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Chapitre 1 — Étreinte est l'anagramme d'éternité...
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Etreinte est l'anagramme d'éternité · Alexia Damyl

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« Il n’y a que deux choses qui peuvent me faire courir aussi vite : l’amour et l’écriture. Enfin, il y en a peut-être trois avec les vaches. La phobie des vaches, c’est quelque chose. »

Parque V., Des moustiques en novembre

J’en ai assez de ce jeu malsain auquel nous jouons depuis des mois, pourtant, je ne saurais y mettre un terme. J’entends ma voix lire ces mots posément. Détachée. Ils transpercent le silence en une mélodie solennelle. Cela ferait un excellent début pour un audiolivre. Un jour, je raconterai notre histoire. Pas ce soir.

Les lèvres fermées, j’articule des mots silencieux pour le monde. Tapage nocturne à l’intérieur. Je me contente d’écrire dans ma tête. Comme d’habitude, les phrases parfaites voient le jour avec la nuit, quand je suis bien emmitouflée dans mes couvertures. Je m’endors déjà. Les meilleures tournures naissent et meurent toujours ici, à l’orée de l’inconscient, à la lisière du sommeil qui point. Je serais bien tentée de quitter la chaleur douillette de ma couette. J’affronterais vaillamment l’agression par le froid et la lumière, si seulement je ne savais pas le combat perdu d’avance. Les idées, filles de l’obscurité, s’envoleraient aussitôt, intolérantes à la station debout et à l’état d’éveil.

Je me penche sur le côté et tâtonne dans l’invisible, sur le sol. L’ordinateur y est, je le sais, il ne me quitte jamais. Fidèle compagnon. Mes doigts divaguent sur le plancher. Après de longues secondes d’errance, je mets enfin la main dessus.

— Te voilà. À nous deux. Allez, allume-toi ! Plus vite… ça bouillonne à l’intérieur.

Je baisse la luminosité de l’écran. J’ai désormais les idées claires et décide d’écrire tout à fait autre chose que ce qui m’animait pas plus tard que la minute précédente. Je ne peux pas encore leur parler de toi. Je n’ai pris aucune décision te concernant. T’évoquer serait sans doute te trahir un peu. Te perdre inexorablement. Pour l’instant, tu n’es qu’à moi dans ce lien qui me consume à petit feu. C’est déjà trop peu, je ne peux pas me permettre de te partager plus encore. Non, cela n’est pas envisageable.

Mes doigts courent sur le clavier. Les phrases qui éclosent devant mes yeux me surprennent comme si je n’en étais pas l’auteure mais une simple lectrice.

#Vanina421

Je suis écrivaine, enfin, je crois. La dénomination ne fait pas consensus. La légitimité pour s’autoproclamer en tant que telle non plus. Faut-il comptabiliser un certain nombre d’écrits publiés, soigneusement choisis par des maisons d’édition plus ou moins cotées dans le milieu, ou le simple fait de passer son temps à mettre le monde en mots suffit-il ? J’ai le privilège de cocher les deux cases. Pour le nombre de manuscrits signés, on repassera. Mon premier bébé n’en est encore qu’à ses balbutiements et je tiens seulement un second contrat, mais les idées foisonnent et j’ai rédigé quelques articles de journaux autrefois. Je ne m’arrêterai pas là.

L’univers éditorial est impitoyable, les sorties s’amoncellent, les courbes des ventes s’affolent avant de s’effondrer. J’ai la sensation d’être à Wall Street en plein krach boursier. Adulée un jour, détestée le lendemain, anonyme toujours. Gloire illusoire et éphémère. La course aux commentaires, les tentatives de promotion, le suivi des ventes, tout ceci s’avère bien plus éreintant que je ne l’aurais cru. Tout le monde n’a pas le talent, ni le réseau suffisant pour pondre un best-seller du premier coup.

À peine le billet du jour est-il posté qu’il obtient quelques clics. Des mentions « j’aime » d’une poignée d’irréductibles, soutiens depuis le premier jour ou inconnus atteints par le hasard de l’algorithme informatique. Je me demande combien ils sont. Depuis quand ai-je développé cette âme comptable ? Cette envie d’en vouloir toujours plus ? La rançon de ma néo-pseudo-notoriété. Je me moque bien du nombre qu’ils sont à me suivre. Tout n’était-il pas déjà à sa place avant le début de l’aventure ? Une vie des plus banales, qui palpite quand il le faut et me laisse un répit salutaire lorsque nécessité fait loi.

Je referme la mécanique infernale. C’est à cause d’elle que je fais des insomnies, ou peut-être de toi. Je ne sais plus très bien. Au fond, le virtuel, c’est nous. La machine est bien plus humaine que notre lien ne le sera jamais. Chaque jour, le curseur clignote tel un cœur qui bat pour m’indiquer l’endroit où la saisie doit reprendre, le moteur de l’engin ronronne lorsque je le pose sur mes genoux et parfois, lorsque je l’ai trop sollicité, il surchauffe et se montre capricieux. Il a ses sautes d’humeur. Je les préfère aux longs silences qui ponctuent nos conversations trop courtes, abrégées par nos vies qui se croisent sans jamais se rejoindre.

***

#Vanina422

Une aventure littéraire et humaine : la promesse faite par à peu près chaque maison d’édition. Toutes vendent le même rêve. Lire leur présentation, c’est un peu comme feuilleter les catalogues de voyagistes : une évasion depuis son fauteuil. Si l’annonce du dépaysement à venir est quasi systématique, ne reste plus qu’à savoir si l’on préfère loger chez l’habitant ou dormir dans un palace cinq étoiles, là où même les WC valent une photographie souvenir. Tout dépend du budget dont on dispose, non ?

Bien sûr, il y a toujours ces éditeurs qui retournent un refus emballé dans un ruban de condescendance au bout d’une semaine à peine après l’envoi. Ceux-là peuvent bien prétendre avoir décelé des qualités littéraires indéniables dans le texte en question, ils n’ont clairement pas lu le manuscrit. Ensuite, si plusieurs options se présentent à l’auteur chanceux, et surtout talentueux, quel chemin prendre ? Choisir c’est renoncer et, à moins de décrocher le contrat en or auprès des quatre ou cinq maisons qui, chaque année, raflent l’ensemble des prix littéraires existant, il va falloir se priver de certains avantages en signant chez un éditeur plutôt que chez un autre.

Je terminerai donc mes élucubrations par une question à ce sujet : mieux vaut-il préférer la sécurité d’une maison où l’on est déjà publié, connu et apprécié par un fidèle lectorat ou s’aventurer vers d’autres horizons, au risque de ne jamais retrouver l’engouement des premiers émois et de voir sombrer son dernier né dans les tréfonds de l’oubli ?

Les followers sont habitués à mes réflexions incisives quotidiennes. Beaucoup moins à ce que je leur demande leur avis. D’ordinaire, mes questions restent rhétoriques. Cette fois, j’aimerais susciter le débat. J’ai bon espoir que le côté interactif de ma page ait un effet boule de neige sur l’intérêt que les gens portent à mon travail. Je me moque des ventes ou de la gloire. J’apprécie la reconnaissance d’un bon commentaire à sa juste valeur, je ne suis pas ingrate non plus, j’aimerais simplement pouvoir faire de ma passion un métier lucratif.

Il faut également avouer que mon interrogation n’est pas totalement désintéressée. J’ai au fond de mon tiroir un manuscrit que je bichonne. Une histoire sans fin. Non pas qu’elle soit impossible. Je n’arrive tout bonnement pas à me détacher de ces amoureuses. Quel avenir pour elles ? Sans doute pas meilleur que celui que toi et moi avons choisi pour nous. Elles nous ressemblent comme deux gouttes d’eau, et si leurs retrouvailles m’emplissent de bonheur, je vis leurs séparations comme autant de coups de poignards. Je n’ai aucune envie de poser le mot fin sur leur aventure, j’aimerais qu’elle n’en ait pas. Je les chéris tellement, et toi à travers elles… Les mots me permettent de donner vie à des scènes que j’adorerais partager avec toi, mais que nous ne connaîtrons sans doute jamais. J’ai déjà envoyé mon parchemin inachevé et fait quelques touches. Aussi, je me questionne.

Je reste à l’affût, guettant les premières réactions de mes « amis », ceux que je connais en chair et en os et autres admirateurs ou admiratrices plus ou moins secrets.

Ne sois pas jalouse. Je me garde bien de répondre à toutes celles qui m’interpellent et qui, de près ou de loin, me font penser à toi. Je les évite soigneusement, les renvoie dans leurs buts sans ménagement. Par ta faute, moi qui, naïvement, aimais profondément les femmes, les hommes et la nature humaine, suis devenue méfiante, voire désagréable avec les inconnus. Qui s’y frotte s’y pique est ma nouvelle façon d’exister. Je me terre dans ma tanière loin des femelles-prédatrices et du danger qui rôde partout. Autour de mon cœur, j’ai érigé une forteresse imprenable.

Jamais je n’aurais cru pouvoir changer ou être transformée par quelqu’un d’autre. Tu es donc ceci, une artiste, peintre ou maquilleuse, vendeuse de balivernes ou conteuse de sottises. Ton effet est redoutable. Si, pour toi, je reste coincée entre deux mondes, c’est que sans doute tu m’apportes plus que tu ne me prends. Qu’il y a plus de bon que de mauvais dans ce que j’ose à peine nommer « nous ». Qu’il subsiste, au moins dans mon imaginaire d’aliénée, un espoir. Dernière possibilité, beaucoup moins glorieuse : avoir mal donne du sens à ma vie. Bien sûr, rien de conscient à cela. Souffrir est un sentiment puissant, il l’emporte sur une sorte d’état neutre, il me fait exister. Tu me rends vivante.

On se blesse pour se punir de ne pas être assez ceci, ou de trop être cela, de n’avoir pas fait, ou au contraire d’avoir été trop loin. Si seulement je comprenais ce que je déteste en moi au point de m’infliger pareil châtiment, je pourrais peut-être enfin me guérir de toi. J’ai bien quelques idées. Je suis du genre à avoir un avis sur tout, mais je refuse de culpabiliser pour des événements dont je ne suis pas responsable.

***

Surtout, ne pas stresser. Après tout, c’est seulement une nana que je connais par échange de mails interposés. Je n’ai pas su résister à sa petite annonce. « Recherche plasticienne, écrivaine, chanteuse… créatrice originale ou bohème pour mini-reportage destiné au vlog du magazine ».

Vlog, je me suis empressée d’aller chercher le mot dans le dictionnaire après avoir répondu. J’ai simplement foncé. Je suis faite ainsi, je m’avance et réfléchis ensuite. C’est avec un certain soulagement que j’ai découvert qu’il s’agit d’une succession de vidéos à vocation de journal et postées sur les réseaux sociaux.

Je ressens une petite boule pile au milieu de l’estomac au moment d’entrer dans l’immeuble. Je me présente à la secrétaire qui m’escorte jusqu’à Falone, la journaliste.

Elle est exactement comme je l’imaginais. Brune, grosses lunettes multicolores, tee-shirt jaune et pantalon bariolé.

— Hello, tu es prête ? Tu veux un petit verre d’eau avant de commencer ?

— Salut, oui, merci.

— T’inquiète pas, tout va bien se passer.

— J’en suis sûre.

La réponse est convenue, mais la satisfait. Elle me tend un gobelet qui était déjà prêt sur son bureau. Je regarde le contenu avec suspicion. Personne ne semble avoir déjà bu dedans. Je prélève quelques gouttes, ce serait gênant que le stress suractive ma vessie.

— Bon, on va faire quelques essais où tu vas juste me parler de toi librement. No stress, lâche-toi.

Elle installe une petite caméra jaune fluo sur un trépied et me lance un joyeux « ça tourne ». Je pars dans tous les sens. J’énumère les idées dans le désordre le plus total et m’arrête pour éclater de rire.

My god, ce n’est pas si simple de parler de soi !

— Tu t’en sors super bien et puis, c’était simplement pour que tu t’habitues au contexte. Je suis certaine qu’il y a plein de petits bouts que je pourrai récupérer pour le montage. Je te trouve géniale. Et dis-toi que c’était la partie la plus compliquée. Maintenant, je vais te poser des questions. Tu n’as qu’à répondre au feeling. Ne sois pas étonnée, pour la caméra, on va se vouvoyer, d’accord ?

— OK.

Je bois une gorgée supplémentaire. Plus speed que Falone, tu meurs ! Je me prépare au cent mètres qu’elle m’a concocté. Espérons qu’il ne comporte aucune haie.

Après une introduction très naturelle, elle attaque avec ses questions. Mes réponses arrivent du tac-au-tac. Je finis même par trouver le jeu amusant.

— Comment tout a commencé ? je répète sa question pour me donner le temps de réfléchir à une réponse. Pérégrinations d’une auteure en construction est né de mon ignorance.

Je marque une pause, pas peu fière de l’effet provoqué. Je lève les yeux en sa direction, elle sourit. J’entretiens le mystère. Il est des silences plus éloquents que des mots. L’entretien touche à sa fin.

— Vous êtes un drôle de personnage Vanina, une auteure connue et adulée pour son genre décalé, ses bizarreries, son côté loufoque, vous avez réussi à m’étonner une fois de plus. Développez.

— Je me suis tournée vers le monde de l’édition tout à fait par hasard. Une annonce qui défile, un appel à texte et l’inspiration qui naît soudain. Le culot de tenter le tout pour le tout et la joie, contre toute attente, de me voir proposer un contrat. En réalité, à ce moment-là, je ne savais rien de ce qui m’attendait. Je n’avais pas les codes du milieu et, portée par la joie d’être publiée, des tas de détails m’ont échappé. Lorsque je suis redescendue sur terre, j’ai décidé de partager mon expérience.

— Croyez-vous qu’elle puisse être utile aux jeunes auteurs, qui comme vous, naviguent dans les eaux troubles d’une première publication ?

— Je l’espère. Le ton grinçant, acide parfois peut, j’imagine, en décourager certains ou faire doucement rire, mais il a l’avantage d’éveiller le public au fait que non, être auteure ce n’est pas un mignon petit paquet cadeau tout rose.

— Quelle désillusion ! dit-elle ironique. Dernière question, Vanina, avant de clore cette charmante interview. Le sarcasme fait légion sur Pérégrinations d’une auteure en construction. N’avez-vous pas peur de vous attirer les foudres de ceux qui vous emploient ?

— Au contraire, ma responsable éditoriale fait partie de mes abonnés et m’encourage grandement à poursuivre ce travail. Elle sait bien que si je signe avec elle, c’est parce que je m’y retrouve. Et si certaines piques peuvent concerner Entre Lignes, c’est une maison qui fait preuve d’ouverture d’esprit et entend les remarques.

— Belle déclaration d’amour pour terminer notre entretien. Merci.

— Merci à vous.

— Et à nos auditeurs, n’hésitez pas à lire Des moustiques en novembre aux éditions Entre Lignes, le tout premier roman de cette auteure culottée et bourrée de talent, Vanina Parque. En ce qui me concerne, je l’ai adoré et je vais profiter de la visite de notre invitée pour obtenir une dédicace ! Bonne journée à tous, et à la semaine prochaine pour dénicher une nouvelle pépite littéraire.

Falone éteint la caméra et me tend un second verre d’eau. D’où les sort-elle ? Elle en profite pour me glisser un stylo et l’exemplaire de mon livre pour que je le lui dédicace. Je n’en reviens pas. Cet engouement est tout nouveau pour moi.

Je me concentre et commence : « Pour Falone… ». La suite me vient tout naturellement après l’expérience que nous venons de vivre. Je lui rends le livre, plus détendue que jamais.

— Félicitations, pour une première tu t’en es très bien sortie. Ce naturel… On croirait que tu as fait ça toute ta vie.

— Eh bien mes aisselles te diraient le contraire… Vive l’antitranspirant !

Elle rit franchement cette fois. Le gris de ses yeux ressemble à une aquarelle, enfermant un tourbillon d’émotions qu’une goutte d’eau pourrait dissiper. Je romps le silence qui suit son éclat de rire.

— Je suis une grande timide, c’est pour ça que j’écris. Tu as su me mettre à l’aise et j’ai oublié la caméra. Et puis, ce n’est pas comme si j’avais réellement eu plusieurs personnes face à moi.

— C’est juste. L’interview sera postée dans la journée sur la page du journal. Tu peux la partager autant que tu veux. Bénéfice mutuel. Je te souhaite une belle journée et que ton roman s’arrache en tête de gondoles.

— Waouh, je ne l’avais encore jamais imaginé, j’y songerai. Merci et merci vraiment de m’avoir invitée.

Elle me serre la main d’une poigne solide. Pendant quelques millièmes de seconde, je me perds dans les reflets de ses iris, puis je me précipite jusqu’à mon appartement. Je souffle bruyamment en courant dans la rue comme une détraquée. Mes gestes sont désordonnés, mes genoux s’entrechoquent et l’air me manque. À noter dans ma liste des choses à faire rapidement : reprendre le sport. Pas le temps. La belle excuse.

L’ascenseur n’arrive pas assez vite. J’appuie sur le bouton d’appel une bonne dizaine de fois. Je trépigne, écrire le billet du jour s’impose à moi, maintenant. Comme la faim ou l’envie d’aller aux toilettes, c’est un besoin qui ne se retient pas. Et pourquoi, dans l’attente, je n’écrirais pas sur mon carnet ? Après le poop shaming, le write shaming. Il faut à tout prix que j’empêche mon esprit de divaguer. Dans la cage de verre, je me ronge un ongle, puis tire une peau. C’est malin, mon doigt saigne maintenant. J’en fais fi et me répète quelques phrases en boucle, afin de ne pas les oublier. Je prie pour que ma voisine ne surgisse pas au détour du couloir, ni ne vienne interrompre ces psaumes insensés qu’elle me ferait oublier. L’excitation est à son comble. L’inspiration est ainsi, elle survient quand on ne l’attend pas. Pressante au départ, elle se fait écrasante quand on ne l’écoute pas. Elle exige son droit au chapitre, criant toujours plus fort son besoin de prendre vie sur une feuille de papier, tel un nourrisson affamé attendant son biberon.

Je clique sur le raccourci qui me mène directement à Pérégrinations d’une auteure en construction.

#Vanina423

« Des moustiques en novembre », il est des comités traditionnalistes ayant d’emblée mis le texte de côté, délit de sale appellation, alors que d’autres, iconoclastes ont adoré un pareil sobriquet. Impossible de faire l’unanimité. Un titre, qu’est-ce ? Sommes-nous responsables du prénom que nous portons ? Pas plus que du nom affublé à une marque et qui fait d’elle le produit qui s’arrache, ou le bide du siècle. Un titre serait-il donc un pur produit marketing ? Être auteur, c’est être parent et si un titre s’impose parfois du point de vue affectif, il est légitime de n’admettre aucune concession le concernant. Pourtant, un bon titre est vraisemblablement un élément indispensable qui fait vendre un livre ou une chanson. Peut-être pas, mais aucun doute sur le fait qu’un mauvais choix poussera les badauds à passer leur chemin dans les rayons d’une librairie ou d’une boutique d’un quai de gare. Vous savez, celle où l’on achète un bouquin à la dernière minute pour mieux vivre les sept heures de train qui vont suivre. Petit coup d’adrénaline avant le sifflet du chef de gare. Acheter ou reposer ? Faire un choix dans l’urgence, guidé par son instinct. S’octroyer la liberté de flâner alors que le départ approche et que les portes pourraient se refermer sur nous, sans nous. Une belle couverture, un titre accrocheur, quelques fois le voyageur poussera l’audace jusqu’à lire la quatrième de couverture pour conforter son choix. Il pressera ensuite la caissière, son train ne l’attendra pas. Une fois comblé, il partira s’installer victorieux sur le siège bariolé qui lui aura été attribué. Il pourra alors brandir fièrement sa nouvelle acquisition et faire abstraction du gamin qui hurle deux rangées plus loin. Soudain dérangé par un voyageur qui se trompe de place, il quittera l’ouvrage des yeux quelques instants :

— B12, c’est bien ici, mais regardez, vous êtes dans le wagon 16, alors que votre réservation stipule le 17.

L’autre s’excusera pour le dérangement, forcera un rire de contenance et lui, pourra se replonger dans l’univers dont il s’est extrait avec peine quelques secondes plus tôt. Hors du temps l’espace de quelques pages, bercé par les vibrations lancinantes d’un châssis rouillé, il sourira, et, au franchissement de la dernière page, après un passage à niveau, se félicitera de ce si bon choix effectué sur le fil du rasoir. 

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