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Le Refuge – Tome 1 · NJ Kane

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Je regardais par la fenêtre, la fraîcheur d’octobre frappait à nos portes. Les feuilles, devenues orangées, jaunes ou rouges pour certaines, tombaient les unes après les autres, happées par le vent. Les arbres, en grande partie dénudés, n’affichaient qu’un maigre reflet d’une vie les abandonnant peu à peu. Les fleurs d’été, séchées sur place, avaient perdu toute la vigueur qui jadis les animait. L’herbe délaissait son éclat verdoyant. Déjà, la saison automnale se révélait morne en soi, des images de l’année dernière me revinrent à l’esprit. Un an aujourd’hui…

— Sky, tu viens ?

Je me forçai à chasser ces pensées et me tournai vers ma compagne, un léger sourire au coin des lèvres. Elle se présenta devant moi, l’air impatient comme toujours. Je la trouvais plutôt séduisante dans son jean troué et son pull lavande. Ses cheveux ondulés couleur ébène tombaient parfaitement sur le haut de sa poitrine.

— On ne peut pas arriver les dernières, cette fois.

— Tu n’as pas envie qu’on prenne quelques minutes ? hasardai-je en lui déposant un baiser enjôleur au creux de son cou. Les filles comprendront que nous ayons célébré leur annonce officielle un peu à l’avance !

Les deux mains sur mes épaules, elle ne se gêna pas pour me repousser. Contrairement à moi, Kaylee ne vivait que pour la ponctualité. Lors de notre deuxième rendez-vous, j’avais perçu son vrai visage en me présentant avec dix malheureuses minutes de retard. Elle s’entêtait à contrôler le moindre aspect de son environnement, moi y comprise. J’avais appris à accepter cette facette de sa personnalité, en plus de son côté peu démonstratif et brusque à la fois. De temps à autre, j’arrivais à la faire déroger à ses habitudes. Cependant, ce soir, mes taquineries n’y changeaient rien, l’attendrir se révélait impossible. Elle paraissait tendue, probablement en raison des souvenirs qui la rattrapaient également.

Nous nous mîmes en route. Kaylee avait stationné la voiture lorsque je tentai de nouveau de l’approcher, sans succès. Agacée par mon insistance, elle poussa un soupir théâtral en ouvrant la portière pour descendre. Nous entrâmes dans le restaurant pour y retrouver nos amies. Savannah et Chelsea, nos invitées d’honneur, n’étaient toujours pas arrivées, ce qui semblait rassurer ma compagne. Madison était déjà attablée. Sa chevelure rouge flamboyant attirait l’attention, lui amenant souvent bon nombre de prétendants. Éternelle célibataire, ma camarade d’enfance était branchée autant par les hommes que les femmes. Or, elle ne parvenait pas à bâtir une relation sérieuse que ce soit avec un genre ou l’autre. Elle fixait la barre très haut concernant la personne susceptible de faire chavirer son cœur. Toujours aussi souriante, elle nous accueillit par un câlin à chacune avant de nous demander :

— Alors, êtes-vous intriguées par ce qu’elles vont nous annoncer ? Moi, j’hésite entre mariage et bébé.

— Tu plaisantes ! affirmai-je d’un ton moqueur. Savannah a tellement peur de l’engagement qu’on va devoir attendre sa prochaine vie avant d’assister à l’un de ces évènements.

Ma compagne, qui suivait la discussion, leva les yeux au ciel, et de l’arrogance plein la voix, me freina :

— Tu exagères encore, Skylar Grant. Pour toi, l’amour, le vrai, ne relève que de pure science-fiction. Après cinq ans avec moi, tu refuses toi-même de t’engager, alors rien ne sert de critiquer notre amie.

Touchée ! Les propos de Kaylee laissèrent planer un malaise dans la pièce, amenant Madison à ne plus savoir où regarder. De mon côté, même si ses paroles m’avaient légèrement vexée, j’évitai de m’emporter. Au fond, elle n’avait pas tort. Je ne pouvais pas affirmer avec certitude que je ne croyais pas en l’amour, néanmoins selon moi, le concept d’âmes sœurs se révélait surfait, conçu pour un monde imaginaire. Or, dans la réalité, cette notion ne m’avait jamais été prouvée, personne n’avait réussi à retourner mon univers. Mon hypothèse : les femmes s’attachaient beaucoup trop vite et mélangeaient dépendance affective et coup de foudre. Le silence gênant fut interrompu par l’arrivée du couple. Je me levai pour les accueillir d’une bise sur la joue, imitée par ma compagne. Savannah et moi nous connaissions depuis nos huit ans et étions devenues les meilleures amies. Madison avait intégré notre cercle quelques années plus tard. Depuis ce temps, nous demeurions inséparables, toutes les trois.

— Je suis désolée de notre retard, commença Savannah, rayonnante, en replaçant une mèche brune de ses cheveux mi-longs. Nous avons été retenues par un imprévu de dernière minute.

— Rien de grave, j’espère ? s’inquiéta Madison.

Les amoureuses se regardèrent, quelque peu gênées. La main de Chelsea trouva la cuisse de Savannah sous la table. Ayant repéré leur manège, je choisis de les embarrasser davantage.

— Ah, je vois ! Vous n’avez pas pu vous empêcher de vous sauter dessus ! commentai-je d’un ton badin en faisant un signe de tête à Kaylee, lui signifiant que nous aurions pu prendre le temps nous aussi.

Les couleurs qui s’emparèrent des joues du couple nous déclenchèrent un fou rire instantané. Plus d’une demi-décennie auparavant, elles s’étaient rencontrées dans le cadre de leur métier. Toutes deux journalistes, Chelsea avait rejoint la boîte pour laquelle Savannah travaillait à l’époque. Une amitié s’était rapidement installée entre elles, cependant, les sentiments amoureux avaient tardé à se manifester. Elles se fréquentaient depuis trois ans, maintenant.

— Alors cette annonce ? les interrogea Madison, pleine d’espoir. Vous allez vous marier ?

Visiblement mal à l’aise, Chelsea abaissa le regard alors que Savannah gloussa. Il était clair que l’une aspirait à ce petit rêve de princesse tandis que l’autre ne le désirait absolument pas.

— Ne rêvez pas, les filles, commença Savannah. Vous connaissez mon point de vue à ce sujet. En revanche, nous avons effectivement un évènement à célébrer.

Nous étions toutes suspendues à ses lèvres dans l’attente de cette nouvelle.

— J’ai été promue rédactrice en chef de mon service.

Après le tonnerre d’acclamations qui attira sur nous tous les regards environnants, elle poursuivit :

— En plus, à vingt-neuf ans, je deviens la plus jeune à atteindre ce poste dans toute l’histoire de l’entreprise.

— Je sais qu’on préfère toutes la bière, ajoutai-je en faisant signe au serveur, mais je crois que du Champagne s’impose.

Lorsqu’il approcha, je lui commandai une bouteille de bulles. Mes voisines de table interrogeaient Savannah sur ses nouvelles fonctions. C’était agréable de se retrouver toutes les cinq. Ces occasions se présentaient rarement en raison de nos emplois du temps divergents. Bien que restreint, notre cercle d’amies comptait beaucoup pour moi. Une pensée, qui d’ailleurs ne m’abandonnait pas depuis un an, me frappa de plein fouet : et elle, à quoi ressemblerait sa vie si elle n’avait pas quitté la maison ce soir-là ? Le sommelier me tira de mes réflexions en apportant le nectar de célébration. Nos flûtes à la main, nous trinquâmes à cette promotion ainsi qu’à notre amitié. Kaylee glissa ma chevelure brune derrière mon épaule et appuya ses lèvres sur ma joue, me gratifiant de sa toute première marque d’affection de la journée. L’apéritif dura près de trois heures, nous étions toutes un peu éméchées lorsque nos plats furent déposés à table. En dépit de mon esprit vagabond, cette rencontre parvenait à me changer les idées.

Après le repas, je me rendis aux toilettes pour m’asperger le visage d’eau froide. Les mains de part et d’autre du lavabo, je fixais mon reflet dans la glace quand ma meilleure amie entra.

— Sky, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as été à l’ouest toute la soirée.

— Sav, je suis réellement fière de toi, rétorquai-je d’un sourire simulé qui ne trompa guère ma confidente.

— Peut-être… mais ça n’explique toujours pas ton comportement. Dis-moi ce qui te tracasse. Tu peux tout me dire, tu le sais.

— C’est juste que, hésitai-je en déglutissant pour éviter un déluge d’émotions. Les souvenirs me hantent, ça fait un an aujourd’hui.

— Oh, ma chérie.

D’un geste tendre, elle m’enlaça. Je ne pus refouler mes larmes plus longtemps. Tout en caressant mon dos, elle continua, d’une voix douce :

— Pardonne-moi, j’avais complètement oublié. Je comprends mieux tes absences plus que justifiées. J’aurais dû planifier cette rencontre la semaine prochaine.

Savannah savait de quoi il en retournait. Son indulgence et sa patience me touchaient énormément. C’était bon d’être réconfortée par une personne qui se souciait réellement de mon chagrin. J’aurais aimé pouvoir dire la même chose de Kaylee, malheureusement celle-ci ne faisait que me dicter ce que je devrais ressentir plutôt que de m’offrir une oreille attentive.

***

Durant le trajet du retour, mes yeux survolaient les ruelles traversées les unes après les autres sans vraiment les voir. Des images du passé s’imprégnaient sans cesse dans mon esprit, m’immergeant dans un flot d’émotions qui me possédait en permanence. De profil, j’aperçus Kaylee me dévisager à plusieurs reprises. Ses regards insistants ainsi que son mutisme parfait m’exaspérèrent, je lançai sèchement :

— Quoi ?

— Vous vous êtes enfermées longtemps dans les toilettes.

— Et ?

— Tu te confies à Savannah, mais pas à moi. Quand réaliseras-tu que j’existe ?

— Tout ne tourne pas autour de toi, Kaylee, rétorquai-je d’un air las en retournant à ma vague contemplation.

J’avais beau jouer la carte de l’indifférence, ma mâchoire s’était tout de même crispée. Kaylee avait le don de me faire sortir de mes gonds, et le fait qu’elle était contrariée également ne m’aidait pas à retrouver mon calme. Le regard fixe sur la route, elle resserra sa poigne sur le cuir du volant. Depuis le début de notre relation, elle éprouvait une certaine jalousie envers Savannah, probablement en raison de notre complicité légendaire. Cette dernière me ressemblait à plusieurs niveaux : des convictions identiques, une manière similaire de penser ou d’agir, même nos types de femmes convergeaient. Je la voyais comme mon double, la deuxième partie de moi-même. Il n’y avait aucun secret entre nous. Ce n’était pas par hasard que nous entretenions une si belle amitié. Concernant ma compagne, je trouvais difficile de lui livrer mes états d’âme, car elle ne cherchait pas à me comprendre.

À la mine renfrognée de Kaylee, je saisis que bientôt les reproches se pointeraient. Elle détestait que l’attention ne soit pas entièrement dirigée vers elle.

— Skylar, ça fait un an. Tu ne penses pas qu’il serait temps de passer à autre chose ?

Tantôt, j’étais irritée. Maintenant, cette irritation avait migré vers une colère incontestable, d’autant qu’elle utilisait mon prénom complet en sachant pertinemment que je n’aimais pas que l’on m’appelle ainsi. Une nouvelle fois, la dispute paraissait inévitable. Avec une rudesse dans la voix qui n’appartenait qu’à moi, je m’énervai :

— Tu es tellement égoïste, tu crois qu’on peut tout effacer d’un claquement de doigts ?

— Tu n’as rien eu, toi. C’est elle qui a été blessée.

— Justement, Kaylee ! C’est grâce à elle si aujourd’hui, nous pouvons en parler. Sans son intervention, la discussion serait bien différente. En fait, il n’existerait probablement aucune conversation.

— Pour ce que j’en sais, ça ne sert à rien de ressasser le passé. Au bout du compte, tu te tortures pour aucune raison. Et en plus, c’est moi qui en fais les frais.

L’univers ne tourne vraiment qu’autour de sa petite personne !

— De quelle façon je me torture ? protestai-je, choquée par son égocentrisme.

Son regard foudroyant m’indiqua qu’elle partageait mon état d’esprit. Un silence sombre s’installa pendant quelques secondes. Elle se détourna pour fixer la route avant de me faire face de nouveau.

— Tu continues de te rendre à l’hôpital.

— Mais, tu ne m’entends pas ! hurlai-je. Tu es stupide ou quoi ? C’est elle qui m’a sauvée.

Même si elle bouillonnait toujours, elle ne renchérit pas davantage. Ma respiration s’était accélérée suite à mes paroles explosives. Ma main agrippait si fortement la portière que mes articulations en devinrent douloureuses. Plongée au cœur de mes souvenirs, j’appuyai mon front contre la vitre et fermai les yeux. Un frisson d’horreur me parcourut l’échine, me provoquant un tressaillement dans tout le corps. Le film de cette fameuse soirée rejouait en boucle dans ma tête. Kaylee ne s’y trouvait pas, donc comment aurait-elle pu envisager l’ampleur de ce cauchemar ? Pourtant, sa totale insouciance face à la situation et son manque de compassion me mettaient hors de moi. Une larme silencieuse roula sur ma joue, je chassai les suivantes d’un clignement de paupières, impatiente de rentrer pour aller dormir et en finir avec cette journée.

***

Le lendemain matin, ma compagne dormait paisiblement près de moi. La veille à notre retour, elle m’avait présenté ses excuses. Exceptionnellement, la discussion ne s’était pas déroulée à sens unique : Kaylee m’avait écoutée et s’était même montrée compréhensive. Nous avions terminé la soirée dans un rapprochement plutôt sauvage, voire ravageur. Sur ce point, nous nous trouvions sur la même longueur d’onde. Lorsque tout s’effondrait autour de nous, l’aspect sexuel nous réunissait chaque fois.

Elle ouvrit les yeux et me salua, souriante. Adossée à la tête de lit, je lui rendis son sourire sans grand enthousiasme. Mon humeur maussade l’alarma aussitôt.

— Tu parais triste. Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Kaylee, on doit arrêter de se prendre la tête. Un jour, le sexe ne suffira plus à nous réconcilier.

Elle acquiesça faiblement avant d’abaisser le regard, consciente de ce qu’impliquaient ces paroles. Bien sûr, elle les avait entendues à maintes reprises, cependant aujourd’hui, mon ton tranchant démontrait bien que j’avais atteint ma limite et que je n’en supporterais pas davantage.

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