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📖 Extrait gratuit — Chapitre 1 : Myel
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Farblos, la symphonie des couleurs · C. Nobier

Lire Farblos, la symphonie des couleurs en ligne gratuitement Chapitre 1 : Myel

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Le vent froid de novembre soufflait dans mes cheveux. Le soleil commençait tout juste à se lever et les rues de la ville étaient encore silencieuses. J’aimais ce moment de calme, entre ma demeure et l’opéra. Chaque matin, je prenais le temps d’observer le monde, plus particulièrement les couleurs des vitrines des boutiques que je connaissais désormais par cœur.

Dans l’avenue qui menait à l’opéra, j’aperçus un groupe d’adolescentes. Elles ne devaient pas avoir plus de seize ans. Un sourire niais éclairait le visage de l’une d’elles. Son écharpe virevoltait au rythme des bourrasques hivernales.

 Ma mère avait raison ! C’est comme une évidence. Il a vu la couleur lavande sur moi, et moi… Bon sang, le rouge de son bonnet était si flamboyant que je le vois encore ! C’est comme si les mots s’étaient formés tout seuls dans mon esprit ! Impossible de l’oublier, c’était comme une évidence ! Et puis tout d’un coup, mon cœur s’est mis à battre la chamade. Je n’arrive pas à croire que ça me soit arrivé !

Elles s’arrêtèrent un instant devant une vitrine.

— Tu as une idée de ce que tu vas lui offrir ? demanda une jeune fille aux cheveux courts.

— Pas vraiment…, avoua son amie. Mais je sais quelle couleur je veux ! Il faut que ça soit…

— Lavande ! finirent les autres à l’unisson.

— Le seul problème, c’est que tu es la seule d’entre nous à voir les couleurs, alors on ne va pas pouvoir t’aider, ajouta l’une d’elles.

La jeune fille hocha vivement la tête avant de fixer un livre dans la vitrine de la librairie. Si elle était capable de voir la couleur lavande des fleurs en arrière-plan, ses amies n’y voyaient qu’un dégradé de gris. Dans ce monde-ci, c’était ainsi : on ne voyait pas les couleurs avant de trouver son âme sœur.

Je n’entendis pas le reste de leur conversation, mais je ne pus me retenir de sourire. Cela faisait bien longtemps que je ne croyais plus à ces histoires de couleurs et d’âmes sœurs. Je revoyais encore mon père m’expliquer la notion de couleur. Les couleurs ne te seront visibles qu’une fois que tu auras rencontré l’amour de ta vie. Tu comprends, Myel ? Dès que tu verras une couleur, cela voudra dire que tu te rapproches de lui. Enfant, j’avais bien sûr été fascinée par cette histoire d’amour véritable, moi qui voyais le monde en noir et blanc – sans compter quelques nuances de gris. Mon père avait passé la majorité de mon enfance à me raconter sa rencontre avec ma mère, à dix-neuf ans. Chaque fois il ajoutait un détail, une anecdote. J’avais posé tout un tas de questions pour essayer de comprendre : comment savoir que ce que l’on voit est bien rouge ou violet ? C’est enfoui au fond de toi, ne t’inquiète pas, tu le sauras le moment venu. Est-ce que toutes les couleurs apparaissent d’un seul coup ? Non, Myel, cela prend du temps, c’est progressif, il faut faire preuve de patience.

Puis un jour mon père est parti. Il m’avait laissé un simple mot sur un bout de papier déchiré. Il disait que même s’il avait vu des couleurs avec ma mère, il s’était trompé. Il y en a d’autres, tellement d’autres, ailleurs. Ma mère en eut le cœur brisé. Je ne croyais plus en l’amour depuis lors. À quoi bon prendre le risque de souffrir ? Dès lors, une seule chose comptait pour moi : la musique. Je m’étais jetée à corps perdu dans les études, j’étais la plus jeune cheffe d’orchestre de l’époque. J’avais une carrière toute tracée dans la musique.

Mais Nicolaï avait changé tous mes plans. Dans son smoking gris clair, il avait passé la soirée de remise des diplômes à me parler. Il avait des yeux d’un bleu perçant. C’était la première fois que je voyais une couleur. Bleu. Oui, mon père avait raison, quand on les voit, on sait. Il était l’une des rares personnes de ma génération à n’avoir jamais touché au Farblos. C’était la drogue la plus répandue de ces dernières années. Son consommateur pouvait voir les couleurs pendant un court laps de temps. À l’origine, le Farblos avait été conçu pour aider les personnes dont le partenaire avait perdu la vie. Les couleurs finissent par s’estomper à la perte de l’autre. Les personnes endeuillées peuvent ainsi trouver du réconfort en voyant à nouveau les couleurs qu’ils voyaient au contact de leur amour perdu. Mais au fil du temps, les gens commencèrent à en prendre pour le simple plaisir de voir de nouvelles couleurs, sans penser aux conséquences. La prise de cette poudre des couleurs rendait difficile la rencontre des âmes sœurs. Un fœtus en contact avec du Farblos devenait alors un sans-amour. Le nouveau-né pouvait voir toutes les couleurs et ne pouvait donc jamais rencontrer la personne qui lui était destinée. Le gouvernement avait rapidement pris conscience des dangers que cette drogue représentait et l’avait retirée du marché. Être un sans-amour était mal vu. Beaucoup disaient que les sans-amour étaient les messagers du mal, qu’il n’arrivait que des malheurs en leur présence. De simples légendes urbaines, disaient d’autres. Ainsi, beaucoup de sans-amour passaient leur vie à cacher cet aspect d’eux-mêmes par peur d’être rejeté. Le Farblos, qui se voulait médicament, était désormais une drogue illégale.

Après plusieurs mois de relation, Nicolaï avait fait sa demande, un genou à terre devant tous nos amis. Ainsi, la veille de mes vingt-cinq ans, j’avais uni ma vie à la sienne. Un an après notre mariage, j’avais vu du jaune sur sa chemise. Deux ans plus tard, le 24 décembre 1985, je donnais naissance à Cora et Iris, mes jumelles monozygotes. C’est avec leurs chevelures que je découvris le rouge et toutes ses nuances.

Devenir parent s’avéra être compliqué pour Nicolaï : il restait de plus en plus tard au bureau, prétextant des réunions importantes. Aux un an des filles, il était rentré, ses vêtements imprégnés d’alcool. À leurs quatre ans, j’avais arrêté d’espérer voir d’autres couleurs. Trois, c’était suffisant après tout. Et puis, les sourires de Cora et Iris apaisaient un peu ma peine. Mon travail devenait de plus en plus prenant. Je rentrais souvent tard à la maison bien que cela me faisait de la peine de ne pas voir mes enfants plus souvent.

Un soir, Nicolaï, dont les vêtements sentaient l’alcool, commença à me faire des reproches. Il m’avait accusé de le tromper avec l’un de mes musiciens.

— J’suis sûr qu’tu m’trompes avec ce… avec c’t’enfoiré d’Imerdi… Imero ! beugla-t-il en tendant la main vers le mur.

— Nicolaï calme-toi, tu vas réveiller les filles…, murmurai-je.

L’envie de reculer me submergeait, mais s’il décelait la moindre faiblesse en moi, il refuserait de m’écouter.

— Est-ce que tu veux que je te prépare une tisane ? Ou un verre d’eau, peut-être ? Tu veux un cookie ? Iris et Cora les ont faits à l’école.

Il balaya mes paroles d’un mouvement irrité de la tête.

— Sale pute, t’crois qu’tu vas réussir à m’manipuler ? T’crois qu’tu parles à qui là ?

Il étouffa un hoquet et s’avança d’un pas chancelant dans ma direction. Son ombre s’étirait sur le mur et le faisait paraître gigantesque.

— S’il te plaît, moins fort…, suppliai-je en jetant un coup d’œil vers la chambre des jumelles.

Je me souviens encore de la sensation de brûlure sur ma joue à l’endroit où sa main avait frappé. Cette gifle fut la première d’une longue série. Je ne comptais plus les fois où les mains de l’homme que j’avais aimé avaient laissé des marques sur mon corps. Le jaune et le bleu, si vifs au départ, étaient désormais fades. Oui, je ne pensais plus que le fait de voir des couleurs signifiait que l’on avait trouvé son âme sœur. Je n’osais croire que ma moitié était une personne comme Nicolaï, il avait dû y avoir une erreur.

Iris, la plus sensible, était fortement impactée par nos disputes. Le lendemain de ses six ans, elle arrêta de parler. Les médecins avaient diagnostiqué chez elle du mutisme sélectif. Cela avait eu l’effet d’un choc chez Nicolaï qui arrêta brusquement l’alcool. Cependant, Iris refusait toujours de parler. Cora était la seule à la comprendre en un regard ; ainsi leur lien s’en trouva renforcé.

Après le diagnostic, notre famille avait retrouvé un semblant d’équilibre. Cela faisait plusieurs mois que Nicolaï n’avait plus levé la main sur moi. Il rentrait à l’heure du dîner et fournissait des efforts pour passer du temps avec les filles. Cependant, le concert d’ouverture de la saison était dans un peu plus d’un mois et je passais mes soirées dans le salon à tout organiser à la seconde près, n’en déplaise à mon mari qui se sentit de plus en plus délaissé, d’autant plus que notre relation était au point mort. Depuis la première gifle, nous n’avions plus été intimes lui et moi. Il me le reprochait très clairement chaque soir au moment de se coucher.

Mais ce soir-là, tout a changé… Ce soir-là, Nicolaï est rentré, fortement alcoolisé, une trace de rouge à lèvres sur le col de sa chemise. Il a titubé jusqu’au salon, emportant avec lui l’un des vases en porcelaine de l’entrée dans un fracas assourdissant. La dispute fut inévitable et dans un mouvement de colère, Nicolaï a lancé sa veste à travers le salon. Le contenu de ses poches s’est alors répandu sur le carrelage : un briquet, une serviette avec un numéro de téléphone et un sachet de poudre de Farblos.

Mon sang se glaça à la vue du sachet. Je pouvais vivre avec ses infidélités, mais le Farblos ? C’était trop. Non, je ne pouvais le pardonner pour le Farblos. Tu ne comprends pas ! J’en ai marre de ne voir que du violet et du orange ! Avec ça on en voit tellement plus !

Je marquai un stop avant de franchir les portes de l’opéra pour resserrer le foulard autour de mon cou. Les marques de Nicolaï étaient bien trop visibles malgré le maquillage. Une fois dans le hall, Roy, le vigile, me salua comme à son habitude. Luciole me sourit de derrière la vitre du bureau d’accueil.

— Myel ! Myel, attends !

Je me retournai pour voir Imero, mon ami de toujours. Il passa la main sur ses cheveux tressés, geste qui trahissait sa nervosité. Imero était le directeur de l’opéra depuis sept ans, il avait hérité de ce poste à la mort de son père.

— Imero ? Que fais-tu là si tôt ?

— C’est Edgar… Je viens d’avoir sa femme au téléphone, il a eu un grave accident de voiture. Il est immobilisé pour les six prochains mois…

Edgar était notre soliste. Son absence compromettait non seulement le bon déroulé des concerts de la saison, mais aussi nos chances de faire une tournée mondiale. Mon monde s’effondrait sous mes yeux. Nous avions, les musiciens et moi, passé des mois à nous entraîner sans relâche pendant des heures d’affilée pour être fin prêts.

— Le concert est dans quatre-vingt-quatorze jours, murmurai-je.

Mes jambes se dérobèrent sous moi. Je sentis Imero me prendre par la taille et me guider jusqu’à la salle de concert. Les violoncelles étaient posés là, à côté de leurs étuis. Le piano à queue, un Pleyel, ressortait sous la lumière des éclairages.

Imero retira son manteau puis le posa délicatement sur la chaise la plus proche. Je fis de même avant de jeter un œil à l’immensité de la salle. Ces concerts, c’était toute ma vie depuis ces derniers mois. Chaque semaine, cinq jours par semaine, mes musiciens et moi-même avions répété chacun des morceaux que j’avais sélectionnés pour la saison.

— Le concert est le dix janvier, dit Imero en posant ses mains sur mes épaules. Si tu te donnes une semaine pour trouver un soliste remplaçant, c’est jouable.

— On n’y arrivera jamais… Edgar maîtrisait le solo de Tchaïkovski comme personne…

— Myel, tes musiciens et toi êtes plus qu’au point et tu le sais.

Je sentis ses mains me guider vers le piano. Il prit place sur le banc et réajusta ses lunettes noires sur son nez.

— Allez viens là, comme au bon vieux temps !

— Oh, je suis peut-être un peu rouillée…

Je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire.

— Dis pas de bêtises et rejoins-moi donc.

De sa main gauche Imero entama les premières notes de Sérénade de Franz Schubert. Il s’agissait du morceau que nous avions joué lors de l’examen final du conservatoire d’Asan. Je ne pus résister à l’envie de me joindre à lui. Ce morceau, c’était notre morceau. Nous l’avions joué tellement de fois. Et, comme les fois précédentes, lorsque nous jouions ensemble, le monde extérieur n’existait plus. La musique avait cet effet sur moi, lorsque je jouais, j’étais dans ma bulle, j’avais quelques minutes de répit.

Lorsque le rythme se mit à accélérer, je laissai transpirer toute ma colère et ma peine dans chaque note, chaque accord. J’avais les yeux fermés, mais je sentais le regard inquiet de mon ami. Nous continuâmes de jouer, terminant la sonate jusqu’à sa dernière note.

Imero resta silencieux un moment, il attendait que je rouvre les yeux. Je sentis les larmes monter.

— Tout va bien ?

— Oui, je… je suis juste fatiguée.

— Myel…

Je me pinçai le pont du nez.

— Du Farblos. Il avait du Farblos dans sa veste.

J’hésitai à poursuivre, mais Imero m’encouragea d’un hochement de tête. Alors, j’exposai ce que j’avais sur le cœur, presque sans respirer pour ne pas être tentée de m’arrêter avant que tout soit sorti.

— Ses absences, je m’en accommode. Qu’il me trompe passe encore. Je suis prête à lui pardonner beaucoup de choses pour permettre aux filles de grandir avec leur père. Mais là… Imero… Il n’a pas pu nier, j’ai tout vu. Le briquet, le sachet de poudre… En dix ans de vie commune, jamais je ne l’ai vu tenir un briquet ! Il a brisé sa promesse, c’est ça qui fait le plus mal, je crois bien…

Imero toussota, mal à l’aise. Il n’était pas l’exemple type du mari idéal. Il enchaînait les conquêtes et les déceptions amoureuses. Bien sûr, il avait déjà consommé du Farblos dans sa jeunesse. Rares étaient ceux qui, comme moi, n’avaient jamais voulu prendre le risque de ne jamais connaître leur âme sœur.

Nicolaï avait montré son vrai visage après la naissance des jumelles. Il n’était pas le grand homme d’affaires qu’il prétendait être. Il n’avait rien d’autre pour lui que la fortune familiale. Son charisme ne faisait plus effet sur moi, il n’était plus – n’avait jamais été – l’homme dont j’étais tombée amoureuse. Je lui avais pardonné beaucoup de choses, j’avais sacrifié trop de moi-même pour lui. Son addiction était un couteau dans le dos à nos projets.

— Tu as discuté avec lui ?

— J’ai essayé…

D’un geste j’enlevai le foulard qui cachait les marques sombres sur ma peau pâle. Je sentis son regard sur mon cou et baissai la tête, envahie par une brûlante sensation de honte. Dans un sursaut, je remis mon foulard pour me dérober à son attention. C’était la première fois qu’il voyait mes bleus. J’avais toujours pris soin de les cacher du regard des autres. J’avais une image à entretenir. Une cheffe d’orchestre se doit d’être impeccable. Les mots de mon professeur de musique résonnaient dans ma tête. Il avait tout misé sur moi, j’étais la première femme d’Asan à devenir cheffe d’orchestre.

Imero se leva d’un bond.

— J’vais me le faire ! Cet enfoiré n’a aucun droit de…

J’aurais dû me douter qu’il aurait cette réaction. Une partie de moi regrettait de lui avoir montré les hématomes, mais au fond je savais que c’était nécessaire. J’avais besoin d’un témoin, un confident. Je ne voulais plus prétendre, faire comme si la douleur n’était pas là. Je ne voulais plus lui trouver des excuses, je ne voulais plus pardonner Nicolaï.

— Stop ! Tu ne feras rien du tout de la sorte. Un problème à la fois, veux-tu ? Je m’occupe de Nicolaï.

Les musiciens commencèrent à arriver et il fallait que nous nous occupions de trouver un remplaçant à Edgar dans les plus brefs délais. L’annonce de l’accident d’Edgar fit place à de nombreux chuchotements. Certains s’inquiétaient pour lui, d’autres prévoyaient d’aller lui rendre visite à l’hôpital dès que cela serait possible. Je laissai l’orchestre répéter tout seul, je n’avais pas la force de rester avec eux. Imero me conduisit dans son bureau. Il appela tous ses contacts à la recherche d’un soliste disponible immédiatement, en vain. Je dus me résigner à rédiger une annonce à placarder un peu partout dans la ville. Entre Luciole, Imero et moi, il nous fallut la journée entière pour toutes les distribuer et les coller un peu partout dans la capitale.

Trois jours plus tard et neuf auditions passées, aucun candidat n’avait fait l’affaire. Pour parfaire le tout, l’institutrice des filles était en formation pour la journée et Cora et Iris devaient rester avec moi. Je ne pouvais pas les laisser seules à la maison. Cora était enthousiaste à l’idée de venir me voir au travail et d’après elle, Iris l’était tout autant. Je réorganisais mes partitions tandis que mes deux petites têtes rousses s’amusaient à courir entre les sièges de l’opéra.

— Madame Abramovich ? dit Luciole qui se tenait dans l’embrasure de la porte juste derrière moi. Quelqu’un demande à vous voir. C’est pour la place de soliste.

Entendre Luciole m’appeler par mon nom me faisait toujours bizarre. Sa capacité à employer un ton si professionnel devant du public m’impressionnait. Elle ne semblait pas avoir de difficulté à passer du tutoiement au vouvoiement ; tandis que personnellement il fallait que je m’y reprenne à deux fois.

Je demandai aux filles de bien vouloir sortir de la salle et d’aller visiter les coulisses afin de me permettre d’auditionner au calme. Cora se précipita derrière les rideaux et je vis Iris suivre sa sœur en souriant. Luciole laissa entrer l’individu, un étui de violon dans la main.

Les épis dans les cheveux courts de l’homme laissaient penser que, au mieux, il n’avait pas fait l’effort de se coiffer avant son audition et, au pire, il n’avait pas fait l’usage d’une brosse depuis plusieurs jours. Sa chemise foncée était bien trop grande pour lui, de même que ses chaussures à en croire sa démarche gauche. Son pantalon tenait à l’aide d’une ceinture en cuir à la boucle dorée.

— Bonjour, je… je m’appelle Roch et je heu… quel morceau voudriez-vous que j’interprète ?

— Bonjour, Myel Abramovich, répondis-je en lui serrant la main. Si vous le voulez bien, nous allons attendre monsieur Keating, le directeur. Je vous laisse le choix du morceau.

Je pris place au troisième rang et attendis Imero. Ce dernier ne tarda pas à arriver et Roch entama les premières notes de Minuit en G majeur de Bach. Il avait les yeux fermés et son visage se tordait de grimaces étranges. Au bout de trois minutes, Imero ôta ses lunettes.

— C’est le pire de tous…, chuchota-t-il.

— Tu trouves ? Pourtant celui d’hier me semblait mériter ce titre.

Il ne put s’empêcher de rire. Roch, lui, continuait de jouer sans nous regarder, absorbé par la musique. À la fin de sa prestation, il nous salua, attendant notre verdict. C’était le moment que je redoutais le plus. Oui, bien sûr, il ne correspondait pas à ce que l’on attendait, mais à chaque fois que je devais annoncer à un candidat qu’il n’était pas reçu, j’avais l’impression de briser ses rêves et de réduire à néant toutes ses heures de travail. J’ouvris la bouche pour parler, mais Imero prit les devants. Il remercia Roch et lui demanda de laisser ses coordonnées à Luciole avant de partir.

— Il nous reste toujours Nigel, il n’était pas si mauvais en fin de compte et puis…

— Maman !

La voix de Cora laissait paraître sa peur. Je me levai d’un bond, cherchant ma fille du regard dans la pénombre de la salle. Cora s’approcha en courant et je vis les larmes qui menaçaient de couler sur ses joues. Je la pris dans mes bras afin de la rassurer. Entre deux sanglots, elle m’expliqua qu’Iris et elle étaient allées dans le parc adjacent à l’opéra dans l’idée de jouer à cache-cache. Cet endroit leur était interdit sans la présence d’un adulte.

— Je ne la trouve pas, maman…, renifla Cora. D’habitude elle se cache toujours au même endroit, derrière la statue de la dame à l’arc.

La respiration de mon aînée de deux minutes commença à ralentir. J’essuyai d’un geste les larmes qui roulaient sur son visage. Je laissai Imero s’occuper de Cora et me dirigeai vers le parc. Je connaissais ce parc par cœur : j’y allais souvent prendre une pause, une bouffée d’air entre deux répétitions. Son parterre de fleurs de lys bleues et safranées m’apaisait dans les moments de stress. J’avais parcouru ses allées maintes fois. Je regardai dans les endroits où j’imaginais ma fille se cacher, le cœur battant un peu plus fort à chaque déception. Elle restait introuvable. Je l’appelai, la voix nouée d’angoisse, sans espoir d’une réponse. J’accélérai le pas, regardant sous les bancs, dans les vases immenses et vides, mais toujours pas de trace d’Iris. Soudain j’entendis une voix féminine, douce, et suave. J’approchai d’un pas rapide pour lui demander si elle n’avait pas vu ma fille.

C’est là que je vis cette femme pour la première fois : ses longs cheveux roux bouclés tombaient en cascade sur ses épaules. Dans sa veste à carreaux en polaire qui laissait apparaître un débardeur, son jean troué et ses chaussures en toile, elle avait tout l’air d’une adolescente. Seule sa voix trahissait son âge, elle devait avoir dans les vingt-cinq ans. De ma position je ne pouvais voir son visage. Elle s’agenouilla devant un buisson et souleva une branche de la main.

— Bonjour.

Les feuilles du buisson bougèrent et je vis une chevelure rousse similaire à celle de la jeune femme : Iris. Bien sûr aucune réponse ne se fit entendre. Je m’arrêtai pour observer la scène, laissant les pulsations de mon cœur revenir lentement à la normale.

— Je m’appelle Astrée.

Au son de la voix de la femme, je pouvais imaginer son sourire.

— Comment tu t’appelles ?

— …

— Oh… J’imagine que tu ne veux pas me le dire parce que je suis une inconnue ?

La jeune femme – Astrée – posa son sac à dos au sol avant de s’installer plus confortablement.

— Tu as bien raison. Tu… Tu…

Astrée sembla réfléchir un instant. Elle commença à agiter ses mains. Elle signa « Bonjour » et « Est-ce que tu vas bien ? ». Je remerciai mentalement le docteur Seymour de nous avoir conseillé d’apprendre la langue des signes afin de communiquer avec Iris. Nous en étions aux bases, mais ma cadette progressait rapidement. J’observai leur échange quelques minutes, ne voulant pas interrompre ce moment. Iris n’était pas à l’aise avec les étrangers. Elle ne signait qu’avec moi et son père.

J’avançai doucement, sans faire de bruit. Je ne distinguais pas le reste de leur conversation. J’attendis quelques minutes avant d’appeler ma fille.

— Iris ?

Astrée sursauta et leva les yeux vers moi. C’est là que je le découvris : le vert. Si pur, si fort, j’aurais pu le regarder pendant des heures. Cela ne dura qu’une seconde. Mon cœur fit un soubresaut dans ma poitrine. Astrée, quant à elle, ne sembla pas plus troublée que ça. Outre la frayeur causée par ma présence, elle n’eut pas l’air de découvrir une nouvelle couleur. Elle me sourit d’un sourire éclatant avant de se lever et me serrer la main. Elle fit un pas sur une plaque de verglas et perdit l’équilibre. Sans réfléchir, je l’attrapai par la taille pour l’empêcher de tomber. Ignorant la sensation étrange qui m’envahit alors que je serrai cette mystérieuse inconnue, je forçai mon attention sur Iris, qui était toujours assise sous le buisson.

— Iris, viens, ma puce. Cora se fait du souci pour toi, tu sais. Tu ne peux pas disparaître comme ça.

Iris rampa de sous sa cachette et sourit, laissant apparaître un trou dans ses dents qui rappelait que l’une d’elles venait de tomber récemment. Je ne pus retenir mon rire.

— Oui tu as gagné, mais ce n’est pas une bonne excuse pour faire peur à ta sœur, tu le sais.

Astrée regarda notre échange, en retrait. Une partie de moi se demandait ce que tout cela signifiait. Cela faisait plus de neuf ans que je n’avais pas vu de nouvelle couleur. Neuf ans que je m’étais habituée à cette vie couleur pastel. Et voilà qu’une jeune femme venait chambouler tout ça. Le plus étrange était qu’elle, elle ne paraissait pas perturbée par ma présence. Lorsque j’avais rencontré Nicolaï, il avait eu cette étincelle dans le regard et j’avais compris qu’il avait lui aussi découvert une couleur en me voyant la première fois. Il avait distingué du jaune, m’avait-il dit. Je ne vis pas cette étincelle dans le regard d’Astrée. Elle semblait triste malgré son sourire. Son regard s’attarda sur mon cou et je me rendis compte que mon foulard avait glissé. Mes bleus devaient être bien visibles. Je remis le tissu en place avant de prendre la parole.

— Merci d’avoir retrouvé ma fille. Je…

Les mots se mélangeaient dans ma tête.

— Myel, dis-je enfin en lui tendant la main, je ne sais comment vous remercier… ?

— Astrée.

Elle me sourit et je le revis, ce vert illuminant son regard.

— Pas la peine. C’est plutôt à moi de remercier Iris. J’étais un peu stressée tout à l’heure et notre petite conversation m’a rassurée. N’est-ce pas, Iris ?

Ma fille lui sourit de toutes ses dents, ou presque. Devant mon air interrogateur, Astrée ajouta :

— Je… je passe une audition.

— Une audition ? demandai-je.

C’est alors qu’elle ramassa ses affaires et que j’aperçus un étui à violon. Le cuir était usé, l’une des charnières menaçait de tomber au moindre choc. Elle attrapa la poignée de sa main gauche et de son pouce droit pointa vers l’opéra.

— Juste là, dit-elle en souriant. D’ailleurs je ferais mieux de me dépêcher, les dernières auditions de la matinée se terminent bientôt !

Astrée quitta le parc en direction de la porte principale de l’opéra, de l’autre côté de la rue. Lorsqu’elle disparut de mon champ de vision, je fus submergée par une sensation de vide. Je n’avais jamais rien ressenti de tel auparavant. Iris m’agrippa la jambe pour attirer mon attention.

— Elle travaille pour toi ? signa-t-elle.

Je répondis non de la tête et Iris fit une moue triste que je ne pus expliquer.

De retour dans les coulisses de l’opéra, je confiai Iris et Cora aux bons soins de Luciole. Imero m’attendait devant son bureau.

— Nigel vient d’être embauché à Lyon. Il ne sera pas disponible avant juin prochain.

Je sentais la panique commencer à monter chez mon ami. Il avait gardé espoir de pouvoir lancer la saison à temps, mais sans soliste cela s’avérait impossible. Je vis dans ses yeux qu’il allait bientôt perdre tout espoir.

— Madame Abramovich ? Une personne attend pour l’audition.

Imero et moi avançâmes vers le troisième rang tandis qu’une jeune femme ouvrait son étui à violon. Le bruit de mes talons lui fit lever la tête. Astrée sembla surprise de me revoir. Je marquai un temps d’arrêt. Ses yeux étaient gris pâle.

— Qui est cette pauvre petite personne sur la scène ? murmura Imero.

Je ne répondis pas, le regard figé sur Astrée. Elle se présenta sous le nom d’Astrée Volimte, elle venait de province, un petit village proche d’une grande métropole dont le nom m’échappe aujourd’hui encore.

Les premières notes sonnèrent faux. Imero fit la grimace et ouvrit la bouche. Je compris qu’il allait la congédier et ne lui en laissai pas le temps.

— Recommencez, si vous le voulez bien.

Imero me regarda comme s’il venait de me pousser une deuxième tête. De nous deux, j’étais d’habitude la plus intransigeante. Je ne laissais pas de place à l’erreur. Mais c’était plus fort que moi, je sentais que cette jeune femme avait du potentiel et qu’il ne s’agissait là que d’une conséquence du trac. Lorsqu’elle se remit à jouer, les yeux fermés, la mélodie emplit toute la salle. Imero ne la quitta pas du regard une seule seconde. Mon cœur se mit à battre la chamade lorsqu’elle interpréta les derniers accords. Ses doigts s’agitaient sur les touches avec dextérité. Je n’avais jamais entendu quelqu’un interpréter du Tchaïkovski aussi magistralement et à en croire le visage conquis de mon ami, il en était de même pour lui. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, le vert émeraude réapparut.

Imero se tourna vers moi, attendant mon avis. Il faisait tournoyer son stylo dans sa main droite.

— C’est elle, soufflai-je sans savoir ce que ces mots voulaient vraiment dire.

— Tu es sûre ? demanda-t-il.

— Certaine, acquiesçai-je. Elle remplacera Edgar cette saison.

Farblos, la symphonie des couleurs

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