Chapitre 0 — Chapitre 1 : Service
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Munie de sa tasse de café, Romy sort de son bureau. Le brouhaha des voix de ses collègues se fait déjà entendre au bout du couloir. L’excitation risque de monter au cours de la journée au vu du week-end qui attend les six assistantes sociales.
Romy soupire. Elle donnerait tout pour se trouver ailleurs. Devoir attendre le week-end qui va la mener à sa perte la désole. La jeune femme possède un certain sens de l’exagération, elle le sait, mais sa peine est bien réelle. Personne n’en est informé dans le cadre professionnel, mais malgré sa proximité avec « la bande », tout le monde ignore ce qu’elle peut ressentir à l’aube du séjour maudit qui se profile.
La voix bien reconnaissable de sa collègue Ambre la tire de sa pensée.
— Salut, salut, Romy ! Tu vas bien ?
— Oui, merci, et toi ?
Ambre lève les yeux au ciel avant de répondre.
— Oh, la routine, quoi ! Mon petit dernier a une représentation de théâtre aujourd’hui, et, bien évidemment, c’est hier soir qu’il me demande de lui trouver un costume de chevalier ! Soit dit en passant, il en avait parlé à mon mari qui « a oublié de s’en occuper » ! J’te jure !
Romy sourit. Cette logorrhée ressemble bien à Ambre. Petite et pétillante, c’est à elle que le service de l’action sociale généraliste où elles exercent doit sa réputation d’être une équipe difficile à manager. Du haut de son mètre quarante-neuf, Ambre ne mâche pas ses mots. D’ailleurs, la voici qui entame une discussion avec Marie-Cécile.
— ... Non, mais tu te rends compte !...
La grande blonde, une des plus âgées du service, écoute attentivement sa collègue et émet quelques remarques pleines d’humour pour ponctuer le dialogue. Marie-Cécile incarne la force tranquille du service. Son allure posée, limite ralentie, peut donner l’impression que tout lui passe au-dessus. En y réfléchissant bien, ce sentiment s’approche de la vérité. Marie-Cécile parvient à un âge où elle ne souhaite s’entourer que de positif. Le négatif, elle a donné, avec sa belle-mère notamment. Il s’agit de leur sujet de conversation favori avec Ambre qui vit les mêmes turpitudes avec la sienne.
— Tu n’imagines même pas ! Les vacances scolaires arrivent dans moins de trois semaines et l’autre, elle ne sait même pas si elle va pouvoir accueillir ses petits-enfants !
Ce à quoi réagit Marie-Cécile.
— Te plains pas, moi j’ai une réunion de famille avec elle bientôt et je préférerais me casser une jambe que d’y aller !
Ambre hausse les épaules et rétorque.
— Te blesser ? Alors que tu pars en Corse la semaine prochaine ? Sacrée bonne idée, ça !
Les deux femmes éclatent de rire tandis que s’avancent Louise et Inès. La première tient un plat rempli de gourmandises. Le temps que Romy s’interroge sur la raison de cette attention, ses collègues réagissent.
— Oh ! C’est vrai, joyeux anniversaire, Louise !
Tout le monde la regarde et entonne la chanson typique qui accompagne cet événement. Inès taquine sa collègue.
— Ça te fait quel âge ?
Louise répond d’une voix mutine.
— 21...
Marie-Cécile rétorque.
— Oui, bien sûr ! Avec l’inflation alors !
Ce à quoi Louise admet la réalité.
— Bon, OK, vous pouvez multiplier par deux.
Sur cette réplique, la brunette regagne son bureau. Romy la regarde s’éloigner. Louise représente à ses yeux un des membres les plus discrets de la bande. Elle étonne par son côté posé, sérieux, cadré et cadrant. Dans son placard, on ne trouve aucun dossier qui dépasse ! Ils sont tous sagement rangés dans leur hamac. Même un stylo, Louise se montre capable de dire à son retour de vacances s’il a été déplacé ou pas. Impressionnant ! Cependant, il ne faut pas se fier à son flegme apparent. Louise fouille chaque situation et n’abandonne pas facilement. Les partenaires s’exécutent quand ils reconnaissent cette collègue au téléphone, c’est plus rapide. Tout le monde termine l’échange en bons termes et repart avec ce qu’il souhaite, à savoir des résultats pour Louise et la paix pour ses interlocuteurs.
Lana arrive sur ces entrefaites. Grande, fine, il s’agit de la plus jeune collègue de l’équipe. Elle adresse un bonjour collégial avant d’observer ce qui trône sur une petite table.
— Bonjour, tout le monde ! Il se passe quoi, là ?
Inès lui apporte l’information.
— C’est l’anniversaire de Louise aujourd’hui.
Avec sa voix de fumeuse de longue date malgré son jeune âge, Lana hausse les sourcils.
— Oh, c’est vrai, j’avais oublié ! Je suis tout le temps à la ramasse avec ça, moi.
Romy observe ses collègues avec tendresse. Arrivée au sein du service il y a moins d’un an, la jeune femme cherche encore sa place. Parfois exubérante, se liant alors avec Ambre et Marie-Cécile, elle peut aussi se montrer discrète comme Inès et Louise. Romy s’entend bien avec tout le monde et apprécie chacune de ses collègues pour leurs qualités professionnelles et personnelles.
Il arrive qu’elles se voient à l’extérieur mais les occasions sont rares. L’idée ne lui serait pas venue d’envisager de passer deux jours entiers ensemble d’ailleurs, mais il faut croire que l’occasion fait le larron.
Tout ça pour un enterrement de vie de jeune fille !
Après avoir échangé ensemble et partagé les victuailles apportées par Louise, chaque assistante sociale regagne son bureau. Ambre, toujours perchée sur des talons hauts pour compenser l’injustice de la génétique, marche devant. Marie-Cécile, la grande blonde qui vient du pays où les gens ont dans le cœur le bleu qui manque à leur décor, suit. Inès, brune au carré plongeant, et Lana, grande brune fine, ferment la marche. Louise est déjà affairée à rédiger une évaluation dans son bureau. Inutile de la déranger, un seul regard suffit pour signifier à qui ose pénétrer dans son antre qu’il ne faut pas lui parler.
Le couloir se vide de ses passants et le service retrouve son quotidien constitué d’appels téléphoniques, de personnes à recevoir, de réunions et de visites.
Regagnant son bureau en dernier, Romy observe par la fenêtre. Elle aimerait tellement effectuer un bond dans le temps et se retrouver au lundi matin suivant ! Se forçant à revenir à la réalité, elle se saisit du dossier d’une personne à appeler et s’empare de son téléphone.
*
Le lendemain, avec une sorte d’agacement qui lui ressemble bien, Romy ferme sa valise. Il fait beau et chaud en ce mois de juin mais, frileuse, elle a tout de même pris soin de se munir d’une « petite laine » comme on dit dans ce coin de la France.
Sa tâche effectuée, elle soupire et s’assoit sur le bord de son lit. Son regard se porte dehors, vers la rue dont elle aperçoit le trottoir à travers les rideaux de la fenêtre de sa chambre. La bande ne va pas tarder à arriver. Étant celle qui habite le plus loin, ses cinq collègues et amies vont passer la chercher. Il est convenu d’effectuer une halte chez elle afin de réaliser un dernier point concernant les jours à venir. Il serait dommage d’oublier un détail, un accessoire, les paroles d’une chanson ou tout autre élément primordial au vu de l’événement.
Ce moment est attendu par ses collègues et par la future mariée, évidemment. Pas par elle, mais elle n’a pas trouvé de subterfuge pour se soustraire à ce temps fort.
La jeune femme descend sa valise dans le salon. Elle a terminé. Elle se sert un verre de jus d’orange et s’installe sur son canapé. Son chat, un matou noir qu’elle adore, vient se coller à son mollet. John Caffey ! C’est le nom dont elle a affublé son félin. Fan de l’univers de l’écrivain Stephen King, elle lui a rendu hommage car La ligne verte figure parmi ses livres favoris.
Romy jette un coup d’œil dehors. Pas âme qui vive hormis la voisine qui effectue sa balade quotidienne avec son teckel. La jeune femme se retourne. Tout va bien, John Caffey va s’endormir sur son coussin, il ne risque donc pas d’être poursuivi par ce chasseur de chats. Le temps semble s’écouler au ralenti. Romy se rassoit et se saisit d’un magazine qu’elle s’était promis de feuilleter mais elle lâche toujours après la troisième page. Peut-être que cette fois elle peut poursuivre sa...
Une salve de coups de klaxon émerge de la rue et met fin à son attente. La lecture attendra, une fois de plus.
Romy soupire.
Bon, eh bien les voilà ! Plus moyen de se désister !
Pour un peu, l’assistante sociale se cacherait. Inutile, cela n’empêcherait absolument pas la bande d’envahir son jardin et de tambouriner sur la porte jusqu’à ce qu’elle s’ouvre. Un énième soupir plus tard et elle se dirige vers la porte d’entrée. À travers le hublot qui orne le chambranle, elle aperçoit une ribambelle de femmes vêtues d’un tutu rose autour de leur short, bermuda ou pantacourt. Elle ne peut pas s’empêcher de sourire devant cette vision grotesque mais elle se doute qu’il ne s’agit que d’un début.
Le van réquisitionné par Marie-Cécile pour l’occasion, se gare sur le trottoir. Son mari est transporteur et collectionne les estafettes des années 70. Bien pratique !
Romy ouvre la porte.
— Hey, salut biquette !
— Comment tu vas ?
— Tu y vas habillée comme ça ? Pas grave, tu te changeras sur place !
Les différentes voix envahissent le domicile de Romy, si calme habituellement. Romy embrasse chacune de ses collègues et, du coin de l’œil, elle voit s’enfuir John Caffey. Arracher un câlin à ce matou est compliqué pour elle, alors imaginer qu’il se laisse porter ou caresser par l’une des intruses est inimaginable. Le félin court se réfugier dans le jardin, à l’abri !
Romy arbore un sourire et commence à investir son personnage, celui d’une des demoiselles d’honneur de la future mariée. Elle s’adresse à la foule.
— Bonjour, bonjour ! Quelqu’un veut boire quelque chose avant qu’on reprenne la route ?
Plusieurs mains se lèvent et Ambre l’interpelle.
— Moi, j’ai plus une envie pressante, je boirai plus tard.
— Je te laisse faire, tu sais où c’est.
Romy se dirige ensuite vers la cuisine pour préparer les boissons mais il s’agit plus d’un stratagème pour fuir l’espace d’un instant le brouhaha de ses estimées collègues et amies.
Et dire que le week-end ne fait que commencer !
Dommage qu’elle ne consomme pas de drogue, un bon pétard lui semble une idée réjouissante à l’instant même. Elle observe Lana et se dit qu’elle aura bien l’occasion de partager un joint avec la jeunette au cours de la soirée.
Elle revient avec un plateau contenant des verres et des bouteilles multicolores. En prévision de cette halte, Romy a fait le plein de jus et de sodas. Ses collègues ont déjà pris possession du canapé et des chaises. Elles s’affairent, ouvrant sacs et cabas pour effectuer l’inventaire de leurs diverses acquisitions.
Marie-Cécile lui tend un objet.
— Tiens, Romy, ton tutu rose ! Y a pas de raison que tu y échappes !
L’interpellée secoue la tête mais se plie à l’exigence, non sans râler.
— Non mais franchement, on aurait pu choisir autre chose comme déguisement.
Louise intervient en extirpant de son cabas un lot de serre-têtes en forme d’oreilles de lapin.
— Tadaaaa ! Et voilà de quoi compléter la panoplie.
L’assemblée rit et se précipite pour se saisir de l’accessoire. Le ridicule ne tue pas paraît-il !
Marie-Cécile apporte sa touche d’humour.
— Pourvu qu’on ne croise pas un chasseur !
La conversation va bon train, les remarques fusent.
— Qui c’est qui a le tutu blanc pour la mariée ?
— Les paroles de la chanson, on a assez d’exemplaires ?
Ambre attend que les questions se calment. Elle se lève et réclame le silence. Le témoin de la mariée fait le tour de ses collègues et lève son verre de façon solennelle.
— Les filles ! Je voulais vous dire combien j’ai été contente de préparer cet enterrement de vie de jeune fille avec vous. Vous avez assuré et on va vivre un week-end d’enfer !
À l’unanimité, les verres s’élèvent à leur tour, attendant que la témoin porte un toast. Cette dernière s’exécute.
— À notre week-end et vive la mariée !
Le cœur de Romy manque un battement. Ces simples mots prononcés la glacent. Elle ne s’y fera jamais. Cependant, elle se doit de se joindre à ses collègues qui ne comprendraient pas une autre attitude de sa part. Alors, malgré la lame de douleur qui s’invite au creux de l’estomac, elle répond en chœur.
— À notre week-end et vive la mariée !
Le verre bu et reposé, Marie-Cécile émet une remarque.
— Ce n’était pourtant pas gagné ! On en a passé des soirées à réfléchir pour proposer les activités adaptées !
L’assemblée acquiesce en souriant. Depuis qu’elles ont connaissance de la date du mariage, Ambre a lancé les « rendez-vous EVJF » pour préparer un moment digne de la future épouse. Chaque séance se tenait au domicile des unes et des autres et les idées les plus saugrenues ont surgi avant de fixer une bonne fois pour toutes le programme qui les attend.
Marie-Cécile secoue la tête.
— Ça m’a fait tout bizarre. Mon mariage à moi remonte à il y a vingt-cinq ans, c’est loin !
Lana rétorque.
— Et moi, je ne sais même pas si je vais me marier. On n’est pas forcément d’accord avec Tony.
Inès intervient.
— Il n’empêche, on en a eu des idées loufoques pour ce week-end !
Les collègues réagissent.
— Tu m’étonnes !
Louise interroge Ambre.
— En tant que témoin de la mariée, tu sais, toi, pourquoi elle a prévu son EVJF aussi loin de la date de son mariage ?
L’interpellée hoche la tête.
— Oui, tu connais le personnage, tu sais combien elle tient à la sécurité avant tout ! En fait, elle a lu beaucoup de témoignages de personnes ayant effectué leur EVJF peu de temps avant leur mariage. Beaucoup le regrettent pour plein de raisons, le risque de blessures notamment. Notre chef a choisi cette date aussi parce que c’est le seul samedi de repos de son homme avant le jour J et que ça permet aux deux enterrements de vie de célibataire de se faire en même temps.
Marie-Cécile intervient.
— Quelle prévoyance ! À mon époque, on se prenait pas la tête comme ça ! Remarque, c’est la sœur de mon mari qui s’était occupée de tout.
Lana l’interroge.
— Et c’était bien ?
— Euh, eh bien disons que c’était autre chose. On a été au restaurant, puis en boîte et je me rappelle juste avoir voulu casser la gueule à un feu rouge qui ne passait pas au vert assez vite pour moi !
L’assemblée rit à l’unisson puis chacune des collègues se lance ensuite dans les souvenirs liés à leur union. Romy les écoute en silence. Le mariage ! Ce n’est pas qu’elle n’y a jamais pensé mais l’occasion ne s’est pas présentée. Et maintenant, eh bien, autant dire que cette perspective s’éloigne définitivement. Dans six mois exactement.
Oui, dans six mois, quand celle qui habite encore son cœur dira « oui » à l’homme de sa vie. Romy se demande comment elle rebondira après. Comment elle réparera son cœur pour laisser une chance à une autre femme de l’occuper. Rien de gagné ! Pour l’instant, elle tente de vivre au jour le jour, d’effectuer ses missions professionnelles et de se perdre dans des séries télévisées le soir. Vive les plates-formes de streaming qui permettent de s’abrutir devant une succession d’images, de voir sans les regarder les personnages et intrigues. Une série prend la place d’une autre. C’est ainsi que Romy vit, survit à la perte de l’être aimé.
La voix d’Ambre la tire de sa réflexion.
— Bon, a priori on a tout pour faire la fête ! Vous êtes prêtes, on y va ?
Les collègues ramassent leurs affaires, éparses. Elles se montrent efficaces car, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le salon retrouve son habituelle quiétude.
Endossant son rôle à la perfection, la témoin rassemble la troupe et lance un cri de guerre.
— Allez, toutes chez la mariée ! Allons chercher Nina !
Et bim !
Ça y est, le prénom est lancé. Un nouveau coup dans le plexus pour Romy. Elle se demande alors si elle aura la force nécessaire pour affronter ce week-end. Elle a peut-être eu tort d’accepter de se prêter au jeu, de se mettre en danger, de se faire du mal.
Comment sourire, faire semblant de se réjouir quand la femme qu’on aime s’apprête à s’unir à quelqu’un d’autre ?
Chaque seconde qui rapproche la belle Nina de l’autel sonne comme un glas pour Romy. Elle porte ce secret, cette croix, elle aime Nina.
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