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La femme du crépuscule · Pauline Theissot-Peyriot

Lire La femme du crépuscule en ligne gratuitement Chapitre un : 17 septembre

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Trois, quatre, cinq, six, sept, huit… Je comptai les rubans blancs du passage piéton pour empêcher le stress de monter.

Je n’avais pas pris de sac, peur d’en être embêtée. J’avais un petit carnet et un stylo bleu dans une main, mon téléphone ouvert sur une application GPS pour trouver mon chemin dans l’autre. Juste rassurant, en plein Paris il m’aurait suffi de demander. Mais j’avais trop peur qu’on comprenne où je me rendais.

J’avais également sur moi sa réponse cachée dans ma poche, si abîmée tant je l’avais lue, si sale tant elle avait voyagé à mes côtés. J’aurais pu la laisser dans ma chambre, je la connaissais par cœur. « Mademoiselle, j’ai bien compris le sens de votre écrit, et vos mots m’ont touchée. Si vous voulez que nous nous rencontrions, je vous attendrai le jeudi 17 septembre à dix heures. Sonnez à mon nom, vous connaissez l’adresse. »

— Cordialement, Valentine Danielle.

Je me sentis obligée de le dire à voix haute pour rendre la chose réelle.

Qu’est-ce qui avait bien pu lui plaire autant dans ma lettre ? « Je vous trouve si pure, belle et interdite » ? Un peu trop osé pour lui plaire… « Et lorsque je vous vois à l’écran, je me dis que j’ai raté l’immense honneur, l’immense plaisir de vous faire jouer, d’écrire des rôles pour vous » ? Trop prétentieux… J’eus soudainement envie de faire demi-tour en me rappelant toute l’audace dont j’avais fait preuve dans cette lettre… Mais, peut-être que justement c’était ce qui l’avait touchée, qu’elle avait aimé ma sincérité et mon franc-parler…

*

Le GPS s’arrêta et mon téléphone passa de la minute 47 à la minute 48. Un peu avant l’heure. Il était pourtant de convenance d’arriver en retard lorsque l’on était invité chez quelqu’un, non ? Mais ne m’a-t-on pas appris tout au long de mes études que « dans le Cinéma, être à l’heure c’est déjà être en retard » ? Je voulais prendre le risque. Je vérifiai la date sur mon téléphone, bien que je l’eusse déjà fait plusieurs fois avant de sortir de chez moi : jeudi 17 septembre. 9H48.

Je soufflai un grand coup et me frottai les mains avant de chercher le nom sur l’interphone. J’aurais préféré un code, un premier échange par l’intermédiaire de ce haut-parleur me terrorisait. J’avais répété un nombre incalculable de fois ce que j’allais dire là, et avec quel ton. Évidemment, je savais que jamais je ne le ressortirai comme je l’avais étudié. « V. Danielle », comme pour garder un anonymat qui ne dupait personne. J’appuyai sur le bouton en me raclant la gorge. Trois sonneries et un grésillement avant d’entendre sa voix. Oui, c’était bien elle.

— Bonjour, je suis Nina Delaunay, nous avons rendez-vous à dix heures.

— Oui bien sûr, montez. Quatrième étage.

— Merci.

Le bruit habituel de ce genre de structure retentit, m’invitant à pousser la porte.

Personne ne me savait ici. Il fallait que j’en garde des preuves, au cas où. Je dégainai mon téléphone pour prendre quelques discrètes photos du hall. « Le hall de Valentine Danielle » pensais-je avec folie. J’empruntai l’escalier. Tiens, elle ne m’avait pas indiqué à quelle porte je devais frapper. Une angoisse monta, redescendant tout de suite en constatant au premier étage qu’il n’y avait qu’une porte. Bien sûr, Valentine Danielle n’avait pas de voisin de palier.

Au troisième étage je ralentis. Mes jambes flageolaient, je me sentais à plat. Le stress s’était emparé de moi d’une manière que j’avais peu connue. Et pourtant je l’avais déjà enduré. Ce stress qui me sciait les jambes et me coupait le cœur, je l’appréciais en fin de compte car il me rappelait à quel point j’étais vivante. Ma figure devait être rouge, j’allais arriver haletante, je sentais même la transpiration poindre à la lisière de mes cheveux. De quoi aurais-je l’air lorsqu’elle ouvrirait la porte ? Et puis, pour couronner le tout, j’avais une envie pressante d’uriner. Ah, j’en avais l’habitude, et il fallait toujours que cela arrive dans les moments les plus importants de ma vie.

Quatrième étage. J’aurais voulu prendre une photo, je n’osai pas, si elle ouvrait la porte trop tôt, j’étais cuite. Je me raclai de nouveau la gorge et frappai, juste après avoir vu la sonnette que je n’osai pas actionner. Un chien aboya. Oui, c’est vrai, son bulldog français, Myrtille. La porte s’ouvrit. Je crus mourir.

Pendant un quart de seconde, j’eus envie de prendre mes jambes à mon cou et de déguerpir. Non mais de quel droit Nina Delaunay se permettait-elle d’aller sonner chez Valentine Danielle ? Dans tes rêves les plus fous ma vieille !

— Bonjour, réussis-je tout de même à dire timidement.

— Bonjour. Eh bien, entrez, ne restez pas sur le pas de la porte.

— Oui, bien sûr…

Sa voix était comme au cinéma. Aggravée par l’âge et la cigarette, mais toujours avec ses pointes aiguës si caractéristiques. Et dire que cette mélodie allait être pour moi, rien que pour moi, pendant peut-être une heure, ou plus.

Au moment où la porte se referma, le petit chien me fit la fête. Sa langue pendante, ses pattes sur mon jean, il voulait de l’amour. Attendrie, je ne pus m’empêcher de me baisser pour caresser le haut de son crâne.

— Il ne vous dérange pas ?

— Non, non, au contraire, j’adore les chiens !

Je voulus rajouter « et particulièrement de cette race », mais ne les aimais-je pas d’abord parce qu’elle avait ce chien ? Il ne fallait pas passer pour une groupie, mais pour quelqu’un de sérieux. Et en parlant de sérieux…

— Hum, je peux utiliser vos toilettes ?

— Bien sûr, au fond du couloir, la troisième porte. Mais posez vos affaires avant.

— Ah euh oui, merci…

Je retirai mon manteau qu’elle prit avec délicatesse pour l’accrocher dans l’entrée. Je me retrouvai bien bête avec mon carnet, mon stylo et mon téléphone que je posai à côté du dépose-clefs. Elle sembla approuver, alors je pris la direction précédemment indiquée.

Les toilettes de Valentine Danielle. « Tu délires, arrête, c’est un humain comme un autre… N’empêche… ». Heureusement j’avais laissé mon portable dans l’entrée.

Je me lavai longuement les mains en observant ma figure dans le petit miroir. Ça allait, je n’étais pas rouge. J’essuyai les gouttes de transpiration visibles, sentis mes aisselles pour constater les menus dégâts et me raclai une ultime fois la gorge avant de sortir. Mais où-est-ce que j’étais censée aller maintenant ? Je retournai vers l’entrée, par chance, le salon était juste là et Valentine Danielle était assise dans un des deux canapés. Je récupérai mes affaires et pénétrai dans la pièce.

— Installez-vous, dit-elle en me montrant le second canapé en face d’elle, vous voulez boire quelque chose ? Un café, un thé ?

— Merci, euh…

Un thé, le meilleur moyen pour me ridiculiser de nouveau en retournant aux toilettes… Mais avec ces bêtises, j’avais la gorge sèche.

— Je veux bien un verre d’eau.

— Je vous apporte ça, mettez-vous à l’aise.

— Merci.

Me mettre à l’aise, hein ? Comme si j’allais m’affaler sur ce canapé qui avait sans doute coûté des milles et des cents, dans un appartement qui en valait des millions, en plein milieu du salon de Valentine Danielle. Sûrement pas. Mais si je restais prostrée dans les capitons j’allais passer pour une gamine. Heureusement, Myrtille donna de sa présence et vint se coller à ma jambe pour demander, plus humblement cette fois, des caresses que je lui donnai avec amour. Lui au moins m’aidait à me mettre à l’aise.

Valentine Danielle revint avec un verre qu’elle me tendit. Je la remerciai et j’en bus une gorgée en faisant plus attention que d’habitude de ne pas m’étouffer, puis le posai sur la table basse.

— Dans votre lettre, vous dites que vous voulez m’interviewer, mais je devine qu’il n’y a pas que cela qui vous amène ici. Enfin, nous pouvons quand même commencer par l’interview peut-être ?

Elle avait un sourire en coin que j’avais vu tant de fois dans ses rôles. C’était assez logique que ce sourire lui appartienne réellement.

— Oui, ça me paraît une bonne chose. Je vais prendre des notes, dis-je en désignant mon stylo, mais est-ce que je peux quand même vous enregistrer ? Je n’utiliserai ces audios qu’afin de les retranscrire par la suite.

— Oui, il n’y a pas de problèmes.

— Merci…

Je déverrouillai mon téléphone qui me permettrait d’enregistrer. J’avais fait plusieurs tests afin de m’assurer que tout fonctionnerait. Le chien me quitta pour rejoindre sa maîtresse sur le canapé. Elle le laissa s’installer à ses côtés et le caressa par intermittence.

— Et arrêtez donc de me remercier, dit Valentine Danielle alors que je posai mon téléphone sur la table basse qui nous séparait.

Je la regardai sans trop savoir quoi répondre. Je savais ma gêne palpable.

— Je vois bien votre gêne, mais ne l’avez-vous pas écrit vous-même ? Que tous mes rôles m’avaient rendue encore plus humaine ?

— Si, en effet…

— Alors, essayez de me voir humaine comme les autres.

— C’est drôle que vous disiez cela, osai-je enfin, justement pour me calmer, en arrivant, c’était ce que je me disais. Et c’est ce que je me répète sur chaque tournage où je rencontre des acteurs un peu connus. Qu’au fond rien ne sert de les idolâtrer, ils sont comme tout le monde. Mais avec vous, c’est différent.

— Pourquoi cela ?

— Vous êtes Valentine Danielle.

Cette réponse sonna à mes oreilles comme une évidence. Mais cela devait être ridicule aux siennes. Puisque c’était son nom. Au lieu de se moquer, elle eut un petit rire. De ces petits rires qui faisaient retrousser son nez dans la plupart de ses premiers films en noir et blanc. J’avais longtemps eu du mal à associer cette jeune femme de vingt ans à ses débuts et cette imposante star de plus de soixante-dix ans qui tournait toujours aujourd’hui.

— Cela sonnait plus intelligent dans ma tête, avouai-je en sentant mes joues chauffer.

— Non, non, je comprends. Je sais que je peux impressionner, j’en ai l’habitude et c’est bien ma peine.

— Vous voulez dire que chaque journaliste qui vous interviewe se retrouve dans le même état que moi ?

— En quelque sorte, mais vous allez voir, d’ici quelques minutes tout ça ne sera qu’un mauvais souvenir. Apparemment je sais mettre à l’aise.

Un petit rire m’échappa à mon tour. Bien moins gracieux que le sien, pour sûr…

J’ouvris mon carnet où j’avais annoté quelques questions. Seulement une liste non exhaustive, je savais qu’au fil de la discussion d’autres viendraient naturellement. Seule une question était entourée en rouge plusieurs fois. Celle-là il fallait absolument que je la pose, quoi que cela m’en coûte. A la fin.

— Je vous écoute, dit-elle me voyant hésiter.

— J’aimerais beaucoup savoir ce que vous avez ressenti lorsque vous êtes passée devant la caméra pour la première fois. Il me semble qu’avant vous faisiez un peu de théâtre avec votre frère, mais la caméra installe quelque chose de différent.

Son sourire se posa, entre neutre et réflecteur, et elle sembla chercher dans sa mémoire. Cela remontait maintenant à plus de cinquante ans mais j’étais sûre qu’elle en avait un souvenir parfait.

— Ce premier film, vous l’avez vu je suppose ?

— Oui.

Elle ne pouvait pas savoir que j’avais tous les DVD des films dans lesquels elle avait joué.

— Ce n’était pas un grand rôle, je dois apparaître dans deux ou trois séquences.

— Quatre.

Un nouveau sourire.

— J’avais dix-neuf ans, c’est assez tard quand on y pense aujourd’hui pour un si petit rôle. Mon frère avait déjà figuré dans plusieurs films à cet âge. Mais je préférais le théâtre à l’époque. Ce rôle m’est tombé dessus un peu par hasard, mon frère n’arrêtait pas de me dire à quel point jouer dans un film serait une bonne expérience pour moi et que cela m’ouvrirait tout un tas de portes. Je l’ai écouté sans réfléchir. J’ai bien fait il faut croire… Mais je m’éloigne déjà de la question… Je pense que c’était un jeu pour moi, avant tout. J’avais l’habitude de jouer devant un petit public, les retours immédiats me plaisaient bien. Ici, il fallait rejouer sans jamais obtenir d’applaudissements. Je trouvais cela merveilleux !

Je l’observais déverser ses paroles. Elle était déjà absorbée par son récit. J’en oubliai de prendre des notes.

— Je suppose que j’ai vu la caméra comme une camarade de jeu. Pour ce film-ci, je n’avais pas de plan consacré à mon seul personnage, mais je parle des suivants. Lorsque la caméra est braquée sur vous, c’est un peu comme si vous lui donniez la réplique. On donne tantôt la réplique à notre partenaire, tantôt à la caméra et au réalisateur par son biais. Finalement, on donne même la réplique à toute l’équipe technique. A la scripte et à l’assistant. A l’ingénieur du son et au cadreur. En somme, à des gens qui connaissent déjà l’histoire et qui pensent à la technique avant de penser au suspense. La possibilité de dire et redire une phrase, pour ensuite laisser choisir le réalisateur au montage, j’ai tout de suite trouvé cela fascinant. Au théâtre il y a beaucoup de répétitions, mais une fois qu’elles sont faites, on livre la pièce d’un bloc au public qui n’a pas le choix de ce qu’on lui donne. Au Cinéma, le premier public c’est l’équipe technique, et eux choisissent. J’ai l’impression qu’on peut mieux s’y épanouir.

— Pourtant vous avez continué le théâtre.

— Oui, parce que, en parallèle, j’adore ça ! Ce sont, à mon sens, deux univers très différents mais qui se complètent. Au Cinéma on n’a pas de retour direct des spectateurs, on doit attendre des mois que le film soit monté et montré. Puis il faut lire les magazines, regarder les avis. Au théâtre on a cette gratification, ou on ne l’a pas, dans l’immédiat. Cela crée des sentiments tout à fait différents, mais appréciables les uns comme les autres.

*

J’avais envie de lui poser une multitude de questions auxquelles je n’avais pas pensé en préparant cette rencontre. Elles se bousculaient dans ma tête. Et j’avais du mal à la laisser finir, pressée d’enchaîner avec une autre interrogation. J’étais avide de savoir, je voulais tout connaître, tout ce que je n’avais pas appris dans mes lectures ou visionnages d’interviews. Contrairement à ce que j’avais écrit dans ma lettre, je me comportais comme une groupie. Enfin, j’avais cette impression. Pourtant, Valentine Danielle ne semblait nullement gênée par les questions que je lui posais. Ni par le ton gourmand que j’employais. Comme si elle avait fait cet exercice toute sa vie. Et c’était sûrement le cas. En fait, je pensais être originale, mais toutes ces questions, on les lui avait déjà sûrement posées, et ces réponses elles les avaient sûrement déjà toutes données. Donc, rien n’était pour moi. Tout cet échange ne faisait partie que d’une pièce répétée, en quelque sorte.

Alors c’était le moment. Le moment d’aborder ce sujet dans lequel j’étais sûre que personne n’avait osé se risquer. Pourquoi ? Je me le demandais, il n’y avait rien de si grave. Peut-être que ma curiosité mal placée et intéressée m’aidait à pousser certaines barrières.

— J’ai une dernière question à vous poser, dis-je après plus d’une heure d’entretien.

— Oh déjà, je n’ai pas vu le temps passer avec vous.

Sa phrase m’alla droit au cœur. Il en bondit un peu trop fort et me força à me racler la gorge, rendant ce moment presque solennel.

— Je vous avoue que je ne suis pas sûre de l’intégrer dans mon dossier, mais il faut que je la pose.

— Allez-y, il n’y a pas de mal.

— Comme vous vous en doutez, je connais votre filmographie par cœur. Je sais que vous n’avez joué que quatre rôles de femmes homosexuelles. Et pour certains on ne peut pas parler réellement d’homosexualité… Sur plus de cent-cinquante films, six baisers échangés avec une autre actrice. Est-ce vous qui avez refusé ce genre de rôles ? Ou bien peut-être qu’on ne vous les a pas proposés ? Et pourquoi à votre avis ?

Mon cœur ne s’était pas calmé. Enfin, j’allais obtenir cette réponse que j’espérais tant. Réponse servant uniquement à assouvir cette curiosité malsaine qui guide le genre humain. Il fallait que je sache. Je n’en dormirai plus de ma vie si elle évitait ma question. Il ne me resterait plus qu’à rentrer chez moi dépitée.

A ma grande surprise, Valentine Danielle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Myrtille, qui s’était endormi depuis longtemps, se réveilla pour observer sa maîtresse s’en aller. Puis, il reposa sa tête dans ses pattes et se rendormit aussitôt. La main de mon hôte joua avec le rideau blanc qui la cachait du regard extérieur. Elle observait la vue floue au travers.

— Jusqu’ici j’ai toujours réussi à éviter cette question. Mais je vais y répondre.

— Vous n’êtes pas obligée.

Si, si, bien sûr que si. Elle était forcée de répondre. Mais la bienséance m’imposait de lui offrir le choix d’y renoncer.

— Vous avez été franche dans votre démarche, me dit-elle toujours le dos tourné, notre discussion m’a été agréable. Vous êtes une jeune femme très intéressante. Et puis, j’ai besoin de le dire à quelqu’un…

Mon esprit manqua une marche. Le dire à quelqu’un ? Parce qu’il y avait quelque chose à dire ? Mon rythme cardiaque s’accéléra à l’idée d’obtenir enfin ce que j’étais venue chercher. Une réponse inédite. Un secret que je serais peut-être la seule au monde à connaître. Mon trésor.

— J’éteins l’enregistrement si vous le souhaitez.

— Ce n’est pas la peine. Vous pourrez en faire ce que vous voudrez. Je n’ai plus l’âge ni le temps de garder des secrets.

Elle s’était retournée vers moi pour me dire cette phrase. Mais elle revint à sa contemplation. Je n’avais rien à ajouter, je comprenais bien que c’était l’heure pour elle de se livrer.

— Cela remonte à loin tout ça… Je l’avais rencontrée à l’âge de vingt-et-un ans, sur un de mes premiers tournages. Elle aidait à la lumière. C’était l’époque où les gens osaient encore venir me parler entre les prises et pendant les pauses déjeuner… Nous avons sympathisé très vite, nous mangions à la même table à chaque repas. Les gens voyaient en nous deux jumelles inséparables. Ah, s’ils avaient su…

Un rire empreint de nostalgie lui échappa.

— Pour le tournage des séquences en province nous logions tous au même hôtel. Elle passait ses soirées dans ma chambre pour me raconter des bêtises qui nous faisaient rire toute la nuit. Il était rare finalement qu’elle dorme dans la sienne… Les choses étant ce qu’elles étaient, elle est devenue mon amante pendant toute la durée du tournage.

J’écoutais avec attention mais je ne pouvais m’empêcher de chercher de quel tournage elle parlait. Vu son âge et la mention de la province, qui incluait aussi un tournage parisien, cela ne me laissait pas beaucoup de choix. Ma curiosité jouissait de tant de savoir. Elle, en revanche, n’avait pas l’air au bord de l’extase.

— On a voulu continuer une fois rentrées à Paris. Je vivais avec mon frère à l’époque. Nous avions pris notre indépendance mais nous ne pouvions nous résoudre à nous quitter. Je l’avais présentée comme une amie. Il s’est mépris sur nos intentions, et quand il nous a surprises toutes les deux, il est entré dans une rage folle. Il nous a virées de chez lui. J’ai dû retourner vivre chez mes parents sans leur donner d’explication.

Je n’en croyais pas mes oreilles. Tout cela allait bien au-delà de mes espérances. Cela allait même bien trop loin. Je ne savais pas si j’étais prête à accepter ce qu’elle me disait. Si j’étais prête à porter sur mes épaules son chagrin. Je ne voulais pas la voir ainsi… Ce n’était qu’une actrice que j’admirais, jamais je n’avais voulu aller jusque-là…

— Mon frère est mort quelques mois plus tard. Nous nous sommes quittés fâchés. Je savais qu’il était déçu par mon comportement. Et les mœurs de l’époque ne pouvaient m’aider. J’ai décidé de tirer un trait sur cette histoire. Peu de temps après, j’ai rencontré un homme qui m’a donné mes jumeaux. Et j’ai vite oublié. Pour répondre à votre question, j’ai effectivement refusé les rôles où on me proposait d’incarner ce genre de personnage que je reniais être moi-même. Si j’en ai fait quelques-uns, c’était que les occasions étaient trop belles. Comment dire non à un grand réalisateur qui vous veut absolument ? Parfois, il faut penser à sa carrière avant de penser à soi. Quand je revois ces films, je me dis que ces baisers ne sont pas très convaincants… Qu’alors je persuadais le monde que jamais aucune femme n’aurait pu partager mon lit.

J’avais envie de pleurer. Elle était en train d’expliquer ce pour quoi j’essayais de me battre au quotidien. La femme que j’admirais le plus au monde s’était retranchée dans le silence. Valentine Danielle avait choisi de ne jamais lutter en faveur des droits des personnes LGBT+, pas par manque d’altruisme, mais parce qu’elle-même avait besoin de cette aide… Elle qui par sa stature aurait pu faire avancer la cause – et pour cette raison je lui en avais longtemps voulu – ne pouvait rien y faire. A cause d’un frère parti trop tôt et au mauvais moment. A cause de ce frère que j’admirais également et dont j’aurais aimé connaître la carrière…

Elle quitta enfin sa rêverie pour se retourner vers moi, me sortant de la mienne.

— Elle portait le même nom que vous. Un nom que je n’avais pas lu depuis longtemps. J’ai fait des recherches, dans l’espoir que vous soyez sa fille, sa petite fille. Mes recherches n’ont rien donné. Elles m’ont juste menée à votre visage. Il y avait quelque chose dans votre regard qui était dans le sien… C’est pour ça que j’ai accepté de vous recevoir… Ce regard m’a frappée lorsque je vous ai ouvert tout à l’heure. Mais en vous parlant, j’ai compris qu’il n’y avait pas de lien de parenté entre vous. Il manque ces ratés rauques qu’elle avait dans la voix. Peut-être est-ce mieux dans un sens… Vous gardez tout de même ses cheveux et son air angélique.

Je ne savais plus où me mettre. J’étais flattée mais tellement gênée. Comment aurais-je pu être le sosie de cette personne qu’elle avait aimée ? C’était si impensable… Valentine Danielle lâcha le rideau pour s’approcher de moi. Le chien aurait pu aboyer que je n’aurais rien remarqué tant j’étais captivée par l’aveu de cette femme. Elle prit place à mes côtés sur le canapé et se tourna vers moi. Une de ses mains se leva pour venir caresser ma joue. Un contact inespéré que mon corps n’avait pas préparé. Je me sentis frissonner.

— Tu me fais penser à elle…

Tu… Je ne pus rien répondre tant son regard ancré dans le mien me captivait.

— Me permettrais-tu de t’embrasser ?

Un feu d’artifice alluma tout mon corps. Hallucination auditive, non ? Ce n’était pas possible que Valentine Danielle me posât une telle question. Pourtant, son regard insistant attendait une réponse. Je fis oui de la tête. Comment aurais-je pu refuser ? Moi qui, en ses années de jeunesse, en avais rêvé plusieurs fois.

Sa main quitta ma joue et son corps tout entier avança vers moi. Elle déposa ses lèvres sur les miennes de la même chasteté avec laquelle elle opérait dans ses films. Elle les retira presque sans aucun bruit. Son corps s’éloigna du mien mais son regard resta tout proche. Plus humide qu’au début, ses yeux bleus semblaient replongés dans le passé. Mais un passé que je ne pouvais lui rendre.

— Je peux te prendre dans mes bras ?

Ce fut en pleine conscience que je hochais la tête pour lui donner mon accord. Elle se pencha vers moi pour m’entourer de ses bras. Un peu bêtasse au début, je finis par également l’entourer et me blottir contre son épaule. Une de ses mains passa dans mes cheveux pour en étirer les boucles. Je sentais son souffle respirer mon odeur comme pour s’en imprégner. Je pouvais aisément deviner à quoi elle pensait. Retournant au temps de ses vingt ans dans les bras de cette femme. La chance, ou le malheur ? avait voulu que cela soit moi qui la transporte à cette époque. Je ne savais plus où me mettre. L’étreinte me sembla durer si longtemps. Le silence qui régnait était glaçant. Mais comment avoir peur au milieu de ce salon ? Seules nos deux respirations, mêlées à celle de Myrtille, emplissaient la pièce. Pesant et berçant.

Lentement, elle se détacha de moi et reprit une distance acceptable.

— Tu voudrais bien revenir me voir ?

— A une condition.

— Laquelle ?

— Moi aussi, je veux vous tutoyer.

Son air triste qu’elle arborait depuis un quart d’heure maintenant s’envola en un instant pour laisser place à son sourire pointu.

— Bien sûr…

Je lui souris à mon tour, me retournai pour attraper mon téléphone et éteindre l’enregistrement. Puis, je revins vers elle.

— Alors c’est d’accord.

— Si tu acceptes, c’est que mon comportement ne te paraît pas déraisonnable, n’est-ce pas ?

— Ou bien parce que je vous aime et vous admire trop pour vous en vouloir ?

— Je croyais que tu voulais me tutoyer.

Je me levai.

— Je n’y peux rien si je te fais penser à elle. Tu trouves en moi un réconfort, comment pourrais-je le refuser ? Après tous ces mots que je t’ai écrits ?

— J’ai dépassé les soixante-dix ans, je suppose qu’une enfant comme toi a d’autres choses à faire.

— Je n’aurais jamais autre chose à faire de mieux que de tenir compagnie à Valentine Danielle.

La référence au début de notre entretien la fit rire de bon cœur.

— Tu es libre jeudi prochain ?

— Dix heures ?

Elle acquiesça.

— Je serais là.

— Enfin, si tu as autre chose à faire…

— Je serais là, répétai-je en la coupant.

*

Naturellement, elle me raccompagna jusqu’à l’entrée et me donna mon manteau.

— J’espère que tu as ce que tu veux pour ton dossier.

— Oui, c’est parfait. J’ai encore deux acteurs à interroger et je pourrais me mettre à l’écriture.

— Bien.

— A jeudi.

— A jeudi…

Je tendis la main pour qu’elle me la serre. Elle s’exécuta. Puis, tira pour m’amener à elle et déposer un baiser sur chacune de mes joues. Je souris timidement et lui fis un signe de la main en guise d’au revoir. Je pris la direction de la cage d’escalier sans me retourner. Elle attendit que je sois à l’étage du dessous pour fermer la porte. Je continuai ma descente les jambes encore plus sciées qu’à mon arrivée.

Une fois dehors je pris une grande bouffée d’air. Tout cela, c’était trop pour mes seules épaules, non ?

La femme du crépuscule

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