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Destins d'Amazones - Arkham - tome 1 · Alexandra Mac Kargan

Lire Destins d'Amazones - Arkham - tome 1 en ligne gratuitement Chapitre 1

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Kuyr-Deren, jour de marché, peu de temps après le début de la saison froide.

Point de vue VOLODIA

Me faufiler discrètement dans les ruelles nauséabondes. Atteindre le marché pour trouver celles que je cherche. Vite ! Le temps m’est compté. Si je me fais prendre, c’est retour à Kuyrman ou pire encore ! La conversation entendue hier soir m’a appris qu’un groupe d’Amazones se dirigeait vers Baendi. Elles ont été vues, elles le voulaient. Donc, elles seront forcément au marché ce matin. C’est ta chance, ma vieille, ne la loupe pas ! Sinon, tu vas finir par te faire repérer par les soldats du Roi et tu te retrouveras mariée à un vieux barbon en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ! Et ça, jamais ! Seul, le puissant clan des Amazones peut t’en préserver, tu le sais.

J’espère, j’espère vraiment, que je prends la bonne décision. Sans savoir ce que sera ma vie avec elles. Elles ont mauvaise réputation, c’est certain. Toutes les horreurs qui se colportent sur elles et leur sauvagerie dans tout le royaume tournent en boucle dans ma tête. Comme si j’étais poursuivie par une nuée d’abeilles qui piquent, tour à tour, là où ça fait mal ! Je garde l’espoir que tout cela soit déformé par l’ignorance et la malveillance. J’ai peur de me tromper, de ne pas prendre la bonne décision. Pas très sûre de mon choix parce que ce matin, je suis au point de non-retour. L’angoisse me noue la gorge, me retourne l’estomac. Je suis seule pour faire un choix qui va décider du reste de ma vie ! Et puis, un choix, c’est beaucoup dire. Je me suis enfuie du château depuis plusieurs semaines et je survis dans la forêt en attendant une occasion pareille. Je peux encore passer pour un jeune garçon mais pour combien de temps ? Je vois bien que mon corps se transforme. J’aurai bientôt dix-sept ans, l’âge du mariage au royaume de Kuyrman.

Me voilà en vue du marché. Je dois atteindre la zone réservée aux esclaves. Normalement, c’est là que doivent être les Amazones. Mes maigres chausses me protègent de la boue mais pas du froid, le reste de mes vêtements, pas davantage. Quelques regards soupçonneux m’incitent à ne pas rester au même endroit. Je ne peux pas échouer, je dois les trouver ! Ne pas tomber entre les mains de ces marchands d’esclaves. Mon sort serait alors bien pire que celui que j’ai fui.

Bon sang ! Ma situation n’est guère enviable et, le pire, c’est que je m’y suis mise volontairement. Je vais tenter d’obtenir un refuge auprès de personnes dont je ne sais rien. Rien d’autre que les racontars… Non ! Reste positive et centrée sur ton objectif. Respire. Comment les reconnaître ? Il paraît qu’elles sont habillées de peaux de bêtes. Autour de moi, je ne vois que des hommes couverts de matières nobles : carbone, kevlar et autres matériaux protecteurs sous lesquels se devinent des tissus chatoyants. Ce qui vient de l’Ancien Monde est considéré comme précieux et arboré avec orgueil.

J’aborde la zone réservée aux marchands d’esclaves. C’est une place carrée, encadrée par des bâtiments de petite taille en pierre. Certains portent encore les stigmates de l’Effondrement, d’autres ont été reconstruits. Les Amazones sont là pour acheter des esclaves, à ce qu’on dit. Je me faufile entre les stands de femmes et d’hommes, parfois à demi nus, malgré le froid. Les voir me donne la chair de poule. Si j’échoue, je risque fort de me retrouver en leur compagnie d’ici peu de temps. Les hommes que je croise sont de moins en moins recommandables et les regards sur moi plus pesants à chaque seconde. J’ai une sensation d’étouffement, comme un étau qui se resserre petit à petit sur mon torse. Je dois changer de tactique. D’un rapide coup d’œil, je cherche ce qui pourrait me permettre de me cacher, en hauteur, de façon à avoir un bon point de vue. Je repère une maison en ruine avec une ouverture béante qui a dû être une fenêtre. Après une rapide exploration, l’emplacement m’offre la position stratégique que je cherchais. Je suis accroupie, dans l’ombre. Personne ne peut me voir.

Une heure plus tard, je scrute toujours attentivement la foule, plus dense à mesure que passe le temps, pour repérer des femmes en peaux de bêtes. De plus en plus nerveuse, mon rythme cardiaque augmente. Et si tout mon projet tombait à l’eau ? La saison froide est entamée maintenant. Je ne pourrai plus tenir très longtemps seule dans les bois. Je dois les trouver, je dois… Là ! Une peau de bête ! Elle est seule. Surtout ne pas la laisser s’échapper ! Je ressors précipitamment de la maison et je percute une vieille femme. Nous perdons toutes les deux l’équilibre, elle tombe sur moi, une main sur mon sein droit. Sa bouche forme un « Oh » de surprise sans aucun son. Je suis repérée ! Elle me regarde intensément quelques secondes. Ou une éternité, le temps est comme arrêté. D’une voix éraillée et comme en colère, elle m’apostrophe :

— Eh bien, « jeune homme » ! Où cours-tu donc ainsi ?

Elle m’a percée à jour, c’est certain. Interloquée par sa réaction et consciente que je n’ai plus aucune chance de rattraper celle que j’ai vue, je lui réponds à voix basse :

— Je cherche les Amazones.

— Elles sont dans l’arène. Tu ne les trouveras pas ici.

— Pouvez-vous m’y amener ?

Elle acquiesce en silence et me fait signe de la suivre. Nous nous faufilons parmi les marchands. Elle se déplace rapidement et a l’air de savoir où elle va. Je sais qu’elle peut me mener à ma perte mais je n’ai plus le choix. On arrive devant un nouveau bâtiment en ruine un peu à l’écart. Il ne reste que le mur extérieur qui forme un demi-cercle, pour ce que je peux en voir. Soulagée et tendue à la fois, je repère deux Amazones qui en barrent l’entrée. Une file d’esclaves enchaînées attend sur le côté. La vieille parle avec les Amazones à voix basse, de façon à ce que les marchands ne puissent entendre :

— Je te salue, Saheran du clan des Amazones.

— Saheran te salue, vieille femme. Que veux-tu ?

— Cette personne souhaite parler aux Amazones.

— Les garçons ne nous intéressent pas.

— Justement.

La dénommée Saheran me regarde avec plus d’attention. J’ai l’impression qu’elle me déshabille littéralement. Le rouge me monte aux joues. Avant de baisser les yeux, j’ai imprimé son image dans ma tête. Elle porte effectivement une tenue en peau de bête qui a l’air bien confortable et bien chaude : veste ajustée, pantalon et bottes fourrées. Sa chevelure noire de jais encadre un visage aux pommettes saillantes, marqué par des dessins noirs : deux arabesques obliques en travers de chaque joue. Ils marquent son appartenance. Pour seule arme, elle a un bâton aussi grand qu’elle. La deuxième est brune, plus petite, plus trapue mais semble tout aussi redoutable.

— Vous pouvez entrer.

— Hey ! On était là avant !

Un marchand gras et mal peigné s’avance vers nous. Ses mains sont couvertes de bagues en métal précieux qui lui boudinent les doigts. La grande réplique froidement :

— Tu prétends me dicter ma conduite, marchand ?

— Non, non, bien sûr. Mais c’est pas juste. On était là avant.

— Si tu n’es pas content, tu peux partir.

Son visage s’est durci. Elle a mis son bâton en position menaçante devant elle, tout comme la brune. Le marchand recule sans demander son reste et la vieille m’entraîne vers l’intérieur. J’ai l’impression d’avancer vers l’échafaud. J’ai voulu ce qui m’arrive mais… Allez, ma grande, sois courageuse ! C’est le moment le plus important de ta vie. Pas le moment de flancher !

Nous entrons dans un espace dégagé qui forme un cercle parfait. Plusieurs groupes sont installés devant des gradins en pierre qui montent depuis le sol en terre battue jusqu’à la moitié du mur d’enceinte. À certains endroits, il manque un morceau du mur. Pas le temps d’observer davantage, la vieille a agrippé ma manche et me tire vers le fond du bâtiment. Une trentaine d’Amazones, debout, forment un carré qui couvre la moitié des assises en pierre. à l’intérieur, une quinzaine de femmes affalées : des esclaves. Elles semblent accablées. Quatre Amazones occupent la première marche et chaque esclave passe devant elles.

Il reste deux femmes devant nous et un homme. La première s’avance sur un signe de l’homme. Les Amazones l’observent un court moment sans un mot. Je ne la vois que de dos. Ses vêtements ne laissent pas de doute quant à ses formes avantageuses. C’est plus long que pour les autres. La deuxième Amazone en partant de la gauche se retourne vers une cinquième assise sur le deuxième rang. Une cape noire remontée sur l’épaule couvre la quasi-totalité de son corps et son visage mangé par la capuche n’est pas visible. Aucun mot n’a été échangé. La capuche imprime un léger mouvement, de droite à gauche, et le marchand a l’air furieux. Il prend la femme par le bras et lui fait rejoindre un groupe derrière lui. Les rejetées, sans doute.

J’ai entendu parler des Amazones Noires. Leur tenue reflète leurs sombres pensées. Les histoires racontées lors des veillées les dépeignent toujours comme des démons avides de sang et passés maîtres dans l’art de la torture. Je frissonne. Un vieux soldat m’a dit un jour qu’il aurait préféré mourir que tomber entre leurs mains ! OK. Pas de panique, tout va bien. Je reporte mon attention sur les autres. La dernière esclave est maintenant devant ses juges ! Elle est presque la copie conforme de la première. Cependant, l’Amazone Noire l’accepte et elle est invitée à rejoindre le groupe derrière elles. Voilà qui ne m’arrange pas : je n’ai pas compris leurs critères de sélection !

Mécaniquement, je suis la vieille qui se présente devant elles. Toutes regardent avec agressivité le marchand qui s’est attardé. Il me scrute méchamment ! Je relève la tête et le défie du regard. Pas question de me laisser intimider devant elles. Il bat en retraite quand les quatre Amazones se lèvent. L’ombre noire ne bouge pas.

Celle qui semble mener les opérations prend la parole :

— Que veux-tu, Leïla ? Tu n’es pas censée nous rencontrer en public !

— Pardonne mon audace, Halran ! Cette jeune femme souhaite parler aux Amazones.

Toute l’attention s’est subitement focalisée sur moi. Je déglutis. L’Amazone fronce les sourcils. Je soutiens son regard malgré la quasi-panique qui m’envahit. Elle parle à la vieille. Je ne comprends pas, mes oreilles bourdonnent. Je ne dois pas m’évanouir. Je m’efforce de respirer discrètement. Après ce qui me paraît une éternité, elle s’avance tout près de moi. Mon instinct m’incite à ne pas prendre la parole pour l’instant. Ne pas bouger. Ne pas reculer. Ses mains longues et fines frôlent mon visage alors qu’elle enlève mon kaërin. Ma crinière rousse encadre mon visage. Le sien est impassible. Elle se recule légèrement et prend la parole :

— Quel est ton nom ?

— Volodia, Madame.

— Que veux-tu, Volodia ?

— Je…

Mon cœur va sortir de ma poitrine ! Cette femme est très impressionnante. Je suis à la croisée des chemins. Ne pas flancher. Elle attend ma réponse. Je prends une grande inspiration et enchaîne :

— Je souhaite rejoindre les Amazones, Madame.

— Quel âge as-tu ?

— Vingt ans.

Ses yeux se plissent légèrement, je ne suis pas sûre qu’elle m’ait crue. Elle se détourne vers les autres. Va-t-elle m’écarter sans se retourner ? Aucune ne bouge, elle revient vers moi :

— Le seul moyen pour toi de nous rejoindre, c’est de devenir une esclave. C’est ce que tu veux ?

— Non ! Je suis une femme libre. Je me suis battue pour le rester et je ne renoncerai pas à ma liberté.

— Je n’ai rien d’autre à te proposer. Tu ne peux pas entrer sur le territoire amazone sans être esclave ou Amazone. Devenir Amazone sans être esclave ne peut se faire que d’une façon. Et cela n’est pas possible.

— Quelle est cette façon ?

— Épouser une Amazone d’un certain rang. Mais aucune de nous n’est libre.

Je suis abasourdie. Un mariage de nouveau ? Le destin me poursuit ! Je reste sans réaction.

— Tu n’as donc pas d’autre moyen de nous rejoindre. Réfléchis bien.

Elle semble très attentive à ma réaction. Mais comment puis-je réagir ? Je suis tétanisée par la tournure des événements. Les histoires d’esclaves sexuelles courant sur les Amazones deviennent tout à coup très concrètes ! Je ne peux pas accepter. Je ne peux avoir fait tout cela pour en arriver à cette ignominie ! Je cherche un soutien auprès de la vieille femme. Un sourire désolé répond à ma question muette. Seule. Mes paupières me cachent ce tableau désespérant. Des larmes perlent malgré moi. C’est juste trop… Je serre les poings et embrasse à nouveau la scène du regard. Comme si j’allais trouver une solution miracle !

L’Amazone vêtue de noir est à présent à côté d’Halran. Mes sens, pourtant affûtés par les semaines passées dans les bois, n’ont pas perçu son déplacement. Je ressens physiquement sa présence : imposante, sûre d’elle, dangereuse. Elle prend la parole :

— Tu as oublié une autre possibilité, Halran.

— Je ne vois pas. Je connais les lois et rien ne permet…

Elle se tait brusquement, plisse les yeux une demi-seconde et reprend :

— À quoi penses-tu exactement ?

— Je suis célibataire.

Elle semble étonnée puis perd un peu de son calme :

— Tu ne peux pas faire ça, Kidjia ! Ce n’est qu’une enfant !

— C’est à elle de choisir son destin.

— Elle ne connaît rien de nos coutumes… ni de toi.

Je dois saisir ma chance. Je me raccroche à ce maigre espoir d’une solution un peu plus acceptable que l’esclavage :

— Je veux en savoir plus.

Halran se tourne vers moi, agacée, mais ne dit rien. L’Amazone Noire m’ordonne de la suivre sans un soupçon de chaleur. On s’éloigne des autres en remontant les gradins, à bonne distance du groupe d’esclaves, sur la droite. Elle s’assied en tailleur sur la pierre et m’invite à prendre place en face d’elle. Ne pas voir son visage, c’est très perturbant. Je m’installe face à elle dans la même position.

— Quel est ton âge ?

— Vingt ans.

Son silence est oppressant, plus que sa voix pourtant dure et froide.

— Tu viens de brûler ton unique joker. Ne me mens pas. Quel est ton âge ?

À l’entendre, j’ai l’impression d’avoir commis un crime effroyable. Un étau me broie la poitrine à nouveau. Un fantôme menaçant, voilà ce qu’elle est ! Puis-je envisager de lier mon destin à une femme comme elle ? Un démon assoiffé de sang ?

— J’ai dix-sept ans.

— Pourquoi rejoindre les Amazones ?

— Pour être libre.

— Tes parents ?

— Je n’en ai pas. Je veux dire, je ne les ai pas connus. J’ai fui la cour pour ne pas être mariée à un vieux seigneur.

— La cour de Kuyrman ?

— Oui.

— C’est loin d’ici. Comment es-tu arrivée ?

— J’ai préparé mon départ. Dans le plus grand secret, j’ai appris à chasser, à survivre en forêt. À passer inaperçue.

Elle n’a pas fait un mouvement depuis que nous parlons. Sans la voix émanant de sa capuche, je pourrais penser que je m’adresse à une stature de pierre. Je ne ressens aucune chaleur, aucune émotion dans sa voix.

— Bien. En fait, ta situation est simple. Soit tu deviens esclave de mon clan, soit tu deviens ma femme, soit tu tombes à plus ou moins brève échéance dans les filets des marchands d’esclaves. Et ce sera pire qu’être esclave des Amazones, je te le garantis.

— Et être votre femme ? C’est mieux ou pire ?

Elle ne répond pas et je ne peux toujours pas voir son visage. Comment puis-je prendre une décision ?

— Je comprends bien ce qui m’attend en tant qu’esclave. Mais je ne sais rien de vous ni de vos coutumes.

— Après le mariage, tu m’appartiendras physiquement. Tu comprends ce que cela implique ?

— Comme avec un homme ?

— Oui.

— Tu as déjà connu un homme ?

Je sens que je rougis furieusement. Incapable de prononcer un mot, je baisse la tête pour échapper un peu à son regard que j’imagine perçant. Je sais qu’elle attend une réponse. Je prends une grande inspiration et lui murmure un non à peine audible.

— Une femme ?

— C’est une abomination au Royaume de Kuyrman.

Elle se raidit d’un coup. Je sens une vague de colère m’atteindre au travers de sa voix agressive et tranchante comme de l’acier :

— Tu envisages donc d’épouser une abomination ?

— Pour n’être pas disposée à être le jouet d’un homme, je suis également une abomination aux yeux des Kuyrmani.

Elle reprend sa posture initiale. À la lumière de sa réaction, je ne peux pas imaginer un seul instant qu’elle n’est pas sérieuse. Appartenir à une Amazone pas très engageante ou esclave de toutes les Amazones : est-ce réellement un choix ?

— Je ne vous connais pas. Comment vous faire confiance ?

— Tu dois prendre ta décision avec les éléments que tu as.

— Pourquoi vouloir m’épouser ?

— Une Amazone ne justifie pas ses choix. Utilise ton cerveau et ton instinct.

J’ai une folle envie de lui arracher sa capuche. Elle me demande l’impossible et prend plaisir à me torturer. Comment lier mon destin à une femme pareille ? Je sors de notre huis clos pour regarder autour de moi. Les Amazones nous observent. Elles semblent tendues. J’apprends malgré moi combien il est difficile de prendre ses propres décisions. En tant qu’esclave ou femme de la cour de Kuyrman, cela n’arrive pas ! Je tente une dernière approche avec douceur et humilité :

— J’aimerais voir votre visage.

Elle ne bouge pas, ne dit rien. Je n’avais pas beaucoup d’espoir qu’elle accepte mais je suis déçue. Je ferme les yeux et essaie de prendre en compte froidement les éléments que j’ai. Esclave ou cette femme. Ce que je peux imaginer et qui ne me convient pas ou l’inconnu total. Je suis une femme libre. Je veux le rester. Je la regarde à nouveau, déterminée. Elle écarte alors les bords de sa capuche et la rejette un peu en arrière. Je suis seule à la voir. Son regard sombre est vrillé dans le mien. Elle ne sourit pas. Son visage est dur mais pas vieux. Elle a peut-être une dizaine d’années de plus que moi. Son teint est mat, ses cheveux noirs mi-longs. Elle remet sa capuche en place et plaque un masque noir que je n’avais pas vu sur son visage. Ses mains s’affairent dans sa capuche, sans doute des courroies pour le faire tenir. Suis-je plus avancée ? Son visage n’exprimait rien d’autre qu’un défi. Elle se lève et nous rejoignons Halran. Celle-ci me regarde intensément et me demande :

— As-tu pris ta décision ?

Une grande respiration et je me jette dans le vide :

— Je suis d’accord.

— Pour l’épouser ?

— Oui.

— Tu ne peux pas laisser faire ça, Halran ! Pas elle !

L’interruption provient de l’une des trois Amazones restées sur les gradins, une grande blonde aux yeux bleu glacier. Elle ne me regarde même pas.

— C’est sa décision. Je ne peux aller contre. Samara décidera du sort de ce mariage. Et puis quoi ? Tu veux la laisser aux mains des barbares qui nous entourent ?

Elle est en colère. Ma décision ne lui convient pas mais, à vrai dire, je ne comprends pas trop pourquoi. Elles ont l’air de craindre Kidjia et ce qu’elle pourrait me faire. Mais si je ne me sens pas à l’aise avec elle, je ne me sens pas en danger non plus. Enfin… plus depuis que j’ai vu son visage… Et bizarrement, appartenir à une femme, à cette femme, me fait moins peur que d’appartenir à un homme. Le problème, c’est qu’elles la connaissent mieux que moi. Halran reprend :

— Pour que le mariage soit valide, tu dois te plier à nos coutumes en la matière. Et c’est maintenant que ça se passe. Tant que le rituel n’est pas terminé, tu peux changer d’avis. Une fois mariée, ton destin sera lié à Kidjia.

— Pas dans un marché d’esclave. Attendons d’être au camp.

— Non, Kidjia. Si on traverse le marché ainsi, elle sera en danger.

— Tu oublies qui je suis. Personne ne la touchera.

Ses mots me touchent malgré moi. Même si je ne peux m’empêcher de penser qu’elle ne me protège pas moi, en tant que personne, mais uniquement sa future propriété. On m’a toujours dit que j’étais trop lucide pour mon âge. Parfois, je préférerais être quelqu’un d’autre. Halran reprend :

— Nous allons terminer avec les derniers marchands. Cela te laisse du temps pour réfléchir encore.

L’Amazone noire me fait signe de la suivre et elle reprend sa place initiale. Je m’installe à côté d’elle. Un nouveau marchand entre dans l’arène avec cinq femmes. Le défilé reprend. Une seule est acceptée : la plus chétive, la plus jeune aussi. Je sens que ma future femme m’observe. Je n’ose faire de même. Dois-je encore réfléchir ? Non. J’ai une vue très précise de la situation. Je sais que je prends un gros risque. Avec les Amazones. Plus encore avec Kidjia. Mais je choisis l’espoir d’une vie meilleure. À moi de me faire respecter et de trouver ma place !

*

Halran donne le signal du départ et nous formons comme une procession pour sortir de l’enceinte. Toutes les Amazones y compris Kidjia ont maintenant un bâton de combat entre les mains. Je me retrouve malgré moi en tête de cortège, Kidjia à ma droite, Halran à ma gauche. Le groupe d’esclaves, entouré de leurs gardiennes, nous suit et les trois autres Amazones sont en queue de cortège. Les dessins sur leur visage renforcent leur attitude belliqueuse. Elles me font penser à une horde barbare prête à en découdre. Je me sens toute petite à côté d’elles et… admirative, je crois. Saheran et son acolyte se positionnent devant moi. Le sentiment d’insécurité qui ne m’a pas quitté ces dernières semaines semble s’effriter. Je…

— Volodia !

Arianna ! Mon ancienne « amie » se précipite vers nous. Halran et Kidjia l’empêchent de m’atteindre en croisant leur bâton devant moi. Que fait-elle ici ? Halran l’apostrophe sans ménagement :

— Tu nous retardes, étrangère. Ôte-toi de notre chemin.

— Vous ne pouvez pas emmener mon amie ! Elle appartient à la cour de Kuyrman.

Avant qu’elles ne réagissent, je pose mes mains sur les leurs et écarte doucement les bâtons. J’ai remarqué qu’Arianna est accompagnée par son protecteur, un membre influent de la cour. Je dois éviter tout malentendu.

— Je n’appartiens pas à la cour de Kuyrman, Arianna, et je suis avec elles de mon plein gré. Laisse-nous passer.

— Tu ne peux pas renoncer à ton avenir. Pourquoi as-tu disparu ? Elles t’ont enlevée ?

— Non. Je suis partie. Mon avenir n’est pas d’être la propriété d’un homme.

— Tu recommences avec tes bêtises ? Tu es une femme. C’est ton destin !

— Certainement pas ! Laisse-nous passer maintenant.

— Tu ne peux pas partir avec ces barbares. Elles feront de toi le pire des monstres. Je suis ton amie. Viens avec moi.

Je sens Kidjia et Halran se tendre sous l’injure. Ça bouge également derrière moi. Le protecteur s’est rapproché mais sans intervenir.

— Mon amie, hein ? Mon amie à qui j’ai dû cacher mon projet et mon départ quand j’ai compris que tu étais prête à me trahir ! Toi et moi n’avons rien en commun, Arianna. Les Amazones me connaissent depuis peu mais elles sont prêtes à me défendre quand tu étais prête à me trahir.

— Cesse de faire l’enfant ! Tu appartiens à la cour de Kuyrman !

Elle tente de m’agripper le bras mais Kidjia est plus rapide qu’elle et son bâton frappe durement sa main. Elle échappe un cri alors que son protecteur la tire en arrière. Il s’incline de la tête devant Kidjia et libère le passage. La foule agglutinée s’écarte devant nous, entre colère et peur. Je réalise à cet instant que j’ai changé de monde. Aux yeux de tous, j’ai rejoint le camp des Amazones. Je suis désormais leur ennemie. Un clan toléré pour une raison qui m’échappe mais puissant et craint aussi !

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