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Camellia Rose · Cy JUNG

Lire Camellia Rose en ligne gratuitement Chapitre 1

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En cette froide et humide après-midi de l’hiver 2008, Marcelline Berthold — avec un h et un d, s’il vous plaît — s’accroupissait devant la porte grande ouverte du réfrigérateur à l’instant précis où Laure Boitillart — avec un t, s’il vous plaît — entrait dans la salle des maîtres d’une école primaire du Bas Belleville.

— Ah ! tu es là, se rassura Laure, ravie d’avoir enfin trouvé celle qu’elle cherchait depuis dix bonnes minutes. Ton inspectrice est arrivée.

— Qu’elle attende, cette… ! tempêta Marcelline en plongeant la tête au milieu des boissons et victuailles mises au frais.

Laure n’entendit pas la fin de sa phrase. Cela valait sans doute mieux.

— Tu peux prendre ça ? poursuivit Marcelline, sans autre référence à l’annonce de la présence de l’inspectrice.

Laure acquiesça. Elle s’approcha, débarrassa son amie des deux bouteilles qu’elle lui tendait, s’en alla les poser sur la table au centre de la pièce puis revint auprès d’elle.

D’une main solide, elle l’aida à se relever.

— Tu ne veux pas faire la paix avec elle, maintenant que tu t’en vas ? proposa-t-elle d’une voix douce.

— Tu oses me suggérer une réconciliation après ce qu’elle m’a fait endurer ? s’emporta Marcelline en claquant la porte du réfrigérateur qui bien sûr n’y était pour rien mais souffrit directement de sa subite colère.

— Écoute, je…

— Non Laure, pas de ça, implora-t-elle en s’écartant. Et puisqu’elle est venue bien que je ne l’aie pas invitée, je vais lui dire ma façon de penser et lui donner, en main propre, copie d’un courrier que j’envoie demain à l’inspecteur d’académie. Dans deux jours, je serai pensionnée de l’Éducation nationale. Je n’ai plus rien à perdre et c’est le moindre des services que je puisse rendre à mes jeunes collègues que de dénoncer ses abus de pouvoir et ses techniques d’encadrement centrées sur le harcèlement moral.

— Tant que ce n’est pas sexuel, tempéra Laure en posant ses paumes sur les hanches de la maîtresse de son cœur.

Au seul contact des mains de son amante, Marcelline sentit la colère décroître. Laure avait des pouvoirs magiques, c’était certain et, après vingt-huit ans d’une relation qui avait su la combler en dépit, évidemment, de quelques heurts et moments difficiles, elle en était toujours aussi émue autant que son désir était intact.

Elle en sourit intérieurement, songeant au temps dont elles disposeraient désormais pour assouvir leur passion et leurs désirs. Ah ! quelle belle retraite cela allait-il être, entre amour, voyages et siestes obligatoires. Marcelline éprouva le besoin compulsif de saluer l’événement à sa juste valeur. Ses lèvres se bandèrent ; elles voulaient goûter la bouche de Laure, s’humidifier de sa salive, en éprouver la succulence.

Le baiser commença délicatement puis, très vite, prit des proportions incompatibles avec le lieu où il se déroulait. Les doigts de Marcelline cherchaient la peau de Laure sous le fin tissu du tee-shirt tunisien sable qu’elle avait elle-même brodé à la main, donnant à la matière une magnifique touche dorée. Ceux de Laure, eux, n’étaient pas moins sages. Quant à leur bouche… !

Un toussotement volontaire les ramena subitement à la raison. Madame Grandrond — avec deux d, s’il vous plaît —, la directrice de l’école du Bas Belleville où Marcelline enseignait, venait d’entrer. Elle récupéra sans un mot la boîte de biscuits à apéritif et le paquet de serviettes en papier qu’elle était venue chercher, leur fit un petit salut amusé et ressortit.

— Je suis désolée, s’excusa Laure en reprenant son souffle. Je ne voulais pas rouvrir la plaie ; je souhaite simplement que cette affaire ne gâche pas ta retraite.

— Je te promets… mais il faut que tu comprennes que j’ai besoin pour cela de régler mes comptes. Cette femme a voulu me détruire ; elle est l’antithèse de l’idée que j’ai de mon métier et du service que l’on doit rendre aux enfants. Je ne peux partir sans rien faire. Je dois vider mon sac ; sinon, elle serait fichue de continuer à me pourrir la vie.

— Je comprends, compatit Laure en la caressant d’un regard d’une douceur absolue.

Un dernier baiser unit rapidement les deux femmes avant qu’elles ne s’emparassent des bouteilles de champagne posées sur la table et ne rejoignissent le réfectoire où se déroulait le pot de prise de retraite de Marcelline. Les collègues de l’école étaient là, ainsi que les dames de service, la gardienne, le professeur de gymnastique, celui de dessin, la directrice, les deux assistantes de vie scolaire et la psychologue. Il y avait aussi trois anciennes directrices et une quinzaine de professeurs arrivés des quatre coins de Paris, dont deux représentants syndicaux qui avaient soutenu Marcelline quand elle avait eu des problèmes sérieux avec sa hiérarchie.

C’était bon de les sentir tous, là, près d’elle ; des amis pour certains ; des bons camarades de travail pour la plupart. Marcelline était heureuse. Le champagne était délicieux, le buffet magnifique, les participants aussi joyeux que prodigues de leurs émotions et la table sur laquelle reposaient de multiples paquets augurait d’une cérémonie des cadeaux digne de la générosité de la belle et grande famille que serait à jamais l’Éducation nationale.

Au milieu de ce tableau idyllique, la présence de l’inspectrice faisait vraiment tache et ravivait chez Marcelline de trop mauvais souvenirs. Elle décida qu’elle devait passer immédiatement à l’action : le bien-être de cette chaleureuse assemblée et le bon souvenir que chacun garderait de ce pot étaient en jeu.

Elle quitta discrètement les lieux, rejoignit sa classe à l’étage, récupéra sur son bureau l’enveloppe contenant la copie de son courrier à l’inspecteur d’académie qu’elle avait libellée à l’attention de cette Grosse Sss… — avec cinq s, s’il vous plaît — et rejoignit au plus vite le réfectoire.

Madame Grandrond tendait une coupe à l’inspectrice quand Marcelline arriva à leur hauteur. Celle-ci s’en empara et en but d’un trait le contenu sous l’œil surpris des deux femmes et, plus au fond de la salle, le regard inquiet de Laure.

— Je ne crois pas vous avoir invitée, chère madame, attaqua Marcelline Berthold en rendant la coupe à la directrice. Et si mon accueil vous semble quelque peu rustre, considérez qu’il est à l’aune de votre incompétence et de votre dangerosité professionnelles.

Elle avait dit ça suffisamment fort pour que l’assistance se figeât. Elle reprit son souffle, maîtrisant au mieux le gaz du champagne qui tentait de s’échapper de son estomac par voie œsophagienne quoique, en son for intérieur, elle eût adoré roter à la figure de son inspectrice. D'aucuns l’auraient comprise. Elle contint néanmoins le renvoi.

— Voici copie d’un courrier narrant vos exploits, poursuivit-elle la voix haute et claire, courrier que j’enverrai à monsieur l’inspecteur, votre supérieur madame, dès demain. Je vous prie à présent d’issir sans délai, ce pot de retraite ne pouvant supporter plus longtemps votre médiocrité.

Contre toute attente, pendant les interminables secondes que dura cette réplique assassine, madame Grandrond n’eut pas un mot ni un geste visant à faire taire son institutrice de CM1, pas plus qu’elle ne s’excusa de son attitude alors que la misérable inspectrice, rouge comme une écrevisse que l’on venait d’ébouillanter, quittait, humiliée, l’enceinte de l’école.

Le brouhaha des conversations amicales reprit. La directrice remplit deux coupes, trinqua le sourire entendu avec Marcelline Berthold et s’en alla savourer l’instant avec le délégué syndical qui était arrivé discrètement au milieu de cette scène qui resterait dans les annales.

Laure Boitillart, coincée derrière le buffet à l’autre bout du réfectoire, fit un clin d’œil chargé d’amour et de tendresse à la maîtresse de son cœur. Elle en avait bien besoin ; il n’était pas si aisé d’être désagréable, même si les circonstances l’exigeaient et si elle en avait tant rêvé.

Pour son plus grand bonheur, Françoise Faon — comme le petit de la biche, s’il vous plaît —, sa si précieuse copine de vingt ans, la rejoignit. Elle lui colla un bisou sur la joue.

— Tu ne l’as pas ratée, notre Grosse Sss…, rigola-t-elle en tétant son champagne. Au nom de tous celles et ceux qu’elle a harcelés depuis vingt ans, merci !

— Je ne peux m’en réjouir ; je n’aime pas être violente.

— Elle l’avait mérité, non ? insista Françoise, très fière du courage dont avait fait montre Marcelline.

— Ce n’est pas une raison. La violence n’apporte rien. J’aurais préféré lui dire calmement les choses et qu’elle comprenne en quoi son attitude était inqualifiable. Car là, à part me soulager, je ne suis pas certaine que cela aura d’autres effets.

— Dois-je te rappeler que tu as essayé et que cela n’a fait que t’attirer des ennuis supplémentaires ?

— Tu as raison, admit Marcelline, pas entièrement convaincue pour autant.

— Allez ! On oublie. Demain, tu envoies le courrier à l’inspecteur. Jeudi soir, tu es à la retraite…

— … Et samedi matin, je pars pour le Maroc, compléta Marcelline, soudain réconciliée avec la vie, la longue et belle vie qui s’ouvrait devant elle auprès de Laure, la femme qu’elle aimait, unies pour toujours.

Elles trinquèrent à cette jolie perspective, se promettant de se donner des nouvelles et, dès que Françoise prendrait sa retraite — dans six ans, encore, si elle voulait partir à taux plein ; « Ah ! quelle arnaque, songea-t-elle furtivement » — de découvrir le monde ensemble. L’inspectrice était oubliée ; il restait maintenant à enterrer les quarante-trois ans de carrière de Marcelline Berthold, professeure des écoles hors classe, qui avait connu, depuis Christian Fouchet, signataire de son arrêté de nomination en 1964 dans une école du Vieux Montmartre, pas moins de vingt ministres et autant de réformes souvent injustifiables et injustifiées.

Les enfants, eux, elle ne les avait pas comptés ; ils étaient si nombreux, entre vingt et trente par an, sans oublier la quarantaine de classes de ses années de brigade ! Ils étaient ce qui l’avait le plus comblée, même les plus difficiles ; il était si valorisant, à la fin d’une année scolaire, de constater combien chacun avait appris et grandi ou, simplement, lors d’un exercice à l’ardoise, de voir se lever celle du cancre de service avec inscrit dessus, d’une écriture malhabile, le bon résultat.

Ah ! les cancres… Aujourd’hui, on parlait d’élèves en difficulté, multipliant les intervenants et autres dispositifs sans se demander si la violence inhérente au modèle de développement que le monde occidental s’était choisi n’était pas directement en cause dans la résistance de certains à entrer dans ledit moule. Le vocabulaire, les méthodes et les programmes évoluaient au gré des lubies ministérielles. La souffrance des enfants, elle, était intacte. L’impuissance des enseignants aussi. Mais quand est-ce que le monde se poserait-il enfin la question des conséquences de sa violence fondatrice sur la santé mentale des hommes ?

— Ça va ? s’enquit Françoise Faon en posant sa main sur le bras de Marcelline. Tu es livide.

— Excuse-moi. Je songeais aux trop nombreux enfants pour qui je n’ai rien pu faire.

— Ce n’est pas le moment ! Viens. C’est l’heure des cadeaux. Tu vas voir, on t’a gâtée.

Marcelline n’en doutait pas. Elle fut néanmoins très émue à la découverte du caméscope numérique DVD trois millions et quelques de pixels, du vidéoprojecteur qui allait avec et de la suite vidéo qui lui permettrait de monter les films de ses voyages à venir.

Un petit plaisantin avait ajouté sur la table un chapeau de brousse qui lui donnait un air de Meryl Streep dans Out of Africa. L’assistance en rit beaucoup et la distribution s’acheva dans des accolades multiples qui exprimaient la joie de s’être connus et la peine de ne plus travailler ensemble.

Ces émotions ne furent rien face à celle déclenchée le dernier jour de classe par l’ouverture d’un paquet contenant une couverture en patchwork tricotée en secret par ses élèves de CM1 lors des heures de cantine et assemblée par une dame de service habituée des travaux d’aiguille au Secours catholique. Marcelline, pour la première fois de sa carrière d’enseignante, pleura à chaudes larmes devant ses élèves et les embrassa un à un, prenant chacun comme une incarnation de tous ceux qu’elle avait connus, étreignant autant que faire se peut ces enfants comme les derniers d’une longue lignée.

Il allait être difficile de se passer d’eux. Et pourtant, Marcelline ne rêvait que de cela depuis quelques années. Elle se sentait fatiguée, épuisée par quatre décennies d’enseignement, à dire, expliquer, répéter, poser les limites, gronder parfois, rester calme, expliquer encore, redire… Elle l’avait méritée, sa retraite, ce qui ne l’empêcha pas, en quittant l’école ce dernier soir, de pleurer de nouveau sur le chemin qui la menait chez elle, un joli duplex au dernier étage d’un bel immeuble bourgeois avec vue imprenable sur le cimetière du Père-Lachaise.

Là, Laure Boitillart, qui avait connu ce moment de rupture quelques années plut tôt, l’accueillit avec la tendresse et la chaleur que les circonstances imposaient. Elle savait combien la joie du repos mérité ne pouvait chasser la douleur d’abandonner ce pour quoi l’on avait ardemment travaillé pendant près d’un demi-siècle, ce d’autant que la maîtresse de son cœur avait aimé son travail et l’avait exercé avec foi et dévouement, convaincue de participer à cette œuvre grandiose qu’était la diffusion du savoir et de la connaissance.

Marcelline réclama un verre de muscat — de Lunel, s’il vous plaît. Elle avait besoin d’être grise pour supporter le moment. Laure lui servit son verre. Elle l’agrémenta d’un paquet de biscuits salés, d’une coupelle d’olives vertes au piment d’Espelette et de quelques caresses qui rapidement transportèrent les deux femmes dans le confort crapuleux de leur lit conjugal.

Que c’était bon, faire l’amour des heures durant sans se soucier du réveil car il ne sonnerait pas au petit matin ! C’était encore mieux que des vacances, car il n’y avait pas de fin, pas de crainte du retour à la vie laborieuse, pas de corrections, de préparations, ni de révisions du cahier-journal ; il n’y avait que la perspective de prendre du bon temps, celui qui avait manqué et mieux encore, celui que la prégnance des obligations professionnelles empêchait même d’imaginer.

À l’instant, il se présentait sous la forme oblongue d’un jouet en latex rose bonbon dont Marcelline raffolait quand Laure avait l’obligeance de marteler de deux doigts son clitoris pendant qu’elle introduisait l’objet dans son fondement. Le jeu, vu de l’extérieur, aurait pu sembler indigne de deux femmes de plus de soixante ans, surtout si l’on remarquait les pinces argentées auxquelles pendaient des poids miniatures serrant les tétins et les petites lèvres de Laure. Et que dire également de ces deux boules planquées en son vagin ou de cette manière incongrue qu’elle avait de débiter des propos salaces quand elle sodomisait son amante ?

— Tu vas jouir, ma petite salope !

N’en disons rien tant on pourrait craindre que des commentaires ne déméritassent devant l’amour et l’affection qui présidaient à ces ébats que l’on réservait d’ordinaire aux femmes en prise avec le fameux démon de midi — ou de cinq heures, ce détail horaire étant en fin de compte sans importance face au carcan de la morale chrétienne. L’âge n’y pouvait rien : Laure et Marcelline s’aimaient passionnément et leur désir, l’une pour l’autre, n’avait su que croître au point que leurs ébats, mélange d’une technicité rare et d’une tendresse absolue, semblaient ne pouvoir trouver d’aboutissement.

La retraite de Marcelline allait être plus rude que prévu. Dès leur retour du Maroc, il était convenu qu’elles fissent l’acquisition d’un sling monté sur un cadre pouvant également accueillir une croix de Saint-André et quelques autres accessoires dignes des meilleurs clubs privés de la capitale. Elles avaient également l’intention de faire un stage de fessée : Marcelline avait toujours eu très envie de faire rougir le postérieur de son amante ; elle n’y avait jamais consenti tant il lui aurait semblé schizophrène de défendre l’Éducation nouvelle, le jour, et d’être fesseuse, la nuit. Aujourd’hui, le dilemme était levé. Elle allait pouvoir fesser Laure matin, midi et soir, sans que jamais cela n’interférât avec les principes éducatifs qu’elles avaient immuablement défendus.

— Ah ! glapit-elle alors que le jouet en latex fendait son anus à qui mieux mieux.

— Fuck ! fuck ! fuck ! l’invectiva en écho Laure, plus gourmande que jamais de ces mots vulgaires qui décuplaient son plaisir. Jouis ma petite salope ! Jouis !

Sans que Marcelline ne la touchât, le premier orgasme de Laure fusa dans un spasme par la seule suggestion de ses paroles obscènes. Les boules prirent la tangente, décuplant l’hilarité de son sexe. Elle semblait comme possédée, s’agrippant à en marquer les chairs aux hanches de son amante. Le jouet cessa ses va-et-vient. Marcelline poussa une série de cris rauques. Laure reprit ses esprits, lâcha prise et revint maroufler le clitoris trop longtemps abandonné… Coquillage et crustacés ?

Si son plaisir, telle une lame de fond, ne l’avait pas aussitôt emportée au-delà de la grève, loin, loin, là où la roche abyssale côtoyait le magma en fusion, Marcelline à coup sûr aurait entonné le refrain. Il n’était plus l’heure de s’égosiller autrement qu’en vocalises. La toute jeune retraitée de l’Éducation nationale surfait sans planche de salut sur la vague, libérant ses chairs du joug de leur matérialité, les joignant à son esprit dans une communion parfaite.

— Ah !

Le cri, cette fois, était guttural. Marcelline s’effritait.

Laure la recueillit dans ses bras, la berçant de manière à ce que les cellules qui s’étaient éparpillées lors de l’orgasme retrouvassent leur place d’origine. Pour saluer ce retour à l’ordre établi, Marcelline planta une langue vorace entre les dents de Laure et deux doigts résolus en son vagin.

— Ah !

Le cri avait changé de gorge. Il exprimait plus l’envie d’une suite qu’un sentiment de véritable complétude. Ce fut du moins ainsi que Marcelline l’interpréta, aguerrie aux désirs de Laure dont la gourmandise vaginale n’avait guère de limites. Elle glissa son annulaire entre index et majeur, introduisit ensuite le pouce, fit venir l’auriculaire et, sans avoir besoin de forcer, ferma le poing. Laure lança ses bras au-dessus de sa tête et s’ancra aux deux poignées scellées à cet effet dans le mur.

— Ah !

Son cri était monté d’une bonne octave. Alors que son poing dilatait les chairs tendres, Marcelline usait de son autre main pour titiller les tétins en tirant avec tact sur les poids reliés aux pinces. Le bassin de son amante entama une valse. Marcelline suivait la danse avec application, regrettant simplement que Laure n’eût aucun goût à la pénétration anale. Qu’il eût été doux, en la circonstance, d’ouvrir son anus d’un ou deux doigts ou, mieux encore, de l’emplir d’un plug !

À cette perspective, Marcelline sentit frémir sa propre rondelle, comme si son périnée était directement lié à son cerveau. N’avait-elle pas eu sa dose ? Elle ignorait si c’était son changement de statut professionnel ou une nouvelle phase de la ménopause mais elle en voulait encore plus… Plus gros ? Plus fort ? Plus longtemps ? Elle était incapable de trancher ce d’autant que Laure, au bord de l’implosion orgasmique, réclamait à hauts cris son attention. Son souffle s’accélérait. Son cœur et son vagin pompaient. Ses tétins se dissociaient de leur aréole. Quelle fiesta !

Son second orgasme du jour partit du plus profond de son ventre, là où Marcelline, malheureusement, ne pourrait jamais aller. Tel un éclair qui cherchait une issue, il arda ses chairs vaginales, trouva le chemin du périnée, le suivit jusqu’à la fourchette, ricocha, remonta vers le clitoris, alluma un second feu et irradia son corps de pieds en cap jusqu’à ce que petite mort s’en ensuivît.

Un instant, Marcelline crut que Laure avait perdu connaissance. Elle n’en était pas loin. La tête lui tournait. Son corps lui semblait s’être disloqué, la vulve d’un côté, les seins de l’autre, le restant gisant dans le mitan. La maîtresse de son cœur lui proposa une tasse de camomille. Elle accepta volontiers, réussit péniblement à s’asseoir et but son infusion à petites gorgées, prenant soin de tenir solidement l’anse de fine porcelaine.

Avant de l’imiter, Marcelline se leva. Elle enfila une chemise de nuit qu’elle avait brodée à la main, apporta son pyjama de soie à Laure et donna un semblant d’ordre au lit. Les draps exhalaient leurs humeurs et liqueurs amoureuses dans une composition stupéfiante. Leurs narines s’en repaissaient, indiquant aux neurones concernés qu’il était déjà l’heure de poursuivre.

Les deux amantes bloquèrent de conserve leurs récepteurs sensoriels. Il était tard. Demain, elles avaient la lourde tâche de mettre la dernière touche à leur voyage au Maroc et de fermer leur appartement pour quatre semaines. Laure posa sa tasse. Marcelline s’allongea à ses côtés. Elles se blottirent l’une contre l’autre et, dans un dernier souffle avant que le sommeil ne les emportât, se promirent de s’aimer pour la vie.

Qu’est-ce que c’était beau !

Après un vol sans encombre et deux nuits passées dans un hôtel de luxe à Fez, Marcelline Berthold et Laure Boitillart avaient troqué leur tenue de ville contre le parfait équipement de la randonneuse d’élite et pris possession du véhicule qui allait les mener au cœur du Moyen Atlas. Elles avaient vérifié que l’équipement nécessaire y était, étudié une carte d’état-major étalée sur le capot, écouté les dernières recommandations du chasseur de l’hôtel et étaient parties, le cœur en fête, à l’assaut de la montagne.

Après deux jours de route, elles avaient laissé le 4x4 blanc dans un cul-de-sac rocailleux pour un premier circuit à pied de cinq jours par étapes de vingt kilomètres. Le soir, elles installaient leur bivouac avec entrain et savouraient la majesté du lieu sans renoncer à leurs désirs, bien sûr. La nécessaire légèreté de leur paquetage leur avait fait renoncer à emporter quelques jouets sexuels ; elles n’en avaient pas besoin pour satisfaire leur libido et, très vite, elles apprirent à en fabriquer avec ce que la nature et leurs quelques effets leur permettaient d’imaginer.

Le dernier jour de ce premier périple, à l’occasion d’une infusion réparatrice, elles roucoulèrent longtemps à l’idée d’envoyer un article à un magazine féminin sur le thème « Fabriquer des godes en grande randonnée ». Leur imaginaire en fut décuplé et ce furent très fatiguées qu’elles retrouvassent leur véhicule le lendemain, ravies de pouvoir dormir une nuit sous la tente avec un mince matelas de mousse pour amortir la rudesse du sol.

La fraîcheur du petit matin les réveilla de bonne heure à moins que ce ne fût un animal qui s’était approché trop près de leur campement. Elles ne surent trancher.

Elles prirent leur thé en admirant le lever du soleil puis rassemblèrent leur barda. Étaient-elles prêtes à reprendre la route ? Marcelline se sentait fatiguée. Elle aurait volontiers passé un jour ou deux sur ce bord de ce plateau afin de reposer son organisme et savourer l’instant présent.

— Si l’on s’arrête maintenant, on ne tiendra pas le programme, l’avertit Laure en remplissant le réservoir d’essence.

— Est-ce si important ?

Elles en discutèrent une bonne dizaine de minutes et Laure l’emporta sur l’argument qu’elle prendrait le volant, laissant à Marcelline le loisir de s’assoupir sur la banquette arrière.

Le soleil montait rapidement. Elles devaient partir si elles voulaient avancer avant la nécessaire pause de midi. Elles partirent donc, lunettes de soleil sur le nez, en direction de leur prochaine étape.

La route était mauvaise. Le tout-terrain, en dépit d’une vitesse réduite, rebondissait sur de grosses pierres qui dépassaient de la terre battue. À deux reprises, Laure avait bien cru qu’elle ne pourrait le contenir sur la route et le petit talus qui les séparait du précipice lui semblait bien mince. Elle n’en disait rien à Marcelline qui s’était allongée, une couverture sur les jambes ; elle se concentrait sur la route, les mains vissées au volant.

Fut-ce un insecte qui gêna sa conduite, une fraction d’inattention qui perturba son entendement, une panne mécanique qui altéra la direction ou le système de freinage, un pneu qui explosa sur une pierre plus pointue que les autres ou l’approche inattendue d’un véhicule qui la fit sursauter ? Personne n’en saura jamais rien car au moment précis où le 4x4 blanc des deux Françaises versa dans le ravin, Marcelline dormait à poings fermés.

Camellia Rose

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