encore au Mexique.

J’enjambe un buisson, accompagnée par sa main et son discours.

— Mon grand-père contait qu’ils étaient venus avec leurs ouvriers. J’étais jeune. J’ai appris bien plus tard qu’il s’agissait d’esclaves.

Leur histoire a l’air de remonter bien plus loin que ce que Diana racontait joyeusement tout à l’heure. En même temps, parler de la traite des noirs est déjà tabou, alors le faire auprès d’une inconnue doit être moins courant encore. Nox et moi nous nous éloignons de plus en plus. Ici la vue est plus étendue.

— Je vais te montrer l’endroit où j’aimais passer du temps quand j’étais enfant. Grand-père disait que c’était hanté. Il avait défendu à tout le monde d’y aller. Seulement, je n’en faisais qu’à ma tête. J’y ai joué pendant de longues après-midi et je n'arrêtais jamais de fredonner des chants interdits.

— Pourquoi je ne suis pas étonnée ?

Un sourire grandit sur son visage lorsqu’elle me raconte cette anecdote. J’extirpe mon pied qui s’est coincé dans l’abri d’un rongeur avant de relever le regard une nouvelle fois. À ce moment-là, une sueur froide court le long de ma colonne. Mes yeux sont rivés sur une habitation laissée à l’abandon. Elle est immense, belle. Je la découvre pendant que Nox réduit la distance entre nous pour me prendre dans ses bras.

Après son baiser, quand ma tête est posée sur son épaule, je continue de fixer un point précis. Une silhouette s’y dessine et s’y matérialise nettement, accompagnée de nombreuses autres. J'observe un homme de race noire dont l’expression ne laisse aucun doute. Il me voit comme moi je le distingue. Grand, de carrure large, il porte un habit de toile blanche, un pantalon marron foncé et un foulard rouge.

— Nox... Il y a des fantômes qui ont des choses à dire ici.

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