Chapitre 0 — Chapitre 1 : Charly
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Aujourd’hui c’est le grand jour, la finale des championnats de France de Concours de Saut d’Obstacles.
Je m’appelle Charly, Charly Altman, championne de France de CSO 2016 et 2017, j’ai vingt-six ans et depuis mon plus jeune âge, je suis passionnée d’équitation.
Je ressens toute l’effervescence dans les écuries, les cavaliers patientent pour l’ouverture à la reconnaissance du parcours. Je reste attentive à ce moment important qui permet de découvrir l’emplacement, le profil, le tracé du circuit d’obstacles.
Le microphone grésille, la voix du président du jury résonne dans les haut-parleurs, la reconnaissance est ouverte pour quinze minutes. Je prends une grande inspiration en fermant les yeux, ces minutes sont importantes pour visualiser le parcours, le mémoriser. La concentration, primordiale, me permet de faire abstraction de ce qui se dit autour de moi. Les cavaliers entrent dans la carrière, accompagnés de leur coach. Élisa me suit de près et me donne des conseils, nous étudions tout dans les moindres détails. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Je suis la championne, si je commets une faute, je perds mon titre, il en est hors de question, cette victoire peut m’emmener à l’internationale. Des années que je travaille avec Black pour en arriver là. Des heures et des heures d’entraînement, pas de place pour les loisirs ou les sorties, comme les jeunes de mon âge. Je dois brider mes émotions et ne pas penser à tout ça maintenant. Alors je me concentre, j’observe, j’écoute ses recommandations. Elle me donne des directives sur la façon d’appréhender chaque obstacle, la bute et la rivière. Puis la ligne, cet enchaînement de trois obstacles rapprochés qui m’a toujours angoissée et me donne des sueurs froides.
Black-Beauty, mon étalon, a de grandes foulées et je dois absolument le contenir. Tous les participants et les entraîneurs autour de nous sont appliqués, étudient, tout comme moi, les détails. Nous n’utilisons pas tous les mêmes méthodes, cela dépend principalement de nos montures. Élisa et moi faisons abstraction de leurs stratégies, certains parlent à voix basse en me voyant, d’autres tentent d’entendre les conseils avisés de mon entraîneuse que j’écoute scrupuleusement. Nous sommes tous fixés sur le même objectif : Gagner ! Mais surtout, battre la double championne en titre.
Le micro grésille de nouveau et le président nous demande de sortir. Nous allons donc tous retrouver nos chevaux, avec, sans doute, le même espoir : ne pas leur transmettre cette boule douloureuse nichée dans nos ventres.
Je vérifie une dernière fois ma tenue : chemise blanche, pantalon blanc, bottes noires. Je boutonne ma veste d’un bleu pétrole, assortie au tapis de selle, et réajuste ma cravate blanche. Ma coach m’attache ma bombe, et par tradition, me donne une tape dessus pour, comme elle le répète, me remettre les idées en place. Je lui lance un regard noir, mais lui décroche mon plus beau sourire, ce qui la fait rire. Élisa m’entraîne depuis plus de quinze ans, c’est une seconde maman pour moi. La quarantaine, célibataire, elle consacre sa vie au milieu équestre, m’accompagne partout sur les concours, me soutient, me motive et me donne la force d’aller toujours plus loin.
Black-Beauty, mon fidèle compagnon, un magnifique étalon noir, m’a été offert par mes parents lorsque Élisa a commencé à leur parler de me coacher, pour ensuite m’inscrire à des compétitions. C’est un amour, un fort caractère, celui d’un champion.
Élisa l’a détendu pendant que je me préparais. Dans le jargon équestre, cela signifie qu’elle lui a chauffé les muscles, elle lui a fait faire un peu de marche, du trot, du galop, et l’enchaînement de quelques obstacles. Je m’en charge habituellement, mais aujourd’hui, comme à chaque finale, j’ai besoin de me retrouver seule dans ma bulle, de repenser à ce qui m’attend, de calculer dans ma tête chaque courbe, chaque foulée. C’est un rituel que nous avons, Élisa et moi. Elle me laisse tranquille jusqu’à la dernière minute. Mes écouteurs dans les oreilles, je ferme les yeux et visualise le parcours. La gorge sèche, les mains moites, mon rythme cardiaque qui s’accélère, autant d’émotions que je me dois de contenir, alors je me focalise sur ma respiration, je compte, ça m’aide, j’ai toujours fonctionné ainsi. Une fois prête, je range mon MP3 dans la malle qui contient mes affaires et rejoins Élisa qui parle à Black. Il faut le rassurer aussi ce grand gaillard.
Il trépigne, je ne traîne pas plus longtemps, j’attrape mon étrier, passe mon pied dedans et me hisse sur ma selle. Une fois installée, j’attrape les rênes, les ajuste en prenant soin que Black soit aussi confortable que moi avec son mors dans la bouche.
— Allez ma grande, jamais deux sans trois comme on dit, alors décroche-nous cette médaille, championne !
Élisa m’encourage avec un sourire rassurant et plein de tendresse. Elle donne une tape amicale sur l’encolure de Black.
Je ne la regarde même pas, je hoche la tête pour lui signifier que je l’ai entendue, mais je conserve mes yeux rivés sur le parcours qui me fait face. Le cœur tambourinant contre ma poitrine, le sang afflue à grande vitesse dans mes veines, l’adrénaline se diffuse dans tout mon corps. Je serre les jambes, top départ pour Black qui marche avec une allure fière vers la carrière. Les juges de piste nous ouvrent puis referment la barrière derrière nous. J’entends des sifflements et le public, qui me connaît, commence déjà à applaudir mon entrée. J’aime cette ambiance, même si mon palpitant s’emballe et que je sens les pulsations dans mes tempes, cela ne me déconcentre pas, je compte…
L’annonce au micro retentit : « C’est avec joie que nous accueillons sur ce parcours, Charly Altman et Black-Beauty du haras Altman. Notre double championne de France nous fera-t-elle encore honneur cette année ? C’est tout ce que nous lui souhaitons. »
Je n’ai pas le droit à l’erreur. La pression sur mes épaules, la peur de mal faire, de rater un geste ou une occasion. Élisa, mes parents, le public comptent sur moi. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Non, la double championne de France n’a pas le droit à l’erreur, car tout le monde, chaque concurrent, et même le moindre spectateur, m’attend au tournant.
Pendant que le présentateur récite son monologue face à un public en folie, je lance Black au petit galop, nous formons un petit cercle en attendant le signal. J’aperçois Élisa appuyée sur la barrière, elle me sourit, mais je ne réponds pas.
« Ding Ding ! »
C’est parti, la cloche retentit. Je sens Black se contracter sous mes jambes, je me lance droit sur le premier obstacle, je compte, une, deux, trois et on s’envole, mon regard se pose déjà sur le suivant. Tout va bien, mon cheval est calme, je suis concentrée, je négocie mon virage à la perfection. Il faut gagner le plus de temps possible. Les oreilles qui pivotent, attentif à mes ordres, il me connaît par cœur. Il sait ce qu’il doit faire. Le silence est d’or dans le public. Deuxième obstacle, parfait. Ensuite la rivière, j’allonge la foulée pour prendre de l’élan, nous la franchissons largement. La bute, je repense aux conseils d’Élisa, concernant l’herbe mouillée. Nous ralentissons pendant la montée puis descendons de l’autre côté avec douceur, parfait. Le mur, ce bloc de briques en bois qui se dresse devant nous m’impressionne toujours. Black et moi ne l’aimons pas, je claque ma langue contre mon palais pour l’encourager et nous passons de justesse, mais pas de faute. Nous voici face au sixième, la fameuse ligne de trois obstacles, les foulées entre chaque son courtes, je dois contenir mon cheval, les oreilles bien droites, ce dernier s’élance, et ça y est, nous y sommes presque. Oui, nous nous apprêtons à franchir cette barrière, celle que nous redoutons tant. Dans quelques instants, elle ne sera d’ailleurs plus qu’un mauvais souvenir. Mais tout à coup, sans que je ne comprenne pourquoi, une raideur significative infiltre mes membres, celle qui survient telle une mauvaise intuition avant qu’une situation ne dérape. Car subitement, Black Beauty s’approche de l’obstacle à une vitesse inhabituelle. Il foule le sol, s’emballe trop. Bien trop. Et malgré mon expérience, malgré mes réflexes de cavalière aguerrie, je ne vois qu’une issue. C’est pourquoi, une microseconde plus tard, celle-ci se réalise. Mon souffle se coupe, mon sang pulse dans mes veines. Un bruit assourdissant. Un hennissement éclatant. Et un violent choc de mon corps contre le sol. Puis soudain, plus rien… trou noir…
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