Demain commence aujourd'hui · Farah Ethan
Lire Demain commence aujourd'hui en ligne gratuitement Extrait
Vues : 2 871 vues
Jordan venait de se lever tôt ce matin. Elle prit sa douche, enfila son jogging et partit courir. Ce qu’elle appréciait surtout dans ses joggings matinaux, c’est qu’elle avait cette sensation de ne faire qu’un avec la montagne. Elle respirait la fraîcheur du matin, cet air pur qui envahissait ses poumons. Les montagnes, encore enneigées et couvertes de brume, verraient bientôt apparaître la lumière du jour.
À dix-sept heures, elle avait un rendez-vous très important, attendu depuis des mois au Saint Peter’s Hospital, avec le Professeur Charles Newton. Celui-ci lui ferait passer un examen médical obligatoire complet, pour obtenir un certificat d’aptitude à la pratique sportive et valider sa candidature aux tournois de qualifications de kick-boxing qui débuteraient dans un mois. Le kick-boxing est un sport de combat et de percussion qui consiste entre deux adversaires, à se porter des coups avec les poings et les pieds. Une technique bien précise, avec des interdictions. La difficulté est aussi notée.
À vingt-quatre ans, Jordan Stewart, athlète de haut niveau incarnait la nouvelle génération de boxeuses de catégorie « poids léger », discipline qui autrefois accueillait très peu de licenciées. Depuis ces vingt dernières années, le kick-boxing féminin était en plein essor et très apprécié du grand public. Jordan affichait une passion dévorante pour ce sport.
Issue d’une famille modeste, elle était la dernière et seule fille d’une fratrie de cinq enfants. Dès son plus jeune âge, elle avait dû s’imposer pour trouver sa place. Sa mère Helena, une femme courageuse, entièrement dévouée à sa famille, avait toujours travaillé pour la société Maids Cleaning, une société de nettoyage à domicile. Quant à son père Louis, victime d’un grave accident de travail, il avait cessé toute activité depuis cinq ans et percevait une pension bien maigre.
Tous les frères de Jordan, Stephen l’aîné, suivi de Paul, Franck et William, travaillaient pour la même compagnie de transports : International Expeditors. Cette compagnie, réputée pour ses livraisons délicates et dangereuses, recrutait les meilleurs chauffeurs routiers des États-Unis. Les trois fils aînés avaient quitté le foyer familial, seuls William et Jordan résidaient encore chez leurs parents.
Au bout d’une heure de course, elle emprunta un petit sentier qui l’emmena à mille mètres d’altitude. Elle s’arrêta essoufflée, en pensant :
Dieu que la vue est magnifique, cette vue imprenable sur Pasadena.
Pasadena est l’un des nombreux quartiers de Los Angeles qu’elle aimait par-dessus tout, bordé au nord par les Monts San Gabriel et au sud par l’Océan Pacifique. Une situation très favorable, permettant aux habitants de faire du ski et de se baigner dans la même journée. Cette vaste métropole étant la deuxième plus grande ville des États-Unis, après New York, compte plus de quatre millions d’habitants, sans oublier ses immenses gratte-ciels qui offrent une grande variété dans le paysage. Plus à l’est, le Los Angeles River est le principal cours d’eau de Los Angeles qui prend sa source dans la vallée de San Fernando et traverse la ville jusqu’à l’océan.
Jordan était née là et s’y sentait bien. Elle disait toujours de Pasadena qu’elle était d’une beauté douce l’hiver et chaude l’été, avec ses forêts mystérieuses et enchantées.
Elle sentait une force en elle, une prise de conscience vis-à-vis d’elle-même. Chaque jour, elle s’entraînait à l’Association Internationale de Boxe, une salle accueillant de nombreux licenciés avec une forte affluence féminine. Dès son arrivée à l’association deux ans plus tôt, Jerry son entraîneur remarqua son agilité, mais surtout sa force. Il avait tenu à l’entraîner personnellement et à lui transmettre toute son expérience. Et grâce à sa détermination, Jordan avait évolué de manière fulgurante faisant preuve de sang-froid, de calcul et de rapidité. Pour tout cela, il avait fallu qu’elle fasse d’énormes sacrifices. Jordan travaillait la nuit dans un lounge bar, le Melody Lounge, situé dans le Downtown. Elle assurait la sécurité des clients, ce qui lui permettait de payer sa licence et d’aider ses parents.
Et en ce début hivernal, tout serait différent…
Huit ans plus tôt, alors qu’elle était en famille devant un bon repas préparé par sa mère, le journal télévisé de la chaîne Fox News annonça :
« Nous sommes en direct de la Principauté de Monaco devant le Comité International Olympique qui va rendre d’ici quelques minutes le résultat du vote de la ville qui accueillera les Jeux Olympiques de deux mille vingt-huit ».
Tous les membres du CIO accompagnés de leurs présidents étaient installés sur une grande estrade, assis derrière une grande table.
Le président se leva et s’adressa derrière son micro aux nombreux journalistes venus couvrir l’évènement :
« Aujourd’hui est un jour important. Après des débats de plus d’une année marquée par de fortes participations, nous étions en mode discussions et nous sommes à présent en mode décisions. Nous avons donc choisi la ville de Los Angeles pour accueillir les Jeux Olympiques d’été de 2028. »
Los Angeles ?! Jordan n’en croyait pas ses oreilles. Sa ville avait été choisie parmi tant d’autres pour accueillir les J.O. Tout cela grâce au maire de Los Angeles, Harold Flint, qui avait fait de sa ville la capitale du sport. Il avait trouvé des investisseurs, obtenu des financements pour la construction de nombreux complexes sportifs et encouragé le développement de plusieurs disciplines sportives. C’était le pari fou qu’il s’était fixé. Cet amoureux de sport en était récompensé aujourd’hui. Dans le passé, sa ville avait accueilli les Jeux de 1932 et 1984. Maintenant, le monde entier aurait les yeux rivés sur Los Angeles.
— Vous avez entendu ? s’écria Jordan !
Tous les membres de la petite famille s’étaient fait surprendre par l’annonce du CIO qui les avait scotchés. Puis vinrent les éclats de joie.
Pour Jordan, tout était clair. Ça sonnait comme une évidence. C’était une chance qu’elle ne devait pas laisser passer.
— Je veux y participer ! Je veux faire partie de cette grande aventure ! dit-elle, complètement euphorique.
Son frère Paul, lui aussi boxeur, partageait la même passion et avait tissé des liens très forts avec elle et l’aidait dans ses entraînements.
Autrefois, le kick-boxing n’était pas reconnu comme discipline olympique. Mais les membres du CIO en avaient décidé autrement. À l’unanimité, ils étaient d’accord pour dire que ce sport complet était avant tout éducatif et qu’il imposait une progression intelligente, passant par le respect du corps, de l’esprit et l’apprentissage des techniques. Le kick-boxing fut officiellement intégré aux J.O. de Tokyo qui s’étaient déroulés en 2020.
Néanmoins, devant l’enthousiasme de sa jeune sœur, il dut intervenir pour la mettre face à la dure réalité qu’était une qualification à une telle rencontre sportive.
— Sais-tu qu’il faudra d’abord t’inscrire à plusieurs stages de qualifications préolympiques, où tu devras affronter les meilleures boxeuses du monde, toutes aussi déterminées que toi ? Les combats seront à éliminations directes sur une période de treize mois avant l’ouverture des jeux. Les combats se joueront dans les quatre coins du globe, validés par les membres du CIO de chaque pays. Et, si tu sors première de ces tournois, tu seras qualifiée. C’est alors seulement que tu pourras représenter avec fierté les couleurs de l’Amérique.
Jordan ne s’était fait nullement impressionner par les avertissements de son frère. Cela ne lui faisait pas peur !
— Et tu ne m’en crois pas capable, peut-être ?
— Je n’ai pas fini ! s’exclama-t-il. L’association de boxe dans laquelle tu t’entraîneras, si tu décides bien sûr de continuer, ne pourra en aucun cas financer les frais de déplacement d’un tel tournoi, surtout si vous êtes plusieurs de la même association à vous présenter. Il vous faudra vous rendre en Europe, en Asie et en Afrique du Sud. Nos parents n’auront pas les moyens de t’aider à payer ces frais ! Tu devras démarcher des sponsors, car tu n’es pas née avec une cuillère en argent dans la bouche.
Effectivement, Jordan n’avait pas vu les choses ainsi. Mais, malgré son jeune âge, elle savait ce qu’elle voulait. Elle mettrait toutes les chances de son côté pour y arriver. C’était une promesse qu’elle se faisait.
Elle se leva de table et annonça qu’elle partait fêter l’évènement. Elle se pencha doucement vers le creux de l’oreille de son frère avant de lui glisser d’une voix effrontée :
— Il vaut mieux se perdre dans sa passion que de perdre sa passion !
Paul avait souri à la petite citation de sa sœur. Décidément, elle avait un caractère bien trempé : une vraie Stewart qui ne manquait pas d’ambition !
***
À dix heures, elle se rendit à son club de sport. Jerry son entraîneur, assis derrière son bureau, semblait préoccupé et très concentré sur des documents. Il n’arrêtait pas de tourner des pages. Ne voulant pas l’interrompre, elle se dirigea vers les vestiaires, enfila sa tenue de combat et partit s’exercer sur son sac de frappes. Au bout de cinq minutes, elle l’entendit crier :
— Jordan, dans mon bureau !
Il se frottait le crâne nerveusement.
— Je viens de recevoir le dossier d’information pour le tournoi de qualification post olympique et j’ai consulté l’agenda des combats. Nous devrons nous rendre à Dublin, Tokyo, New York, Buenos Aires, Johannesburg et Sydney. Putain ! Ça va faire un sacré budget ! Je te lis la suite : « Les sportifs inscrits dans le collectif de ce tournoi devront participer à tous les combats mentionnés dans le calendrier. Les différents tests, stages et compétitions devront être suivis dans leur totalité en cas de victoire. Tout athlète qui ne suivra pas ce programme de préparation se rendra, de fait, non sélectionnable. Les paires de combattants seront formées par tirage au sort, sans qu’il soit tenu compte du classement. Le tout se jouera à élimination directe ».
Devant l’air préoccupé de son entraîneur, Jordan demanda :
— Combien de sponsors nous suivent ?
— Ils ne sont pas nombreux, mais j’ai quand même une bonne nouvelle. J’ai été contacté par les dirigeants des transports International Expeditors. Ils ont étudié le dossier que je leur ai envoyé et ils sont d’accord pour signer avec nous un contrat de sponsoring. Mais cela ne suffira pas. J’ai calculé les frais et ça ne s’annonce pas bien. Si seulement les bonnes nouvelles pouvaient pleuvoir…
— C’est déjà un bon début. Maryse, pour qui je travaille, est d’accord pour être partenaire. Elle nous suit dans cette aventure. Elle donnera ce qu’elle pourra. Même si l’on doit dormir sous les ponts lors de nos déplacements, eh bien, on le fera ! J’ai l’intime conviction que ce monde est intelligent et que des lois naturelles existent, ces lois qui nous disent que si nous avons la foi en ce que nous croyons vraiment, les solutions viendront à nous.
Jerry savait bien que toutes les aides, même les plus minimes, mises bout à bout auraient leur importance. Ce à quoi il répondit :
— Allez ! Pas le temps de discuter ! Nous avons du pain sur la planche. Va t’échauffer correctement ! Il faut que tu sois en forme pour les tests.
Jerry saisissait bien la détermination de Jordan et trouvait qu’elle faisait preuve de maturité pour son âge. Elle avait la foi. Il savait qu’elle ne lâcherait rien. C’était pour cela qu’il l’avait choisie : il croyait en elle.
À seize heures, Jordan arriva au Saint Peter’s Hospital. Elle était très en avance, trop impatiente de passer ses examens et de finaliser son inscription. Elle se présenta à l’accueil. Une hôtesse lui indiqua que le cabinet du Professeur Newton se trouvait au deuxième étage. Jordan avait suivi les indications qu’on lui avait indiquées. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle entra dans la salle d’attente ! Sa décoration était d’un style digne d’un autre temps. Elle avait l’impression d’être dans un château plutôt que dans un hôpital. Cette pièce ne ressemblait en rien à une salle d’attente. Il y avait de superbes moulures au plafond, un magnifique lustre central qui dominait la pièce. Les tableaux accrochés aux murs représentaient des scènes de la vie quotidienne du Moyen Âge. Après cette découverte, inattendue, elle s’assit sur les superbes canapés en cuir qui étaient en parfaite harmonie avec la pièce. Elle patienta.
Au bout de dix minutes, elle entendit un claquement de talons provenant du couloir. Le bruit de ces pas se déplaçait à vive allure et s’arrêta devant la porte : une femme entra. Elle était vêtue d’un tailleur noir laissant apparaître une jolie chemise bleue parfaitement cintrée : les deux couleurs étaient très bien assorties. Elle était de taille moyenne avec de splendides cheveux blonds de la couleur des blés qu’elle avait attachés en queue de cheval. Son teint de peau hâlé faisait ressortir ses magnifiques yeux bleu turquoise. Cette femme, d’une beauté exceptionnelle qu’elle avait rarement croisée jusque-là, dégageait une vraie féminité. Elle posa son regard dans celui de Jordan et lui dit :
— Bonjour.
Jordan ne l’avait pas quittée des yeux. Elle restait là, plantée, à la contempler comme si le temps s’était arrêté. Néanmoins elle finit par se ressaisir, se trouvant bête de se mettre dans un tel état. Elle s’aperçut qu’elle ne lui avait pas répondu. Gênée, elle lui retourna un timide « bonjour ».
Trop vexée de s’être égarée de la sorte, elle s’empressa de prendre devant elle l’un des magazines éparpillés sur la table basse. Elle finit par faire semblant de s’y intéresser, car entre temps la belle blonde s’était installée en face d’elle, parcourant un dossier qu’elle tenait entre ses mains. Profitant de ce moment, Jordan ne pouvait s’empêcher de la regarder à nouveau. L’inconnue s’était assise les jambes croisées, la jupe remontée au-dessus des genoux, laissant ainsi apparaître de superbes jambes. Jordan avait chaud, mille fantasmes lui traversaient l’esprit. Mais ce fut de courte durée, car elle entendit la porte s’ouvrir de nouveau. Cette fois-ci un homme entra, il paraissait un peu perdu. Il alla s’asseoir à proximité de la belle blonde. Il n’arrêtait pas de gesticuler et de se frotter nerveusement les mains. Jordan le fixait avec attention et n’appréciait pas les regards un peu insistants qu’il portait sur la jolie inconnue, qui par ailleurs ne lui avait même pas adressé un seul regard, toujours concentrée sur son dossier.
L’homme se rapprocha un peu plus d’elle et lui demanda :
— Vous n’auriez pas une cigarette, mademoiselle ?
Levant les yeux de son dossier, elle s’aperçut que l’homme s’était approché d’elle et finit par lui répondre sèchement :
— Non, désolée je ne fume pas ! Vous êtes dans un hôpital ici. La cigarette y est interdite.
Puis, elle repartit à ses occupations. L’homme continua de plus belle, se rapprochant davantage.
— J’aime bien les femmes de caractère, ça me rend fou. Je vous trouve très séduisante, vous savez ? On pourrait faire connaissance tous les deux, voire plus si le cœur vous en dit…
Elle ferma son dossier d’un geste ferme et fut surprise de constater qu’il était vraiment très proche d’elle, jusqu’à envahir son espace vital. Elle pouvait sentir son haleine nauséabonde, voir la transpiration dégouliner de son front. Il était évident qu’il n’était pas dans son état normal. Mais elle devait se montrer ferme. Elle s’apprêtait à lui répondre quand elle entendit une voix se manifester.
— Tu n’as pas compris espèce de pervers qu’elle ne veut pas perdre son temps avec toi !
Jordan s’était levée d’un bond, les poings serrés, prête à en découdre. L’homme se leva également la fixant droit dans les yeux. Sans détourner le regard, il s’adressa à la jolie inconnue.
— Reste là ma beauté. Je vais m’occuper de cette conne et après on fera connaissance, poupée !
Jordan s’était aussitôt placée en position d’attaque. Elle lui envoya deux crochets du droit très rapides d’une telle puissance qu’il fut projeté en arrière et tomba au sol. La lèvre fendue en deux, du sang coulait. Fou de rage, il se releva et contre toute attente il sortit un couteau de sa poche. Le regard haineux et complètement incontrôlable, il se mit à crier :
— Je vais te crever espèce de salope !
La belle inconnue était complètement affolée. Mais Jordan ne se démonta guère. Elle se plaça devant elle pour la protéger. Elle leva sa jambe gauche et d’un geste vif, rapide et précis, frappa la main du forcené. Le couteau tomba à terre et d’un coup direct du droit, elle lui écrasa son poing sur la joue. Le coup fut si violent que l’homme tomba sur la table basse qui se brisa dans un vacarme assourdissant, le laissant inconscient.
La porte du Professeur Newton s’ouvrit aussitôt. Il s’écria :
— Mais, qu’est-ce qui se passe ici ? Ça va ma chérie ? dit-il en s’adressant à la jolie blonde.
Puis, il s’approcha de l’homme afin de l’examiner. Il prit son smartphone et sollicita la présence d’une équipe médicale.
Sous le choc, la belle inconnue s’exprima :
— Cet homme m’a importunée alors que j’étais assise ici, attendant que tu sortes pour te déposer le dossier que tu avais oublié ce matin.
Elle regarda en direction de Jordan tout en continuant son récit.
— Alors cette jeune femme est intervenue pour prendre ma défense. Il était devenu complètement incontrôlable. Il nous a agressées avec son couteau. Il avait la ferme intention d’en faire usage. Heureusement qu’elle était là !
Devant la gravité des faits, le Professeur Newton reprit son smartphone.
— J’appelle la police.
Jordan n’avait pas bougé pendant cet échange ; elle avait compris que la belle inconnue était la femme du Professeur Newton, à son grand désarroi. Effectivement, ce genre de femme était de toute évidence attirée par des hommes plus mûrs, surtout avec des situations professionnelles bien confortables, les mettant à l’abri de la pauvreté…
Toute à sa réflexion, elle n’entendit pas le professeur lui parler.
— Vous devez être mademoiselle Stewart ? lui répétait-il pour la seconde fois.
Elle reprit ses esprits en lui répondant d’un hochement de la tête.
— Nous avions rendez-vous. Vraiment, je vous remercie du fond du cœur d’avoir…
Mais, il fut interrompu par l’arrivée des agents de sécurité de l’hôpital, précédés par deux internes. Il se précipita à leur rencontre.
— Je viens de l’ausculter. Il est inconscient et présente quelques lésions au niveau du visage, son pouls est stable. Emmenez-le en salle B ! Faites-lui un examen complet ! Et surtout, qu’il ne reste pas sans surveillance : cet homme est dangereux !
Puis, il s’adressa aux agents de sécurité d’un ton ferme.
— Comment un individu armé d’un couteau a-t-il pu échapper à votre vigilance ?
— Le bâtiment C vient de nous prévenir qu’un de leurs patients placé en psychiatrie s’est échappé pendant le changement d’équipe.
— Je ne veux plus que cela se reproduise ! Suis-je assez clair ?
— Toutes nos excuses Professeur Newton, nous serons plus vigilants à l’avenir.
Toujours sous le choc, la belle blonde s’était assise dans un coin du canapé afin de reprendre ses esprits. La salle d’attente était devenue un vrai champ de bataille, mais son regard se portait à présent sur celui de Jordan. Elle finit par se lever. Inquiète, elle lui demanda :
— Vous allez bien ? Vous n’êtes pas blessée ? Je suis désolée de ce qu’il vient de se passer.
Elle lui tendit la main.
— Je m’appelle Rachel, Rachel Newton.
— Ce cinglé ne vous ennuiera plus ! avait répondu sèchement Jordan.
Son regard s’était durci en prononçant ces mots et aussitôt radouci quand elle serra avec joie la main de la charmante créature.
— Et moi, je suis Jordan Stewart.
Mais pas le temps de faire plus ample connaissance ; un équipage de deux officiers de police arriva sur les lieux.
— Bonjour. Vous êtes le Professeur Newton ? Vous nous avez sollicités concernant une agression. Pouvez-vous nous dire ce qu’il s’est passé ?
Le Professeur Newton raconta ce qu’on lui avait rapporté et prévint les deux agents que le forcené venait de partir avec une équipe médicale pour être soigné.
Puis, il se tourna vers Jordan et ajouta :
— Voici ma patiente, c’est elle qui l’a maîtrisé, grâce à Dieu.
L’un des officiers leva un sourcil en signe d’étonnement et s’avança pour l’interroger. Pendant ce temps, Rachel écoutait attentivement l’échange. Elle restait encore stupéfaite par le courage et la force incroyables et spectaculaires dont la jeune femme avait fait preuve. Elle n’avait pas hésité à risquer sa vie pour elle alors qu’elle n’était qu’une parfaite inconnue.
Le deuxième officier vint à sa rencontre pour lui poser également quelques questions.
Après plusieurs prises de notes, il annonça :
— Je vous demanderais de patienter quelques minutes, nous allons interroger également le protagoniste, si bien évidemment il est en mesure de nous répondre…
Au bout de quelques minutes, les deux hommes firent de nouveau leur apparition, se dirigeant vers Jordan.
— Mademoiselle Stewart, vous allez devoir nous suivre au commissariat.
Jordan eut un mouvement de recul. Elle n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit, Rachel avait déjà bondi sur l’officier.
— Quoi ? Attendez ! Excusez-moi, je crois rêver ! Nous sommes les victimes dans cette histoire !
Furieuse, elle sortit une carte de son sac et la présenta à quelques centimètres du visage de l’officier qui avait sommé Jordan de les suivre.
— Je suis la cheffe du cabinet du secrétaire d’État, John Scott !
Les deux officiers se regardèrent très embarrassés. Le plus grand des deux se mit à tousser avant de s’exprimer à voix basse.
— Avec tout le respect que je vous dois, il faut que vous compreniez qu’il s’agit juste d’une déposition, nous n’avons pas le choix. Le bilan de santé du protagoniste présente tout de même trois côtes cassées, un traumatisme crânien et un nez fracturé. Je sais que c’est embarrassant, mais comprenez que ma hiérarchie va me demander des comptes. Je vous assure que mademoiselle Stewart n’aura aucun problème. Dans une heure, elle sera sortie.
— Parfait ! Dans ce cas je vous accompagne ! dit-elle fermement.
Jordan finit par se demander si tout cela était bien réel. Les Newton étaient-ils un couple de pouvoir ? Si on lui avait prédit une telle fin de journée, riche en émotions, elle ne l’aurait tout simplement pas cru.
Le Professeur Newton s’approcha d’elle tout doucement, plaça son bras derrière son dos et ajouta :
— Dès que vous aurez fini, je viendrais vous chercher. J’aimerais infiniment vous remercier en vous invitant à dîner chez nous ce soir.
Surprise et un peu confuse, Jordan décida de ne pas accepter.
— Vous n’êtes pas obligé de m’inviter, je n’ai rien fait d’extraordinaire…
Rachel intervint encore une fois, lui coupant la parole.
— C’est une excellente idée. Je vous en prie, acceptez notre invitation. Cela me ferait très plaisir.
Rachel la fixait de ses beaux yeux bleus dans l’attente d’un « oui ». Jordan restait muette devant cette splendide fille d’Ève. Elle finit par craquer.
— C’est d’accord.
Rachel se mordilla la lèvre inférieure en signe de satisfaction et s’adressa aux deux policiers.
— Nous sommes prêtes.
Au bout d’une heure, les auditions étaient terminées, comme convenu. Jordan avait été auditionnée et Rachel avait déposé plainte. Vu son statut, l’officier lui avait permis de consulter le casier judiciaire pénal de l’agresseur. Il s’agissait d’un certain Barnett Reynolds, condamné à plusieurs reprises pour agressions sexuelles en tous genres dont une sur mineure. Il avait déjà écopé d’une peine de quinze années de prison au centre pénitencier fédéral de Marion, situé dans l’Illinois. Fraîchement sorti de prison, il n’avait pas tardé à récidiver. Il fut une nouvelle fois présenté devant un juge qui l’avait placé dans un centre pour personnes souffrant de troubles mentaux.
— Eh bien ! s’exclama-t-elle. Je pense avoir échappé au pire.
— C’est surtout qu’il faut remercier mademoiselle Stewart qui a fait preuve de beaucoup de courage, car le dangereux Barnett Reynolds présente un casier judiciaire aussi long que le bras. Je viens d’avoir le juge fédéral, il a ordonné qu’il soit placé sans délai au centre psychiatrique de New York.
— Voilà qui est une excellente nouvelle. Au moins là-bas, impossible de s’échapper !
Le Professeur Newton les attendait sur le parking dans une superbe Mercedes noire, la voiture la plus innovante de sa catégorie. Jordan appréciait ce genre de voiture qui vous donne l’impression d’être quelqu’un d’important. Elle suivit Rachel qui monta à l’avant, tandis qu’elle prenait place à l’arrière.
— Alors chérie ? Questionnait le Professeur. Comment ça s’est passé ?
— Le juge a ordonné qu’il soit interné en psychiatrie à New York.
— Parfait ! Ce genre d’individu n’a rien à faire dehors.
— Oui, tu as parfaitement raison. En attendant, un bon repas nous fera le plus grand bien.
Elle se tourna vers Jordan.
— Vous aussi, j’espère ?
Jordan était toujours sous le charme de la belle Rachel. Le timbre mélodieux de sa voix, devenue pleinement appréciable à ses oreilles et susceptible de la faire craquer, la faisait frissonner. Malgré l’enthousiasme des Newton de l’avoir invitée, elle avait quand même l’impression de déranger ce charmant couple parfait.
Par politesse, elle répondit :
— Je suis d’accord, d’autant que je n’ai pas eu le temps de déjeuner et toute cette histoire m’a donné une faim de loup !
Le reste de la route se termina dans le silence. La voiture emprunta la rue du docteur Crescent, puis s’arrêta au numéro vingt-et-un. Jordan resta stupéfaite ; les Newton habitaient dans l’un des secteurs les plus huppés du comté de Los Angeles. La ville de Beverly Hills, la plus éblouissante avec ses boutiques de luxe, ses villas de rêve et ses nombreux films à succès… La voiture pénétra dans une petite allée tout éclairée, puis s’arrêta devant une splendide villa. La porte d’entrée s’ouvrit, une femme sortit pour les accueillir : elle était d’une véritable beauté. Elle se jeta dans les bras de Rachel.
— Ma chérie… j’ai eu si peur. Ton père m’a tout raconté.
— Je vais bien, maman, lui répondit-elle.
La surprise était de taille. Jordan était sous le choc ! Elle avait cette sensation bizarre que tout lui échappait depuis le début. Rachel n’était donc pas la femme du professeur Newton, mais sa fille ! Comment avait-elle pu se tromper à ce point ? Il était évident que Rachel ressemblait fortement à son père, mais avait hérité des magnifiques yeux bleus de sa mère. Elle restait là, plantée sans rien dire. Madame Newton s’était approchée d’elle, l’accueillant d’un sourire chaleureux tout en lui prenant les mains.
— Vous devez être Jordan. Je suis ravie de faire votre connaissance. Merci du fond du cœur d’avoir porté secours à ma fille.
Jordan la fixait, encore perdue dans les méandres de son étonnement. À présent, la vraie madame Newton avait certainement remarqué son air un peu embarrassé. Elle l’invita à entrer.
Quand elle pénétra dans la pièce principale, elle fut étonnée par sa grandeur et sa décoration faite avec goût. Il y avait de grandes voûtes en pierre, s’ouvrant sur une charpente en bois. Ce contraste étonnant donnait une ambiance chaleureuse. Les grandes baies vitrées dominaient tout le grand salon, laissant ainsi pénétrer un maximum de lumière. Les meubles étaient en parfaite harmonie avec la villa. Un grand canapé blanc dominait la pièce. De somptueux tapis apportaient la touche finale.
Une très jolie table y était dressée avec de très jolies bougies, dont la lumière diffusait une atmosphère agréable.
— Permettez-moi de prendre votre veste, Jordan ? avait demandé madame Newton qui ne manquait pas d’attention envers elle.
Chacun prit place autour de la jolie table. Une odeur émanant de la cuisine ouverte sur le salon venait chatouiller les narines. Jordan s’assit à côté du professeur, tandis que Rachel et sa mère se placèrent en face d’eux, ce qui était parfait pour contempler davantage Rachel. Le Professeur Newton sortit deux bouteilles de vin, un rouge et un blanc, deux grands crus provenant de France.
— Vous prendrez bien un peu de vin ?
Elle n’y connaissait rien en la matière, mais elle savait que le vin arborait l’image d’un alcool noble. Ce n’était pas sa boisson de prédilection. Elle aurait préféré une bonne vodka, mais l’heure n’était pas propice à demander autre chose.
— Volontiers. Je prendrai un verre de vin rouge.
Elle pouvait constater que Rachel et sa mère étaient plutôt vin blanc. Quant au Professeur Newton, il avait fait le choix de prendre la même chose qu’elle. Puis, il s’empressa d’ajouter :
— Alors, Jordan, parlez-nous un peu de vous ? Que faites-vous dans la vie ?
— Papa ! s’écria Rachel. Peut-être que Jordan n’a pas envie de parler de sa vie privée.
Sa peau s’était couverte de frissons juste en entendant Rachel prononcer son prénom. Cependant, il fallait qu’elle se ressaisisse et qu’elle ne reste pas enfermée dans sa coquille, car elle avait tendance à ne pas trop s’exprimer en général. Elle se surprit néanmoins à répondre volontiers aux interrogations de son hôte.
— J’assure la sécurité dans un bar branché de Los Angeles. Je veille sur la tranquillité des lieux et des clients.
Jordan avait jeté un coup d’œil rapide en direction de Rachel et vit qu’elle la regardait d’un air étonné.
— Je comprends mieux votre courage à présent, lui lança-t-elle.
La satisfaction se dessina sur son visage. Cependant, elle voulait aborder avec le Professeur Newton un tout autre sujet, celui de prendre un autre rendez-vous.
Sur la réserve, elle demanda :
— Professeur, pensez-vous me recevoir ces prochains jours ? Il ne manque plus que votre accord pour finaliser mon dossier. J’ai hâte qu’il soit envoyé au comité.
— Justement, j’allais vous en parler… Effectivement, il ne me reste plus qu’à vous consulter. J’ai reçu de nouveaux appareils de mesure connectés à la pointe de la technologie. Si vous êtes disponible demain après-midi, je ferai votre bilan ici même.
Jordan était rassurée et contente que cela se fasse aussi rapidement.
— Entre nous, je vais vous faire une confidence, continuait le professeur Newton : c’est un excellent projet que vous portez.
Rachel et sa mère écoutaient l’échange sans trop comprendre et devant l’interrogation des deux femmes, il expliqua :
— Jordan avait rendez-vous dans mon cabinet pour faire un bilan de santé. Ce bilan sert à finaliser son dossier dans le but de participer à une compétition. A l’issue de ce tournoi, les vainqueurs se verront qualifiés pour les prochains J.O de Los Angeles.
Les deux femmes s’étaient tues. Rachel était à la fois étonnée et impressionnée.
Madame Newton rompit le silence :
— C’est incroyable… Et dans quelle discipline ? s’empressa-t-elle de demander.
— Le kick-boxing ! répondit fièrement Jordan.
Rachel comprenait mieux maintenant ce tact et cette assurance qu’avait eus Jordan. Elle se remémorait ce qui s’était passé dans la salle d’attente et ne restait pas insensible à la maîtrise parfaite de ses gestes qui avait envoyé son agresseur au tapis.
D’un large sourire aux lèvres suivi d’un petit compliment, elle lui dit :
— Je dois dire que je suis impressionnée par votre force incroyable !
Jordan lui retourna son sourire, ravie d’avoir impressionné la belle Rachel Newton.
Le Professeur reprit de nouveau la parole.
— Avez-vous un contrat sportif ?
— Non. L’association dont je fais partie signe deux contrats tous les deux ans. Et malheureusement mon père est tombé très malade. J’ai dû arrêter le sport pendant quelque temps, ce qui ne m’a pas permis de signer de contrat sportif. Aujourd’hui, il va mieux. J’ai repris l’entraînement et récupéré mon niveau.
Néanmoins, le professeur Newton s’interrogeait.
— Pourtant, la nature du contrat sportif est déterminante pour préserver les intérêts des deux parties… ceux de la compétition aussi.
— Papa ! Je te trouve un peu dur là ! lança Rachel sèchement.
Une fois de plus, elle venait de prendre sa défense. Jordan trouvait ça plutôt séduisant. Un peu malmené par sa fille, le professeur Newton se justifia.
— Désolé, je ne voulais pas vous offenser, mademoiselle Stewart. Aujourd’hui, tous les athlètes qualifiés pour les Jeux Olympiques ont un contrat sportif, c’est ce qui leur permet de s’entraîner efficacement sans se préoccuper du reste. Je crois comprendre que vous travaillez, ce qui signifie que vous n’aurez pas le même traitement que vos futures adversaires.
Jordan savait parfaitement où voulait en venir le Professeur Newton. Ce à quoi elle répondit :
— J’ai eu beaucoup de peine quand mon père est tombé malade. Ce fut un moment difficile dans ma vie. J’étais complètement rongée par ce changement si soudain : j’étais démunie. Heureusement, j’avais la boxe comme passion et l’espoir de participer aux J.O. J’ai affronté la douleur. Cela m’a demandé un gros travail sur moi-même. J’assume le fait de ne pas avoir de contrat sportif et j’en prends le risque. C’est vrai, il s’agit là d’un effort physique de plus que les autres, mais j’irai jusqu’au bout. Ce qui me préoccupe réellement, ce sont nos budgets. Ils seront serrés et peu de sponsors nous suivent ; ils sont toujours prudents lors des phases de qualifications. Ils ne veulent pas perdre leurs investissements et encore moins leur réputation.
Quelle leçon de courage et de détermination ! se disait Rachel, qui eut un pincement au cœur. Les paroles de Jordan sonnaient comme un message d’espoir, cette vision du « tout est possible dans la vie, mais avec toi ». Rachel continuait de contempler la jolie jeune femme : grande brune à l’allure sportive. Son visage avait ce mélange contrasté de douceur et de sévérité. Quant à ses yeux… quel beau regard, à la couleur indéfinissable, passant du brun au sombre ! Rachel s’était attardée sur Jordan, elle découvrait ainsi une personne sortie tout droit d’un univers qu’elle allait bientôt découvrir…
— J’espère que vous aimez le carpaccio de saumon, Jordan ? demanda madame Newton.
— Oui… je ne suis pas difficile, madame Newton.
— Je vous en prie, appelez-moi Kate.
Jordan se sentit un peu gênée ; tout ceci était un peu soudain.
Le professeur Newton s’était resservi un verre de vin. Il avait l’air concentré. Il se frottait les mains. À quoi pensait-il ? Se demanda Jordan. Il la regarda droit dans les yeux, avant de s’exprimer :
— Je sens que vous avez l’esprit de compétition et de combativité. Je crois en vous, Jordan ! Et j’ai envie de vous aider. Permettez-moi de couvrir tous vos frais de déplacement. Bien entendu, si vous êtes d’accord je serais présent à vos côtés, en tant que médecin de référence. Nous pourrons contacter votre entraîneur une fois notre repas terminé.
Jordan crut avaler de travers. Vivait-elle un moment magique ? Serait-ce un conte de fées ? Était-elle en train de rêver ?
— Je ne sais pas quoi dire, Professeur. Tout cela semble irréel.
— Acceptez ! s’écria Rachel dans un élan d’enthousiasme.
Jordan avait envie de sauter de joie. Un sentiment de bonheur intense faisait battre son cœur. Jerry n’en croira pas ses oreilles quand il apprendra la bonne nouvelle. Le professeur Newton, ce grand cardiologue diplômé en faculté de médecine d’Harvard, professeur et auteur de nombreux ouvrages sur les groupes moléculaires et biochimiques, allait faire partie de leurs grandes aventures.
Joyeuse, Jordan n’avait maintenant aucun mal à trouver ses mots.
— Merci du fond du cœur, professeur Newton. On ne vous décevra pas. On donnera le meilleur de nous-mêmes. Tous vos conseils nous seront précieux. Nous les appliquerons à la lettre.
Les yeux de Jordan brillaient, remplis d’espoir. Rachel aussi était émue de voir l’attitude honorée de Jordan. Elle était fière de son père en cet instant.
— C’est génial papa ! complimenta Rachel. Je suis tellement contente que tu proposes tes compétences au service de ces jeunes espoirs. Fais en sorte qu’ils soient tous sélectionnés.
— Je ferai de mon mieux ma chérie, c’est promis. En attendant, fêtons ensemble ce merveilleux moment autour de ce très bon repas préparé par ma charmante femme.
Madame Newton avait préparé une poêlée de noix de Saint-Jacques au beurre persillé et l’avait accompagnée d’un écrasé de pomme de terre. Ce savoureux plat, associé à un bon vin blanc, mit tout le monde à l’aise et créa une ambiance chaleureuse. Jordan s’était régalée, ce qui ne l’avait pas empêché de remarquer que Rachel mangeait avec modération. Le dessert terminé, Charles Newton proposa un digestif dans le petit salon.
— Jordan, aimez-vous le cognac ?
— Je l’aime surtout quand il vous laisse un parfum rare de fleurs de montagne et d’épices au creux du palais.
— Vous êtes connaisseuse ?
— Vous avez oublié que je travaille dans un bar branché, professeur Newton. J’en bois, mais avec sobriété.
Ils s’installèrent dans le petit salon. Étrangement, la décoration ressemblait en tout point à celle de sa salle d’attente. Il servit deux verres. Rachel et sa mère avaient investi la cuisine pour tout ranger. Au bout de quelques minutes, Rachel les rejoignit. Elle sourit en voyant son père expliquer quelques tableaux d’art datant de la Renaissance. Elle voyait bien que Jordan perdait un peu pied. Elle vint à son secours.
— Papa, excuse-moi, je voudrais faire visiter la maison à Jordan.
— Oh ! Je t’en prie, fais donc ma chérie.
Rachel l’emmena vers l’extérieur. La nuit s’était installée, une douce température venait caresser leur visage. Jordan contemplait la superbe piscine qui prenait toute la place au bord de la terrasse.
— Mon père vous a accaparée une bonne partie de la soirée. Surtout, ne le laissez pas vous parler de peinture sinon vous êtes fichue.
Jordan éclata de rire.
— Heureusement que vous m’avez sauvée ! J’ai frôlé le pire.
Un silence s’installa. Jordan sentait le parfum de Rachel qui l’enivrait bien plus que le cognac. Elle rompit le silence.
— Alors, d’après ce que j’ai compris, vous travaillez pour le département d’État ?
— Oui. Je travaille avec un groupe de quatre collaborateurs. Nous sommes tous rattachés au secrétaire d’État. Nous avons la responsabilité des organisations internationales pour la sécurité diplomatique. Après mes études universitaires, je me suis spécialisée dans les menaces liées au terrorisme extrémiste violent en matière de nucléaire, biologie et chimie. Je soumets des expertises dans les relations internationales.
Jordan était impressionnée : non seulement Rachel était merveilleusement belle, mais en plus elle avait un parcours professionnel talentueux.
— Si je comprends bien, vous êtes en quelque sorte notre protectrice. Vous protégez nos intérêts en dehors de notre continent. Vous voyez le président des États-Unis ? L’interrogea Jordan, intriguée.
Rachel comprenait que Jordan découvrait son monde qui devait être bien différent du sien.
— Oui, cela m’arrive de temps en temps. Mais ce soir, c’est vous qui avez été « ma » protectrice.
Jordan sentit son cœur se soulever, elle ne savait plus quoi lui répondre. Elle avait surtout une autre idée en tête. Quel âge pouvait bien avoir Rachel ? Il fallait qu’elle lui pose les bonnes questions pour le découvrir.
— Combien d’années d’études avez-vous effectuées, pour acquérir ce statut ?
— Oh… je dirais que le parcours est long. Après avoir obtenu mon diplôme universitaire, je ne voulais pas suivre les traces de mon père, à son grand regret. La vue du sang m’est insupportable. J’angoisse quand je rentre dans un hôpital, alors j’ai préféré m’orienter dans un tout autre domaine. À trente ans, je fus la plus jeune femme nommée cheffe de cabinet du département d’État. Aujourd’hui, ça fait quatre ans que j’occupe ce poste auprès du président Alexander Hamilton.
Le calcul fut simple, Rachel avait donc trente-quatre ans.
— Parlez-moi un peu de vous, Jordan.
— Je dois dire que je n’étais pas faite pour les études. J’ai quitté le cursus scolaire assez jeune. Je n’avais que la boxe en tête. Je boxais sur Inglewood. Là-bas, tous les coups étaient permis. Je me battais avec tout ce qui se présentait devant moi. J’étais sous l’emprise de la violence. J’utilisais ma force comme un pouvoir. Je voulais dominer, user de mon énergie physique, porter des coups intentionnels violents qui entraînaient des blessures et de la souffrance à l’encontre des autres. Puis, un homme est monté sur le ring, il m’a dit qu’il ne souhaitait pas combattre contre moi, mais combattre cette colère que j’avais en moi. Il disait qu’il voulait m’éclairer.
« Ce n’est pas du sport que vous pratiquez Mademoiselle, mais de la brutalité qui n’a aucun sens, aucune grandeur. »
— Je me suis braquée. Je ne comprenais ni où il voulait en venir ni de quoi il se mêlait. C’est vrai que j’étais en colère. Mon père était tombé brusquement malade. Ma mère avait dû doubler ses heures de travail pour couvrir les frais médicaux. C’est là qu’il m’a dit qu’il tenait une salle de boxe.
— J’entraîne sur la cinquième avenue, à l’ouest de Downtown. Je suis là tous les soirs. Je m’appelle Jerry Wilson.
Le soir même, je me suis rendue dans ce secteur. Je voulais voir où se situait l’association de boxe et en même temps, je suis tombée par hasard sur une annonce qui cherchait un videur dans un lounge bar. Résultat des courses, je n’ai jamais quitté ces endroits. Le Melody Lounge était devenu ma deuxième maison, et Jerry ma deuxième famille. Je leur dois beaucoup. Ils m’ont fait confiance et ils ont cru en moi.
Jamais Jordan ne s’était livrée ainsi. Rachel l’avait écoutée avec attention, son cœur ressentait des émotions. Décidément, cette jeune athlète avait une maturité qui dépassait l’entendement.
— Quel âge avez-vous, Jordan ?
— Vingt-cinq ans, répondit-elle du tac au tac.
— Vous êtes très jeune… dix années nous séparent.
— Non, neuf exactement !
— Ça change quoi une année de plus ?
— Beaucoup de choses. La preuve : il me reste une année avant de savoir si je serais qualifiée. Pour moi, cela semble si loin…
— C’est incroyable, poursuivit Rachel. Mais quand on est jeune, on veut accélérer le temps et moi je rêve de remonter le temps.
— Ne me dites pas que vous vous trouvez vieille ?
Rachel était partie dans une réflexion qui en disait long, ce qui n’avait pas échappé à Jordan. Elle finit par répondre :
— Parfois…
Jordan voulait en savoir plus et demanda prudemment.
— Vous… vous avez des enfants.
— Non.
La réponse fut brève et sèche. Jordan se sentit mal à l’aise.
— Je m’excuse, j’ai été un peu trop curieuse.
— Non, il n’y a pas de mal. C’est juste que je n’ai pas encore trouvé le bon moment.
Jordan aurait voulu en savoir plus. Mais, elle aperçut madame Newton qui venait à leur rencontre.
— Charles voudrait s’entretenir avec vous, lui dit-elle.
Elles regagnèrent le salon. Le professeur Newton voulait lui donner quelques recommandations quant à son examen du lendemain. Il lui avait annoncé qu’il avait contacté Jerry Wilson. Les deux hommes avaient convenu d’un rendez-vous au centre sportif, après les tests. La soirée touchant à sa fin, Jordan décida de rentrer. Elle avait chaleureusement remercié la petite famille, surtout madame Newton, pour son délicieux repas. Rachel avait tenu absolument à la raccompagner. Jordan ne voulait pas qu’elle le fasse. Habituellement cette tâche lui incombait, la galanterie était son point fort. Elle comprit bien vite qu’elle ne pouvait pas négocier, la belle Rachel avait le don de tout gérer. Quelques minutes plus tard, elles se retrouvèrent dans la Mercédès de monsieur Newton, empruntée par sa fille. Jordan était montée à l’avant du véhicule, appréciant le design du tableau de bord et sa technologie de pointe. Jordan aimait les belles voitures, mais n’avait malheureusement pas les moyens d’en acheter une.
En chemin, elles passèrent devant le futur stade olympique en construction depuis quatre ans. Le plus beau et le plus grand jamais construit et d’une capacité d’accueil de trois cent mille personnes. Rachel regardait Jordan du coin de l’œil. Son regard était redevenu sombre, il avait pris l’apparence de la détermination ! Elle pouvait presque voir la flamme olympique remplacer son iris. Elle comprenait tout son engouement et surtout ce que cela devait représenter à ses yeux. Les Jeux Olympiques n’étaient pas une simple compétition. C’était la fabuleuse histoire sportive de toute l’humanité ! La plus vieille et la plus grande des manifestations planétaires jamais organisées, où toutes les nations venaient des quatre coins du monde s’affronter et échanger leurs expériences, quelles que soient la nationalité, la couleur de peau ou la religion. C’était un modèle de société privilégiant la fraternité, le respect de l’autre ainsi que l’entraide. Toutes ces valeurs formaient cette merveilleuse unité universelle remplie d’amour qui avait su traverser le temps et conquérir les cœurs. Maintenant, l’Amérique attendait avec impatience l’ouverture des jeux. Rachel savait que Jordan portait ces mêmes valeurs. Elle vit les chaînes de montagnes se rapprocher. Le quartier de Pasadena n’étant plus très loin, elles ne tarderaient plus à arriver. Jordan lui indiqua la sortie et la guida jusqu’à chez elle.
— Au croisement, vous tournerez à droite et au feu vous prendrez la direction du parc.
— Cela fait très longtemps que je ne suis pas venue dans ce secteur. J’avais oublié comme les montagnes étaient magnifiques vues d’aussi près.
— J’adore cet endroit, j’y fais mes joggings avant d’aller m’entraîner.
— En ce qui me concerne, j’aurais peur d’aller courir seule. C’est tellement immense et sauvage.
Jordan se mit à rire.
— Vous savez qu’il n’y a rien de plus doux que la nature. Mais vous êtes plutôt une femme de la ville. Vous aimez ces grands boulevards qui grouillent de boutiques de vêtements très à la mode où l’on se précipite pour faire du shopping.
Rachel se sentit un peu désorientée. Jordan la percevait-elle comme une femme seulement intéressée par le shopping ?
— Non, non ! pas du tout ! Enfin oui, pour mon travail. C’est quand même important, non ? Je… j’aime bien la nature. Ça m’arrive d’aller à la plage et en forêt, aussi !
Jordan avait écouté avec attention ces propos attendrissants. Elle l’avait déstabilisée. Cela lui donnait un charme fou. Elle s’était imaginé poser sa main sur sa joue, l’attirer vers elle et l’embrasser tendrement. Tout son corps bouillonnait ! Elle ressentait de petits picotements au creux de son ventre. Hélas, fini le temps des fantasmes. Elles venaient d’arriver devant la maison de Jordan.
— Stop ! Nous y voilà.
Rachel stoppa son véhicule devant une charmante petite maison. Jordan s’apprêtait à la remercier quand le smartphone de Rachel sonna. Elle s’empressa de le prendre dans son sac et décrocha.
— Enfin ! Richard, tu sais l’heure qu’il est ? Je t’ai laissé plusieurs messages et c’est seulement maintenant que tu me rappelles ?
— Je suis désolé, Rachel ! J’avais une réunion très importante avec mes investisseurs, ce n’était pas prévu. Vraiment, pardonne-moi. Et toi comment vas-tu ?
— Comment, je vais ? Eh bien, comme quelqu’un qui s’est fait agresser dans la salle d’attente du cabinet de son père par un aliéné ! À part ça, tout va très bien ! Vers quelle heure rentres-tu ?
— Chérie, pardonne-moi. Tu es blessée ?
— Non, je vais bien Richard. Je suis ravie que tu t’inquiètes enfin pour moi.
— Rachel, je n’ai pas encore fini ma réunion. Dès que j’ai terminé, je rentre sans tarder.
Les paroles de Richard l’avaient blessée. Elle aurait pu mourir dans cette agression et l’homme dont elle partageait la vie ne mesurait pas la gravité de ce qui lui était arrivé. Une chose dont elle était certaine : c’est que son travail passait avant elle.
— Très bien, fais comme tu veux ! En attendant, je rentre dormir chez mes parents. On se verra demain !
— Rachel, je t’en prie ! Ce n’est pas le moment de se quereller. Je viendrai te chercher demain.
Richard avait raccroché sans que Rachel puisse dire quoi que ce soit d’autre, préférant sa maudite réunion. Jordan avait entendu toute la conversation. À présent, elle voyait Rachel triste et préoccupée. Elle était donc en couple avec un certain Richard qui visiblement n’accordait pas d’attention à ce qu’elle venait de traverser. Comment cet homme pouvait-il se comporter de la sorte ? Elle garda ses réflexions pour elle.
— Je suis désolée que vous ayez dû supporter ma conversation.
— Ce n’est rien. Je vous verrai demain, peut-être ?
— Oui, peut-être…
Jordan descendit de la voiture et fila vers son domicile. Elle se retourna une dernière fois et lui fit un signe de la main. Rachel lui avait répondu de son joli sourire et repartit sereinement vers Beverly Hills. Jordan avait hâte de raconter tous ces rebondissements à Maryse sa responsable devenue sa confidente et meilleure amie. Une fois rentrée dans le salon, son frère William se précipita vers elle.
— C’était qui la bombe qui t’a raccompagnée avec sa superbe caisse ?
— Calme-toi William ! c’est une amie. Et cesse de t’occuper de mes affaires !
— Toi et ton fichu caractère !
— Où sont papa et maman ?
— Ils sont partis chez Harry. Papa avait besoin de ses conseils. Il veut faire de nouveaux aménagements pour Kierra.
— Ah… je monte dans ma chambre, je suis fatiguée.
— Tu ne veux toujours pas me dire qui était la fille avec toi.
— La ferme !
Arrivée dans sa chambre, elle s’affala sur son lit. Quelle mésaventure ! se dit-elle. Jamais elle n’oublierait cette journée qui aura été riche en émotions et bénéfique pour son avenir sportif. Mais pour l’heure, la belle Rachel Newton allait hanter ses nuits…
La suite te tente ?
Tu viens de lire l'extrait gratuit de « Demain commence aujourd'hui ». Découvre la suite de l'histoire sur la fiche du livre.

Commentaires (0)
Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.