🧪 Aperçu desktop en essai — visible uniquement dans ton navigateur · désactiver
Ton livre sur Lez Fix ? · 🧪 Bêta V08.279
i
L'application peut contenir des erreurs, n'hésitez pas à nous écrire pour nous envoyer vos commentaires.
📖 Extrait gratuit — Chapitre 1
Ce livre vous plaît ? 🌐 Site officiel Acheter sur Amazon

D'urbex et de fantômes · Marcia Gary

Lire D'urbex et de fantômes en ligne gratuitement Chapitre 1

Vues : 3 540 vues

Quelque part dans le quartier de Substantion, Castelnau-le-Lez, 12 septembre 2018

Ava marchait en tête, comme à son habitude. Elle avait tendance à toujours vouloir afficher ce côté courageux, aventurier à la limite de l’arrogance et de l’imprudence. Sa voiture, une Toyota bleu marine, était garée plus bas sur la route, le reste du trajet pour rejoindre la propriété se faisant à travers les herbes hautes à moitié couchées sur un chemin caillouteux. Shoshana faisait des petits pas derrière elle, l’invectivant à avancer moins vite, qu’elles n’étaient pas pressées, que la maison se tenait là depuis bientôt un siècle et qu’elle n’allait pas disparaître d’ici les cinq prochaines minutes.

— Oui, répondit Ava en courant presque désormais, mais je suis tellement impatiente de la voir ! Denali nous a dit qu’elle était vraiment spéciale, je veux savoir pourquoi !

— Ce n’est qu’une simple habitation… Stop ! hurla soudain Shoshana en marquant l’arrêt.

Ava se retourna d’un coup d’un seul, inquiète de découvrir son amie au sol ou peut-être blessée.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Shoshana posait ses deux mains sur ses genoux, hors d’haleine, en regardant Ava par en dessous.

— Il y a que je suis essoufflée, tu files comme une voleuse depuis la route en bas, et le chemin grimpe sacrément. Alors je ne bouge plus tant que je n’ai pas reçu d’encouragement. Une petite motivation, quoi, tu vois ce dont je veux parler…

Ava partit d’un grand éclat de rire et se précipita vers Shoshana. Elle attrapa les bras de celle-ci, puis s’en entoura de façon surjouée. Leurs deux visages se retrouvèrent face à face : celui de Shoshana recouvert de fines gouttelettes de sueur, les pommettes roses comme des pivoines, et Ava avec son sourire resplendissant, une lueur de malice au fond des yeux.

— Ce que tu ne ferais pas pour gratter un bisou, toi !

Les deux femmes s’embrassèrent, avec l’habitude d’un couple vivant son amour depuis plus de dix ans et la fougue d’une passion jamais entachée par le temps. Enlacées ainsi, au milieu des champs silencieux et sauvages, elles semblaient sans âge, sans époque, comme deux âmes dressées là par hasard. Il aurait bien pu y avoir la guerre autour d’elles qu’elles n’en auraient eu cure.

Sauf qu’elles n’étaient pas là par hasard. Cet endroit, elles l’avaient cherché, étudié. Cette sortie avait été prévue et organisée dans la plus grande discrétion, depuis de longues semaines.

— Alors bébé, reprit enfin Ava après avoir décollé ses lèvres de la bouche de sa femme, on va la visiter cette ruine étrange ou pas ?

Cette fois-ci, parce qu’elle avait pu récupérer son souffle malgré ce baiser en apnée et qu’elle aimait jouer avec Ava, parce qu’elle aussi était impatiente de découvrir cette maison, ce fut Shoshana qui partit en courant sur les traces à moitié effacées par le temps de ce chemin oublié.

— La première arrivée là-bas a gagné !

Les deux femmes riaient comme deux adolescentes qu’elles n’étaient plus depuis bien des années. Filant à travers champs, elles sautaient pour éviter les ronces en travers de leur passage, se pliaient en deux en passant sous les branches effondrées des arbres centenaires.

Soudain, elles furent devant la bâtisse. Leur ami graffeur Denali leur avait parlé d’une maison du siècle dernier, à l’abandon au centre d’un champ entouré d’une forêt lugubre. Il leur avait indiqué quel quartier de la ville rejoindre, dans une commune à la périphérie de Montpellier. Il leur avait expliqué quel chemin goudronné (« Le chemin du Mas du Diable ! Vous vous rendez compte du nom ? ») suivre en voiture avant de se garer au milieu de la voie, puisque de toute façon, il n’y avait plus rien au bout de cette rue. Il avait évoqué le petit sentier se perdant dans les herbes hautes, grimpant jusqu’à la maison abandonnée. Lui-même n’avait pas mis un pied à l’intérieur : « Pas de surface pour faire un beau graff ! » avait-il prétexté. Mais les filles l’avaient bien senti lorsqu’il leur en avait parlé, ce n’était là qu’une excuse. Il avait eu peur, tout simplement. Il arrive parfois que certaines demeures vous effraient sans raison, voilà tout. Et les deux femmes, fascinées depuis toujours par ces vieilles bâtisses abandonnées pleines d’histoire et de trésors, y avaient vu une occasion de programmer une session d’urbex prometteuse.

— Comment font ces graffeurs pour dénicher des merveilles oubliées de tous ? Jamais on ne l’aurait trouvée toutes seules celle-là !

— Comment font-ils ? Et bien ils passent des heures entières à marcher au hasard, à errer à travers la ville et la campagne. Nous, nous avons un boulot à la place, un travail qui occupe nos journées et nous coince dans un bureau, voilà tout ! se moqua gentiment Shoshana.

— Coincée dans un bureau, parle pour toi ! railla Ava en donnant un léger coup de coude à sa chérie.

Il était vrai qu’Ava ne restait guère enfermée, toujours à couvrir un évènement sportif en extérieur ou chez des particuliers, armée de son matériel de shooting et de son bagou légendaire. En tant que photographe indépendante, elle avait le choix de ses contrats et, hormis les nombreux clichés de mariages et de grossesse, la base de ses revenus et ce qui rapportait le plus en somme, elle n’était guère cloîtrée dans un bureau. Ou le soir uniquement, lors de ses retouches et du tri de ses tirages du jour, dans l’intimité de leur salon chaleureux et cosy. Shoshana, elle, passait beaucoup plus de temps à plancher sur le contenu d’un article dans les locaux du journal qui l’employait, les yeux rivés sur son écran d’ordinateur et le dos courbé sur les touches de son clavier. Shoshana la solitaire, avec sa femme comme seule famille, trop de travail pour avoir des amis, excepté Denali. Casanière, studieuse, une beauté discrète et totalement dévouée à sa rebelle de compagne.

Ava fit quelques pas vers l’immense maison face à elles. Le domaine se terminait effectivement un peu plus haut sur une forêt dense, sombre, à l’odeur d’humus ressentie même depuis l’autre côté du terrain. La masure imposante, sans aucune fioriture ou décoration inutiles, donnait vraiment une drôle d’impression. Un sentiment d’angoisse écrasante en émanait, qui fit vite retomber le sourire joyeux de Shoshana.

— Je comprends pourquoi Denali n’est pas entré là-dedans, fit-elle à voix basse, comme si elle avait peur de réveiller quelques lugubres locataires.

— Tu dis ? la héla Ava quelques mètres plus en avant.

— Je dis que je comprends pourquoi aucun graffeur n’est venu s’amuser dans cette ruine, elle file des frissons !

Shoshana rejoignit sa compagne et, comme pour se rassurer, glissa sa main dans la sienne. Ava regardait le bâtiment avec des yeux écarquillés, luisants d’une curiosité dévorante.

La maison, massive, d’un bloc en forme de carré parfait, voyait l’essentiel de ses hautes fenêtres obstruées par des briques brutes. Elle devait dater des années début 1900, 1920 peut-être bien, mais sa toiture semblait intacte et ses murs bien résistants.

— Elle est impeccable, murmura Ava pour elle-même.

— Impeccable ? Si tu exclus les ouvertures condamnées et le lierre mangeant la moitié de la façade, alors OK, j’avoue qu’elle paraît être solide.

De vieux volets verts partiellement envahis de mousse fermaient les quatre fenêtres dégagées. Le toit en ardoise se perçait de quatre conduits de cheminée dressés vers ce ciel de septembre sans nuages. Les murs, sûrement blancs auparavant, se recouvraient désormais de moisissures de plus en plus présentes au fur et à mesure que l’on baissait le regard. Un escalier d’une dizaine de marches menait vers la porte principale : un panneau de bois marron plein, troué seulement d’une serrure d’apparence désuète. Au rez-de-chaussée, comme s’enfonçant sous terre, se distinguait une sorte de cave avec des fenêtres rectangulaires obturées par de larges barreaux de fer rouillé. Le tout donnait une impression de forteresse gardée close pour quiconque essaierait d’y faire pénétrer un peu de lumière.

Tandis que Shoshana était parcourue d’un frisson, Ava s’élança vers le perron de l’entrée :

— On y va bébé ? On entre ?

La jeune femme acquiesça malgré elle, ne se trouvant plus du tout l’âme d’une aventurière face à ce monobloc glauque et silencieux. Mais Ava ne reculerait pas devant l’aspect rebutant de la maison, alors elle prit sur elle et emboîta le pas de sa compagne.

L’épais panneau craqua sous les coups d’épaules d’Ava pour finalement s’entrouvrir dans un fracas sourd et angoissant. L’odeur parvenant aux narines des exploratrices se composait d’un mélange de champignons, d’animaux morts et d’une senteur de vieux cuir, vieux bois et vieux fer, le tout corrodé depuis des dizaines d’années sans jamais avoir séché ou ne serait-ce que vu un rayon de soleil purifiant. Le noir n’était pas total à l’intérieur, quelques traits de lumière passaient à travers les volets, semblait-il ; mais avant d’entrer, Ava et Shoshana saisirent leurs sacs à dos pour en sortir le matériel nécessaire.

Elles s’équipaient toujours de façon très précautionneuse : grosses lampes torches avec piles neuves, smartphones à la batterie chargée au maximum, trousse de secours pour parer à la moindre égratignure. Également, des bombes lacrymogènes pour se protéger d’éventuels squatteurs parfois agressifs, car peu enclins à la visite d’étrangers dans leur maison jalousement gardée. Ici, il apparaissait clairement qu’il n’y avait aucun rôdeur. L’endroit était vide, terriblement silencieux et clos depuis une éternité. Ava s’arma de son appareil photo et son énorme téléobjectif surmonté d’un puissant flash éclairant à plusieurs mètres devant elle. Shoshana alluma sa lampe et balaya l’entrée sombre face à elles. Après avoir échangé un dernier regard, excité pour Ava et inquiet pour Shoshana, elles firent ensemble leurs premiers pas dans la sinistre maison abandonnée de Castelnau-le-Lez.

Le vestibule, guère étendu, n’offrait au faisceau lumineux que tristesse et désolation. La tapisserie des murs retombait en lambeaux sur un sol jonché de gravats indéfinissables. Immédiatement sur la droite, partaient des marches vétustes vers le seul étage. De part et d’autre de l’entrée se présentaient deux portes partiellement enfoncées. Grisée par l’inconnu, Ava fit trois bonds au-dessus des immondices et se retrouva au fond du hall, d’où sa voix résonna :

— Il y a un escalier qui descend, là ! Il doit sûrement déboucher sur la cave !

— Doucement Ava, viens d’abord par ici, regardons ce qu’il y a dans ces pièces !

Shoshana se voulait prudente, cette maison ne lui inspirait vraiment pas confiance. Elle voyait bien que les lieux étaient en apparence en bon état, enfin, la structure, mais on ne savait jamais sur quoi on risquait de tomber au cours de ces explorations. Leur devise : ne jamais se séparer. Et cela leur avait plutôt bien réussi depuis toutes ces années où elles pratiquaient l’urbex. Entre catacombes et châteaux abandonnés, souterrains et immeubles délaissés, elles en avaient écumé des endroits mystérieux ! Mais jamais Shoshana n’avait perçu un malaise aussi puissant que celui qu’elle ressentait là actuellement, encore prostrée dans l’encadrement de la porte d’entrée.

Ava revint vers sa partenaire avec un immense sourire aux lèvres :

— C’est trop bien, personne n’a jamais visité cette ruine, je crois que nous sommes les premières !

— Oui oui, chérie, mais calme tes ardeurs et rappelle-toi la première règle : on ne se quitte pas et on y va doucement, progressivement.

— OK chef, fit-elle en mimant un salut militaire et en saisissant la main de Shoshana pour l’entraîner vers la salle à gauche du hall.

Les gravas au sol formaient une petite épaisseur parfois molle, parfois craquante sous leurs chaussures de randonnée. Elles enjambèrent le battant de la porte à moitié sortie de ses gonds et pénétrèrent dans une pièce froide, très froide même malgré la chaleur de septembre au-dehors. Grâce au flash de son appareil, Ava avisa une des fenêtres, celles qu’elles avaient vues de l’extérieur et qui perçaient la façade. La vitre inexistante, elle ouvrit un des volets rongés par les termites, offrant ainsi à l’intérieur lugubre une nouvelle aura révélatrice.

Cette pièce devait être une cuisine à en constater l’évier à l’émail fissuré et les restes reconnaissables d’un vaisselier. Les filles détaillèrent l’endroit ; ses murs recouverts de carrelage blanc, deux plateaux de tables en bois écrasés au sol comme si les pieds avaient subitement disparu. Sous un amoncellement de planches et de marmites rouillées, Shoshana décela un fourneau archaïque, de ceux dans lesquels on mettait des bûches pour qu’ils chauffent directement les plaques en fonte au-dessus.

Ava se promenait dans la pièce avec insouciance, peu intéressée par les vieilles poêles et la vaisselle brisée répandue partout.

— C’est vraiment tout ravagé ici, il n’y a plus grand-chose à voir.

— Tu crois que c’est de la porcelaine ? questionna Shoshana en désignant les éclats blanchâtres et coupants.

— Je ne sais pas, mais en tous cas il y a de quoi faire un joli puzzle ! répondit Ava en prenant quelques clichés.

Shoshana balaya de sa lampe presque inutile désormais les traces sombres sur les murs. Il y avait de la rouille à des endroits incongrus, sûrement d’anciens tuyaux depuis longtemps tombés au sol et rongés par le vert-de-gris que l’on pouvait distinguer çà et là.

Les filles passèrent dans l’autre pièce, à l’opposé du hall d’entrée. Elles furent immédiatement surprises par l’aspect fatalement vide de ce qui devait être, en toute logique, un salon. Pourtant, nulle trace d’un quelconque divan ou fauteuil même écroulé sur lui-même, aucune bibliothèque, aucun trésor, nul vestige de l’ambiance chaleureuse qui devait régner à l’époque dans ce genre de salle à manger éclairée par un foyer flamboyant et bienveillant. Ici seulement, une gigantesque cheminée en pierre et du petit bois à terre. Et la nature reprenant peu à peu ses droits malgré le faible ensoleillement de la pièce : un peu de mousse, un bouquet de frênes poussant au milieu du parquet défoncé et quelques déjections d’animaux.

— Pour les étagères remplies de livres rares et anciens, on repassera, ironisa Ava en traversant dans la pénombre.

— C’est étonnant, regretta la journaliste, en principe on trouve toujours quelques vieux bouquins tout poussiéreux. Peut-être n’était-ce pas un salon finalement ?

Ava haussa les épaules et partit vers le fond de la pièce où elle avait aperçu une porte-fenêtre à la lueur de son flash. Il leur fallut mettre plus de force cette fois-ci, mais au bout d’une lutte acharnée – allant même jusqu’aux coups de pied secs en bas du volet – le bois céda heureusement sans casser. Elles ne supportaient pas ces explorateurs pillant ou vandalisant les demeures qu’ils visitaient. Certes, elles poussaient et déplaçaient, mais jamais elles n’abîmaient. Le temps se chargeait lui-même de détruire peu à peu ces habitations, vestiges de foyers qu’un jour des familles avaient chéris, les considérant comme leur refuge, un havre de paix où ils se sentaient en sécurité. Qui seraient-elles pour devancer le travail des années et de mère nature, et saccager le bien d’autrui, même si ces personnes n’étaient plus de ce monde depuis des générations ? Comment oseraient-elles se regarder en face une fois chez elle, dans leur maison chaleureuse à elles ? Non, elles visitaient et photographiaient, observaient, s’imprégnaient des lieux en imaginant la configuration de l’époque, comment étaient les gens qui s’y déplaçaient, comment ils y vivaient sans penser un seul instant que cent ans plus tard le carrelage qu’ils foulaient alors serait jonché de bois mort, de souris desséchées et de vaisselle cassée.

Une fois la porte-fenêtre libérée, Ava poussa un sifflement d’admiration devant le jardin lumineux se présentant sous leurs yeux. Bien que grand ouvert, le salon derrière elle semblait ne pas vouloir laisser rentrer cette chaleur d’été, et les rayons du soleil ne vinrent même pas caresser le sol à l’intérieur de la pièce.

— Il fait quand même meilleur à l’extérieur, soupira Shoshana, heureuse de respirer un peu d’air frais. Et puis cette odeur de renfermé commençait à me donner mal au crâne !

— Regarde bébé, dit Ava en pointant du doigt une construction à la lisière de la forêt, qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas, une cabane ?

Les deux femmes traversèrent d’un pas léger le champ d’herbes touffues légèrement en pente. Elles se retrouvèrent au bout de quelques enjambées au pied d’une balançoire étrange ; le portique se hissait à près de dix mètres de haut. Bien évidemment, aucune corde n’en descendait ni aucun siège n’y pendait plus depuis longtemps.

— Ils élevaient quoi ici, des géants ?

— Dommage qu’il n’y ait plus les accessoires, plaisanta Ava, j’aurais bien fait un peu de la balançoire de Goliath, moi !

Elles arrivèrent enfin à la cabane. Le jardin était réellement immense et cet abri en marquait le fond, puisqu’à partir de là commençait la dense barrière des arbres sombres. Tandis qu’Ava faisait le tour de la petite construction en bois, Shoshana regarda en arrière vers la maison abandonnée. Elle était encore plus effrayante vue d’ici, son allure massive et menaçante dominant le terrain en contrebas, tel un monolithe dur et froid. La façade de ce côté-ci n’était percée que par la fenêtre désormais grande ouverte du salon, les autres à l’étage étant murées comme si plus rien ne devait y pénétrer ou en sortir, recelant ainsi des secrets inavouables.

— Chérie, viens voir.

L’intonation d’Ava fit se retourner Shoshana rapidement. Il était rare que sa femme n’ait pas une humeur joyeuse dans la voix, et elle avait parlé cette fois-ci d’un ton empli de crainte.

— Qu’est-ce qu’il se passe, tu as pu entrer ?

De fait, la porte de la cabane n’existait plus. Quelques mètres plus loin, on pouvait la trouver qui jonchait le sol, recouverte à présent d’herbes sauvages. Ava se tenait dans l’embrasure et regardait avec angoisse vers l’intérieur. Quand Shoshana s’approcha, elle distingua à son tour ce qui avait provoqué l’effroi de sa compagne. La petite pièce était vide à l’exception de gros crochets massifs et rouillés pendant au plafond. Une odeur particulière émanait de ces murs en bois épais ; une odeur viciée, de chair rance et putride.

— Beurk, c’était leur réserve à viande ou quoi ? s’estomaqua Shoshana, écœurée.

— Je ne suis pas sûre que ce soit seulement du jambon qu’ils stockaient là-dedans, rétorqua Ava d’une voix grave. Regarde !

Au sol reposait une large chaîne aux gros maillons de fer noir d’une longueur d’un mètre à peine. Attachée au mur du fond, elle traversait la moitié de la cabane vétuste et en constituait l’unique mobilier. Pas de chaise ni d’étagère, pas d’ampoule au plafond, pas de fenêtre. Juste cette odeur de mort et ces fers rouillés.

— Ah oui, observa Shoshana avec dégoût, glauque ! Viens, on sort de là !

Tandis qu’elle tirait sa femme par la main vers le jardin ensoleillé, Ava lui demanda d’une voix lointaine :

— Tu crois que la chaîne, c’était pour un animal ? Tu penses que c’était la niche d’un chien, cette cabane pourrie ?

— Je ne sais pas, sûrement ! Pas très sympas les propriétaires de chiens du siècle dernier ! Il devait se sentir bien seul le toutou !

Shoshana espérait que cette découverte macabre inciterait sa femme à arrêter là l’exploration. Mais c’était sans compter sur sa curiosité maladive et son goût pour l’aventure, de quelque sorte que ce soit. Ava insista donc pour retourner dans la maison et finir de visiter les étages qu’elles n’avaient pas encore vus.

Elles empruntèrent à tâtons les premières marches descendant vers ce qu’elles pensaient alors être une cave. Bien que l’escalier soit plongé dans la pénombre la plus totale, les pièces sur lesquelles il débouchait apparaissaient éclairées, grâce aux minuscules fenêtres que les filles avaient aperçues de l’extérieur. Sous leurs yeux ébahis se trouvaient deux immenses chambres aux relents de moisissures. Chacune des deux exploratrices partit naturellement dans l’une d’elles et en silence, elles détaillèrent ce qu’elles avaient du mal à comprendre, ou tout du moins, du mal à croire.

Ava, ayant fait quelques pas au milieu des gravas tombés du plafond, observa tout d’abord les murs : nus, froids et recouverts de taches noirâtres. De part et d’autre de la chambre tenaient debout des lits superposés comme elle n’en avait jamais vu. Quatre sommiers en fer installés les uns sur les autres, au total huit couchettes métalliques, dont les plus hautes auraient provoqué le vertige à n’importe quel alpiniste. Il n’y avait plus de matelas, à moins que ce ne soient les restes de bourre pelucheuse jonchant le sol à ses pieds. En dehors de cela, les lits étaient encore en très bon état, entiers dans leur étrangeté et leur horreur. Car non seulement ils représentaient une superposition démesurée et inattendue, mais en plus, ils s’agrémentaient de barrières sur les quatre côtés, donnant l’impression de longues cages empilées dans un entrepôt de stockage. Seule une ouverture permettait de se faufiler sur le sommier au niveau des échelons en fer. « Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit » pensa Ava avec angoisse. Son regard s’attardait à présent sur un meuble en morceaux épars sous l’unique et minuscule fenêtre obstruée par une grille large et solide. La jeune femme avança encore dans cette pièce à l’ambiance pesante et s’accroupit devant le tas de bois ; elle reconnut non sans un sursaut d’horreur les restes rongés par les termites d’un tout petit lit à barreaux. Un berceau de bébé.

Ava se redressa tant bien que mal. La chambre autour d’elle tournait, une chaleur douloureuse se diffusait sous son crâne. Elle tenta de fixer son attention sur quelques éléments de décoration rassurants, mais ses yeux ne trouvaient que désolation, froideur et tristesse. Cet endroit ne contenait que de la moisissure malodorante et de la rouille sur quelques lourds morceaux de métal. Aucun tableau, aucun coffre à jouets rempli de poupées ni de meubles d’adultes. Seulement un lieu où dormir, et avoir peur, sûrement. Mais comment avait-on pu laisser vivre des enfants dans une cave comme celle-ci ?

L’entrée de Shoshana dans la pièce surprit Ava et la reconnecta à la réalité. Elle réussit à balbutier, d’un ton tout tremblant :

— C’est pareil à côté ?

— Oui, répondit sa compagne. Oui et… et c’est franchement effrayant. Je n’aurais pas eu envie de dormir dans ces espèces de lits-cages empilés comme ça. Je ne sais pas qui vivait là, mais ce ne devait pas être de leur plein gré. Peut-être des réfugiés ? Des gens fuyant des soldats, lors de la dernière guerre ?

— Humpf, se contenta de marmonner Ava, encore sous l’emprise d’un léger trouble.

— Peut-être sommes-nous dans une de ces demeures servant de cachette aux juifs. Une famille riche qui les aurait aidés. Il y en avait pas mal à l’époque, tu sais.

Shoshana avait remarqué le malaise de sa femme. Il était clair que cet endroit donnait la chair de poule, mais lors de sessions d’urbex il n’était pas rare de tomber sur des lieux peu rassurants, surtout dans des propriétés datant d’avant-guerre. Ava avait le regard triste, fixé sur le monceau de bois éparpillé sous la fenêtre. Shoshana caressa son bras et commença à s’inquiéter. Il n’était pas dans l’habitude de sa téméraire de femme de se laisser envahir ainsi par le passé morbide d’une maison. Elles avaient déjà exploré des catacombes dans lesquelles Ava gambadait en chantonnant tellement elle était ravie de se trouver là. Elles avaient une fois parcouru les souterrains d’une antique église en ruine, pleine de graffitis lugubres à la gloire de quelconques démons. Certains des obscurs couloirs étaient fermés par d’énormes grilles en fer forgé au pied desquelles reposait un amoncellement de bougies rouges et noires encore allumées. Les filles avaient vécu tout cela avec l’avide esprit de la découverte, le plaisir de fouler des sols oubliés et la curiosité des lieux les plus insolites. Qu’Ava soit perturbée ainsi seulement pour des lits bizarres dans une simple maison abandonnée, fût-elle glauque à souhait, n’était pas normal.

— Ho, bébé, ça ne va pas ?

— Si, si, réussit à articuler Ava. C’est juste que… j’ai un mauvais pressentiment, je ne sais pas, une impression que cet endroit ne servait pas une bonne cause. Je… Enfin je ne crois pas.

Elle sortit de la chambre précipitamment. Shoshana lui emboîta le pas et regarda avec elle une dernière fois le contenu de la deuxième pièce, sensiblement la même que la première ; lits-cages, plâtre recouvert de moisissure, amas de bois, une ampoule nue pendue au plafond. Puis, en silence, Ava grimpa les escaliers d’une foulée rapide, son appareil photo cognant sur sa hanche tandis qu’elle sautait presque une marche sur deux pour atteindre le palier du hall d’entrée.

— On s’en va ? questionna Shoshana, persuadée que le mal-être de sa compagne allait sonner le glas de cette exploration quelque peu morbide.

Mais lorsqu’elle fut à son tour au rez-de-chaussée, elle constata qu’Ava se tenait droite, immobile en bas de la montée vers le premier étage.

— On n’a pas encore vu en haut, déclara froidement Ava pour toute réponse.

— Je ne sais pas, tu n’as pas l’air bien, chérie. On pourra revenir une autre fois si tu le souhaites vraiment.

Ava posa un regard dur sur sa compagne. Son visage s’était teinté d’une blancheur cadavérique, ses pupilles dilatées renvoyaient une noirceur que Shoshana n’avait jamais perçue dans les yeux noisette de sa femme.

— Je veux aller voir là-haut. Je veux savoir.

Alors, laissant Shoshana pétrifiée sur place en bas de l’escalier, Ava commença de grimper. Le papier peint des murs sombres lançait ses lambeaux à l’assaut des marches grinçantes. Au premier étage, le palier paraissait être obturé par une grille à demi ouverte, remarqua Shoshana grâce au puissant faisceau de sa lampe torche. Une rambarde encore debout accueillit la main d’Ava, mais ne servit pas à la retenir quand elle traversa le bois du quatrième degré et fut engloutie dans les profondeurs de la maison. Shoshana hurla de terreur en voyant, à quelques mètres d’elle à peine, sa femme se faire avaler par un sol incertain et un escalier trompeur. Dans un bruit d’échafaudage écroulé sur lui-même, Ava disparut comme un diable sortirait de sa boîte à malice. En une seconde. Tel un seul battement de cœur. Un instant d’effroi fatal et irréversible.

D'urbex et de fantômes

La suite te tente ?

Tu viens de lire l'extrait gratuit de « D'urbex et de fantômes ». Découvre la suite de l'histoire sur la fiche du livre.

Commentaires (0)

Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.

Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.

Ouvrir dans un nouvel onglet ↗

📅
Quand as-tu lu ce livre ?

Même approximatif, ça nous aide à avoir des statistiques plus justes.

Installer LezFix sur iPhone/iPad