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De Guerre, d'Amour et de Sang, tomes 1-9 · Kyrian Malone

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Prologue

J’allais mourir.

Parmi les trois ou quatre cents personnes qui allaient et venaient autour de moi, je serais celle qui mourrait dans quelques minutes. Pourquoi, comment, je n’en savais strictement rien et je ne savais pas non plus pourquoi elle m’avait choisie. J’avais toujours eu des doutes sur ma sexualité, mes attirances envers les filles, et je n’avais expérimenté que les garçons. Pourtant, ce frisson qui m’avait parcourue en la voyant n’était comparable à aucun autre et avait réveillé ce petit quelque chose en moi que je n’expliquais pas.

Il y avait d’abord eu l’instant où je m’étais arrêtée pour la regarder comme pour m’assurer qu’elle était bien là, puis ce moment où nos regards s’étaient plongés l’un dans l’autre, celui où j’avais senti mon cœur s’affoler dans ma poitrine. Une réaction physique qui ne trouvait d’explication nulle part, mais dont je me rappellerais jusqu’à la fin de mes jours, qui ne tarderait pas.

Nous nous étions observées à bonne distance, moi, trop timide, m’arrangeant pour la suivre des yeux, elle, charismatique, attendant peut-être un signe de ma part. Du moins, je voulais le croire…

Elle avait peut-être cinq ou six ans de plus que moi, et du haut de mes dix-neuf ans, je n’en menais pas large face aux émotions trop exaltantes qui se bousculaient. Elle avait déjà un pouvoir insoupçonnable : celui de capturer toute mon attention, de se dissocier avec aisance et grâce de la foule dans laquelle nous baignions.

Je me demandai si je me faisais des idées, mais la réalité m’avait frappée : parmi les trois ou quatre cents personnes autour de nous, elle m’avait regardée, moi, pas Tommy ou les autres, mais moi seule… Je n’avais pourtant rien de plus que toutes ces filles splendides qui allaient et venaient dans ce bar branché de Portland, ce genre de filles que tous les garçons convoitent pour finir la soirée dans une chambre d’hôtel. Ni robe tape-à-l’œil, ni coiffure sophistiquée, ni talons aiguilles, ni maquillage intempestif. J’étais ce que tous appelaient « une fille du comté », une campagnarde de Livermore Falls, petite ville inconnue du Maine à vingt minutes de Lewiston et à deux heures de Portland.

Si j’étais dans ce bar ce soir, ce n’était ni pour passer du bon temps ni pour boire jusqu’à plus soif dans cette "méga beuverie" typique des jeunes de mon âge. J’avais simplement accompagné Tommy et j’avais trouvé à travers cette inconnue la plus fascinante des distractions.

Elle était assise au fond du bar, en retrait de la foule dans un coin plus sombre, mais assez éclairé pour que je puisse la contempler. Vêtue d’un jeans, un col roulé noir moulait son buste. Son teint pâle faisait ressortir ses sourcils fins et noirs et ses yeux noisette.

Elle se leva, enfila sa veste et s’éloigna du comptoir. Ce fut alors plus fort que moi, je ne pus m’empêcher de la suivre. Le regard qu’elle m’avait lancé en passant près de moi m’était parvenu comme une silencieuse invitation. Sans dire un mot à Tommy que je pensais revoir après, je m’éloignais en me frayant un chemin entre les clients jusqu’à la sortie du bar où elle disparut.

Dehors, le vent glacial me claquait au visage. Je relevai ma capuche sur ma tête et enfonçais mes mains dans les poches de ma veste en grelottant de froid. Debout devant l’entrée du bar, je fouillais du regard les moindres recoins des alentours sans l’apercevoir. Des clients qui entraient et sortaient me bousculaient en passant, pressés de se mettre au chaud ou de regagner leur véhicule. N’importe qui se serait résigné tant il faisait froid, mais pas moi. Il fallait que je la trouve, que je lui parle, que je sache qui elle était, quel était son prénom, quitte à me couvrir de ridicule.

Je décidai donc de contourner la façade du bar jusqu’au parking. Tel un fantôme, elle avait disparu, ou étais-je arrivée trop tard. Dépitée, je me retrouvai seule au milieu des voitures garées. Mon audace n’avait pas été récompensée et jamais je n’avais perçu un tel sentiment de frustration.

Soudain, un bruit derrière moi me fit sursauter. Le temps de me retourner, une silhouette divine se dressait à moins d’un mètre. C’était elle, ma belle inconnue. Son visage paraissait plus pâle sous la lumière blanche des lampadaires. Nous étions aussi surprises l’une que l’autre de nous retrouver face à face, et sans doute nous nous posions la même question : que faisions nous là, mais au fond de moi, je savais que nous connaissions la réponse.

Elle approcha sa main de ma joue, et sur le moment je ne sus comment réagir, j’en avais le souffle coupé. Devais-je reculer, lui parler ? La fraîcheur de sa peau sur la mienne me donna la réponse. Je laissai la paume de sa main caresser mon visage. Ses yeux noisette s’assombrissaient sous la pénombre de la nuit. Ils me dévisageaient, hypnotiques et pénétrants. J’étais comme paralysée, aucun son ne sortait de ma bouche. Mon cœur affolé battait la chamade et me provoquait de légers vertiges inhabituels. Le temps semblait suspendu à un fil que le moindre mouvement de ma part pouvait rompre et briser. Immobile, les pieds collés au bitume, je regardais son autre main qui tentait d’écarter quelques mèches de mon visage. Le silence entre nous se répandait aux alentours. Je n’entendais plus un bruit malgré la proximité d’une avenue. Même le froid qui nous entourait n’avait plus d’effet sur moi. Elle n’avait toujours pas dit un mot et me fixait sans ciller. Elle combla le peu d’espace qui demeurait entre nous et brisa enfin le silence.

— Tu me cherchais ?

Mes tympans venaient de vibrer au son de sa voix rocailleuse, mais si douce à entendre. Je réfléchissais à toutes les réponses possibles que je pouvais lui donner. Pourtant, une seule me paraissait évidente : « Oui » je la cherchais. Pourquoi serais-je sortie sur ce parking, seule, à cette heure tardive s’il en avait été autrement ? Le fait était que je ne parvenais plus à organiser le cours de mes pensées, ne mesurais pas combien la froideur de sa peau était anormale. Mon regard ne se détournait pas du sien comme si sa présence faisait d’elle un mirage. J’osai enfin émettre un son :

— C’est vrai que ça peut sembler stupide…

Je me perdais dans ma réponse et me sentais obligée de me justifier. Pourtant, je n’étais pas de nature timide en général, mais cette soirée était l’exception. Il me fallut quelques secondes pour reprendre de l’assurance avant de continuer mon explication :

— Je veux dire, ça l’est, je sais, mais tu me regardais et…

Décidément, je n’y arrivais pas. Elle restait là, impassible devant mes bafouillages et cela ne faisait que m’embrouiller. Je balbutiais comme une idiote. Pourquoi diable ne me faisait-elle pas un signe, ne disait-elle pas un mot qui aurait pu conclure ce malentendu ridicule ? Au contraire, elle était plantée devant moi avec un regard insistant et paraissait s’amuser de la situation. Elle posa une main sur ma joue, et l’autre caressa mes cheveux. Je restais paralysée, les semelles de mes baskets scotchées à l’asphalte. Enfin elle se décida à me répondre, et j’espérais qu’elle me libère de mon malaise.

— Et quoi ?

Ce fut tout le contraire. Cette brève question ne fit qu’accentuer mon trouble. Comment pouvais-je me sortir de cet état de confusion dans lequel j’avais sombré ? Et que répondre à ce : "Et quoi". Afin de rompre ce silence, je tentais :

— Je ne suis pas d’ici… J’habite à Falls.

Toujours aucune réaction de sa part. Pourtant, elle semblait suspendue à mes lèvres, attentive au moindre de mes mots et son regard intimidant me fixait. Soudain, sans dire un mot, elle approcha son visage à quelques centimètres du mien. Mon cœur battait si fort qu’il résonnait dans mes tempes. Elle approcha encore plus près jusqu’à poser ses lèvres sur les miennes. Je restais figée sur ce doux contact qui eut pour effet de me délester de toute la tension des dernières secondes et je sombrai dans un état fiévreux, une sorte de chaos qui embrumait mon esprit. Je répondis pourtant à son baiser, ce délicieux et premier contact qu’une autre fille m’offrait et auquel je ne pus résister. Cette situation n’avait aucun sens. Je ne la connaissais pas, j’ignorais son prénom, mais ses lèvres étaient comme un aimant à baisers. Alors je refermais mes lèvres sur les siennes. Mon souffle était chaud et saccadé, mais c’était plus fort que moi, je me laissais aller, comme aspirée dans un tourbillon que je ne contrôlais plus. Soudain, elle rompit le contact en me plaquant contre la portière d’une voiture, puis elle se colla à moi, ne me laissant aucun espace pour reprendre ma respiration. Mes vertiges devenaient incontrôlables. Tommy ne me croirait jamais, j’en étais sûre, mais dans l’instant que je vivais, Tommy n’avait pas sa place. Seuls comptaient les parfums envoûtants de cette inconnue qui se serrait contre moi et me faisait oublier jusqu’à mon prénom.

Les émotions m’envahissaient, je tremblais de tout mon être. Une chaleur inhabituelle s’emparait de mon corps, rougissait mes joues et me faisait oublier le froid ambiant. Son visage était collé au mien et je sentis soudain ses lèvres glisser lentement sur mon cou et se fermer sur ma peau. Ce que j’ignorais dans cet instant magique, c’est que cette douce sensation serait le début d’une lente agonie. Je suffoquais de sentir son corps entier se presser contre le mien. Peut-être n’était-ce qu’un rêve, mais je refusais de me réveiller. Mes doigts frôlèrent sa nuque et s’y refermèrent en mesurant la douceur de sa peau glacée. Je lui murmurai d’une voix timide :

— Tu as froid ?

Elle ne répondit pas et sembla ignorer ma question.

— Dis-moi au moins… comment tu t’appelles.

Je n’obtins aucune réponse. C’est alors qu’une vive douleur m’arracha à cet état second dans lequel je m’enlisais. Je ne rêvais pas, c’était bien ses dents qui s’enfonçaient dans ma chair laissant mon corps dans un état de prostration. Petit à petit, les émotions qui s’étaient emparées de moi s’estompèrent. Je sentis son bras m’envelopper et ces doux vertiges de plaisir se transformèrent peu à peu en étourdissements. Dans un soubresaut, ma main agrippa ses cheveux, mes paupières se faisaient lourdes. Je laissais échapper un râle. Elle ne bougeait pas, maintenait son emprise sur mon corps, ses lèvres sur mon cou. J’avais les jambes en coton et mes forces m’abandonnaient au fil des secondes. Dans un sursaut de lucidité, je me rendis compte qu’elle était en train de boire mon sang. Cette idée folle me foudroya. C’était si invraisemblable. Pourtant, je vacillais, retenue par ses bras puissants. Puis elle se redressa. Son regard clair semblait transpercer mon âme. Étais-je en train de perdre l’esprit ou prise d’hallucinations. Cette jeune femme qui se dressait devant moi semblait être une chimère sortie tout droit d’un conte pour enfants. Ses pupilles dilatées laissaient entrevoir des iris d’un bleu azur, pourtant, j’aurais juré qu’ils étaient couleur noisette quand je l’avais vue quelques minutes plus tôt, ses lèvres entrouvertes étaient devenues pourpres et révélaient deux canines acérées. Elle m’avait mordue et la vie me quittait. Je la sentais s’évaporer à chacun de mes souffles, mais étrangement, je n’étais pas effrayée. Après tout, qu’avais-je à perdre de si cher et si précieux ? Je regardais mon bourreau et ne cessais malgré tout de voir en elle une beauté à la fois féroce et funeste. Si Dieu existait, il m’apparaissait sous sa forme la plus charmante et cruelle à la fois…

Les yeux mi-clos, le froid me saisissait. Elle m’allongea sur le bitume en me serrant contre elle. Malgré l’état second dans lequel je me trouvais, je vis qu’elle se mordait l’intérieur du poignet. Elle le pressa sur mes lèvres et le goût métallique de son sang s’écoula dans ma gorge. J’essayais de détourner mon visage, en vain. Plus ce liquide s’écoulait, plus une douleur saisissante me tordait le ventre. Ce doux rêve devenait un horrible cauchemar. Étrangement, mon corps épuisé revenait à la vie. Des spasmes contractaient mon estomac dans de violentes douleurs, oppressaient mes poumons. Ma respiration devenait difficile. Chaque inspiration brûlait ma trachée et m’exténuait davantage. Je paniquais, et ce qui devait être un semblant d’instinct de survie se réveilla dans l’espoir vain de me libérer de mes souffrances. Elle me tenait fermement contre elle pour m’empêcher de bouger, et mes tremblements s’arrêtèrent. À cette seconde précise, j’aurais pu le jurer : les battements de mon cœur ralentissaient dans ma poitrine. Mon corps trop faible cessa de réagir et cette douleur vive s’atténua peu à peu. Mes paupières se fermèrent me laissant comme seule image le regard pénétrant de mon assassin.

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