Chapitre 1 — Juste une nuit – Chapitre 1
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1 – ABANDON
Printemps 2003. Banlieue parisienne.
La porte d’entrée de la demeure familiale claqua avec fracas, faisant sursauter de surprise la maîtresse de maison qui s’affairait à préparer le dîner du soir même.
— Em’, c’est toi ?
En guise de réponse, elle n’eut droit qu’au bruit délicat des pas précipités de sa fille, qui résonnèrent lourdement sur chacune des marches de l’escalier conduisant à l’étage.
— Ces ados ! souffla d’exaspération la femme en terminant de travailler sa pâte sablée.
Elle ne se formalisait plus du manque de savoir-vivre de son aînée, se souvenant, non sans une certaine nostalgie, qu’elle aussi avait eu quinze ans un jour. Pour autant, elle fut surprise de constater l’horaire anormalement prématuré auquel, pour une fois, sa fille rentrait. Ce n’était pas dans ses habitudes de regagner directement la maison après le lycée, un mercredi, qui plus est. Est-ce qu’il y avait un souci ? Comme elle voulut en avoir le cœur net, elle tenta de nouveau sa chance, un ton au-dessus cette fois.
— Emaëlys ? C’est toi chérie ?
Pas de réponse. Pire encore, l’adolescente augmenta le volume de son enceinte pour être certaine qu’on lui fiche la paix. La mère de famille comprit évidemment le message mais ne s’avoua pas vaincue pour autant. Elle s’empressa de mettre en place sa tarte aux fraises et à la rhubarbe, la glissa dans le four, régla le minuteur de cuisson sur trente minutes puis rejoignit sa progéniture à l’étage.
Les trois premiers coups qu’elle donna contre la porte fermée de la chambre se voulurent plutôt discrets et respectueux. Néanmoins, face au silence persistant d’Emaëlys, elle cogna plus franchement avant d’entrer sans attendre d’y avoir été invitée. Assise à même le sol, le dos appuyé contre son lit, le dernier numéro de Dansez maintenant entre les mains, l’ado baissa le son de la musique par politesse sans pour autant lever le regard sur sa mère, qui prit spontanément place à ses côtés. Elle connaissait assez sa fille pour déceler la moindre de ses contrariétés.
— Qu’est-ce qui ne va pas, ma puce ?
La jeune fille haussa les épaules d’indifférence.
— Il est tôt. Pourquoi n’es-tu pas à ton cours ?
— J’arrête la danse.
— Pardon ?
Emaëlys avait balancé l’information le plus naturellement du monde, provoquant un bref étranglement à sa mère.
— Je peux savoir ce qui a suscité cette décision ?
— Maman, évite-moi ta séance de psychanalyse, tu veux ? Je ne suis pas une de tes patientes.
— Oh ça, je le sais ! Crois-moi ! Tu me le rappelles assez souvent.
L’ado lança un regard en coin à sa mère, dont le visage détendu et souriant l’apaisa un tant soit peu.
— Je veux arrêter, c’est tout, bougonna-t-elle sans grande conviction.
— Em’, tu danses depuis que tu as six ans. Je ne connais personne de plus passionné ni acharné que toi. Qu’en est-il de ton rêve de devenir professionnelle ?
— Les rêves évoluent, maman.
— Du jour au lendemain ? Permets-moi d’en douter. Hier soir encore, tu me faisais les éloges du WCS et de ta passion naissante pour cette danse.
— Oui ! Mais tu sais quoi ? J’ai dormi depuis !
Elle se leva d’un bond, l’air fâché, s’installa derrière son bureau et commença à gribouiller nerveusement des formes totalement abstraites sur une page blanche. Sa mère prit une profonde inspiration.
— Est-ce que ça a un rapport avec Sofia ?
— J’en ai rien à foutre de Sofia ! s’énerva-t-elle, prouvant malgré elle que l’évocation de la jeune femme était en réalité la raison de son mal-être et le véritable fond du problème.
— Il me semblait pourtant qu’elle était la meilleure amie que tu aies jamais eue de toute ta vie ?
— Ça aussi, ça a changé !
— Décidément, tu n’en finis plus d’évoluer, ma chérie, murmura-t-elle de façon à être la seule à entendre. Est-ce que tu as envie de me raconter ce qu’il s’est passé ?
Même si Emaëlys paraissait se braquer, elle avait conscience que sa mère s’intéressait sincèrement à sa vie en tant que telle, et non en son statut de psychothérapeute, comme elle aimait à la taquiner. Elle appréciait sa prévenance et savait pertinemment que quoi qu’elle tente de lui cacher, elle finirait toujours par lui avouer ses petits travers. Parce qu’elles avaient indéniablement une relation de confiance, et qu’au fond, elle jouait un rôle primordial de confidente, et à bien des égards. Elle ne fit pas durer le suspense plus longtemps.
— Elle me laisse tomber, voilà ce qui se passe !
La mère de famille fronça les sourcils. Que devait-elle comprendre, exactement ? Elle savait sa fille et Sofia très proches, au point de s’être déjà interrogée sur la nature réelle de leurs sentiments respectifs. Il est des attitudes qui ne trompent pas une maman. Sauf qu’elle ne lui en avait jamais fait vent ; non pas parce que cela lui posait problème que sa fille puisse être amoureuse d’une personne de même sexe, elle était assez ouverte sur le sujet pour ne pas en faire cas, mais elle préférait que l’initiative d’aborder ce sujet advienne directement de la concernée, pour ne pas paraître trop intrusive malgré leur complicité incontestable. Pour autant, elle insista, avec beaucoup de prudence.
— Mais encore ?
— Elle déménage. Ce week-end ! Et elle ne m’a rien dit plus tôt pour pas que je me fâche !
— Et elle a eu raison, visiblement…
— Maman !!!
— Excuse-moi.
La femme se releva pour venir s’asseoir sur le bord du lit, sa fille lui tournant le dos.
— Où va-t-elle ?
— Au Danemark !
— Oh !? C’est loin…
— Nan, tu crois ?
Sa réponse pleine d’ironie était le parfait reflet de son désarroi, et il n’en fallut pas plus à la mère pour évaluer son degré de déception.
— Em’, je comprends que tu sois triste et déçue, mais…
La jeune fille opéra un rapide demi-tour en faisant pivoter l’assise de son fauteuil.
— Je ne suis pas triste ni déçue, je suis anéantie, maman !
Le regard rempli de larmes, il lui avait fallu une sacrée dose de courage pour lui faire cet aveu. La mère de famille prit toute la mesure de l’état de souffrance dans lequel se trouvait actuellement le fruit de ses entrailles. Ce constat lui serra le cœur. Emaëlys se confrontait-elle à sa première déception sentimentale ? De son point de vue, ça en avait tout l’air. Elle décida de mettre les pieds dans le plat, avec le plus de délicatesse dont elle était capable.
— Ma puce, vous êtes fusionnelles Sofia et toi, votre relation est unique. Si elle ne t’en a pas parlé avant, ce n’est sans doute pas par peur que tu le prennes mal. Elle a probablement repoussé l’échéance du moment pour ne pas te blesser, parce qu’elle savait que tu serais triste. Et parce que c’est certainement très difficile pour elle de devoir partir et se séparer de toi.
— Tu parles ! C’est même pas elle qui a craché le morceau ! Elle a envoyé quelqu’un à sa place, tu le crois ? Elle est lâche ! Voilà ce qu’elle est ! Une putain de sale petite dégonflée qu’en a rien à foutre de notre soi-disant amitié, et encore moins de ma gueule !
Sa mère serra la mâchoire sur autant de grossièretés. L’instant était mal choisi pour lui faire une leçon de politesse, alors elle ravala sa morale et tenta de la rassurer.
— Elle était probablement effrayée, ne sois pas si dure avec elle.
— Dis maman, ce n’est pas moi que tu es censée défendre ?
— Je ne défends personne, Em’. Je t’explique simplement que lorsqu’on éprouve des sentiments pour quelqu’un, quels qu’ils soient, avouer la vérité est souvent plus effrayant que la cacher. Aimer, c’est aussi comprendre, accepter, et laisser partir l’autre, parfois.
— Eh ben qu’elle se casse, j’en ai rien à faire de toute façon !
— Tu ne penses pas ce que tu dis.
— Bien sûr que si !
— Alors pourquoi est-ce que tu pleures ?
— Parce que je suis en colère !
Les sanglots dans sa voix mettaient en évidence sa douleur bien plus que sa colère. Sa mère saisit ses mains dans les siennes et tenta de la réconforter.
— Mon cœur, je comprends ce que tu ressens. C’est toujours difficile de perdre quelqu’un que l’on aime.
— Je ne suis pas amoureuse de Sofia, hein !
La jeune fille se braqua tout en effaçant une larme sur sa joue d’un revers de la main.
— Cela ne me poserait aucun problème si tel était le cas.
— Mais n’importe quoi !
Emaëlys fit de nouveau volte-face pour reprendre ses gribouillis. La femme comprit qu’elle était sans doute allée trop loin dans ses propos et n’enfonça pas davantage le clou. Elle se redressa, saisit les épaules de sa fille et embrassa avec tendresse le dessus de sa tête durant de longues secondes. Il était temps de la laisser seule, elle la connaissait assez pour savoir qu’elle n’obtiendrait plus aucune confidence.
Sur le seuil de la porte, elle opéra un léger demi-tour pour s’adresser une dernière fois à sa progéniture.
— Si je peux me permettre un conseil, Em’, tu devrais demander à Sofia ce qu’elle ressent. Ce n’est pas son choix de tout quitter. Ce doit être très difficile pour elle.
— Je m'en fous je te dis. Elle n’a qu'à simplement prévenir ses parents qu'elle ne veut pas partir.
— Les choses ne sont pas toujours aussi simples, jeune fille. Tu l’apprendras bien à tes dépens, au fur et à mesure de ta vie. En attendant, parle à Sofia.
— Jamais de la vie !
La femme s’avoua vaincue mais espéra que sa fille change d’avis avant qu’il ne soit trop tard. Elle laissa échapper un profond soupir en refermant la porte de chambre derrière elle, se confrontant au même moment à l’arrivée inattendue de son mari.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta-t-il en relevant l’air défaitiste de son épouse.
— Notre fille a le cœur brisé.
— Oh ? Et on peut savoir le prénom du coupable ? Que j’aille régler son compte à ce petit con.
Elle afficha un sourire équivoque avant de l’embrasser à la hâte pour le saluer.
— Sofia.
Il eut un bref moment de recul.
— Tu veux que je lui parle ?
Elle grimaça avec un signe négatif de la tête.
— Je pense qu’elle a besoin d’être seule.
Il acquiesça sans broncher tout en emboîtant le pas à sa femme qui regagnait déjà le rez-de-chaussée. Au fond, il ne fut pas plus surpris que cela par cette révélation.
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