Cœurs de femmes : Si demain · Bella Doré
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« La différence, celle qui dérange
Une préférence, un état d’âme
Une circonstance,
Un corps à corps en désaccord
Avec les gens trop bien-pensants
Les mœurs d’abord »
Je m’appelle Séléna Saint-André, ma vie est pour ainsi dire parfaite. Chacun ayant bien sûr sa définition de la perfection… J’ai un job que j’aime, un bel appartement dans un quartier chic et surtout je suis amoureuse… Je me marie dans quelques semaines avec Rachel Loiseau, l’amour de ma vie. J’ai tout organisé de A à Z, normal me direz-vous ; je suis wedding planer ! Alors je n’allais pas laisser quelqu’un d’autre organiser cet événement. Je sais que cela va être le plus beau jour de ma vie, il ne pourrait en être autrement. Elle et moi ça a tout de suite collé. Alors bien sûr, nous sommes très différentes l’une de l’autre, mais ne dit-on pas que les contraires s’attirent ?
Il est 16 h 00 en ce début de septembre et mon dernier rendez-vous a été annulé. Encore un mariage qui ne se fera pas, apparemment le marié a changé d’avis. Je ne dirais pas que c’est mon quotidien, mais cela arrive bien plus souvent qu’on ne l’imagine. En même temps, dans une société comme la nôtre où dès qu’un objet est usagé ou cassé, on le jette sans chercher à le réparer et on en achète un autre ; pas étonnant que ce soit un peu la même chose pour les couples. Votre conjointe ne vous plaît plus, vous allez en voir une autre. C’est valable pour tout monde d’ailleurs, quelle que soit l’orientation sexuelle.
Je profite donc de cette annulation et de ce temps libre pour passer prendre une de ces merveilleuses forêts noires chez Paul et m’arrête chez le fleuriste prendre une rose noire, les préférées de Rachel. Je vais lui faire la surprise de rentrer plus tôt, elle qui me reproche ces derniers temps de trop travailler et de ne jamais être à la maison. Elle n’a pas tort d’ailleurs. En même temps, la saison des mariages se termine, ça va être plus calme pour moi. Être son propre patron n’a pas que des avantages malheureusement et il faut travailler deux fois plus.
Après avoir attrapé la rame de métro, me voici arrivée devant l’entrée de mon immeuble dans le premier arrondissement de Paris, au numéro 222 de la rue Rivoli. J’entre et salue au passage madame Duberney, la gardienne de l’immeuble, qui comme à son habitude, balaie le hall d’entrée pour la énième fois de la journée. Cette femme est la caricature type de la concierge, une bonne soixantaine d’années, les cheveux noir ébène tirés en chignon, le vieux tablier de grand-mère autour du cou, sans oublier le chiffon et le balai à la main. Je pense que c’est plus une façon pour elle de surveiller les allées et venues des habitants de l’immeuble, qu’une volonté de garder cet espace propre. En même temps, elle est aussi gentille et serviable qu’elle est curieuse, et puis depuis le décès de son mari, les habitants de l’immeuble sont un peu sa famille :
— Bonjour Madame Duberney ! Comment allez-vous aujourd’hui ?
— On fait aller Mademoiselle Saint-André, on fait aller ! Vous rentrez bien tôt dites-moi ?
— En effet, j’ai terminé mon travail plus tôt cette après-midi et du coup j’ai voulu faire la surprise à Rachel. Bonne soirée.
*
Sur ces derniers mots, je me dépêche de filer vers l’escalier avant qu’elle ne parte dans un éternel débat sur tout et n’importe quoi. Mon appartement est situé au deuxième étage sans ascenseur, je monte deux par deux les marches, pressée de retrouver ma future épouse. Il y a trois appartements sur mon palier, le mien donne sur le jardin des Tuileries. Je tourne la clef dans la serrure, et entre. En silence, je dépose mon sac sur le meuble dans l’entrée et accroche ma veste dans le dressing du couloir. Je m’avance vers le coin cuisine pour déposer le gâteau. Rachel n’est pas là ! Elle doit certainement encore dormir la connaissant. Je me pose un instant devant la fenêtre admirant la vue imprenable. Toute cette verdure en plein Paris, c’est si apaisant et dépaysant. Je me laisse emporter dans ma contemplation, lorsque j’entends du bruit provenant de la chambre ; ce doit être Rachel qui se réveille, à moins que ce ne soit la télévision. C’est une artiste, elle peint beaucoup la nuit, quand elle ne sort pas en boîte avec ses amis artistes. De ce fait, elle profite de la journée pour dormir ou écumer les séries Netflix à la recherche d’inspiration pour ses toiles comme elle dit. C’est un oiseau de nuit ma Rachel.
Je pousse discrètement la porte de la chambre, au cas où elle dormirait encore… La vision que j’ai me laisse sans voix. Je referme la porte aussi doucement que je l’ai ouverte, comme si de rien n’était. Du dégoût, de la colère et de la tristesse forment une boule au fond de ma gorge, j’ai encore du mal à réaliser ce à quoi je viens d’assister. La première idée qui me traverse l’esprit : retourner dans cette chambre et hurler de toutes mes forces ma façon de penser. Mais cela ne me ressemble pas, je suis quelqu’un de calme, de réfléchie et s’énerver ne résoudrait rien. Alors, sans un bruit, je sors ma grosse valise du dressing et jette dedans le maximum d’affaires que je peux. Puis je fais un détour pas la salle de bains pour prendre mon Vanity et y fourrer mon nécessaire de toilette. Je ressors de l’appartement, cette fois en claquant la porte aussi fort que possible ; histoire qu’elle comprenne que je suis rentrée et repartie aussitôt : le cœur en miettes.
Je descends quatre à quatre les marches de l’escalier, manquant de tomber sous le poids de mon bagage.
— Vous partez en voyage ? me demande Madame Duberney qui, pour changer, nettoie les boîtes aux lettres.
— Oui !
Je lui réponds sèchement sans me retourner. Mes yeux commencent à s’embuer, et je ne veux pas donner à cette commère matière à parler dans mon dos. Je hèle un taxi et lorsqu’il s’arrête devant moi, je m’engouffre dedans sans un « bonjour », alors que le chauffeur met ma valise dans le coffre.
— Bonjour ! Je vous emmène où ma p’tite dame ? me demande-t-il de façon abrupte en reprenant place derrière le volant.
— Bonjour ! Veuillez m’excuser ! Prenez la direction de l’aéroport de Roissy, s’il vous plaît.
Tandis que la voiture redémarre, j’aperçois la silhouette de Rachel dans le rétroviseur vêtue de sa robe de chambre en soie noire, elle agite ses bras dans tous les sens.
Installée à l’arrière, l’air impassible, je réserve une chambre d’hôtel sur mon smartphone, avant d’ajouter :
— Après réflexion, vous serez aimable de me déposer au B&B près de Charles de Gaulle.
— Très bien, Mademoiselle.
Nous nous engageons sur le périphérique et là, mes nerfs lâchent. Je prends ma paire de lunettes de soleil dans mon sac à main et cache mes yeux en larmes derrière. On ne sait jamais, mon visage est assez connu à Paris depuis que j’ai organisé les mariages de quelques stars de la Jet Set…
*
Le lendemain matin.
Après une nuit blanche à gamberger sur ma vie « parfaite », j’ai pris une grande décision : je vais faire un break. C’est décidé, je quitte tout ; mon job, mon loft parisien et surtout cette vie de fêtes et d’excès qui ne me convient plus.
Aujourd’hui, je fais partie de ces couples dont je vous parlais, ceux qui annulent leur mariage du jour au lendemain et qui plaquent tout. Cette nuit, sur un coup de tête, j’ai acheté un billet d’avion pour le Canada. Je n’y ai aucun contact, mais je trouverai bien sur place de quoi me loger. Je suis débrouillarde et cela ne m’inquiète pas outre mesure.
Hier après-midi, ma vie a basculé. Après cinq ans de vie commune et notre mariage prévu dans six semaines, j’ai découvert l’amour de ma vie en pleine orgie avec deux femmes dans notre lit… J’ai repassé en boucle cette image dans ma tête pendant des heures : Rachel allongée sur le lit embrassant cette blondasse à pleine bouche pendant qu’une autre femme avait sa tête entre ses cuisses. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je me sens trahie, humiliée. Cette fois, je ne pardonnerai pas. Il faut que je m’éloigne le plus loin possible, du moins le temps que mon cœur cicatrise. Rachel n’a pas toujours été fidèle, je le sais, mais là, trop c’est trop. Je serais bien incapable de rentrer chez moi tellement un sentiment de colère et de dégoût m’anime. Comment a-t-elle pu oser ? Et à quelques semaines de notre mariage ! La veille encore nous avions passé un superbe après-midi à la dégustation des plats pour le mariage. Je me souviens que le tournedos Rossini était divin et qu’elle avait amoureusement essuyé du bout de son doigt la sauce qui avait coulé sur mon menton, avant de le porter à sa bouche avec son petit regard coquin. D’un mouvement de tête, je chasse ce souvenir de mon esprit.
J’ai besoin d’un changement de vie radical. C’est pour cette raison que je m’offre un voyage à des milliers de kilomètres de celle qui vient de me briser le cœur, une visite sur les terres natales de ma mère. C’est l’occasion de prendre enfin des vacances, après des mois sans repos.
*
En attendant le taxi qui me mènera à l’aéroport, je décide d’appeler ma meilleure amie et associée Sophie. Je prends quelques secondes pour réfléchir aux mots que je vais prononcer, je ne veux pas rentrer dans les détails sinon elle serait capable de me convaincre de rester. Je compose le numéro, les sonneries me paraissent durer une éternité.
— Allo !
— Coucou Sophie !
— Tu es bien matinale toi ! Tu vas bien ?
— Non pas trop. D’ailleurs c’est pour cela que je t’appelle. J’ai besoin de faire un break, je prends quelques jours de repos, je pars me ressourcer.
Après un court silence, elle a tout deviné :
— C’est Rachel, c’est ça ? Elle m’a dit qu’elle avait cherché à te joindre toute la soirée et que tu étais injoignable et introuvable. Vous vous êtes disputées ? Qu’a-t-elle fait ? Ce ne doit pas être si grave, tu la connais ?
Je ne veux pas rentrer dans un débat avec elle. Sophie est mon amie avant d’être celle de Rachel, mais je sais qu’elle l’apprécie beaucoup. Ma grande amie célibataire et hétérosexuelle nous prend pour le couple idéal et nous nomme toujours en exemple. Si elle savait !
— Je te laisse Sophie, mon taxi arrive, on se tient au courant. Bisous ma Soso.
Je mets fin à notre conversation si vite que dans la foulée son visage s’affiche de nouveau sur mon smartphone. Je ne décroche pas et éteins carrément l’appareil.
*
Me voici donc installée sur le siège 122 hublot, d’un Boeing 747 en attente sur le tarmac de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle. L’atterrissage est prévu à Montréal à 10 h 00, heure locale. Il ne me restera plus qu’à trouver un véhicule et un logement sur place.
Le commandant de bord donne les instructions dans les haut-parleurs, j’attache ma ceinture et relève ma tablette.
Est-ce que je ne serais pas en train de faire une connerie ? Ma réaction n’était-elle pas un peu disproportionnée ? Après tout, je pourrais tout simplement rentrer chez moi et la mettre à la porte, c’est ce que tout le monde ferait, non ?
Je suis à deux doigts de détacher ma ceinture et d’appeler l’hôtesse, quand je me sens légèrement écrasée contre mon siège signe que l’avion a pris son envol… Trop tard !
Une fois en vol, je lance un film sur ma tablette histoire de faire passer le temps : Le Secret de BrokeBack Mountain. Un de mes films préférés, j’adore cette romance, à la fois triste et magnifique, un peu comme la mienne avec Rachel.
Alors que le générique démarre, des souvenirs refont surface : je venais de fêter mes vingt-cinq ans, quand nous nous sommes rencontrées. Ses grands yeux noisette ont aguiché mes yeux émeraude, lors d’un mariage que j’organisais. Elle était le témoin du marié. Comment elle en jetait dans son costume gris perle queue-de-pie, avec sa chemise fuchsia qui donnait du peps à sa tenue !
Tout dans notre physique nous oppose. Elle est aussi brune que moi rousse, elle porte une coupe à la garçonne alors que moi, j’ai toujours affiché une longue crinière flamboyante à la Audrey Fleurot. Son mètre quatre-vingts contraste avec mon mètre soixante-dix, adepte des talons je compense cette différence et cela ne se voit pas trop. Comme certains disent de nous, elle est l’homme et moi la femme. De mon point de vue, nous ne formions simplement qu’un couple de deux femmes amoureuses, jusqu’à hier.
Ça me désole que tout le monde cherche toujours qui est l’homme dans un couple de femmes, c’est tellement cliché !
*
J’avais dix-huit ans quand j’ai réalisé que la gent masculine ne m’attirait pas. Ado, je ne regardais pas les garçons comme le faisaient mes copines… c’étaient mes copines que je regardais. Je ne l’ai pas avoué tout de suite à mes parents. Au début, ils n’ont pas compris, enfin surtout mon père. En tant que fille d’un magnat de la finance parisienne, s’afficher au bras d’une femme était inconcevable surtout pour sa réputation. Avec le temps, ils ont fini par l’accepter.
Même si papa n’appréciait pas Rachel, son côté artiste je-m’en-foutiste je crois, il faisait bonne figure pour moi. Maman c’était différent, elle ne voyait que mon bonheur et c’était Rachel mon bonheur.
Il y a deux ans, mes parents sont morts dans un accident de voiture. Fille unique, j’ai hérité d’eux une fortune que j’ai placée, au grand dam de Rachel. Le grand luxe ce n’est pas mon truc, contrairement à elle. C’est aussi ça qui nous a éloignées ces dernières années, son côté vénal, superficiel, et bagarreur, mais Rachel c’est Rachel, capable du pire comme du meilleur. Je suis tombée amoureuse de son côté bad girl il ne faut pas se mentir. À ses côtés je me sentais femme et pas juste petite amie, elle n’avait pas froid aux yeux et se fichait du qu’en-dira-t-on. J’aimais son côté sauvage et provocateur. Mais avec la notoriété que j’ai acquise au fil des ans, sa jalousie est devenue maladive. Pourtant, je ne lui ai jamais donné matière à être jalouse, celle qui avait une sexualité débridée c’était elle.
Elle adorait m’emmener dans des clubs libertins. De nous deux, celle qui trompait l’autre ce n’était pas moi. Mais je l’aimais et je lui pardonnais tout. J’ai même accepté sa demande en mariage, une demande faite de plein de promesses, qu’elle semblait tenir depuis quelque mois. Son comportement avait changé, elle passait plus de temps à la maison et moins dans les clubs, elle avait même réduit ses sorties nocturnes à une ou deux par semaine. Malheureusement, comme dit le proverbe : « Chassez le naturel, il revient au galop ». L’infidélité, elle a ça dans le sang.
Cette petite parenthèse de souvenirs terminée, je retourne à mon film, à ses paysages merveilleux que nous fait partager Ang Lee, à travers l’histoire d’amour de ces deux cowboys. Je m’imagine très bien découvrir des paysages dans ce style à mon arrivée au Canada, je n’y suis allée qu’une seule fois. Je n’ai que peu de souvenirs de ce voyage, j’avais tout juste huit ans.
Ma mère était Québécoise, c’est là qu’elle a connu mon père, partenaire financier pour une multinationale à cette époque. Alors qu’il était en visite dans des ranchs de la région, leurs regards se sont croisés et ils sont tombés fous amoureux l’un de l’autre. Il disait toujours : « Son regard de braise a transpercé mon cœur ». Leur idylle a duré un petit mois et quand il est reparti en France, elle a tout quitté pour le suivre à Paris. Je me souviens que nous avions fait une balade à cheval maman et moi pendant que papa travaillait. Elle m’avait emmenée dans le ranch où elle bossait étant jeune. Voilà pourquoi j’ai choisi cette destination aujourd’hui, c’est un peu comme un pèlerinage en souvenir de ma mère.
*
Le vol passe plus vite que je ne l’aurais cru, en même temps j’ai écumé toutes les comédies romantiques de ma tablette. Il paraît que beaucoup font ça pour oublier un chagrin d’amour, pas sûr que cela marche. Nous amorçons maintenant la descente et je commence à apercevoir la piste d’atterrissage. Une fois dans le hall, mon vanity à la main, je récupère ma grosse valise qui pèse une tonne. Je sors de l’aéroport à la recherche d’un taxi, ces petites bêtes jaunes typiques des téléfilms, quand l’un d’entre eux s’arrête devant moi :
— Je vous emmène où, Mademoiselle ? me demande le chauffeur en baissant sa vitre.
— À Rosaville, vous connaissez ?
— Quelle coïncidence Mademoiselle ! Je viens de ramener des vacanciers de Rosaville justement.
Il descend de la voiture pour ranger mes affaires dans le coffre pendant que je prends place à l’arrière.
— Installez-vous confortablement, nous en avons pour deux petites heures.
Je navigue sur mon smartphone quand au bout d’une demi-heure de route, il tente d’entamer la conversation :
— Vous n’êtes pas d’ici ?
Très perspicace, ce jeune homme, mais ce n’est pas très difficile avec mon accent français !
Il doit avoir mon âge, une trentaine d’années environ, brun, les yeux verts, un physique de mannequin, mais un style vestimentaire qui me fait penser à un bûcheron.
— J’arrive tout droit de Paris.
— Pour des vacances ?
— On peut dire cela. J’ai pris un congé de plusieurs semaines pour changer d’air et faire le point sur ma vie. D’ailleurs connaîtriez-vous un hôtel sympa sur Rosaville ?
— Il y en a un effectivement, mais il affiche déjà complet depuis longtemps. Tous les hôtels de la région le sont ces prochains jours, à cause des différents festivals d’automne qui ont lieu en ce moment un peu partout.
— Ce n’est pas de veine. Il va pourtant bien falloir que je trouve un logement, dis-je en réfléchissant à haute voix.
Je regarde dans le rétroviseur, à son air pensif, je vois qu’il gamberge, et me propose :
— Ma tante possède un petit chalet, qui se trouve au milieu de nulle part. Enfin, il se situe à la sortie de Rosaville, entre champs et forêt avec un lac sur l’arrière. Elle le loue parfois. Je peux lui demander s’il est disponible, si vous voulez bien sûr ?
Je prends quelques minutes de réflexion : habituée des grandes villes, me perdre toute seule dans une vallée canadienne ne m’enchante guère, et encore moins dans un coin paumé. Et puis, après tout, j’ai quitté Paris pour changer d’air, au moins quelque temps. Alors un chalet en plein milieu de nulle part, c’est peut-être ce qu’il me faut au final pour me retrouver. Allons soyons folle, je suis plus à une folie près !
— J’accepte, votre proposition. C’est très gentil de votre part.
Avec la commande vocale, il établit la communication.
— Appel Tata Jane !
La sonnerie retentit dans l’habitacle du taxi. Lorsqu’ils commencent à dialoguer entre eux, je ne comprends pas un traître mot hormis « tata ». Ils utilisent un vocabulaire local qui est incompréhensible pour la pauvre petite Parisienne que je suis. Avec moi, il s’entretenait dans un français plutôt correct, certes avec un accent, mais là au téléphone il parle typiquement québécois.
— C’est bon, m’annonce-t-il après avoir raccroché. Le chalet est libre. Elle vous le loue pour cent cinquante dollars la semaine ou cinq cents le mois.
— Adjugé vendu, je le prends, m’exclamé-je avec enthousiasme.
— Il se situe à vingt minutes à pied de Rosaville, vous pourrez louer une voiture sur place.
— Merci en tout cas c’est très gentil, vous venez de me retirer une épine du pied.
— C’était un plaisir, Mademoiselle.
Je finis par m’assoupir sur le siège arrière, il faut dire que depuis presque quarante-huit heures, je n’ai pas réellement fait une vraie nuit de sommeil. Lorsque je me réveille, le panneau de la ville apparaît dans mon champ de vision.
— Alors, bien reposée, Mademoiselle ?
— Disons que cela m’a fait du bien, merci.
Nous longeons la rue principale avec ses nombreux magasins. Il arrête la voiture devant une société de location.
— Voici le loueur dont je vous ai parlé tout à l’heure. Souhaitez-vous lui prendre une voiture maintenant ou revenir à pied tout à l’heure ?
— Je vais m’en occuper de suite, ce sera mieux. Merci.
— Je vous attends, ensuite je vous emmène au chalet.
J’entre dans la petite boutique, un homme à la carrure de géant m’interpelle :
— Je peux vous aider ma p’tite dame ?
— J’aimerais louer un véhicule pour plusieurs semaines.
— Voyons voir ! Avec l’arrivée du froid et de la neige, je vous conseille de prendre un 4x4. Il me reste un Range Rover qui a fait ses preuves par mauvais temps.
— Très bien, je vous le prends.
Nous remplissons les formulaires, je verse une caution et il m’emmène découvrir la bête. J’ai l’impression d’être toute petite face à cet immense pick-up rouge. Moi qui ne jure que par ma 207 CC, ça va me changer !
Le taxi me rejoint.
Je cale plus d’une fois durant le trajet, il faut dire que cet énorme engin n’a pas la même conduite que mon coupé-cabriolet ni le confort d’ailleurs. Après dix minutes de route dans des chemins boueux, remplis de trous et d’ornières, nous arrivons. Sous mes yeux se dresse un joli chalet en bois avec une cheminée en pierre blanche, perdu dans une clairière entourée d’une petite forêt et de champs. J’ai l’impression d’être Cameron Diaz dans le film The Holidays quand elle échange sa villa à L.A. contre un chalet en Angleterre, sauf qu’ici c’est au fin fond du Canada. Il est entouré d’un petit muret qui délimite le terrain, ça fait très campagnard. La vue est superbe, les arbres ont revêtu leurs couleurs d’automne tandis que les sapins sont encore bien verts, c’est un paysage magnifique.
J’aurais voulu quelque chose de plus dépaysant je n’aurais pas pu trouver mieux.
— Voici votre chez-vous Mademoiselle ?
— Séléna, je m’appelle Séléna.
— Moi c’est Jefferson, mais appelez-moi Jeff. Nous serons certainement amenés à nous revoir. Je vis ici, enfin je veux dire à Rosaville, et ce n’est pas bien grand. J’oubliais, il y a une soirée country, ce soir au Rosa’Coffee, si vous voulez vous joindre à nous pour vous changer les idées ?
— Pourquoi pas, mais le voyage a été long et j’aimerais me poser un moment.
— Je comprends. À bientôt peut-être ? Séléna.
Il prend congé en me lançant un clin d’œil assorti d’un sourire ultra-bright. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas fait draguer par un homme, le pauvre s’il savait. Je tourne la grosse clef en métal dans la serrure et la porte s’ouvre. Je cherche l’interrupteur.
— Que la lumière soit ! déclamé-je à voix haute.
Il fait sombre malgré les deux lustres suspendus au plafond. J’entreprends donc d’ouvrir les volets de cette grande pièce principale recouverte de lambris en bois miel du sol au plafond. Sur la droite un coin salon – composé d’un canapé, de deux fauteuils et d’une table basse – où trône une immense cheminée ouverte. De l’autre côté se trouve la partie repas, il y a une table et quatre chaises dans une cuisine aménagée. Le style s’avère tout aussi dépaysant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les épaisses tapisseries florales du mobilier me rappellent celles de mon arrière-grand-mère. D’ailleurs il flotte dans l’air une odeur de vieux et de renfermé. J’abandonne mes valises au milieu du salon et décide d’allumer un feu pour réchauffer l’atmosphère glaciale de ce lieu pourtant très cosy. Quelques bûches attendent déjà dans l’âtre. Je m’empare des allume-feu posés sur l’étagère au-dessus de la cheminée.
— Ça ne doit pas être si compliqué !
*
Après avoir craqué une bonne dizaine d’allumettes, les flammes apparaissent enfin. Il reste quelques morceaux de bois sous la cheminée, mais il faudra que je me réapprovisionne dans la remise que j’ai repérée, accolée au chalet. La partie cuisine-salle à manger est sommaire, le coin est composé d’une plaque à gaz, un four, un évier, un réfrigérateur, une cafetière et des placards que je fouillerai plus tard. Entre ces deux espaces se situe un escalier qui conduit à la mezzanine. Je remue un peu les braises pour attiser le feu, puis monte visiter l’étage. Sur le palier, des étagères garnies de centaines de livres recouvrent les murs. Au sol un épais tapis bleu roi habille la pièce, dans laquelle sont disposés un fauteuil en vieux cuir brun avec de gros coussins et un rocking-chair. J’ouvre la première porte qui donne sur la salle de bains. Sous la fenêtre siège une magnifique baignoire à l’ancienne qui pourrait facilement contenir deux personnes. Cachés derrière la porte, les toilettes, puis un meuble vasque en imitation marbre blanc. La seconde donne sur la chambre, un lit démesuré en fer forgé blanc domine la pièce et quelques cadres de paysages canadiens sont accrochés ici et là, sur les murs recouverts d’une tapisserie en tissu beige. La décoration générale du chalet est très vieillotte, mais lui confère un charme fou. Je suis loin de mon appartement parisien de style haussmannien avec sa déco blanche et gris bleuté épurée. Je me sens perdue, mais apaisée. Je m’aventure seule au milieu de nulle part dans un pays qui m’est étranger et pourtant une certaine sérénité m’envahit. Ici, je ne suis personne, ici je vais pouvoir oublier l’amour : ce sentiment à la fois merveilleux et destructeur.
Une fois la nostalgie dissipée, je redescends au rez-de-chaussée, enfile ma grosse doudoune blanche et entreprends d’aller chercher du bois pour alimenter le feu. Il faut avouer que si un jour quelqu’un m’avait dit que j’irais chercher du bois pour me chauffer, j’aurais ri aux éclats. Je suis à cent-mille lieux de mon nid douillet rempli de domotique que je pilote avec mon smartphone.
À mon retour, je nourris le feu et me pose dans le canapé un plaid sur les genoux. Je m’assoupis, enveloppée par la douce chaleur des flammes.
Il est 18 h 00 quand je suis réveillée par les gargouillis de mon estomac, je n’ai rien mangé depuis le petit déjeuner rapide que j’ai avalé à la cafétéria de l’aéroport. J’inspecte le frigo. Vide. J’aurais dû anticiper et prendre quelques courses en ville, maintenant il est trop tard.
Qu’est-ce que m’a dit Jeff, déjà ? Ah oui ! Qu’il y avait une soirée country en ville. Je suppose que le bar doit servir quelques plats.
J’enfile un jean, une chemise blanche et un gilet sans manche imitation peluche couleur camel. Je chausse mes bottes en cuir assorties à mon gilet, natte mes cheveux en une tresse épi sur le côté, puis rehausse mon regard d’un peu de fard marron irisé, d’un trait de liner et de mascara. Rachel me disait toujours que j’étais très douée pour mettre en valeur mes yeux verts. L’oublier va être difficile, tout me la rappelle. Je jette un coup d’œil dans la psyché de la mezzanine et me trouve parfaite pour cette première sortie. Loin du look à paillettes que j’arbore pour les soirées branchées auxquelles nous sommes souvent conviées Rachel et moi.
J’enfile ma doudoune et mon écharpe, car la température à la tombée de la nuit avoisine plus le zéro que les quinze degrés que j’ai quittés en montant dans l’avion.
Je saisis mon sac et mes clefs et me dirige vers le pick-up. La route n’est pas bien compliquée pour se rendre en ville et en dix minutes, je l’atteins. Le centre bourg est calme et dépourvu de vie, quand j’aperçois au loin la seule enseigne encore éclairée à cette heure : le « Rosa’Coffee ». Il est un peu plus de 19 h 00 lorsque je me gare sur le parking.
Je me demande ce que je fais ici ? Qu’est-ce qui m’a pris ? Je ne connais personne et l’anglais n’est pas la langue étrangère que je maîtrise le mieux. Je me demande s’il ne faudrait pas mieux faire demi-tour ; quand mon estomac me rappelle pourquoi je suis là
Je finis par sortir de la voiture : advienne que pourra !
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