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📖 Extrait gratuit — La véritable histoire de la Chambre 36 – Alexia Damyl à L'impossible n'a pas de limites – Patricia Fautaire
Chapitre 1 — La véritable histoire de la Chambre...
  1. La véritable histoire de la Chambre 36 – Alexia Damyl
  2. 🔒 Perte de contrôle – Hélène & Isa de Froment
  3. 🔒 Le grand absent – Kadyan
  4. 🔒 Onirique Chambre 36 – Liv Land
  5. 🔒 Suzanne – Magali Junjaud
  6. 🔒 L'impossible n'a pas de limites – Patricia Fautaire
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Chambre 36 · Alexia Damyl , Kadyan , Hélène de Froment , Isa de Froment

Lire Chambre 36 en ligne gratuitement La véritable histoire de la Chambre 36 – Alexia Damyl

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PREMIER SOIR

Des traces de griffures couvraient la porte… Nue, assise sur un fauteuil tapissé de fourrure blanche, je parcourus vainement la pièce du regard à la recherche d’un indice révélant leur origine.

Je ne pus empêcher un sourire de barrer mon visage en caressant, non pas le velours, mais le pelage synthétique qui se voulait soyeux et sur lequel j’avais choisi de l’attendre. Je retins un hoquet nerveux que ma mémoire kinesthésique avait fait naître. Un souvenir lointain d’un moment d’égarement, terminé dans les bras, ou plutôt dans la jungle des lianes d’une conquête dont mon palmarès aurait aisément pu faire l’économie. Enfin, si l’anecdote n'avait rien de glorieux, elle avait le mérite d’être… touffue et prêtait à sourire. Réminiscence d’une soirée arrosée, un peu comme celle-ci, à la différence qu’à l’époque je n’étais pas entourée d’auteures plus cinglées les unes que les autres et ayant décidé, après une bouteille de trop, d’écrire chacune leur version imaginaire de la chambre 36. La chambre 36 n’était autre que celle où, à l’occasion d’une convention littéraire, je passais le week-end. Non, mais quelle idée ! Quelle ombre mystérieuse avais-je consciemment ou non laissé planer sur le lieu ? Qu’avais-je sous-entendu d’énigmatique au sujet de mon célibat ou des activités nocturnes le remplissant pour susciter un tel engouement auprès de mes homologues écrivaines ? Il est vrai qu’après quelques verres, j’avais répété à plusieurs reprises le numéro de ma chambre, comme un appel désespéré à m’y rejoindre. J’aurais été bien embêtée s’il avait été entendu !

La genèse du projet était tout aussi cintrée que la joyeuse bande d’écrivaines que nous formions. Cette envie fédératrice de raconter les coulisses d’un spectacle dont elles ignoraient tout relevait à mon goût du jubilatoire à l’état pur : d’autant que moi seule détenais la vérité absolue concernant la chambre 36. Enfin, nous serions bientôt deux à la partager : elle et moi… si elle finissait par revenir. Les minutes s’égrenaient et je n’en étais plus tout à fait sûre. Sa valise, ton cognac, à moitié ouverte, laissait dépasser quelques bouts de tissu sur le parquet. Je devais cesser de ronger mon frein, aussi imprévisible fût-elle, elle n’allait pas découcher.

J’étais rentrée la première de notre soirée messine, plutôt fière de notre numéro d’illusionnistes. Tous les auteurs de toutes les maisons d’édition présentes avaient été réunis au bar gay de l’association organisant l’événement, nous avions fait comme si c’était notre première rencontre. Pour une représentation sans répétition, nous avions, j’en étais certaine, mystifié l’assemblée. Pas un seul échange de regards n’avait pu trahir mon envie de la dévorer en guise de hors-d’œuvre. Pas un seul mot prononcé n’avait pu indiquer la teneur de notre relation aux autres écrivains présents. Notre connivence avait à peine transparu lors de plaisanteries ayant ponctué cette douce vêprée. La seule fausse note ? Je l’avais jouée à l’instant même des salutations, incapable de répondre à un simple bonjour. Elle avait appuyé sur mon prénom. J’avais cru défaillir. Sa voix sensuelle aurait, à elle seule, pu me faire craquer, mais elle avait enfoncé le clou en insistant sur mon nom de plume. Elle qui m’appelait tout à fait autrement lorsqu’elle me faisait froisser les draps pas plus tard qu’une heure auparavant. J’avais honteusement baissé les yeux vers mes livres en avalant ma salive. Quelle idiote ! Heureusement, depuis, cette maladresse sans incidence avait été rattrapée !

Désormais, il y avait belle lurette que l’obscurité avait englouti la ville et je commençais à m’impatienter de son absence à défaut de me refroidir. Chose impossible, enveloppée dans la chaleur moite de la chambre 36 en dépit des fenêtres ouvertes sur une nuit opaque.

Hasardant sa collerette hors de son seau, le champagne, ennuyé par une veillée plus calme que prévu, ne tarderait pas à se réchauffer. Les bulles trépignaient derrière leur prison de verre et, perles sucrées et incandescentes, les larmes d’une bougie parfumée roulaient le long du cylindre de cire. La chambre 36 embaumait la vivifiante senteur « goût de liberté », ou plus communément l’huile essentielle d’orange douce mêlée à celle de romarin. Je me trouvai soudain pathétique, en tenue d’Eve, à prêter des aspirations cafardeuses à l’inanimé environnant, seul capable de compassion à mon égard.

Alors, je me levai et d’un pas silencieux, me dirigeai près de la porte. À genoux sur le parquet, j’autorisai mes doigts à courir le long des reliefs étonnants sillonnant son quart sud. D’une patte féline, je retraçai leurs contours, stigmates d’une nuit torride, laissés sur le bois clair. À moins que l’établissement n’ait eu une autre vie avant d’accueillir des voyageurs aux inspirations lubriques ? Un lieu d’enfermement déshumanisé d’où un aliéné aurait, à coups d’ongles, espéré s’échapper ? Tentative d’évasion avortée ? Une chambre d’adolescente somnambule ayant rêvé un tunnel après le braquage de sa vie ? Songe sans doute réitéré pour laisser de telles cicatrices sur les veines du vantail de l’huisserie. Songe d’une nuit d’été, à la Shakespeare.

Le bruit de l’ascenseur mit fin à mes rêveries saugrenues. Enfin, elle me revenait.

J’aurais très bien pu, à ce moment-là, retourner sur la pelisse albuginée. Je choisis de rester à quatre pattes, dans cette posture aussi improbable que lascive, qui, à mon sens, ne manquerait pas d’attiser la flamme de son désir. D’où je me trouvais, je pourrais aisément ronronner en me frottant à ses jambes halées, mimer l’animal à quatre pattes qu’elle choisirait ou même, avec sa complicité, faire la bête à deux dos.

Le bruit de ses pas résonna dans le couloir, puis, comme au théâtre, elle frappa les trois coups annonçant le début d’une toute nouvelle pièce.

Elle appuya sur la poignée et entra plus brusquement que je ne l’aurais prédit. Sans même qu’elle s’en aperçût, la tranche de la porte se ficha au beau milieu de mon front. Je me retrouvai les quatre fers en l’air, une corne de dahu jaillissant brusquement sur ma tête en guise de troisième œil. La surprise, la douleur ? Je n’avais pas poussé le moindre cri. Si bien que la suite se déroula à la manière d’un mauvais vaudeville.

— Tu es là ? murmura-t-elle.

D’un geste pressé, elle se libéra des sangles croisées de ses sandales gladiateur et entra dans l’arène. Je n’eus pas le temps de lui signifier ma présence que, pas encore habituée à la pénombre de la pièce, elle trébucha sur ma jambe. D’une roulade impromptue, je me jetai sous son corps pour amortir sa chute. Nous nous retrouvâmes nez à nez, à l’horizontale, elle les genoux écorchés et moi, frottant toujours l’œuf qui trônait désormais entre mes sourcils.

Malgré les bleus qui promettaient de recouvrir nos peaux égratignées, elle se mit à rire :

— Mais que fais-tu dans cette position ? Et nue comme un ver ?

— J’avais envie de te montrer combien tu étais attendue…

— En jouant aux billes sur le parquet ?

— Ou en cherchant un trèfle à quatre feuilles sur ce tapis où je vais te faire l’amour.

— Aurais-tu besoin de chance pour parvenir à tes fins ? me nargua-t-elle.

De mes lèvres affamées, j’emprisonnai cette bouche provocatrice pour l’empêcher de s’insurger encore. Le vin l’avait rendue joueuse, elle se libéra de mon autorité pour me faire le récit des raisons de son retard et me faire languir encore un peu.

— Les filles de ma maison d’édition voulaient voir la cathédrale illuminée. C’est magnifique ! Ensuite, je ne pouvais décemment pas revenir sur mes pas au risque de me trahir. Alors, lorsque nous n’étions plus que deux, j’ai prétendu habiter à gauche quand elle a tourné dans une ruelle de droite. Après, j’ai laissé mon légendaire sens de l’orientation me conduire jusqu’à toi. Telle une sourcière guidée par son pendule…

— Ah, je comprends mieux cette interminable attente, me moquai-je gentiment.

D’un revers de main, elle fit retentir une petite claque sur mes fesses. Le geste ne lui ressemblait en rien et me fit sourire. Je m’érigeai soudain, avec plus ou moins de crédibilité, en redresseur de torts :

— Tu vas devoir payer pour ce terrible affront !

Je la fis rouler sur le côté et bientôt, nous nous retrouvâmes à égalité sur le plan vestimentaire.

Ni elle ni moi n’avions plus envie de parler. Conversation éthérée de deux corps qui s’appellent, de deux âmes qui se reconnaissent plus loin que le temps, les âges ou la morale.

Depuis le début de nos échanges, elle exerçait sur moi un étrange pouvoir d’attraction. Elle avait une façon singulière d’interagir avec le monde qui en faisait une femme mystérieuse et intrigante. Et ses yeux ? Un regard noir qui vous transperçait le cœur et tous les organes vitaux, qui voyait au-delà d’une simple enveloppe corporelle. Elle me fixait justement de cette façon si particulière. J’aurais pu me damner pour elle, pour un seul baiser de sa bouche, une seule caresse de ses doigts.

J’en frissonnai soudain, et pas de froid. Ce soir, je voulais m’abandonner à elle, entièrement. Lui accorder ce que je lui avais refusé durant ces quelques mois de relation passionnée, extatique, mais adultérine. Lui offrir cette jouissance dans laquelle je ne m’étais pas encore laissée aller avec elle. Donner, ce serait aussi lui voler un petit supplément d’âme, un bout d’aile, l’enchaîner un peu plus à ma destinée. Étais-je prête à faire d’elle cet alter ego, à mêler nos sangs, nos cris et par là même nos éternels futurs ?

Je laissai libre cours à mes aspirations les plus animales et tendres à la fois. Je me saisis de la robe qu’elle venait de quitter, la tressai comme un cordage et lui enroulai autour des mains.

— Cette nuit, tu es à moi.

— Je suis à toi, répéta-t-elle d’une voix chaude à faire fondre la banquise.

Je voulais être la banquise.

Une nuit, même sans sommeil, serait toujours trop brève pour contenir notre flamme.

Je plaquai ses bras attachés contre les nouages de laine du tapis persan sur lequel nous avions basculé. Face à cet élan, sa respiration marqua une pause. J’avais, moi aussi, un peu abusé d’ambroisie ce soir-là, et plus aucune retenue ne pouvait entraver l’expression de mon désir pour elle. Retenant toujours ses poignets avec une fermeté sauvage, je glissai ma peau nue sur la sienne, mes lèvres répondant à ses lèvres, mes seins caressant les siens, nos féminités mélangeant sans pudeur les eaux tumultueuses de nos amours.

— Waouh… souffla-t-elle en un râle de plaisir. Tu es déchaînée.

— Et toi, enchaînée, et j’adore ça.

Ses paupières s’ouvrirent légèrement.

— Tu aimes me dominer ?

Elle n’attendit pas ma réponse :

— Tu as tous les droits sur moi. Je veux que tu m’aimes de toutes tes forces, de toute ton âme, que tu laisses toute la fantaisie à ton inspiration luxurieuse mon amour.

Mon sang ne fit qu’un tour. Pour la première fois depuis les trois derniers mois, elle utilisait un mot doux pour me nommer. Je pouvais bien n’être que la maîtresse de cette femme, et la trois ou quatrième sur sa liste, je ne me faisais pas d’illusion à ce sujet, je n’en avais cure. Dans cette chambre 36, je devenais la favorite. J’allais saisir ma chance de pouvoir l’aimer toute une nuit. Bien entendu, j’aurais pu le faire le jour suivant, celui d’après et tous ceux qui suivraient. Une vie aurait sans doute été trop courte. Des femmes comme elle, on n’en rencontre pas à chaque dynastie, mais je m’étais résignée. Elle était un cheval sauvage impossible à dompter. Si elle acceptait la selle le temps d’un rodéo, hors de question de lui passer la bride. Pour ne pas souffrir, il fallait me contenter des bons moments à ses côtés, vivre au jour le jour, sans aucun projet d’avenir. Tout ce qu’elle était, tout en elle bouleversait ma conception du couple, de l’amour, du monde.

La lune brillant au-dessus de Metz et s’invitant entre les interstices d’un store mal fermé serait témoin de cette passion peu conventionnelle. Nos langues dansaient la carmagnole, nos lèvres chantaient la révolution, nos corps jouaient l’hymne des sans-culottes, notre épiderme se levait contre les valeurs convenues de notre société. Notre étreinte résonnait, au rythme de ses soupirs et de mes hanches, comme une ode à une fidélité revisitée.

Jamais auparavant, je n’avais mis cette ardeur à lui faire l’amour. Oh, je l’avais aimée, dès le premier jour, de tout mon être, de toute la douceur dont j’étais capable, mais jamais encore dans cette intense bestialité. J’ondulais sur elle. Elle s’agitait sous mon poids au même tempo. Le frottement de nos sexes humides et chauds n’allait pas tarder à me faire exploser. Je refusai d’être déjà emportée par la vague de plaisir qui la fit succomber au même moment. Son corps se contracta brièvement, elle laissa échapper un gémissement qui rendit mon extase difficile à contenir. Douce torture alors que je la voulais encore et toujours.

Un instant d’accalmie. Je me redressai. Assise à califourchon sur son corps musclé, mes doigts entreprirent d’en redessiner les contours. Je devins peintre, elle serait ma prochaine aquarelle. « La femme sur le tapis ». Un nom d’œuvre formaté, trop simpliste pour notre façon de sortir du cadre. Je devais trouver mieux. « Courbes alanguies d’un éréthisme qui sourd sous un lavis clair-obscur ». Le titre me sembla soudain, bien que doctoral, véhiculer les idées qui poignaient dans mon esprit fécond.

Un sourire triomphant fiché sur les lèvres, je me levai brutalement et lui assenai, d’un ton faussement autoritaire :

— Reste là. Je t’interdis de te lever.

Ô débauche avilissante, excès dévoyé, pussiez-vous me frapper de vos foudres pourvu que ce fût avec elle !

Je n’avais pas osé commander la peinture corporelle comestible que nous avions évoquée lors de conversations éreintantes de stupre, mais dans lesquelles nous nous complaisions. Je disposais seulement de quelques pinceaux qui me suivaient partout, afin de croquer sur l’instant une scène que j’aurais eu envie d’immortaliser.

Je retournai près d’elle et fis danser la soie de mon Kolinsky sur son épiderme. Je jouai sur la peau si douce de ses omoplates, puis le long de son cou qu’elle releva comme une chatte réclamant une caresse. Non. Je n’allais pas céder à ses demandes. Je voulais faire grimper le désir en elle jusqu’à ce qu’elle me supplie de la délivrer du bout de mes lèvres, comme on prie le Saint-Père de nous délivrer du mal. J’incarnais le Mal, je devenais la calotte glacière qu’elle allait faire fondre, j’étais tout ce qu’elle voudrait que je sois.

Alors, j’éloignai le pinceau de sa peau. La frustration lui arracha un râle mécontent. Je glissai les poils de martre sur ma langue, puis peignis ses mamelons à l’écume de ma bouche. Le contraste de température entre salive et air ambiant fit s’ériger ses seins instantanément. Un garde-à-vous qui m’excita au plus haut point.

N'y tenant plus, je délaissai mon instrument de torture pour, du bout des dents, m’emparer de cette poitrine délicieuse. Mes lèvres puis ma langue prirent le relais pour malmener cette partie si réceptive de son anatomie. Ses gémissements inondèrent bientôt la chambre 36.

Je ralentis la cadence de mes effleurements. Ses paupières se rouvrirent sur un regard absent, perdu dans les méandres d’un plaisir fugueur.

— N’arrête pas, me supplia-t-elle.

— Oh que si… la délivrance n’en sera que meilleure. Je sais que là, tu m’en veux… Mais ce Roederer nous en voudrait éternellement de ne pas le savourer tant qu’il est encore frais.

— Tu préfères affronter mon courroux à celui d’un certes excellent brut millésimé, mais toutefois muet ?

— Muet ? Détrompe-toi.

Je me levai de façon très théâtrale et retirai la bouteille de son écrin argenté.

— Écoute les glaçons presque fondus qui soupirent d’aise contre le métal. Maintenant place au bouchon. Poc. Entends-tu ce souffle minéral, épicé, raffiné qui ne demande qu’à glisser le long d’une flûte ? Ce trésor aux accents fruités qui ne rêve que d’une chose, tapisser ton gosier de graffitis umami !

— Tu es dingue.

Si je le suis, ce n’est que de toi.

— Nous sommes auteures je te rappelle, et c’est un peu pareil. Et puis, tu l’es au moins autant que moi pour avoir accepté de m’aimer ici le temps d’un week-end.

Je lui tendis une coupe du breuvage à la blondeur séditieuse. Nous trinquâmes, à nous, au salon du livre à venir, à nos amours impossibles. Elle me raconta comment la première coupe à champagne aurait, selon la légende, était façonnée sur le sein de Marie-Antoinette. Je refusai d’imaginer comment les flûtes avaient été inventées.

— Je lis des interrogations sur ton visage, annonça-t-elle soudain plus sérieuse. Pose-moi toutes les questions qui actionnent le petit vélo dans ta tête, j’y répondrai.

Comment cette créature, dans sa nudité aguicheuse, pouvait-elle lancer un sujet si épineux ? Nous étions en partance pour l’une de ces nombreuses conversations sardanapalesques dont nous étions coutumières tout en faisant l’amour. Et sans le vouloir, c’était elle qui avait donné le premier coup de pédale de ma bicyclette immatérielle. Au rythme de mes vagues à l’âme, la soirée pourrait bientôt être couronnée du maillot à pois, tant mes idées se mirent à fuser.

Rien n'est certain, tout est mouvance. Tu ne dis rien. Je ne sais pas. Seule guide dans le brouillard, cette foutue intuition. Le brouillard dis-tu ? Que tu crois ! J'aime cette brume, j'aime nos tempêtes et nos arcs-en-ciel. Tu voudrais devenir mon soleil. Tu l'es déjà. Tu pourrais bien m'avouer être un nuage gorgé de pluie, la lune même, ta lumière continuerait de m'éclairer. Je ne suis pas plante verte prête à flétrir par manque de lueur. Tu m'illumines de tes quelques rayons. Je réclame plus, mais me satisfais de ton peu. Je serai ton liquidambar semé aux quatre vents, croissant au sommet de la montagne et bercé par tes douces caresses. Tu inventeras avec moi une nouvelle forme d'aquaponie. La vie n'est pas lisse, les floraisons ne sont pas monotones. Fleurissons chaque jour de couleurs n'appartenant qu'à nous.

Bien loin de ces calembredaines que j’aimais à me raconter à profusion, je rétorquai :

— Vois-tu d’autres femmes ? En plus de ta compagne officielle, j’entends.

Elle hésita un instant, mais l’avait promis, elle allait m’accorder sa minute de vérité.

— Occasionnellement… oui.

Je n’entendis pas le milieu de sa phrase et repris le fil de la discussion au moment où elle la terminait par « mon ange ».

Drôle de façon que d’accorder un mot doux avec l’aveu de son allégeance à géométrie variable. Si inconvenante dans la bouche d’une autre, mais tellement Elle dans son ensorceleuse incohérence.

Je ne demandai pas qui. Qu’est-ce que cela aurait pu changer ?

La bécane était repartie pour un tour.

L’univers, c’est tout ce qui existe, parce qu’on n’a pas trouvé plus loin. Je voulais faire de toi mon univers. Je n’avais aucun désir de découvrir ce qui se trouvait au-delà de tes courbes, au-delà de ton regard, au-delà de tes bras et ailleurs qu’en ton cœur. Je voulais faire de chez toi une terre d’accueil. J’étais prête à tellement de changements pour co-écrire avec toi les lignes de notre histoire et sa foutue happy end. J’aurais pu te donner tout et non pas tout te donner. Tout ce qui te manquait en plus de tout ce que tu avais déjà. Tu étais mon étoile, mon Mars et ça repart, et je ne demandais qu’à être un jour Phobos, un autre Deimos, les satellites naturels de la planète rouge…

Foutue réalité qui a eu raison de cette espérance ferme que j’avais pour nous. Mon orbite s’égare.

Enroulée dans ta chair, peau contre peau, âme contre âme, j’éprouvais un sentiment de sécurité absolue. Je n’avais plus peur de rien. Dans la sorgue, je ne suis plus qu’un trou noir. L’espace-temps est distordu. Mes pensées divergent à l’infini. Tu es le Sagittarius A de ma voie lactée. Champ morphique ou gravitationnel, joli nom qui te colle à la peau. Peu importe comment je t’appelle, on ne s’échappe pas d’une telle singularité quantique. Sous l’éclairage laiteux de la Lune, je tente inutilement de m’évader de cette rencontre karmique.

— Tu n’as pas d’autre question ? Tu ne veux plus de moi ?

Je me résolus à accepter ce que j’avais deviné depuis longtemps et me concentrai sur Nous.

— Bien sûr que si est la réponse à tes deux questions. Je te veux, toi, en dépit de l’aliénation qu’incarne notre amour et du déséquilibre qui se joue entre nous. Je ne t’aime pas pour te réifier, faire de toi ma chose, je t’aime parce que tu es toi. Parce que ton toi est totalement indépendant de mon moi, bien que nous formions un nous. Parce que tu m’élèves. Parce que tu fais de moi une meilleure version de qui j’ai été, de qui je suis et de qui je serai. Parce qu’au fond le projectif se nourrit du passif.

— Mais je te fais souffrir et je vais faire souffrir tout le monde dans cette histoire.

— Tant que tu n’en parles pas, ce qui à mon sens ne servirait qu’à alléger ta conscience, à la limite à quérir une réaction de ta compagne, personne d’autre que moi ne souffre. Est-ce que tu m’aimes ?

— Oui. Je t’aime. Mal. À ma façon.

— Et crois-tu que tu pourrais m’aimer longtemps à ta façon ?

— Ce n’est pas une croyance, mais une certitude.

— Ce sont les seuls mots que j’avais besoin d’entendre.

Je bus mon verre d’un trait. Je ne cherchai pas vraiment à me saouler, ou peut-être que si. Elle sembla s’en apercevoir, et, alors que je prenais sa main pour l’entraîner vers le lit, elle me demanda :

— Comment raconterais-tu notre histoire ?

— Je prendrais ma plus belle plume d’oie de Guinée et mon plus ancien carnet, et, à l’encre violette, je calligraphierais ces mots…

Je puisai dans les fines bulles une inspiration nouvelle, et, après avoir repris mon souffle, me lançai dans une tirade rocambolesque, à notre image.

— Si elle savait ce que j'entends dans ce qu'elle ne me dit pas. Sa réalité tient du céleste et pourtant, il n'est rien de plus ancré à l'essence de la vie. Cette quiddité que la plupart oublient à la force des habitudes. Autrefois, elle voulait gommer ce qui l’écorchait, buvait jusqu'à plus soif. Antidouleur. Tenter d'effacer la morsure des jours qui, inlassablement, se rappelait à elle le lendemain. Et puis... collision de sphères éthérées, enchevêtrement de ballons héliogènes. Tissage invisible d'un lien insondable. Elle et elle, elle est elle.

— C’est magnifique. Fou, mais magnifique.

— Et, à côté de mes lettres inégales, de cette écriture tremblotante, je peindrais un ballon de baudruche tout en nuances de bleus et dont le fil se contorsionnerait pour tracer les lettres de ton nom. Je m’emballe.

— J’aime lorsque tu t’emballes pour moi.

— Alors prépare-toi… tout ne fait que commencer.

Mon bras gauche la poussa sur les couvertures, alors que le droit se plaçait derrière sa nuque pour amortir sa chute. Je la suivis dans cet élan et recommençai à l’embrasser avec cette passion qui m’animait. Elle répondait à mes baisers avec la même ardeur. Entre deux, elle murmura même :

— J’aime tellement cette façon que tu as de m’embrasser… de me regarder… de me caresser.

Je n’avais pas le monopole de l’énumération, et la sienne me fit l’effet d’une bombe. J’implosai d’amour.

Elle disait que dans la vie, il y avait trois sortes de personnes : le pessimiste avec son verre à moitié vide, l’optimiste qui le voit à moitié plein et l’opportuniste qui le boit. Il était, quel que soit le chemin emprunté, question d’alcool, ou plus largement d’une seule et même quête : l’ivresse. Elle n’avait probablement pas tort que serait donc, sans cela ce besoin omniprésent d’adrénaline et de sensations fortes ? S’abrutir d’un non-sens ou d’un autre, se donner le vertige, se sentir vivante, c’était rendre notre condition d’être mortel supportable l’espace d’un étourdissement. En cet instant, je voulais m’étourdir avec elle, de toute mon âme.

J’avais tendance à croire que le sens de la vie était d’en faire un vaste terrain de jeu et d’expérimentation, de conjecturer de façon systématique que l’issue serait favorable – il ne pouvait en être autrement – de ne rien prendre au sérieux, jusqu’à elle. Dès lors que chaque tentative ne se solde qu’à la Mandela, soit en gagnant soit en apprenant, chaque seconde dans cette grande fête foraine revêt un goût de barbe à papa. Le concept tenait la route, avant que les sentiments s’en mêlent et se mettent à tout brûler à l’intérieur. Si seulement l’Amour ne s’était pas incarné en Attila, matérialisé en cette version si féminine et divinement attrayante d’une guerrière Hun ! Après elle, je le ressentais intimement, plus rien ne pourrait repousser dans le jardin de mon cœur.

Ses mains couraient dans mon dos, ses ongles griffaient délicieusement mes omoplates. Elle picorait mon cou de baisers, ce qui avait le don de me faire perdre pied. J’expirai un très long « hum » qui sembla la ravir. J’avais été distraite par des pensées parasites et elle avait pris l’ascendant sur notre étreinte. Elle profita de son effet sur moi pour renverser la vapeur et me faire basculer sur le dos. Je la mitraillai du regard. « Garce » criaient mes yeux. « Tu t’en plains ? » lançaient les siens du haut de son arrogance. Avec une douceur infinie, elle passa ses doigts fins dans mes cheveux. J’aurais adoré laisser mon pouce glisser entre ses seins, comme il avait entrepris de le faire, mais elle m’intima de profiter de ce qu’elle allait m’offrir sans plus penser à elle, à son plaisir. Elle me demandait l’impossible, elle dont la peau était devenue, en quelques semaines, mon unique obsession. Tel un oiseau de proie, elle s’abattit en piqué sur mes seins blancs, en gobant un d’une bouche avide, triturant l’autre d’une main habile. J’oubliai tout, jusqu’à mon nom, dans cette ode à l’hédonisme qu’elle jouait sur les touches de mon corps-instrument. Polyphonie d’un épicurisme assumé. Elle faisait de moi la femme-orchestre, capable de chant à plusieurs voix. Elle battant la mesure, moi répondant à sa baguette, tantôt premier violon, tantôt hautbois, basson ou timbale. Concerto pour la main gauche de Ravel, et pour la main droite, par la philharmonie éphémère d’un soir de mai, d’un soir de Metz.

Elle releva la tête, un regard espiègle se riva au mien, en quête d’ancrage, perdu à vingt mille lieues sous les mers du marivaudage.

D’une voix cassée par l’euphorie des sens, j’avouai :

— Je te vois sans te regarder.

— J’aime quand tes yeux se perdent, quand ton regard se trouble, quand tu perds le nord au point de ne plus pouvoir fixer l’horizon. Je serai ton gouvernail et ta boussole, ton compas et ton astrolabe pour te guider sur la route de l’orgasme. Oups, cette fois-ci, c’est moi qui m’emballe. Présomptueuse, je suis.

Et pour maître Yoda tu te prends.

— Tu es mon étoile polaire et mon capitaine, mon Jean Cabot, ma Maud Fontenoy, traversant les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants à contre-courant.

— Ma gamine, mon petit moussaillon d’amour, laissons de côté les rames et les traversées en solitaire et hissons la grand-voile pour le plus beau des voyages.

Ni elle ni moi n’avions connu de partenaire capable de ce genre de litanie en plein ébat, de débats littéraires ou philosophiques en cours de gambades, d’éclat de voix ou de rires tout en faisant l’amour. Et cette capacité à conjuguer amour des mots, de la langue, avec amour charnel et organe charnu du goût, définissait notre lien à la perfection, ou notre histoire comme l’autrice talentueuse qu’elle est se plait à l’intituler.

Elle plongea son visage entre mes cuisses. Je fermai les yeux et embarquai avec ma plaisancière pour la plus incroyable des croisières. Elle effleurait, mordillait, aspirait, soufflait, léchait, avec douceur puis véhémence, de telle sorte que je sentis bientôt mon esprit s’élever au-dessus de ce corps qui ne m’appartenait plus. Mon antre lui était entièrement consacré et ruisselait impudemment sur les draps. Mes mains s’y agrippèrent et, pour la première fois, au beau milieu de quelques « oui » impossibles à retenir, j’osai susurrer son nom. Galvanisée par ces confidences sur oreiller, elle s’appliqua à faire monter mon plaisir, encore et encore, dans une fièvre que je ne lui connaissais pas. Plus aucune pensée ne me traversa, je n’étais plus que ressenti, plus que chair hurlant de félicité sous ses caresses. Je sentis la vague monter en moi avec une brutalité ineffable. Le tsunami m’emporta. Mon corps se cambra et des secousses infinies l’agitèrent. Sans force de friction s’opposant au mouvement relatif de nos deux systèmes en contact, l’entropie qu’elle venait de déclencher aurait pu durer au moins une éternité, et au-delà.

Elle me regarda comme elle ne l’avait jamais fait auparavant. Un mélange de fierté associée à une émotion plus diffuse, entre incrédulité d’avoir tutoyé des sommets considérés comme inatteignables et tristesse d’avoir réussi à retirer Excalibur de son rocher, et par là même de mettre fin au temps d’une épopée. Après l’avoir tellement écrit et rêvé, elle sembla presque déçue que mon plaisir soit plus tangible que l’hydre à six têtes. Très vite, elle arbora le sourire du vainqueur. Il lui avait fallu plusieurs mois pour triompher, non par maladresse, ni par manque de sentiments, mais plutôt parce que je ne m’autorisais pas à lui révéler l’entièreté de ma fragilité à laquelle l’orgasme m’exposait.

Mon inconscient avait probablement voulu me protéger d’un danger en refoulant ma capacité à jouir sous ses doigts. Cette foutue angoisse d’abandon, cette peur panique que ma flibustière vogue vers d’autres flots une fois l’île au trésor explorée, m’avait paralysée.

— Tout exploit mérite récompense, affirmai-je soudain, histoire de reprendre la main sur notre corps à corps.

Cela n’avait aucun sens. Je m’étonnai même qu’elle ne corrige pas mes dires avec le plus académique « tout travail mérite salaire ».

— Ou d’être réitéré… hasarda-t-elle taquine.

Je devais sauver la face :

— Tu t’encanailles !

— Si c’est un concours de mots désuets, je dirais que je m’abouche voire que je m’acoquine.

— Tu as toujours le dernier mot ?

Elle haussa les épaules, sûre d’elle, un peu trop pour le coup. Son attitude et ses conséquences donnèrent raison à La Fontaine, son corbeau et son renard : « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ».

Ainsi amadouée, elle ne s’attendait pas à mon assaut. Je me glissai dans son dos et sans autre forme de procès lui mordillai l’oreille. D’une main, je pris possession de l’un de ses seins, ce qui lui extorqua un petit cri de surprise. De l’autre, je caressai la peau de son ventre à son aine, prenant soin d’éviter son sexe pour le moment. J’étais tentée de jouer les Marseillaises, non en bouchant le port avec une sardine, mais en filant droit au but, toutefois le classicisme poussé à son paroxysme, très peu pour nous.

Je lui avais promis au début de notre relation qu’il n’y aurait pas d’ennui entre nous, pas de lassitude, que chaque moment serait nouveau, que chaque seconde serait différente de la précédente. Je m’étais promis à moi-même de ne pas tomber dans l’habitude et de toujours lui faire l’amour comme si c’était la première et la dernière fois. La première pour qu’elle ne ressemble à aucun moment déjà vécu. La dernière pour qu’elle soit toujours le meilleur souvenir qu’elle puisse en conserver. Je m’y appliquai scrupuleusement.

Et si nous allions plus loin qu’une entrave de tissu ficelant ses poignets ? Son dos plaqué contre mes seins, je la maintenais contre moi. Hors de question qu’elle s’échappe et finisse allongée, alanguie, savourant des caresses trop attendues. Alors que ses jambes étaient encore repliées sous ses fesses, mes doigts s’insinuèrent dans sa toison. Je la retins fermement dans son envie de se retourner. Elle voulait me faire face, me voir. Je voulais qu’elle me devine, qu’elle me ressente. Mes lèvres glissaient dans sa nuque, elle frissonnait. Je lui soufflai :

— Dans la cécité, tu n’anticipes plus. Perds tout contrôle mon ange. Je serai ton succube et te guiderai vers l’éden.

Quelle prétention quand je m’y mettais !

— Je te préfère diablesse que…

Le souffle court, elle marqua une pause. Le dos de ma main glissait entre ses chairs humides.

— Que séraphin. Petit démon, va.

Elle avait expiré la totalité de sa phrase, mes va-et-vient l’empêchant de reprendre son souffle.

Tout à coup, elle se cramponna au matelas et je sentis son corps se raidir sous mes frôlements désordonnés. Je lui laissai le temps d’un cri résonnant en un écho, puis, d’un mouvement autoritaire, la fis basculer en arrière.

— Tu as encore envie de moi ?

Cette aguicheuse me narguait.

— Y aura-t-il un jour où cette assertion sera erronée ?

J’amalgamai délicatesse et effusion, adoration et épanchement, douceur et exaltation pour, crescendo, embraser son ciel empyréen. Elle se banda comme un arc, ses tissus enserrant mes doigts puis les expulsant comme un corps étranger.

— Viens.

Je me jetai dans ses bras. Elle m’entoura de tout cet amour imparfait et pourtant si pur dont elle était capable. Dieu que je l’aimais.

Le temps cessa de s’écouler et elle s’endormit. J’écoutai son souffle régulier, métronome rigoureux, ponctuer mes minutes.

Les yeux perdus sur un plafond blanc, je contemplais le vide, l'absence de toi. Même endormie à mes côtés, tu me manquais. Aurais-tu remarqué à quel point le blanc ne l'était pas, souillé par les couleurs qui l'environnaient ? Nuances de gris bleutés qui s'écaillaient, comme mon cœur, cette pâquerette. Arracher les pétales de la fleur, bien plus poétique qu'ôter l'armure de cosmine d'un poisson ou d'une queue de sirène. Voûte laiteuse, sein nourricier, dans un demi-sommeil, je lapais nos souvenirs comme une boisson sucrée. Goutte à goutte d'un bonheur toujours trop court. Tu avais mis du blanc, cette nuance rare dans mes jours, et puis d'autres couleurs aussi. Des jolies et d'autres un peu moins. Toute la palette. Tout. Voilà ce que tu étais devenue, du moins une part prépondérante de mon tout multicolore. Tu avais repeint mon âme, changé la déco et je m’en trouvais grandie. Je regrettais que toi, l'artiste des sentiments, tu n'aies pas connu l'ancien revêtement qui tapissait mon cœur. Tu saupoudrais du bonheur en copeaux sur mes heures. Je te rejoignis au pays des songes.

SECONDE NUIT

— Quelle journée ! Quel salon ! C’était dingue ! s’exclama-t-elle en lançant ses vêtements aléatoirement dans tous les coins de la chambre. Preums à la douche !

Mais quelle gamine quand elle s’y mettait !

— Une fois n’est pas coutume. Fais-toi plaisir. Droit d’aînesse.

Elle frappa mon épaule avec sa culotte. Quelle arrogance ! Je protestai d’un cri aigu qui la fit sourire. Pupilles dilatées, envies peu rationnelles. Nous flottions sur un nuage d’euphorie après un moment de liesse. Les vingt-quatre heures précédentes nous avaient autant dopées qu’un bang de cannabis. La journée avait filé à la vitesse de la lumière. Et la voilà qui déambulait entièrement dévêtue devant moi, sans aucune pudeur, pendant que le film du salon du livre passait sous mes paupières. La vision de son anatomie fit bouillir le sang dans mes veines, elle ne perdait rien pour attendre ! Cependant, je me refusai à céder si vite à ma vile tentatrice. Je revivais intérieurement et en silence, chose rare, les moments grandioses que nous venions de partager à quelques dizaines de mètres l’une de l’autre. Les sourires des lectrices, les demandes de dédicaces, les prénoms oubliés entre deux livres, la gêne de devoir les demander à une seconde reprise, les réflexions philosophiques, les propositions indécentes, la connivence entre auteures, le jeu des chaises musicales auquel nous avions joué derrière le stand Homoromance, la beauté de la salle nous ayant accueillies, un petit Versailles du bord de la Moselle, les blagues à ras les pâquerettes, les échanges littéraires intellectuellement plus élevés, les références culturelles communes nous ayant rassemblées sous la même bannière, la naissance du projet de la chambre 36, et… les regards discrets échangés avec elle tout au long de la journée. Cette dernière idée me rendit mon sourire carnassier. Je redevins lionne et me préparai à fondre sur ma proie. Si les autres écrivaines avaient su ce qui se tramait réellement chambre 36 !

Je patientai jusqu’à entendre le son caractéristique du rideau de douche que l’on tire pour me déshabiller à mon tour. Mes vêtements glissèrent en silence sur le sol et, à pas de louve, je m’avançai jusqu’à la baignoire. Je décidai de jouer les Catherine Tramell en revisitant néanmoins le modus operandi de la femme fatale, bien loin du pic à glace. Elle me tournait le dos, j’en profitai pour faire glisser le revers de ma main le long de sa colonne vertébrale mouillée. Elle sursauta.

— Hey, tu es bête ! J’ai eu peur !

— Tu as fermé la serrure à double tour en entrant, qui voulais-tu que ce soit ? Je peux me joindre à toi pour essayer de calmer l’emballement de ce petit cœur ?

— Dommage, je pensais que tu aurais pu, au contraire, tester son endurance…

Il ne m’en fallait pas plus pour me donner des ailes. J’enjambai le rebord faïencé pour la rejoindre sous le jet d’eau brûlant, somme toute bien tiède au regard de nos baisers à venir.

Elle bascula sa tête en arrière, ses cheveux ruisselaient de part et d’autre de son cou offert à ma bouche avide. Je la désirais comme je n’avais jamais eu envie d’aucune femme auparavant. Son côté inaccessible, ses silences énigmatiques, sa tendance à fuir certaines questions et responsabilités… tout en elle m’appelait. Je me demandais parfois si le fait qu’elle fût inaccessible ne collait pas avec un mode de fonctionnement nouveau, éloigné de tout engagement et donc de risque de nouvelle souffrance. Ce qui était dénué de sens au vu de l’incompressible immensité de mes sentiments à son égard. Ensemble nous réinventions l’Amour. Avec elle, j’étais pourtant capable d’envisager un avenir lointain, voire de me projeter à l’aimer jusqu’à ce que la mort nous sépare, mais en suivant des modalités peu conventionnelles. Je rêvais parfois de bras aimants m’attendant le soir chez moi, et de continuer à la retrouver secrètement quelques journées volées au temps et à la morale. Totalement cinoque, ou au rebours, dans le vrai comme peu d’humains savent l’être ? À quoi bon s’encombrer de normes patriarcales dépassées ?

Peut-être que l’aura mystérieuse l’enveloppant rendait le jeu plus attrayant et la récompense savoureuse, ou peut-être l’aimais-je tout simplement, pour elle, pour ce qu’elle allumait en moi, pour ses mots et ceux qu’elle taisait, pour notre lien si fort en relief et en vides. En matière de sentiments, la raison n’avait que peu de poids et les raisons d’ailleurs m’importaient peu, puisque je l’aimais de toute mon âme, jusqu’à l’infini et retour.

Son esprit cartésien aurait sans doute peu adhéré à cette définition aussi folle que moi, aussi folle que notre attraction et notre attachement. Ou aurait-il, a contrario, salué le génie d’une telle absurdité, de ce non-sens mathématique ? Après tout, les arithméticiens et autres algébristes n’avaient-ils pas inventé un nombre dont le carré était négatif ? Je pouvais bien, du haut de mon titre d’auteure, imaginer un chemin retour à l’infini. Qu’aurait été la vie, si nous ne l’avions pas rêvée ? Selon toute apparence, la chambre 36 ne serait jamais devenue sujet d’étude, fantasme capitonné, ni source d’inspiration et l’univers en aurait perdu de son vernis pailleté.

Je l’aimais comme un Patagotitan Mayorum, parce qu’il n’a jamais existé de plus grande créature terrestre, mais aussi comme un neutrino, parce que je l’aimais sur l’entièreté du spectre s’étalant de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

Elle posa ses mains sur le mur carrelé. Les yeux fermés, affolée par mes caresses, elle ne s’occupait plus que de mes lèvres dans son cou. Elle s’abandonnait dans mes bras. Je savourai le goût de sa peau, l’odeur de menthe du gel douche qui bullait sous le pommeau de douche. Je m’affolais d’entendre son souffle devenir court, de voir ses doigts déraper sur le mur mouillé, de sentir son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine.

— Il fait chaud… haleta-t-elle. Je transpire sous la douche, un comble !

— N’essaie pas de te soustraire à cette perte de contrôle. Tu n’as pas le droit de t’échapper, de m’échapper. Je t’ai dans la peau et je veux que ton corps se recouvre de sueur à m’avoir trop aimée. Transpire, brûle, consume-toi de ce désir qui nous anime.

Elle se mordilla la lèvre.

— Hum… Un remake lesbien d’Ignition.

— Sous-titre : nos deux corps en feu.

— Je suis peut-être vieille France, mais laissons la plage aux romantiques et la douche aux organismes poisseux que nos ébats immoleront. Et tant pis si le lit devient piscine.

— J’aurais tendance à penser fontaine. Tant qu’il n’est pas pédiluve !

— Tu affectionnes tout particulièrement ce mot, ou je me trompe ?

— Je l’aime bien, mais je ne suis pas fétichiste des pieds, et encore moins dans leur version aquatique et sexualisée.

Pas de pedifish pour moi à la Saint-Valentin.

Elle rit, ne prit pas la peine de s’entourer d’une serviette, et, toute dégoulinante, m’entraîna vers le grand lit qui semblait n’attendre que nous.

Il ne craqua pas lorsqu’elle me fit asseoir sur le rebord et glissa une cuisse entre les miennes. Perchée sur les genoux, elle me surplombait. Seigneur qu’elle était belle ! Mes mains coururent sur sa peau, comme celles d’un sculpteur sur les courbes parfaites de son œuvre d’argile. Un frisson parcourut son échine. J’engloutis la rondeur de son sein durci par l’envie de moi qui la tenaillait.

Je prenais un malin plaisir à jouer de ses réactions. Pour une fois, dans notre partie de cartes, je passais maîtresse des règles du jeu. Dans l’absence, tout devenait plus complexe. Elle abattait ses cartes, je ne faisais que subir sa donne. Peu d’atouts dans ma manche. Distribution inégale. Condamnée à l’attendre, à espérer, à ronger mon frein dans le sursis du pli suivant. Nos retrouvailles sonnaient toujours comme de délicieuses revanches. Un jour remporterais-je la belle ? Flirter avec l’incertitude, aussi insécurisant qu’exaltant, du moins, tant que ma conjoncture demeurait en l’état.

Comme un tout petit, je blottis ma tête entre ses seins tendus d’excitation. Plus rien d’enfantin dans ma façon de visiter ces collines hospitalières, de rendre grâce à chaque hauteur et chaque vallée, à chaque mont et chaque combe, à chaque tertre et chaque cluse. Géologue de nos envies, je voulais me faire érosion pour déposer mes sédiments en chacun de ses pores, cristallisation indélébile de nos amours.

— Mords-moi, la suppliai-je, puisqu’il était question de laisser une trace. Galonne-moi de la marque de tes dents.

— Comme on graverait nos initiales sur l’écorce d’un arbre ?

— Comme on s’ouvrirait la veine du poignet et l’on mélangerait nos sangs, comme on pourrait jurer de toujours s’aimer et cracher sur le sol en mêlant nos baves…

— Je propose de laisser l’hémoglobine aux vampires et les crachats aux cours de récréation. Nous avons bien mieux à partager ce soir.

Ses pupilles se muèrent en chalumeau et mon cœur tout mou en crème brûlée, nappé d’une fine couche de cassonade aussi friable que notre équilibre.

Elle me renversa sur le lit et laissa l’empreinte de ses dents juste au-dessus de mon épaule. Passé le côté désagréable de la douleur, un frisson de plaisir me traversa. Faites que l’étau se resserre encore, qu’elle ne me lâche jamais. Bien entendu, ces mots « toujours », « jamais » sont surfaits. Qui étions-nous, pauvres mortelles, myriades de particules à l’échelle de l’humanité, pour pouvoir prétendre à plus qu’à la fugacité d’une chambre 36 ?

— Maso, souffla-t-elle.

On aurait pu croire qu’elle s’était fait peur toute seule. Elle venait d’adorer me faire souffrir, peut-être autant qu’elle aimait me torturer à distance. Certains jours, elle n’appelait pas, m’écrivait peu, ne prévenait pas et surtout, ne s’excusait jamais d’un retard, d’un contretemps, ni même d’une absence. À distance, elle aimait me faire trépigner, me sentir crever du manque d’elle et se savoir l’unique objet de mes désirs. Là, elle se délectait de me voir dégouliner de cet amour absurde dans mes gestes, mes mots, mes regards. Je répondis enfin :

— Seulement avec toi. Tu es la première avec qui je comprends comment avoir mal peut faire du bien.

— Mais tu sais que je n’irai pas plus loin que ça. C’est au-delà de mes possibles. Je veux t’honorer sans violence.

— Et tu sais que je ne te demanderai pas de dépasser tes limites ? Never.

— Merci. Et merci d’être cette femme extraordinairement formidable. Je ne te mérite pas.

— Il n’est nullement question de grandeur ou de classement lorsqu’il s’agit de sentiments. Si nous sommes ici toi et moi, par choix, je crois que c’est que nous méritons de l’être.

Ses lèvres se posèrent sur les miennes avec une douceur insensée. Comment diable pouvait-elle m’embrasser, m’embraser aussi remarquablement ? Quel genre de sorcière maléfique était-elle donc pour m’avoir par ses câlineries enchaînée ? Magicienne des accords charnels, fée de la volupté… tellement de postulats impliquant le surnaturel. Si le salut de mon âme n'était pas assuré, l’envol des corps vers le septième ciel lui, l’était.

Elle avait d’abord conquis ma tête avant d’envahir mon cœur et d’obtenir mon corps. Et puis, il y avait eu ce dernier rempart, bastion d’une certaine sauvegarde face à nos utopiques chimères, qu'elle avait fait céder la veille. Elle dut y songer au même instant :

— Je veux que tu largues les amarres, que tu te laisses porter par mon courant, que tu jouisses, ton regard accroché au mien.

— Mon capitaine, je suis autant suspendue à vos ordres qu’à vos lèvres.

Mon âme cabotine lui arracha un sourire. Sans mot dire, elle entreprit de mordiller l’espace de mon cou, constellant ma peau de meurtrissures retenues. Elle contenait une furieuse envie de bestialité, ne laissant s’exprimer que la part des anges d’une férocité arachnéenne. Je me délectais de cette dualité dans sa façon de tisser sa toile. Instinct de vie et pulsion de mort enchevêtrées dans nos amours paradoxales.

— Tu m’en diras tant lorsque mes lèvres te feront réveiller les voisins.

— Quelle prétention !

— Excuse-moi, je suis parfois un peu présomptueuse.

Je la sentis rougir de honte. Cette femme était l’allégorie du mot contradiction : pleine de certitudes et pétrie de doutes, parfois hautaine et pourtant allocentrée, dure, mais si douce à la fois…

Et je l’aimais aussi pour ses paradoxes qui la rendaient unique. Pour son côté ténébreux et lumineux à la fois : son obscure clarté à elle, mon étoile. Pour sa simplicité n’enlevant rien à son élégance naturelle. Pour ses rires d’enfant et ses introspections métaphysiques. Pour sa manière de s’émerveiller d’un rien et sa capacité à disserter sur tout.

Je choisis de gentiment la railler :

— Et c’est un euphémisme, mais j’aime que tu voies les choses en grand. La démesure nous ressemble et l’ambivalence porte un nom, le tien. Fais-moi crier à faire trembler les murs. Ce sera une première, mais visiblement, nous ne sommes pas à une près ce week-end.

Elle se saisit d’une taie d’oreiller déchaperonnée par nos ardeurs et me banda les yeux. Puis, elle cueillit fermement mes poignets, croisa mes bras et les déposa au-dessus de ma tête.

— Plus le droit d’utiliser tes mains. Tu n’obéis qu’au son de ma voix, ne réponds qu’à mes caresses. Il n’y a plus que nous deux et les lettres de feu que je veux imprimer sur ta peau.

— Tatoue-moi autant que tu le voudras, Gutenberg. Lithographie le bottin si cela te chante. Mon épiderme t’appartient… comme tout le reste.

— De telles affirmations sont dangereuses… articula-t-elle d’une voix gorgée de désir.

— J’aime flirter avec le risque. Sans lui pas d’émoi.

Elle s’était lentement éloignée, allant jusqu’à rompre tout contact entre nous. Où se trouvait-elle désormais ? Mes sens à l’affût cherchaient à percevoir sa présence par tous les moyens. Bussy-Rabutin, ce sadique pour ne pas le traiter de salaud, avait hélas raison : « L’absence est à l’amour, ce qu’est au feu le vent : il éteint le petit, il allume le grand ». Et là, son jeu du chat et de la souris était en passe de me faire devenir dingue : un brasier digne du pandémonium.

La chair de poule me recouvrit de façon aussi subite qu’inexplicable. Il faisait toujours aussi chaud dans la chambre 36, mais mon corps n’avait pas trouvé mieux pour crier l’absence de sa peau. Je ne l’entendais plus, pas même respirer. Seul le bruit de mon souffle résonnait à mes oreilles. Séance tenante, un liquide gelé ruissela sur mes chevilles. Une odeur de fraise des bois envahit mes narines. Après la morsure du froid, au contact de ses paumes, une douce chaleur m’envahit. De l’huile de massage ! Elle m’avait caché ses intentions et la surprise n’était pas pour me déplaire. Je ne pus m’empêcher de marquer ma satisfaction :

— Hum…

Ses mains répandirent le liquide sur mes pieds. Elle avait une façon de glisser ses doigts entre mes orteils, de tirer, presser, malaxer, qui me donnait des frissons jusque dans les cheveux. Elle entreprit alors une lente remontée : les mollets, l’extérieur de mes cuisses, puis l’intérieur. Mon sang était en ébullition. Et alors que ses doigts brûlants laissaient un sillon de lave sur ma peau, la sonnerie de son téléphone retentit.

Je la reconnus. Ce n’était pas la mélodie classique marquant les appels tout venant, mais celle qui la différenciait, Elle. Elle, je ne lui en voulais pas d’être là, d’exister, de l’aimer. Comment aurais-je pu le lui reprocher ? Je n’étais pas jalouse non plus, j’étais arrivée après dans l’ordre de sa destinée. J’avais toujours su, ou du moins pressenti sa présence avant même les aveux. Et si, à un moment donné de notre histoire, j’avais pu croire qu’un jour nous finirions ensemble parce qu’elle aurait quitté son autre, je ne me berçais alors plus de ces douces illusions. Si je lui en voulais à cette inconnue dont j’ignorais presque tout, ce n’était que d’avoir retardé l’éruption d’un volcan effusif, le décollage d’une navette spatiale, la mise en orbite d’un nouveau corps céleste.

J’ôtai le bandeau recouvrant mes yeux. Son regard me parut confus.

— Réponds, l’intimai-je.

— Tu es sûre que ça ne te dérange pas ?

— Je connais les règles du jeu, je les accepte. Et si tu ne décroches pas ce téléphone, d’une part tu risques d’avoir des ennuis, et d’autre part, il va sonner encore.

Je n’avais pas terminé ma phrase que la sonnerie sitôt éteinte recommença à ébranler l’apparente tranquillité de la chambre 36.

— Oui.

Le ton était froid, tranchant, contrastant avec la frénésie des secondes d’avant.

De là où je me trouvais, je pouvais tout entendre de ce que lui disait cette autre :

— Mon cœur, tu ne dors pas ?

Elle bredouilla qu’elle s’apprêtait à le faire. La suite, je ne l’écoutai pas. J’entendis une sorte de doux brouhaha sans prêter attention aux mots échangés qui ne me regardaient pas.

Elle raccrocha et plongea ses yeux dans les miens. En un regard, elle me fit oublier qu’elle n’était pas libre, en un regard elle me fit rêver qu’elle n’était plus qu’à moi. Je redevins sa maîtresse, et ses doigts finirent de me convaincre que ce rôle était fait pour moi, aujourd’hui, demain, et pour le reste de nos vies.

Je me faisais violence pour ne pas perdre tout de suite le contrôle. Je gardais encore ce pouvoir sur elle. Elle, avec ses jours blancs et ses jours noirs. Elle qui pouvait me combler d’un je t’aime, de messages amoureux débordant d’une furieuse envie de moi et, le lendemain, tout me reprendre. Elle, qui m’avait fait me sentir unique avant de me voler cette sensation et de la distiller de nouveau, quand bon lui semblait, ou à chaque fois qu’elle me sentait m’éloigner. Cette femme était munie d’antennes. Dès qu’une prétendante se rapprochait un peu de moi, elle avait le don pour sentir le danger, à des centaines de kilomètres à la ronde. Suis-moi, je te fuis ; fuis-moi, je te suis. Elle que je voulais île, n’était que ponton flottant, trop instable pour me prendre ma confiance en sus de tout le reste. Et avec ma confiance venait ma capacité à lâcher prise jusqu’à l’orgasme.

Je naviguais dans un double courant à sens inverses. Plus que tout, je souhaitais sentir mon corps se resserrer sur ses doigts, mais pour rien au monde je ne voulais la satisfaire entièrement. Après tout, pourquoi être la seule à me contenter d’une partie et non d’un ensemble ?

Sa langue me chavira. Elle me dévorait comme une morte de faim, alternant les caresses plus ou moins appuyées, les mouvements circulaires ou concentrés sur mon clitoris gonflé de plaisir.

Je laissai échapper un « oui » à peine audible qui fut suivi de dizaines d’autres, de plus en plus rapprochés, de plus en plus forts. Je sentis un liquide chaud ruisseler entre mes cuisses et sur le drap. Jamais auparavant je n’avais expérimenté le rôle de la femme fontaine. Il y avait un début à tout. À près de quarante ans, tout de même ! Contrairement à ce qu’elle m’avait demandé, je fermai les yeux. Mes genoux se plièrent un peu, mon dos se cambra et mes épaules se soulevèrent. Mes paupières se serrèrent et ma bouche s’ouvrit pour expirer un dernier soupir qui sembla durer une éternité. Mon antre était une grotte marine frappée par les vagues qui n’en finissaient pas de s’échouer sur ses parois, cognant encore et encore. Mes jambes tremblaient, comme animées de mouvements incontrôlables. J’ouvris les yeux, elle me regardait d’un air triomphant, sa langue épée me portant l’estocade, la ressassant même, la bissant, la trissant. Un matador mettant à mort le taureau le plus lentement possible, les yeux dans les yeux. Belote et rebelote.

Force 12 sur l’échelle de Beaufort, bombe météorologique, anémomètre au bord de l’implosion, la faute à mon amirale. Le déferlement des lames finit par s’espacer. Les rouleaux intenses, brutaux, laissèrent place à quelques crêtes d’écume éparses, puis tel un miroir, la mer redevint lisse, sans vague.

Elle m’entoura de ses bras, et de sa quasi-roquerie. Dans son royaume de chatte, je n’étais qu’une souris parmi d’autres.

— Dors mon bel amour, me souffla-t-elle.

Je me lovai dans son cocon épicarpe. Je me roulai dans cette écharpe parenchymateuse, mon dos contre son ventre parfaitement plat, contre ses seins rebondis, contre son cœur qui battait en canon pour d’autres. Si le mien se méprenait sur ses allures d’ange et pensait avoir trouvé son éden, mon esprit, lui ne s’y trompait pas : elle était ma boucle infernale. Je devais être morte pour avoir à vivre inlassablement les douleurs que m’infligeait cette démone. Des larmes silencieuses roulèrent sur mes joues avant de s’échouer sur l’oreiller.

Le sommeil nous emporta. Je me réveillai environ deux heures plus tard. L’heure du match retour avait sonné. J’avais beau la haïr parfois, la haïr autant que je pouvais l’aimer, je lui soufflai :

— Je dois t’avouer une inquantifiable vérité, je te désire autant que je t’aime et je t’aime autant que je te hais.

— Sommes-nous dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand ? marmonna-t-elle à moitié assoupie.

— Dans l’incommensurable mon cher Pascal.

— L’impalpable me semble pourtant très bien se matérialiser… Oh…

L’audace de mes gestes venait de lui extorquer un petit cri qui me galvanisa.

Je pensai je vais t’aimer mon ange obscur, t’aimer plus loin que les limites de nos corps, plus loin que l’espace et plus loin que le temps. La phrase était pleine d’une prétention que je n’assumais pas oralement. Je me contentai de la regarder de cette manière qu’elle aimait autant qu’elle la craignait. Elle adorait être transpercée par la force de mes sentiments, bien qu’elle en eût peur. Peur de ne pas pouvoir me les rendre, de me blesser, peur de ne pas être en mesure de faire face à un alter ego, d’accepter une douce évidence. À voir comment nous étions devenues Nous, il était certain que nos âmes se reconnaissaient. Embrasserait-elle un jour cette réalité ?

Dans la touffeur de la chambre 36, il était hors de question de poursuivre cette masturbation mentale.

— J’ai envie de toi.

Si j’étais du genre poétesse, à déballer facilement mes sentiments en une litanie parfois mielleuse, je ne parlais d’ordinaire pas crûment. J’avais beaucoup de mal à m’exprimer pendant nos corps à corps – pas à parler de sujets lambdas ou pertinents, dans le domaine nous excellions – mais de lui indiquer ce qui me plaisait ou faisait grimper mon plaisir. Elle me délivrait enfin de ces chaînes de pudeur totalement improductives, ou devrais-je dire superfétatoires, en référence au seul film que nous avions visionné ensemble : En attendant Bojangles. Je ne m’étais jamais sentie aussi proche d’une héroïne du grand écran. Là, au travers de cette folle romance, j’avais perçu à travers chacun de mes pores l’Amour dans son état le plus brut, le plus pur. Les coïncidences n’existant pas, le hasard avait sciemment placé l’œuvre sur notre chemin.

J’oubliai le corps de la sublime Virginie Efira. Celui qui vibrait sous mes doigts n’avait rien à lui envier. Dans ses parfaites imperfections, je le lui préférais mille fois. Mon amante n’avait plus vingt ans, blanchissant par ici, ridulant joliment par là et c’est dans cette authenticité qu’elle puisait son charme.

— Continue de me parler, soupira-t-elle. Dis-moi ce que, d’habitude, tu tais…

Elle ne manquait pas de souffle à me réclamer ce qu’elle me refusait, ma liaison secrète, ma dame silencieuse, ma muse sibylline.

— Je te veux. Je veux ta peau et ton cœur, je veux tes cris et tes murmures, je veux ta sueur et ton nectar, je veux ton amour et ton abandon.

Mes doigts sur son cou, invisibles délinéations. Elle en bruissait de plaisir.

— Et moi, j’ai très envie de ta langue, balbutia-t-elle.

— De ma langue, dis-tu. Tu l’auras, mais pas si vite. Tu n’oublieras jamais cette nuit.

Et voilà que la vanité me reprenait. D’où peut bien venir cette propension à la forfanterie pendant le sexe ? Comme si l’acte d’amour poussait à se vanter d’une quelconque gloriole. Glory hole. Je ne pus m’empêcher de faire le parallèle phonétique avec cet orifice destiné à des pratiques plus musclées.

— Qu’est-ce que tu crois, gamine ? Que tu pourrais t’effacer de ma mémoire ? Jamais… Pas même le jour où tu trouveras des bras aimants qui t’attendront le soir.

— Je t’interdis d’évoquer ce sujet.

— Je croyais que tu m’interdisais seulement de mourir.

— Il existe plus de huit-mille verbes en français. Deux sont proscrits. Tu conserves ta liberté pour 99,98% de tes actes, il n’y a pas à se plaindre d’un tel ratio.

J’accentuai mes caresses pour la faire taire. Elle résistait, ma belle effrontée.

— Tu sais bien que cela sonnera le glas de notre histoire. Je croyais que tu n’avais pas de tabou ?

— Tu me provoques, bougresse ? Je n’en ai aucun, mais je refuse de parler de ce qui ne sera pas. Je t’aime.

Ma voix se brisa. Je me repris :

— Tu comptes pour moi. Tu es importante dans ma vie et le resteras. Tu m’entends ? On trouvera une solution.

J’en avais les larmes aux yeux. Dans la détresse où me plongeait cette évocation, je puisai une énergie inéprouvée. Inspiration renouvelée.

Je lui ordonnai :

— Ferme les yeux, toi qui aimes les garder ouverts.

— Madame se voudrait contrariante ?

Je l’embrassai goulument afin de lui clouer le bec une bonne fois pour toutes. Quand nos langues eurent éprouvé mille-et-une façons de s’unir, je lui mordillai la lèvre inférieure. Et, alors qu’elle comptait cueillir un nouveau baiser sur mes lèvres, m’éloignai. Créer le manque, ni trop peu, ni trop. Elle gémit. De gré ou de force, elle colla sa bouche contre la mienne. Je dus mettre un terme à ce baiser pour laisser échapper un cri bestial d’une voix que je ne me connaissais pas. Nos souffles saccadés laissaient filer des plaintes sauvages.

À la force de mes avant-bras, je me tenais au-dessus d’elle. Appel insonore, son bassin vint à la rencontre du mien. Mes hanches impulsèrent un nouveau rythme à ce corps à corps, contrôlant les contacts et les espaces laissés entre nos peaux. À nouveau, jeu d’attraction et d’éloignement. Je me plaisais à lui répéter parfois cette publicité pour une célèbre marque de pneus « sans maîtrise la puissance n’est rien ». Nous allions l’éprouver. Elle ferma les yeux, gorge déployée, sa tête bascula en arrière. J’enfouis une main dans sa tignasse sauvage. Ma bouche glissa le long de ce cou, impudemment offert. Qu’elle était belle ! Je ne me lassais pas de la regarder. Pour un peu, j’aurais tout stoppé et passé le reste de mes jours à la contempler.

Il me fallait immédiatement cesser ces niaiseries ! Sa peau était si douce que je l’aurais croquée comme une pomme. Les mésaventures de Blanche-Neige m’en dissuadaient. Ma langue joua quelques instants avec ses seins piriformes aux mamelons ambrés, puis, à son grand désespoir, les délaissa. Précédées par de légers coups de dents, mes lèvres s’aventurèrent sur son ventre. Elle plaça un oreiller sur son visage et le mordit avant d’écarter un peu plus ses jambes. La vue qui s’offrait à moi était incroyable. Ce corps nu de femme, offert, était d’une sensualité surprenante et mes doigts aimaient se perdre sur ses courbes arrondies.

Ma bouche longea ses cuisses, évitant soigneusement la seule zone vers laquelle elle priait que je me dirige. Elle voulait ma langue ? Elle aurait mes doigts. Ma main glissa entre ses jambes. J’expirai un gémissement satisfait en découvrant la chaude humidité qui y régnait. Mes doigts malaxèrent, pétrirent, actionnèrent avec précision les boutons de son plaisir. Son corps se raidit, l’orgasme s’y répandit en plusieurs saccades. Je rejoignis ses bras quelques instants, mais pas de répit pour les braves.

— Tourne-toi… me susurra-t-elle à l’oreille.

— Comment ?

— Je veux toujours ta langue… et tu auras la mienne en même temps.

Un sourire licencieux étira mes lèvres. Un soixante-neuf, nous aurions vraiment tout vu ! Un demi-tour plus tard, je m’abreuvais à sa source et elle à la mienne. Soudain, elle commença à haleter plus fort. Portée par son extase approchante, je laissai libre cours à mes éclats de voix et quand elle se mit à trembler au-dessous de moi, je permis à l’orgasme de me gagner, une seconde fois.

Ainsi passèrent les heures, pour paraphraser Céline Dion, au rythme entêtant des battements de nos cœurs… et autres zones contractiles.

Et puis, en dépit de cette folle envie de continuer à unir nos corps, le sommeil nous gagna.

— Tu ne veux pas tuer ta cougar tout de suite ?

— Elle peut encore m’être utile… mais quel horrible mot qui ne colle pas avec ce que l’on est ! Pour de vieilles âmes comme nous, qui se sont connues dans des vies antérieures, que sont ces quelques années que pas même les rides ne marquent ?

— Flatteuse.

— Jamais. Je ne dis que ce que je pense et ressens. Sans filtre.

— Je sais. Tu fais ce que tu dis et tu dis ce que tu fais. Bonne nuit, moussaillon laudateur.

— Bonne nuit, capitaine séducteur.

ADIEU CHAMBRE 36

Le temps est un enfant de salaud qui nous avait filé entre les doigts comme les grains de poussière d’un sablier. Je me réveillai la première. L’appartement sentait le fauve en rut. Je me levai sans un bruit, ouvris la fenêtre pour aérer et filai me brosser les dents sous la douche. Une drôle de manie qui frisait le TOC et la faisait beaucoup sourire. Ah ce sourire ! À vous fissurer de part en part.

Le temps rendait son verdict, sans appel, nous devions faire nos adieux à la chambre 36. Ce ne serait peut-être qu’un au revoir au nid ayant abrité notre liaison des regards et de la rotation de la Terre. Clap de fin d’une frénésie subreptice. À l’année prochaine ? Elle ouvrit un œil, je me blottis dans ses bras comme un oisillon blessé.

Nos livres musardaient encore sur la table du salon dans le plus grand bazar organisé. J’aimais voir nos noms de plume coudoyer, nos couvertures former une toile colorée d’une cohérence accidentelle. Placez donc deux artistes dans une même pièce, laissez reposer et observez le résultat. Le nôtre était somptueux.

— Ne fais pas cette mine triste, je t’en supplie, lança-t-elle. Ce week-end ensemble était incroyable ! Ton côté esthète ne doit retenir que le beau.

— Rien. Je n’écrirai plus rien d’aussi beau que je ne l’ai déjà fait.

— Pas même pour moi ?

— Pour toi ? Il faut déjà que je me batte pour toi. Tu veux encore que j’écrive le meilleur de mes romans, et qu’il te soit dédié ? Et si j’avais atteint mon apogée en termes d’écriture et si j’étais en train d’en redescendre ? Il y a bien un texte que les autres n’égaleront pas.

— Je veux le meilleur pour moi.

— Tu veux tout.

— Oui, mais je t’offre ce que j’ai de mieux, non ?

— Tu m’offres, mais tu ne te donnes pas. Et puis qu’as-tu à me proposer à part des instants volés et des cadeaux qui ne remplacent pas les moments ?

— La vie.

— Mais pas le bonheur.

Le bonheur. Le bonheur n’est pas linéaire. Le bonheur durable ne serait bon qu’à s’affadir. Le bonheur serait contraste en considération d’intervalles plus ternes. Serait-ce une excuse pour justifier les moments où il disparaît ? Le bonheur n’est pas deux, à deux, ni à trois non plus. Il ne peut être soulevé par d’autres épaules, il glisserait sur les dos ronds. Le bonheur ne porte pas ton nom. Tu es l’intensité qui le pousse à son paroxysme, tu es l’intensité qui l’entraîne au fond de l’abîme. Classe négative, liste improbable de ce qu’il n’est pas, définition en contre-jour.

Sauvée par le gong, une fois de plus, ou poussée à sa perte, qui sait ? Elle répondit à cette femme qui voulait la retenir autant que j’aurais aimé l’attirer à moi. La tirer vers le haut. Se tirer tout court. Quelque part. Où ? Où j’avais envie d’être avec elle. Où j’avais envie d’elle. Elle qui, à croire, à boire, m’entraînait à toucher le fond.

Son autre demanda à voir notre logement en direct. Panique à bord. J’étais prête à me jeter sur le canot de sauvetage, à m’effacer, à quitter le navire par la petite porte ou même la fenêtre. Et nos petits-déjeuners, nos ouvrages emmêlés, mes valises éventrées ? Je me terrai dans un coin de la pièce. Elle refusa de se soumettre à cet ordre qui la contrariait, et pour cause. Nul besoin de me cacher. Elle continua de lui parler et je réfléchis sans plus l’entendre.

Un jour, je lui écrirais des mots créés au travers de son regard. Je raconterais notre fièvre sans avoir peur de la perdre. Je ramasserais le petit bois de nos moments interdits. Soufflant sur notre amour barbecue, je lui enverrais des signaux de fumée sucrés et doux comme mon cœur-chamallow sur son tournebroche, consumé par le brasero des sentiments tus. Fruits de nos étreintes, de nos attentes, de ses silences, un jour, je lui écrirais des mots qui n’existaient pas encore.

Comme elle parlait toujours, échangeant des banalités météorologiques, je m’emparai de mes pinceaux tandis que l’inspiration, marionnettiste à ses heures, se fondit en moi. Je traçai un contour de femme, silhouette tourmentée, l’agrémentai de touches de couleur. Mes sensations prirent forme. Posée là, égarée, l’impatience de quelques traits au feutre noir, comme s’ils pouvaient soulager le poids qui écrasait l’âme. En peine ? Errante plutôt, perdue entre deux irréalités, cherchant un tout, mais n’attendant rien. Un rien qui n’existait pas plus que les promesses faites aux enfants crédules. De l’eau. La feuille gondolait, froissée comme mon cœur. De l’eau. Il ne flottait plus. Une once de bleu là où le pinceau aurait voulu cracher du noir, baver de la laideur. Bleu, plus doux, plus agréable à regarder. Foutu sens de l’esthétisme qui survivait au mal. J’aurais voulu du blanc, mieux, de l’incolore pour étaler mon vide à venir, mais sur une page, on ne l’aurait pas vu. Triste constat. Je tournais en rond, lésée de nos dernières minutes. Je tissais des mots qui me fuyaient, incendiais mon néant de papier, mettais le feu à mes poudres d’aquarelle, dansais avec ma solitude. La peindre, l’écrire… espoir indicible de l’apprivoiser.

Elle me revint après cet arrachement du temps bref d’un appel, but son café d’une traite et, depuis la kitchenette, se lança dans la vaisselle. Comment allais-je survivre à son absence les semaines à venir ? Le feu grondait en moi :

— J’ai encore envie de toi.

— Tu es insatiable. Le temps est un peu court, lança-t-elle.

— Le temps, je lui fais un doigt d’honneur. Et mes doigts ont d’ailleurs bien mieux à faire.

Elle me lança un regard réprobateur. Pour autant, ses mains mouillées et occupées à récurer ne bronchèrent pas lorsque les miennes, se posèrent, sans préambule sur ses seins.

— Hum… J’aime quand tu es aussi directe.

Je n’avais pas besoin de plus amples encouragements. Mes index se glissèrent sous les baleines de son soutien-gorge et caressèrent les bourgeons tumescents de ma femme en fleur. Si elle n’en était plus au printemps de sa vie, au moins éclorait-elle à la fleur de l’âge. Sa respiration se brisa comme une lame sur un rocher, elle geignit et lâcha la tasse au fond de l’évier. Ses mains s’agrippèrent à son rebord et les miennes glissèrent sous son jean.

— Mon ange est un démon, râla-t-elle.

— Certes. Ce ne sont pas les portes de l’Enfer qu’il va t’ouvrir, mais bien celles du septième ciel.

Les jointures de ses doigts, crispés autour du plan de travail, blanchissaient à vue d’œil. Ma main droite malmenait son antre, la gauche se promenait de son cou à ses reins.

Deux doigts s’agitaient en elle, mon pouce dessinait de petits cercles sur son clitoris.

— Oui… Comme ça… me guida-t-elle d’une voix enrouée.

Une dernière fois, elle poussa un cri qui ébranla les murs. Elle me fit face, les yeux embrumés de larmes retenues.

— Je t’aime, avoua-t-elle en me prenant dans ses bras.

— Je t’aime aussi et le verbe me semble faible.

Elle récupéra son souffle au creux de mon cou, puis glissa à mon oreille :

— Il faut toujours que tu en rajoutes, mais c’est aussi ce qui me plaît en toi.

Elle avait les mots, pour reprendre la chanson. Je fondis littéralement devant sa presque déclaration d’amour. Jamais au grand jamais, elle ne se risquerait à plus effusif, j’en avais tout à fait conscience. Ma foi, je ne suis pas un volcan ! aurait-elle rétorqué à cette pensée. Elle qui quelques semaines auparavant s’était prétendue pastèque, à l’écorce dure et au cœur tendre. Par leur rareté, ces mots-là pesaient bien plus dans la balance de nos âmes. En amour, comme à la guerre, la demi-mesure tue. La demi-mesure n’est d’ailleurs que l’expression tiédie de sentiments partis en fumée. Moi qui aimais les nuances, affichais en la matière une vision des choses plutôt manichéenne. On ne pouvait qu’être dans un excès ou l’autre. Elle ou moi. Et nous nous complétions à merveille.

Sous son tee-shirt, je caressais sa peau. Mon visage enfoui dans ses cheveux, je humais le parfum de son shampooing. Mon cœur se serra. Je compris que j’avais tant à lui donner qu’elle ne prendrait pas, ou avec parcimonie. Espérances anéanties d’être un jour celle qui la serrerait dans mes bras quand elle s’écroule, lui caresserait les cheveux le soir quand elle sombre, essuierait du bout du doigt une larme roulant sur sa joue. Le sang dans mes veines frappait le rythme d’un hymne au bonheur à venir, et pourtant je saisis en cet instant que je ne serais pas celle que l’on appellerait en cas d’accident, la personne de confiance si elle tombait malade, la visiteuse autorisée en soins intensifs. J’étais prise entre deux feux. Je souhaitais plus que tout immortaliser l’instant parfait, le faire durer toujours. Et, simultanément, je me serais volontiers envolée loin des heures sombres dont elle me faisait étrangère. Je lui aurais crié de se libérer de ses carcans, de dire adieu à son inclination sacrificielle à endosser les habits de la mater dolorosa. La vie n’a rien d’un chemin de croix. Était-ce à elle, ou à moi que j’avais envie de le dire ?

— Bon, on les boucle ces valises ?

Mon ton se voulait enjoué, mais mon enthousiasme sonnait faux. J’en crevais de devoir la regarder partir, de la lui rendre. Elle était ma partenaire de prêt, comme un bouquin emprunté à la bibliothèque sans que cela soit consigné dans l’ordinateur central. Le plus précieux de tous les livres des rayonnages, le plus demandé aussi.

Mon best-seller rangeait et commentait en même temps :

— C’est adorable ces petits marque-pages confectionnés par une lectrice. 

— Non seulement on rentre avec des souvenirs plein la tête, mais avec des tas de petits cadeaux. Comme si faire le déplacement pour nous rencontrer n’était pas déjà le présent le plus précieux !

— Toi, tu es un ange à la guimauve. So romantic.

— Tu me préfèrerais matérialiste ? répliquai-je.

— Eh bien… pas vraiment, mais j’ai tout de même quelque chose pour toi.

À la manière d’une magicienne qui sort un lapin blanc de son chapeau, elle fit apparaître un sachet de derrière son dos.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ouvre !

Laquelle de nous deux était la plus impatiente ? Elle arborait une mine d’enfant le jour de la fête des Mères. Un collier de nouilles ? Une boîte à camembert transformée en coffret à bijoux ? Une bouteille de bière recouverte de pâte à sel en guise de soliflore ?

Je déchirai la pochette kraft. À l’intérieur, une tablette de chocolat.

— Pour t’accompagner lors de tes séances d’écriture.

— Et mon summer body ?

— Au moins, tu restes à moi. Mais il n’y a pas que ça…

Je fouillai plus en profondeur et découvris une autre petite pochette. Des cadeaux en poupées russes.

— Il est magnifique, tu me le mets ?

C’était un bracelet au cordon violet. Un bijou simple et fin à la fois. Je l’adorais. Autant que le chocolat. Et ce n’est pas peu dire.

— Pour l’été…

Je plaquai mes lèvres sur les siennes de sorte à l’empêcher de terminer ses justifications inutiles.

— Il est parfait. Tu es parfaite.

Elle souriait benoîtement. Le slogan des fleuristes prenait tout son sens : « plaisir d’offrir, joie de recevoir ». A-t-on vu cet autocollant ailleurs que sur un bouquet de fleurs ?

— Moi aussi j’ai quelque chose pour toi.

— C’est vrai ?

— Ne prends pas cet air étonné. Puisque je ne peux te couvrir d’amour au quotidien, j’aime te gâter aussi. Pour que tu penses un peu à moi chaque jour où nous sommes éloignées.

— Comme si le contraire eût été possible.

Je retournai ma valise pas encore fermée et y dégotai l’objet en question.

— Un livre ? s’étonna-t-elle. Tu penses que ma PAL n’est pas suffisamment haute ?

— Un livre, certes, mais pas n’importe lequel.

Je lui tendis la version auteure de mon tout dernier roman à paraître.

— Ce n’est pas le prix qui compte, mais la valeur de ce livre.

Elle se moqua gentiment :

— Madame philosophe.

— Écoute, c’est un exemplaire gratuit, mais unique. En revanche, la dédicace, des milliers de femmes la liront.

— Des milliers ? répéta-t-elle en tournant les premières pages.

« À toi, que je ne peux nommer sans te trahir, que j’appelle avec pudeur ma Tartine. À toi pour qui j’ai cuisiné de la confiture pour la première fois (et confiture + tartine = amour). À toi qui, surtout, m’as tendu la main au fond de l’abîme et as su me redonner l’envie. L’envie d’avoir envie comme tu te plais à le chanter. »

Elle lut à voix haute. Elle commença en riant et termina émue. Oh, ce n’était pas de la grande littérature que cette dédicace, mais elle lui était adressée. J’avais écrit un roman avec l’intention de le lui dédier. Quelle plus belle preuve d’amour ?

À son tour, elle m’embrassa. Je glissai mon nez dans son cou et fermai les yeux. Je n’aurais pas rêvé être ailleurs en ce monde.

J’aurais tellement aimé continuer à vivre ce rêve avec elle, pour toujours. La réalité ne l’aurait pas toléré, je ne pouvais pas nager entre deux eaux éternellement. De toute façon, rien n’est éternel, pas même nous, ni nos tentatives désespérées de marquer le monde de notre passage. Je n’étais pas un poisson, je me noyais dans notre turbidité pour ne pas dire nos turpitudes. Je ne voulais plus dormir pour réussir à être heureuse, je refusais que le temps sans elle ait des allures de cauchemar.

Aussi absurde que cela paraisse, j’allais donc, à ma sortie de la chambre 36, me faire tatouer pour ne jamais oublier notre songe en duo, ce sucre d’orge un peu amer et trop tôt terminé. Je tenais à ce que ma peau continue à la porter jusqu’à mon dernier souffle, que cette période de déchirante renaissance soit gravée en moi, mais je ne voulais plus souffrir pour elle. Elle s’en doutait depuis toujours, j’allais la quitter. Je n’avais jamais voulu la croire tant je pouvais l’aimer, et pourtant… Elle m’aimait trop mal pour que je reste. C’est drôle comme une chambre d’hôpital ou d’hôtel a le don de dériver le cours du temps. En un week-end, j’étais passée par toute la palette des émotions. J’avais cru une chose et son contraire avant d’arrêter mon choix. Des mots – quoi d’autre pour mieux la représenter ? – courraient donc sur mon poignet comme mon indéfectible amour pour elle dans mon sang. Inspirés de mon jeu d’arcade préféré « Vivre l’âge d’or ou vivre dans les ténèbres ». Je me choisissais, je lui laissais les ténèbres. Je n’avais aucun doute, elle saurait y entraîner une autre, ou d’autres au pluriel, mais plus moi.

Je tournai la clé dans la serrure pour la déverrouiller.

— Pssst, siffla-t-elle.

Je pivotai vers elle. Elle m’embrassa à en perdre haleine, et, une dernière fois avant de quitter la chambre 36, me plaqua tout près de la poignée. Ce qu’elle entreprit, nous ne l’avions jamais osé. De nouvelles traces de griffures couvriraient désormais la porte.

Chambre 36

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