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📖 Extrait gratuit — 1 – Aïe à 2 – La Fuente
Chapitre 1 — 1 – Aïe
  1. 1 – Aïe
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La timide · Kim Nielsen

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En cette matinée du mois de mars, la fraîcheur de la chambre tire Claire de son sommeil. Elle va devoir quitter la douce chaleur de sa couette pour augmenter le chauffage, même si elle n’a aucune envie d’abandonner le cocon douillet de son lit. Elle étend le bras et attrape l’oreiller de la place vide, à sa gauche, place inoccupée depuis longtemps, bien trop longtemps, pour le plaquer contre elle et se donner l’illusion d’une présence. Ce froid ne se trouve pas seulement dans la pièce, il demeure aussi en elle. Froid et vide, cela va bien ensemble pour accompagner sa solitude.

Elle doit prendre son courage à deux mains, d’autant plus qu’elle a gardé son jogging quand elle s’est mise sous les draps, après s’être endormie tard sur le canapé. Elle ne devrait pas se congeler en moins de trente secondes.

C’est simple, il lui suffit de rabattre la couette et de sauter au bas du lit. En ayant bien calculé son coup, les pieds doivent tomber directement dans les pantoufles. D’un seul mouvement, la main attrape la robe de chambre et, en tout juste quinze secondes, elle est parée pour l’Arctique.

Ça aurait pu fonctionner à la perfection, le scénario a été mûrement réfléchi. Mais non, il a fallu que l’écartement des chaussons s’avère moins important que dans son souvenir. Son pied droit s’est retrouvé sur la mule gauche pendant que le pied du même côté a tenté de rentrer dans la même pantoufle : un vrai croc-en-jambe.

Pourquoi a-t-elle voulu se relever quand, simultanément, elle ne parvenait pas à enfiler les manches de sa robe de chambre ? Hein, pourquoi ?

Encore une matinée qui commence de la pire des façons. Par un vol plané qui se termine en atterrissage d’urgence contre la commode Louis XV, cadeau de sa mère. Ce n’est pas comme si elle n’était pas habituée aux catastrophes. Elle les attire comme un aimant.

— Aïeee !

Elle se relève tant bien que mal, avec plus de mal que de bien, et se dirige vers la salle de bains, pieds nus, pour minimiser les risques. Le plancher de la chambre est recouvert d’une épaisse moquette.

Eh oui, quand elle se réveille, elle n’a pas encore toute sa lucidité, elle doit attendre le second café bien fort et sans sucre pour qu’elle daigne montrer le bout de son nez. Elle aurait pu aller tranquillement régler le convecteur sans avoir l’obligation de passer ses mules et éviter tout ce qui a suivi cette malencontreuse décision.

Bordel, je vais ressembler à un boxeur après un championnat du monde perdu !  peste-t-elle pour elle-même.

Sa joue et son œil droit commencent à se colorer d’une teinte indigo, une bosse croît sur son front, sa lèvre supérieure est fendue et laisse suinter un peu de sang. Le reflet que lui renvoie ce cruel miroir la déprime. D’autant plus qu’avec sa peau laiteuse de rousse, les bleus noirs et jaunes de l’hématome apparaissent très contrastés, limite flashy. Elle devra porter de grandes lunettes de soleil une semaine entière.

Claire traîne sa peine jusqu’à la cuisine où elle branche la cafetière déjà pourvue du nécessaire, la veille au soir. Au vu de sa lucidité au réveil, il est facile de comprendre pourquoi elle ne le prépare pas le matin. Le premier mug est avalé d’une traite, pour que le divin nectar soit à même d’activer sa matière grise. Au fil des minutes, ses neurones se reconnectent, son encéphale reboote lentement mais sûrement.

Trois biscottes beurrées et enduites de confiture à la fraise, tout comme le bout de ses doigts, accompagneront la seconde tasse.

Eh bien, ces vacances démarrent en fanfare !

Comment va-t-elle occuper ces dix jours ?

Depuis qu’elle est seule, elle n’a de goût pour rien. Elle erre dans son appartement, parfois dans les rues, mais toujours sans but précis. Ses jambes la portent où elles le veulent bien, car son cerveau ne dirige pas grand-chose, tout au plus les fonctions vitales indispensables à la survie de son corps. En outre, avec sa tête qui a l’air d’être passée sous un rouleau compresseur, elle se voit mal sortir dans Arles pour aller se balader. Sa fierté ne le lui pardonnerait pas.

Au beau milieu de ces réflexions hautement philosophiques, une mélodie se fait entendre depuis la chambre, Chan Chan… Son portable… Elle part en courant le chercher, puis ralentit. Ça suffit pour aujourd’hui, les accidents de la circulation.

—  Salut, Poulette ! C’est Tina, comment ça va ?

— Non, mais c’est pas vrai, je t’ai déjà répété mille fois de ne pas m’appeler comme ça. Tu sais bien que ça m’agace.

— Pardon, je la refais… Salut cocotte, comment ça va ?

— Toi, le prochain coup que je te vois, je t’étrangle.

— Calme-toi, bichette. Tu n’as pas répondu à ma question, comment vas-tu ?

— Je vais !

— Houlà, ma belle ! Ça, ça veut dire tout le contraire de ce que ça dit. Allez, raconte à ta copine préférée.

La réponse fuse sans même se donner le temps de la réflexion.

— Matinée de merde, semaine de merde, mois et trimestre de merde…

—  Effectivement, tu n’as pas l’air en grande forme. Commence par me décrire le début de ta journée, nous remonterons dans le temps plus tard.

Elle lui narre ses exploits dignes de Pierre Richard dans La Chèvre et les conséquences colorées sur son visage quand elle l’entend glousser dans le téléphone.

— Tinaaa, arrête de te foutre de moi, je te prie, j’ai un mal de chien.

Entre deux hoquets, son amie parvient à prononcer ces mots :

— Pourquoi, te connaissant, ne suis-je pas étonnée ? … Attends, je me trouve à quelques minutes de chez toi, je viens.

— Noooon ! Tu vas encore me chambrer.

— Écoute, je ne peux pas laisser passer ça, je dois voir le carnage et réaliser un reportage photo pour mettre Margaux au courant. J’imagine qu’elle va bien apprécier le spectacle.

— Je te hais, Titine.

—  Moi aussi je t’aime, Bichette. Prépare-moi un thé vert, j’arrive.

Dix minutes plus tard, Claire entend un galop dans l’escalier puis trois coups brefs sur la porte. La jeune femme a décidé de ne pas lui faciliter la tâche et, elle doit le reconnaître, elle cherche à s’amuser un peu. Elle enfile une cagoule et chausse ses lunettes de soleil.

Parée pour l’affrontement !

— Entre, c’est ouvert.

Tina n’a pas encore pénétré dans l’appartement, qu’elle est déjà pliée en deux, secouée par un fou rire à donner des crampes aux abdominaux. Pendant une bonne minute, elle n’arrête pas, oubliant même de respirer. Elle se laisse choir sur le canapé, haletante.

— C’est pas vrai, tu es impayable. Allez ! Enlève ton masque que je voie les dégâts.

— Hors de question !

— Si tu ne le quittes pas toi-même, je vais te l’arracher.

— Tu n’oseras pas.

— Oh que oui ! Et tu sais que j’en suis capable.

À contrecœur, elle s’exécute, car effectivement, Tina va les lui retirer. C’est une certitude.

— Ouch ! Tu as dû déguster sévère !

Tout en faisant la moue, la blessée répond.

— J’ai pris un antalgique, je me sens déjà mieux, mais ça tire quand même un peu.

— En dehors du fait qu’elles se trouvent sur ton visage, ces couleurs me semblent plutôt jolies. On dirait un perroquet.

— Et allez, fous-toi de moi. Je commence à me demander si tu es réellement mon amie.

— Désolée, tu me connais, je ne peux pas m’en empêcher.

Claire l’observe d’un air songeur.

— J’en conviens. Même si je suis plus souvent qu’à mon tour la cible de tes moqueries, tu me fais rire. Et en ce moment, j’en ai bien besoin.

— Alors, tu me le donnes, ce thé ?

Visiblement surprise de son omission, elle se relève d’un bond pour servir le mug oublié sur la table de la cuisine qui n’attend que sa destinataire.

— Oups, pardon… Le voici. Avec une cuillère de sucre et un nuage de lait, comme tu l’aimes.

Claire va s’asseoir à ses côtés, avec à la main son troisième café de la matinée, les doigts toujours aussi poisseux de confiture. Tout en sirotant son breuvage, Tina la regarde, pensive.

— Tu sais, poulette, quand tu nous as dit pour ta rupture avec Thierry, tu n’as pas voulu entrer dans les détails. Je le comprends fort bien, au vu de la rage dans laquelle tu étais. Maintenant, ça fait six mois révolus, acceptes-tu de me donner quelques précisions ?

Après un long soupir, elle se décide à lui répondre.

— C’est l’histoire la plus banale qui soit, j’ai découvert qu’il me trompait avec une de ses collègues de travail. Un jour, il lui a donné rendez-vous par SMS pour aller s’envoyer en l’air dans un hôtel. Cet abruti s’est mélangé dans ses contacts, il a expédié son message sur mon portable. Je te laisse imaginer dans quel état j’étais. Ensuite, il s’est aperçu de son erreur et m’a adressé un autre texto en me disant le classique : « Ce n’est pas ce que tu crois, attends, je vais t’expliquer. » Quand il est arrivé, il a trouvé l’intégralité de ses affaires dans la rue. J’ai tout jeté par la fenêtre ; ordinateur et chaîne hi-fi compris. Je ne lui ai même pas laissé l’occasion de tenter de m’embobiner. Cet appartement m’appartient. Je n’accepte pas qu’il y remette les pieds pour essayer de justifier l’injustifiable. En plus, je suis persuadée qu’il aurait cherché à me faire culpabiliser. C’est sa tactique quand il se sent fautif ; comme beaucoup d’hommes d’ailleurs, et je ne voulais pas supporter ça.

— Je comprends et je t’approuve en tous points. Même si je ne suis pas vraiment une spécialiste des relations avec les mecs. Dommage, vous vous étiez bien trouvés tous les deux. Avec Margaux, on pariait sur qui gafferait en premier. Mais avec ce que tu me racontes, il me semble que c’est un champion du monde potentiel.

— Oui, c’est certain. Je le hais, ce con. J’ai parfois des envies de meurtre quand je pense à lui.

— Alors cessons d’en parler, je vois que ça te perturbe et il n’en vaut pas la peine. Tu es jeune, tu trouveras quelqu’un d’autre de bien mieux que lui, qui te respectera et t’aimera comme tu mérites de l’être.

La réponse fuse sans attendre.

— Ouais, mais j’ai le temps, car en ce moment, les mecs… ras les couettes !

— Je comprends, changeons de sujet. Nous avions prévu avec Margaux de sortir au resto puis en boîte de nuit, demain soir. Nous voulions t’inviter. C’est d’ailleurs pour ça que je t’ai appelée. Mais au vu de l’aurore boréale que tu as sur la joue et autour de l’œil, je ne crois pas que tu acceptes. Je me trompe ?

— Du tout ! Avec ma tête fluo, je préfère quitter la maison le moins souvent possible, ces jours-ci, tant pis !

Après mûre réflexion, Tina reprend.

— Si l’on remet ça à samedi prochain, ça te convient ? Tu auras le temps de perdre tes couleurs, au demeurant charmantes. Ça te donne un style parfait pour la Marche des Fiertés, ce dégradé de teintes pastel…

— Et allez, continue ! … Oui, la semaine qui vient je ne serai pas trop débordée, il me reste une place dans mon agenda.

— Ah ! Et nous serons quatre. Nous hébergeons une copine de fac de Margaux pour quelques jours. Ça te dérange si elle nous accompagne ?

— Absolument pas !

— Bon, je dois aller travailler, je te laisse. Bisous ! … Souris, je te tire le portrait.

— Grrrr, dégage, petite peste.

L’air outragé, Tina répond.

— Petite… je frôle le mètre quatre-vingt, je n’accepte que le qualificatif de grande peste. Non, mais, j’ai ma fierté !

— Ouais, dégage quand même !

Elle part en riant et a tout de même réussi à prendre sa photo.

Tina lui a redonné le sourire, Claire l’adore. Margaux aussi, elles forment un beau couple, toutes les deux. Ce sont ses amies les plus chères.

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