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Jeu, set et Love · Audrey Girard de Gabbia

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*  Masters 1000 de Cincinnati, dimanche 19 août, court central, finale dames. *

Il n’y a rien de plus apaisant que le soleil qui réchauffe mon visage. Inconsciemment, mes yeux se ferment pour savourer cet instant. Rien de plus reposant sauf quand la balle est suspendue, au point de non-retour ! Là, c’est agaçant. Aveuglant, même.

Le moment où la balle est en l’air, en stand-by, et prête à redescendre, c’est la minute propice pour la prise de décision sur la prochaine action à venir. Service slicé ? Puissant ? Lifté ? Ou, plutôt sécuritaire ? Un millième de seconde pour prendre acte de mon choix et le mettre en pratique. Un instant qui définira qui, de mon adversaire ou de moi-même, gagnera le point suivant.

Lorsque la balle est dans sa phase descendante, il n’y a plus de place pour le doute. Mon corps s’arc-boute et mon bras, déjà élevé vers les cieux depuis le début du lancer, commence alors à retomber pour venir rencontrer sa partenaire du moment ; la balle ! Une rencontre suivie d’un bruit sourd. Un son qui confirme que l’objectif a bien été atteint… La raquette a eu son rendez-vous avec la balle jaune. Une couleur digne du soleil qui frôle la ligne blanche et s’amourache de la couleur rouge. Somptueux !

Point, Belcourt. 40/30 !

Finalement, cela aura été un service slicé, puissant et placé vers l’extérieur du carré de service. Un coup imparable quand on maîtrise ce dernier. Le public, venu en nombre aujourd’hui, exulte de stupeur et d’acclamation sous la beauté du point. Malgré mes années à pratiquer professionnellement, c’est toujours le même sentiment de fierté qui m’emplit l’âme à cet instant précis. La sensation d’avoir réussi ce que très peu arrivent à faire dans le métier. Un coup unique, majestueux et maîtrisé.

Balle de match. Service, Belcourt.

Sortant de mon moment de grâce, je me reconcentre sur le futur point. Le match n’est pas encore fini ! Un autre point crucial reste à gagner. Un dernier avant la victoire.

Tandis qu’un sourire sournois se dessine sur mon visage, je fixe de loin mon ennemie. Contempler quelques secondes son adversaire du jour, c’est s’octroyer une chance de comprendre son état d’esprit. Un état d’esprit qui en dit long à cet instant précis ! Étant donné ses yeux devenus noirs, ses gestes approximatifs et son regard assassin, je sais avec certitude que mon adversaire est au bord de l’implosion. Je la côtoie si souvent sur un court que je connais chacun de ses états d’âme ! Un avantage pour moi que je ne dois pas négliger aujourd’hui.

Je m’approche du jeune garçon qui garde ma serviette quand celui-ci me sourit avant de me la tendre. C’est lors de ce moment précis, quand j’essuie mon visage, que j’écoute ce que ma tête me dit.

Dans n’importe quel sport, il n’y a que trois choses qui priment pour devenir professionnel : la confiance en soi, le mental et le travail. La confiance est un atout à ne jamais sous-estimer ! Alors, quand mon esprit me martèle : elle est dans un moment de doute et d’énervement, c’est l’instant parfait pour l’achever ; je ne peux qu’être sûre de moi pour le point à venir.

Avec cette certitude, je redonne ma serviette au jeune homme avant de prendre les trois balles que celui-ci me tend et m’en vais me placer sur la ligne de fond. Après avoir choisi ma balle avec attention, les deux autres se retrouvent dans l’emplacement prévu, sous ma jupe.

Tête baissée, balle tapant le sol, mon choix de stratégie sur le prochain point est déjà fait. Un dernier rictus dédaigneux sur mon visage, je projette la balle dans les airs avant de frapper de toutes mes forces. Une seconde s’écoule avant que l’arbitre ne crie :

Point, Belcourt. Jeu, set et match !

Nouvel ace. Le 20ème du match. Une statistique impressionnante qui n’est pas pour me déplaire, loin de là. Poing en l’air, en direction du public, qui est dorénavant admiratif de mon succès sur mon ennemie jurée, un sentiment de plénitude me remplit les poumons.

Le match ne fut pas une partie de plaisir, bien au contraire, mais il est aussi de ceux qui rendent la victoire encore plus savoureuse !

Match, Belcourt, deux sets à un. 7/6, 6/7, 7/5, énonce l’arbitre international islandais, Monsieur Jónsson, pour clore définitivement la partie en cours.

Toujours dans mon moment de bonheur, j’aperçois au loin que mon adversaire est agacée de ma célébration. Comme d’habitude, elle est mauvaise perdante. Un des nombreux traits de caractère qu’elle s’est, tristement, forgée au fil des années.

Marta Rodriguez est une joueuse exceptionnelle. Ses capacités sont vraiment hors-norme pour le tennis féminin, mais malheureusement pour elle, je suis là et c’est bel et bien moi qui suis première au classement WTA quand celle-ci occupe déjà une honorable deuxième place. Mais pour elle, comme pour moi, la victoire est une culture et la défaite est proscrite de notre vocabulaire ! Alors, je comprends aisément qu’elle puisse avoir du mal. Cependant, être victorieuse contre sa plus grande rivale et la voir perdre la face, c’est toujours une satisfaction personnelle.

Sourire bienheureux devenu carnassier, je m’approche du filet avant de tendre ma main à l’attention de Marta.

Une nouvelle défaite contre moi, Marta. Félicitations ! Tu vas finir par battre un record, je déclare sournoisement.

Pinçant rageusement ses lèvres entre elles, Marta me regarde sévèrement avant de braquer ses yeux sur ma main encore tendue. Tandis que j’analyse son état d’esprit, je comprends immédiatement ; elle hésite à me serrer la main ! Pourtant, elle le sait pertinemment, si elle ne le fait pas, demain, les tabloïds s’en donneront à cœur joie !

Marmonnant des sons incompréhensibles, elle me serre finalement la main, à contrecœur.

N’en rajoute pas, petite Camillette Mauvaiscourt ! Tu me connais, ce que je vais te prononcer, je ne le pense pas le moins du monde, mais tous les yeux m’observent scrupuleusement alors, félicitations ! dit-elle, contrainte.

Amusée par son obligation, je ne peux m’empêcher de la narguer.

J’aime tellement ce mot venant de toi ! Il est plein d’amour et de sincérité, dis-je avec un rictus satisfait avant de me tourner vers l’arbitre pour lui serrer également la main.

Après une victoire, il est coutume dans le tennis que le vainqueur lance vers le public un présent, comme pour les remercier de leur soutien durant le match. Certains le font, d’autres non. Marta, par exemple, n’est pas de ce genre-là, contrairement à moi.

Bien évidemment, il est un cadeau qui, généralement, se veut plaisant et surtout, qui se garde longtemps. Enfin, tout est relatif ! Une raquette se conserve toute une vie certes, mais je n’ose imaginer les dégâts si je venais à l’envoyer sur le public !

Alors à chaque victoire, j’essaie de varier. Ma casquette du jour, la balle de match ou ma serviette fraîchement gardée par l’un des nombreux ramasseurs de balles sont mes présents préférés ! Néanmoins, aujourd’hui, j’ai envie de changement et ce sera donc mon protège-poignet ! Simple, efficace et sans douleur pour celui qui le reçoit. Après tout, ce n’est pas un protège-poignet en moins qui va changer quoi que ce soit aux vues de mes sponsors !

Mon lancer effectué, j’exprime ma gratitude envers le public avant de reprendre mon emplacement sur le banc et de m’habiller d’une veste légère. Mieux vaut éviter d’attraper froid !

Tandis que les organisateurs s’affairent à mettre en place l’estrade amovible, je réfléchis déjà à mon futur discours. Un discours porté sur la victoire et sur les remerciements ! Je dois avouer que je ne suis pas une adepte des allocutions orales. Elles sont, pour moi, angoissantes ! Et j’ai beau avoir l’habitude maintenant avec mes nombreux tournois et grands chelems gagnés, il n’en reste pas moins, que ce n’est pas mon exercice favori ! Il faut dire que dix mille paires d’yeux qui nous fixent durant de longues secondes, n’est pas l’idéal pour être à l’aise !

Mesdames, Messieurs…

Ces paroles, comme à l’accoutumée, signifient que la remise des prix va bientôt commencer. Les pulsations de mon cœur me le confirment ; le plus difficile va advenir. Inspirant de l’air calmement, malgré ma panique intérieure, je ferme mes paupières quelques secondes avant de les rouvrir en direction du pupitre mis en place pour l’occasion.

Elle s’est battue avec brio aujourd’hui ! annonce le speakeur de l’enceinte. Classée à la deuxième place au classement WTA, veuillez applaudir chaleureusement, la finaliste du jour, Marta Rodriguez !

Le public, beau joueur en ce jour, acclame avec une certaine admiration ma meilleure ennemie. Encore renfrognée depuis la fin de la partie, cette dernière n’esquisse aucun sourire en récupérant son prix. La traditionnelle « Assiette en argent », qui réjouit généralement tous joueurs ou joueuses, ne lui convient pas ! Mauvaise perdante jusqu’au bout !

Amusée, je lui adresse néanmoins un sourire arrogant, du genre : je suis bien plus supérieure à toi. Depuis toujours, c’est notre façon de nous montrer notre respect mutuel. Étrange quand j’y pense !

Et maintenant, le vainqueur du tournoi de Cincinnati 2018 ! Mesdames, Messieurs, veuillez applaudir, la première mondiale : Camille Belcourt !

À ce moment-là, tout ce qui m’entoure disparaît. Les gradins et le brouhaha de félicitations ne sont plus ; seul le chemin vers l’estrade est dans mon champ de vision. Arrivée devant le maire qui, exceptionnellement, remet les prix aujourd’hui, j’essaie tant bien que mal de ne pas montrer mon stress. Quelle peine m’en a pris ? C’est impossible !

Du coin de l’œil, je m’aperçois que mon adversaire est heureuse de mon état presque livide. Intraitable, même dans les situations les plus dures !

Cela dit, mon caractère intrépide reprend bien vite son ardeur ! Il ne veut pas donner satisfaction à mon adversaire.

Maintenant en pleine possession de mes moyens, je finis par récupérer mon trophée tout en serrant la main de Monsieur le Maire. Sur mon visage, un sourire indétrônable s’affiche avant que je n’aille en direction du podium soulever, telle une conquérante, mon prix du jour. Les acclamations nourries du public ne se font pas attendre et s’élèvent de plus en plus au fur et à mesure des secondes où je brandis mon Graal ! Quand j’entends la foule m’ovationner, j’ai des frissons dans tout le corps ! Un sentiment de fierté que je ne cesse de chérir jour après jour !

Éblouie par un premier flash, puis un second, je comprends que l’heure est dorénavant aux photos. Une multitude d’images qui feront, demain, la une de tous les journaux sportifs du monde !

Dos à elle, c’est l’écran géant au-dessus des gradins qui me confirme, en images, ce que je pensais déjà. Marta est passablement énervée par l’attention portée sur moi ; elle commence à perdre patience. Pour moi, ses états d’âme sont tellement faciles à deviner !

Heureusement pour elle, ce n’est qu’après plusieurs minutes que les organisateurs se décident enfin à passer au moment des discours. Un homme en costume vient à sa rencontre avant de lui tendre un micro. Honneur à la vaincue ! Cependant, je la connais, et le pire est à venir…

Je n’ai rien à dire sauf que j’aurais dû gagner. D’ailleurs, mon adversaire était, comme d’habitude, largement à ma portée. Je souhaite néanmoins remercier les organisateurs de ce tournoi et le public lors des autres matchs ! Aujourd’hui, l’assemblée avait déjà désigné son vainqueur avant même que le match ne débute. Finit-elle par déclarer tout en posant le micro sur la table à côté d’elle et de s’en aller en direction des vestiaires sans attendre mon discours.

Une bronca assourdissante suit immédiatement son départ. Ils sont tous stupéfiés par son égo surdimensionné et surtout, par ses affirmations sur eux ! Marta n’a jamais su accepter la défaite. Encore aujourd’hui, sa tirade le prouve. Elle n’osera jamais avouer que j’ai été plus forte sur ce match, non, elle préférera reporter la faute sur l’assemblée du jour. Un défaut qui l’a fait haïr du public ; un peu plus chaque jour. Une chose est sûre, ses dires feront le tour du monde dans quelques minutes !

Tandis que l’homme s’approche de moi avec un sourire peiné, je le remercie et le rassure avec un signe de tête avant de récupérer ledit micro, dorénavant tendu en ma direction. Inspiration…

Tout d’abord, je suis désolée pour les propos tenus par mon adversaire. Perdre n’est jamais facile quand on aime gagner, vous savez ? J’ai conscience que cela ne fait pas tout, mais il ne faut pas lui en vouloir pour les mots prononcés sous le coup de la frustration…

J’éprouve le besoin de faire une pause dans mon discours, et prends un bref instant pour choisir minutieusement mes futures paroles.

Je suis très heureuse de recevoir ce prix, aujourd’hui, parmi vous. Ce n’est peut-être pas le premier, mais la saveur reste la même ! Je tiens à remercier chaleureusement les organisateurs pour le déroulement de ce tournoi ; la ville de Cincinnati pour leur accueil ; le public pour son soutien extraordinaire ; et enfin, mon kinésithérapeute pour le travail formidable qu’il opère sur moi avant chaque match ! Et je finirai par une phrase qui m’habite en tout temps. « Toujours croire en ses rêves, car finalement, avec de la volonté et de la persévérance, on peut tous les réaliser ».

Discours acclamé par l’assistance, je souris, heureuse, et les remercie, les deux mains en l’air. Alors que les premières notes de l’hymne national français se jouent et que le silence se fait, je mets ma main sur ma poitrine et entonne ces paroles si chères à mon pays.

Les dernières notes retentissent quand j’applaudis une fois encore le public. Sans envie de le quitter, je rejoins mon banc pour récupérer mon sac et m’en vais en direction des vestiaires tout en signant quelques autographes sur le trajet. J’aurais aimé rester plus longtemps, en communion avec l’assistance, mais la fatigue du match me gagne. Une bonne douche s’impose pour mon corps meurtri par la souffrance physique.

Sur le chemin des vestiaires, à l’abri de la foule, je suis prise dans une accolade fortuite. Une embrassade puissante et bienheureuse dans le même temps.

Comment te sens-tu ? Dois-je te faire un massage ? Des douleurs musculaires ? Ton dos ? me demande rapidement mon kinésithérapeute et ami, Thomas Longchamp.

Thomas, alias Tom, est un beau jeune homme de vingt-huit ans. Brun et grand, ses yeux couleur océan des îles plaisent énormément. Il est vrai que l’on peut facilement s’égarer dans son regard bleu vert. Enfin, pour ma part, je ne m’y suis jamais perdue ! Il est le style de beaucoup de personnes, mais pour lui, il n’y en a qu’une qui compte. Un homme aimant comme il se fait rare de nos jours.

Amusée par son inquiétude, mais emplie de gratitude envers sa bienveillance, je lui réponds…

Du calme, Tom ! Tout va bien, j’ai seulement besoin d’une douche salvatrice ! Ne va pas faire un arrêt cardiaque avant celle-ci ! Si je dois appeler les pompiers, il faut que je sois présentable avant leur venue. Au cas où une belle femme pompière viendrait à te secourir, je pourrais au moins être sur mon trente-et-un ! je déclare, hilare.

Ma sexualité est connue de tous. De mes proches et des médias. Ce n’est un secret pour personne et je ne m’en porte pas plus mal. Cacher un fait de soi, c’est toujours un moment insupportable et fatigant pour l’esprit. Celui-ci tergiverse constamment pour savoir quoi faire. L’annoncer ? Le cacher ? Et pour finir, il se rend malade par les questions sans réponses.

Dès le début de ma carrière, j’avais joué cartes sur table et, comme je m’en étais doutée à l’époque, les personnalités du monde tennistique n’avaient pas vu d’un très bon œil ma déclaration. Cependant, ils avaient dû faire abstraction de leur homophobie, avérée pour certains, quand ils s’étaient aperçus qu’une femme homosexuelle pouvait très bien jouer au tennis tout en étant l’une des meilleures. D’ailleurs, seuls les fans m’avaient soutenu après mon annonce ; et c’était le principal pour moi.

Tu ne perds pas le nord ! Tu viens de gagner un tournoi majeur du circuit et toi, à peine sortie du court, tu songes déjà aux femmes ! dit-il d’un air amusé.

Que veux-tu ? J’aime les femmes et elles sont toutes attirées par moi ! Comme des abeilles dans leur ruche ! répondis-je, fière.

Après ta douche, je t’apporterai de la crème ! Je pense que tes chevilles doivent être touchées sous le coup de tes mots ! annonce-t-il dans un rire incontrôlable.

Elles vont très bien, je t’assure ! je m’indigne, outrée.

Allez, va prendre une douche bien méritée au lieu de dire des âneries !

Écoutant les paroles d’un sage, je m’en vais rejoindre à la hâte le vestiaire qui m’a été attitré pour ce jour.

Cam ? m’interpelle-t-il sérieusement avant que je n’atteigne le couloir adjacent.

Apeurée par le ton de sa voix, je me retourne et attends patiemment qu’il daigne me dire la phrase tant redoutée.

Le médecin m’a fait parvenir tes radios. Tu sais bien que tu ne pourras pas repousser le sujet éternellement. Il faudra que l’on en parle un jour ou l’autre.

Sans répondre, je secoue vigoureusement la tête de droite à gauche et regagne précipitamment le vestiaire. Pas aujourd’hui, ni demain ni dans un mois, je ne m’en sens pas capable. Dans des années, peut-être. Mais là, c’est encore trop tôt. Je ne dois pas manquer le moindre tournoi sous peine de voir ma meilleure ennemie prendre ma place au classement WTA.

Assise sur le banc du vestiaire, je contemple, le regard dans le vide, mon sac de raquettes. Dans mes pensées, je sursaute lorsque j’entends le claquement d’une porte. Je me retourne vers l’entrée avant d’entendre une voix reconnaissable derrière la cloison. La voix la plus aiguë et la plus haïssable qui soit…

C’est la trentième fois que tu joues contre elle, Marta ! Et jamais, tu n’as gagné le moindre match ! Tu m’expliques ? Techniquement, tu es au-dessus, alors c’est quoi le problème ? s’écrit violemment son entraîneur français, Mathieu Delamarre.

Auparavant, Marta et moi étions amies. À cette époque, elle n’était pas imbue, au contraire. Elle était pleine de vie, souriante et avait le cœur sur la main. D’ailleurs, notre relation amicale était connue de tous. C’est seulement depuis l’arrivée de son nouvel entraîneur que tout a changé. Devenue son conjoint par la suite, elle a mis de la distance avec tous ses proches et n’a gardé aucun contact avec personne, sauf sa famille.

Tu ne trouves pas à redire ? Où est ta rage de vaincre ? Sur le court, tu es une marionnette ! Elle te promène, littéralement ! Comment veux-tu être la première mondiale en jouant comme une débutante ? continue-t-il avec hargne.

Entendre ces mots me fait serrer les poings. Marta ne mérite pas ces réprimandes. Au contraire, elle s’est vaillamment battue sur toutes les balles lors de cette finale. Elle aurait été digne de la victoire tout autant que moi !

Mathieu est un entraîneur à la dure. Il aime avoir l’ascendant psychologique sur les joueurs qu’il forme, car pour lui, il n’y a que cette solution pour emmener un joueur ou une joueuse au haut niveau. Balivernes ! Pour moi, c’est seulement un homme qui adore avoir le contrôle sur tout.

C’est l’avantage que j’ai ! N’avoir aucun entraîneur personnel ! Au moins, aucun risque de recevoir une soufflante pareille ! Puis, après tout, ne dit-on pas que le meilleur juge ; c’est nous-mêmes ?

Quand tu auras des réponses à mes questions, tu sauras où me trouver ! Pendant ce temps, remets-toi en question ! Je t’attends à l’hôtel !

Tandis que la porte claque une nouvelle fois, je reste abasourdie par la violence de ces paroles. J’aimerais dire à Marta que tout n’est que sornettes et qu’il se trompe, mais je n’ai pas le droit de l’approcher.

Désirant effacer cette conversation révoltante, j’enlève mes habits un par un avant d’entrer dans la douche. Mécaniquement, ma main règle la température au plus bas pour que les tensions accumulées sur mes muscles s’amenuisent. Il n’y a rien de tel que l’eau froide !

Quarante minutes plus tard, mes douleurs enfin apaisées, je sors de la cabine. Devant mes vêtements de rechange, posés à même le banc, je regarde l’heure avant de m’affoler. M’habillant à la hâte, je finis par récupérer mes sacs et rejoins mon ami devant de la salle de conférence.

Te voilà ! Comme d’habitude, tu aimes te faire désirer ! Les médias te réclament tous depuis trente minutes ! s’exclame mon homme à tout faire, Tom.

Je souris de toutes mes dents et lui fais un clin d’œil, comme pour lui dire : tu as deviné, une fois encore !

Je garde tes affaires. Va t’installer, me presse-t-il tout en me poussant délicatement devant les journalistes.

Cette fois-ci, ce ne sont plus dix mille paires d’yeux qui me fixent et qui s’impatientent, mais une centaine environ ! Et malgré ma fatigue, je ne peux me permettre de les envoyer paître. Un des inconvénients d’être connue !

Tandis que je prends place sur l’estrade, la première question ne tarde pas à se faire entendre.

Bonjour, Camille. Michael Douglas, journaliste à la « XPSport ». Vous êtes sur une série d’invincibilité de 108 matchs, dont cinq grands chelems remportés. Comment l’expliquez-vous ?

Après avoir bu une gorgée, je repose le verre d’eau mis à ma disposition, et m’exclame amusée…

Bonjour, Michael. D’entrée de jeu, vous attaquez fort vous !

Pourquoi attendre plus longtemps pour les bonnes questions ? réplique-t-il avec un léger sourire.

Excellente réponse ! je déclare en plaisantant. Pour en revenir à votre question, je suis extrêmement fière de cette statistique. Je l’explique tout simplement par beaucoup de travail, de persévérance et de confiance en mes capacités. Si l’un des trois points énoncés n’est pas là, lors d’un match, dans ce cas, la difficulté devient plus ardue et le mental prend la relève. Aujourd’hui, j’avais les trois réunis, par chance.

Merci pour votre réponse, Camille.

Pendant plusieurs minutes, les questions se succèdent et ne se ressemblent pas. Mon état de fatigue me rappelle très vite à l’ordre et me fait comprendre que je dois mettre un terme à cette conférence le plus rapidement possible. Alors que je fais un signe discret à mon voisin, organisateur de l’interview, celui-ci demande une dernière question à l’assemblée, avant la fin de cette séance de presse.

Bonjour, Camille. Loïc Dupuis, journaliste à « SportFrance ». Marta Rodriguez est vraiment très amère après sa défaite du jour, un mot là-dessus ?

Son discours le prouve, mais comme je l’ai dit lors de mon allocution après la remise des prix, il ne faut pas lui en vouloir. Vous savez, dans tous les sports, que l’on soit professionnel ou non, la culture de la gagne existe. Moi-même, je n’aime pas perdre. Nous, les compétiteurs, nous sommes tous de mauvais perdants, c’est un fait. Marta l’est également. Mais peut-on le lui reprocher ? Je ne pense pas, je finis de dire avant de remercier tout le monde présent et de prendre congé.

Dehors, Tom comprend mon état et me fait signe de le suivre jusqu’à la voiture. Après avoir déposé les sacs dans le coffre, il vient prendre place sur la banquette arrière du véhicule, à mes côtés. Doucement, mon chauffeur, Benjamin Leland, démarre et prend la direction de l’hôtel.

La route étant presque déserte, l’heure doit être tardive. Tant mieux ! Le voyage sera moins long qu’à l’accoutumée.

Comment s’est passée sa conférence ? je lui demande sans détourner mon regard de la rue.

Tom sait très bien de qui je parle. Il me connaît depuis des années et surtout, il est au courant de toute la situation entre Marta et moi.

Elle n’a pas souhaité répondre aux questions des journalistes. Avoue-t-il, désolé.

Fermant les yeux un instant, je ne peux m’empêcher de me sentir coupable. Après tout, peut-être est-ce ma faute si elle s’est tournée vers Mathieu et qu’elle est devenue si hautaine publiquement.

Très vite, Tom ressent ma détresse. Il n’est pas dupe. Sans attendre, il vient enserrer ma main, comme un frère de cœur le ferait. Heureusement que j’ai une personne comme lui dans ma vie.

Arrivée devant l’hôtel, je ne perds pas de temps et récupère mes affaires dans le coffre. Je commence à me diriger vers l’entrée avant d’être arrêtée par mon ami. Comme si j’étais un objet fragile, il me prend dans ses bras pendant de longues minutes. Aucune parole n’a besoin d’être prononcée entre nous. Je comprends son message de soutien.

Tout en mettant un terme à cette accolade fortuite, j’acquiesce d’un léger sourire de remerciement et finis par rejoindre l’ascenseur.

L’hôtel est étrangement silencieux pour un dimanche soir. Lentement, je marche en direction de ma chambre qui porte le numéro 256. J’insère la clef et entre dans la noirceur de la pièce.

Alors, comme ça, d’après toi, je suis mauvaise perdante ? s’exclame une voix familière.

Surprise, mais extrêmement heureuse de cette visite impromptue, je ne peux m’empêcher de répondre…

Tais-toi et approche…

Une simple phrase qui sonne comme une invitation. Une invitation qu’elle comprend aisément. Les secondes suivantes sont d’un supplice sans nom. Alors que mes yeux se ferment déjà en attendant la suite des événements, ma langue commence à humidifier ma zone érogène. Le bonheur et l’apaisement se font immédiatement au contact de ses lèvres. Une sensation rarement connue. Un simple baiser. Un baiser impératif.

Ancienne amie, ennemie de toujours sur le court, adversaire coriace, et amante cachée de tous. Voilà ma relation tumultueuse avec Marta Rodriguez.

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