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Les enfants d'Héloïse - tome 1 · Hélène de Monferrand

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Mélanie et Suzanne n’arrivaient pas à s’endormir séparées. Pourtant elles avaient eu, jadis, des lits à barreaux dont il était impossible de sortir. Sans doute, en ce temps-là, s’en accommodaient-elles. Les bébés, c’est bien connu, s’endorment n’importe où, n’importe comment. C’est du moins ce qu’imaginait aujourd’hui Mélanie, presque huit ans, du haut de ses certitudes enfantines. De toute façon, elle ne se souvenait pas de cette époque. Les lits à barreaux, prêtés jadis par leur tante Claire, lui avaient été rendus pour ses nouveaux bébés. Ils avaient été remplacés par des lits marins de facture classique, destinés, d’après Maman, à durer longtemps. « En fait, avait-elle dit, jusqu’au lit à deux places... » et elle avait ajouté, avec un de ses rares sourires si difficiles à interpréter : « Jusqu’au lit qu’on partage. »

Officiellement, Mélanie partageait son lit de marin avec Babyloup, un bébé loup (d’où son nom) gris en peluche. Suzanne possédait aussi une peluche : un Babar en costume d’explorateur surnommé « l’administrateur colonial », mais elle ne l’installait jamais sur son lit ni, à plus forte raison, dedans. Il restait assis sur une petite bibliothèque d’où il paraissait surveiller l’enfilade des trois chambres des enfants, dont les portes restaient ouvertes dans la journée. Le soir les enfants étaient mis au lit par leur gouvernante, ou parfois par leur mère quand elle rentrait assez tôt. On fermait alors les portes de séparation et tout le monde était censé dormir tout de suite. Mais Mélanie, abandonnant Babyloup, rejoignait sa sœur dans son lit, ou bien c’était l’inverse. Le jeu consistait à attendre que tout fût calme, silencieux, et que la lumière du couloir fût éteinte. Alors on pouvait penser qu’Irmgard, la gouvernante autrichienne, avait rejoint sa propre chambre ou bien était sortie, et que Maman (la plus redoutable) était redescendue chez elle. La plus audacieuse se levait la première et, sans allumer, rejoignait l’autre. Les deux petites filles bavardaient un peu à voix très basse, avec le délicieux sentiment de transgresser un interdit qui pourtant ne leur avait jamais été clairement signifié, puis elles s’endormaient jusqu’aux premiers bruits du matin, prouvant que la maison commençait à se réveiller. Elles n’avaient jamais été prises sur le fait — du moins le pensaient-elles.

En réalité Héloïse savait que ses filles se rejoignaient la nuit. Elle avait coutume de jeter un coup d’œil discret dans les trois chambres avant d’aller elle-même se coucher, et à cette heure-là, même un coup de canon n’aurait pas réveillé les enfants. Elle avait tout fait pour séparer ses jumelles dans la journée, allant même jusqu’à les inscrire dans des écoles différentes, mais elle n’était pas opposée à leurs retrouvailles nocturnes, au contraire. Elle croyait en la vertu des règlements sévères et des transgressions secrètes. À six heures du matin, elle ouvrait avec violence le robinet de sa baignoire et faisait grincer la tuyauterie au maximum pour avertir les petites filles qu’il était temps de se séparer. Jusqu’à présent le système avait été plus efficace qu’un réveil mécanique posé dans une assiette de boutons!

* * *

Pendant l’été 81 on fit d’importants travaux d’agrandissement dans la maison. C’était une maison à géométrie variable située dans un vieil hôtel particulier appartenant à la famille des enfants. Pendant leur bref mariage, Héloïse et son mari avaient vécu au rez-de-chaussée de l’aile droite avec le bébé Anne et une fille au pair. Après la mort de son mari et la naissance des filles, Héloïse avait annexé le premier étage pour y installer les trois enfants et leur gouvernante. La décoration était volontairement austère : murs gris-bleu, moquette grise jugée peu salissante et destinée à protéger le parquet dix-septième des roues des petites voitures Majorette ou des rails Märklin format HO avec lesquels, pensait Héloïse, les enfants des deux sexes ne peuvent faire que des dégâts. La moquette était d’ailleurs une concession à l’époque. Dans sa propre enfance, on protégeait les parquets des chambres d’enfants avec du linoléum, et la moquette dans les pièces de séjour était considérée comme un luxe. Sans que cela lui eût été expressément dit, Héloïse avait toujours eu l’impression que c’était un luxe douteux, quelque chose de trop confortable pour être honnête, si bien qu’elle avait vu l’installation de la moquette dans l’appartement de ses parents, quelques années avant, avec une légère réprobation et un peu de nostalgie pour une époque révolue. Les temps changeaient. Qui se souvenait maintenant, du revêtement de sol appelé familièrement lino ? La moquette bon marché l’avait remplacé dans son rôle protecteur.

Par chance, ses enfants ne faisaient guère de dégâts. Anne, à presque neuf ans, était un petit garçon très calme qui préférait monter avec le plus grand soin les aiguillages de son train électrique sans songer à provoquer des déraillements, en quoi il se montrait plus sage que sa mère au même âge. Il dessinait remarquablement bien mais évitait la couleur, donc le risque de taches, parce que c’était son point faible et que ses rares tentatives pour peindre ses dessins avaient tout gâché. Son style était plutôt scientifique : ligne d’horizon, points de fuite, reproduction par petits carrés, toutes choses qu’il n’avait évidemment pas apprises à l’école, mais au contact de son grand-père. Son institutrice de CE 2 n’avait guère de goût pour ce qu’il faisait. Elle le trouvait lent et appliqué, peu créatif (péché mortel en 1981 !) et soupçonnait sa mère de l’avoir bloqué avec des méthodes d’éducation d’un autre âge. Anne sentait cette hostilité et, bien qu’il n’en montrât rien, il était, cette année-là, malheureux à l’école. Ses notes étaient bonnes, sans être les meilleures de la classe, mais les appréciations portées par Mme Chenais étaient toujours décourageantes et lui semblaient injustes. Pourquoi son ami Thibaud Roussel avait-il des notes moins bonnes et des commentaires indulgents ? Thibaud — Anne était bien placé pour le savoir — était un paresseux désinvolte qui faisait efficacement le clown pour se tirer d’un mauvais pas. Anne aimait Thibaud, sans qui l’école eût été une véritable épreuve, mais quelle injustice, quand même !

Mais les grandes passions d’Anne, dans la vie, c’était le piano et sa mère, et ces deux passions allaient fort bien ensemble. Dans ce domaine, il était approuvé et chaudement encouragé. Sa vocation allait de soi dans une famille qui comptait déjà une pianiste professionnelle (sa tante) et plusieurs amateurs de bon niveau. Quand il jouait des morceaux sur le méchant piano casserole de son école, il était vraiment le meilleur : celui qu’on admirait et qu’on enviait. Volontairement, il choisissait pour s’exhiber des pièces spectaculaires dont il était le seul à savoir qu’elles étaient moins difficiles qu’elles n’en avaient l’air. Enfin, le seul... pas tout à fait. Héloïse, après le dernier spectacle de l’école où il avait joué la Fantaisie-Impromptu, lui avait fait une remarque amusée : « Dis-moi, petit cabotin, je croyais que tu préférais ta sonate de Haydn toute en finesse ? » Anne avait rougi : non seulement il avait choisi un morceau faussement difficile, mais encore il l’avait un peu « savonné » et Maman l’avait certainement remarqué. Sa sœur Suzanne, qui fréquentait la même école, était venue à son secours : « Sa sonate, ici ? Ç'aurait été de la confiture à des cochons !

— Je vous trouve bien prétentieux tous les deux, avait dit Héloïse. Même dans l’hypothèse où il n’y aurait eu qu’un seul connaisseur dans cette salle, et à mon avis il y en avait davantage, c’est pour celui-là qu’il fallait jouer. On ne doit pas mépriser son public a priori. D’accord, Anne ? »

* * *

Si Anne n’avait pas eu son piano, il est probable qu’il aurait été un peu malheureux chez lui aussi. Sa passion pour sa mère le torturait plutôt qu’elle ne le comblait, et il craignait toujours de lui déplaire. Héloïse était une mère distante, curieusement intimidée par des enfants qu’elle traitait comme des adultes miniatures. Toute son attitude semblait dire : « Vous êtes assez sympathiques, mais vous ne m’intéresserez vraiment que quand vous serez grands. » Tout comportement enfantin — qu’elle qualifiait plutôt d’infantile — l’agaçait, et les enfants étaient suffisamment intuitifs pour le sentir. Les deux filles se réfugiaient dans leur propre monde mais Anne était parfois bien seul. Sa grand-mère de Vienne, qu’il ne voyait qu’aux vacances, le câlinait volontiers, mais son autre grand-mère le mettait profondément mal à l’aise, sans qu’il sût très bien pourquoi, et il devait se maîtriser pour ne pas la repousser quand elle l’embrassait. Parfois il grommelait: « Elle est folle, folle, folle à lier !!! » en descendant à toute vitesse l’escalier de l’immeuble de Neuilly où elle vivait ; puis il pensait : « Pourquoi faut-il l’appeler Bonne-Maman, celle-là ? Elle n’est pas bonne... pas bonne du tout ! J’veux plus y aller ! Mélanie et Suzanne, elles n’y vont jamais, elles. » Il y avait là une sorte de secret de famille, ou tout au moins un mystère, qui lui faisait peur. Bonne-Maman ne voulait pas voir ses petites-filles. Pourquoi ? « Parce qu’elle n’aime pas les filles, avait dit Héloïse, c’est peut-être très bizarre, mais c’est ainsi.

— Mais elle est elle-même une fille !

— Tu comprendras plus tard. Les gens qui n’aiment pas leur propre sexe sont très à plaindre parce qu’ils ne s’aiment pas. Ta bonne-maman, qui est fille unique, a été repoussée par ses parents parce qu’elle n’était pas un garçon et que sa famille s’éteignait. Je ne connais pas parfaitement les détails de son enfance, mais je crois qu’elle a eu un ou deux frères, peut-être davantage, qui sont morts en bas âge. On a pu le lui reprocher, implicitement ou non. Ces choses-là arrivent, et pas seulement dans la noblesse. Il faut la plaindre.

— Facile à dire ! » avait songé le petit garçon. Et Héloïse, qui haïssait sa belle-mère, avait pensé la même chose au même moment. Elle savait que ce qu’elle expliquait à Anne était vrai, mais au fond d’elle-même elle pensait que ce n’était pas une excuse. Après tout, la tante d’Anne, sa propre belle-sœur, avait été élevée aussi dans l’idée qu’elle ne comptait pas, et sa réaction avait été à l’opposé puisqu’elle était devenue très féministe. Question d’époque, peut-être, mais aussi question d’intelligence et de cœur. Heureusement, dans l’immédiat, Anne était bien trop jeune et trop ignorant pour découvrir tout seul ce genre d’arguments. Elle sentait parfaitement, sans qu’il le lui eût dit, qu’il n’aimait pas sa bonne-maman. Inutile d’apporter de l’eau à son moulin et de transformer cette légère hostilité en haine franche.

Les petites filles étaient, dans un genre différent, tout aussi calmes que leur frère, mais moins solitaires, du moins à la maison. Elles formaient un couple dont il se sentait le plus souvent exclu, bien qu’il fût parfois invité à partager leurs jeux. La plupart du temps elles lisaient ou elles bavardaient ensemble, surtout au retour de l’école qui les avait séparées. Anne et Suzanne étaient considérés comme assez raisonnables pour rentrer sans qu’un adulte vînt les chercher. Ils n’avaient qu’une rue à traverser, dans un quartier où les voitures roulent le plus souvent à la vitesse d’un piéton et où les piétons marchent plus souvent sur la chaussée que sur les embryons de trottoirs laissés à leur disposition. Mélanie en revanche, dont l’école était plus éloignée, avait l’ordre d’attendre Irmgard ou, exceptionnellement, d’aller retrouver sa mère dans sa pharmacie à condition de faire très attention en traversant la rue de la Verrerie. Là il se trouvait toujours quelqu’un pour la raccompagner, et le bonheur c’était quand il fallait attendre un peu. Mélanie adorait la pharmacie, rêvait de servir les clients, de faire descendre les médicaments par le monte-charge, de mettre les vignettes sur les feuilles de sécu des vieilles dames qu’il fallait aider à cause de leur mauvaise vue. Elle ne savait d’ailleurs pas ce que signifiait « sécu » et ce mystère lui était un plaisir supplémentaire. Il arrivait qu’Héloïse l’y autorisât, parce qu’après tout c’était un bonheur simple ; elle avait l’arrière-pensée que si les goûts de Mélanie ne changeaient pas, elle aurait au moins quelqu’un à qui léguer sa pharmacie, même si pour l’instant cette enfant était bien meilleure en français qu’en calcul. Tout ça pouvait se modifier, pensait-elle. La petite se révélerait peut-être bonne scientifique à terme, ou bien son goût de jouer à la marchande — car au fond ce n’était sans doute que ça — lui passerait. Il était prématuré d’y penser, encore plus d’y faire la moindre allusion tant que Mélanie elle-même n’en parlait pas.

Si Héloïse avait décidé de faire des travaux dans la maison ce n’était pas à cause des enfants, mais pour recevoir Erika. Elle aimait Erika et surtout Erika l’aimait. Deux ou trois fois par semaine elle passait la soirée chez Erika, parfois la nuit entière, mais plus rarement depuis que les enfants grandissaient. Erika en faisait autant et cette solution, qui avait au début paru satisfaisante pour ménager tout le monde, commençait à devenir pesante. Certes, la séparation entre l’appartement du rez-de-chaussée et le domaine des enfants était nette et les consignes assez rigoureuses. Mais plus le temps passait plus le risque qu’ils découvrissent par hasard l’absence de leur mère ou — plus grave — la présence d’Erika dans son lit grandissait. Héloïse était encore assez désinvolte à ce sujet, prétendant que la plupart des enfants prennent les choses comme elles viennent, ne s’étonnent de rien, et sont en tout cas bien incapables de deviner ce que peuvent faire deux amies dans le même lit, sinon bavarder bien au chaud. Mais Erika n’était pas de cet avis, et il est évident que plus le temps passait plus elle avait raison. Finalement, après avoir proposé de déménager dans des endroits tous plus immenses les uns que les autres (Erika avait suffisamment d’argent pour satisfaire son goût immodéré des grands espaces), elle avait tenu compte des arguments raisonnables d’Héloïse : elle s’installerait au rez-de-chaussée de l’aile centrale qui venait de se libérer, et on percerait une porte de communication qui sauverait les apparences. Les enfants s’habitueraient à une présence plus constante d’Erika, et tôt où tard ils en tireraient tout seuls les conclusions qui s’imposaient. Tard, de préférence, et même très tard. « Les enfants, affirmait-elle, n’ont pas besoin de connaître la vie privée des adultes. »

Erika, qui osait rarement donner son avis sur ce sujet, était restée silencieuse mais Héloïse, qui sentait son désaccord, avait ajouté : « Je ne dis pas ça pour me débarrasser d’un problème gênant, mais parce que je désapprouve réellement ces parents qui font supporter à des enfants leurs soucis d’adultes. Cela dit, quand on me pose une question j’y réponds. Si un jour l’un d’entre eux vient me dire : “Maman, couchez-vous avec Erika ?”, je dirai oui. Mais je ne prendrai pas les devants avant longtemps. Qu’ils découvrent d’abord l’amour dans son sens le plus général et ensuite on parlera des détails. » Erika avait acquiescé tout en signalant qu’il ne faudrait pas se laisser prendre de vitesse. Si Héloïse elle-même ne donnait pas d’informations avec tout le tact nécessaire, qui sait s’ils n’apprendraient pas les mœurs de leur mère par un tiers ? Et dans quels termes ?

« En attendant, pensait Erika, je suis dans la place. » Elle avait un peu honte de se dire les choses avec un tel cynisme, mais la vie de famille avec Héloïse et les enfants était son but depuis des années. Elle avait d’abord désespéré d’y arriver, puis elle avait commencé à y croire, sans doute en commençant à s’attacher aux enfants et en étant payée de retour. À partir de ce moment-là elle avait avancé ses pions avec prudence, suggéré des idées, prête à reculer (ou plutôt à se replier en bon ordre) si c’était nécessaire. Elle gagnait du terrain lentement, ou en perdait provisoirement, et elle prenait plaisir à cette petite guerre qu’elle comparait, tantôt à celle de 14 après la Marne (son grand-père, un général allemand, l’avait faite d’abord sur le terrain puis dans l’État-major), tantôt à une guerre de partisans composée de petites escarmouches. En aucun cas un Blitzkrieg n’aurait convenu avec un « ennemi » comme Héloïse !

Au début de l’été 81 Erika avait perdu et repris Douaumont plusieurs fois. En préparant son déménagement, elle se disait que cette fois-ci le fort était bien à elle. Parfait. Großvati serait fier d’elle ! Mais il convenait de ne pas se reposer sur ses lauriers, ou plutôt, continuons les métaphores guerrières, de ne pas s’endormir dans les délices de Capoue. Héloïse restait à ses yeux quelqu’un de très mystérieux, donc d’imprévisible. Erika doutait parfois d’être vraiment aimée, et elle avait assurément la certitude d’être celle qui aimait le plus. Elle évitait, autant que possible, de se laisser envahir par ce genre de questions : « Qui aime qui ? Qu’est-ce que l’amour ? À quoi sait-on qu’il est véritable ? », mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Sa petite guerre de conquête, menée depuis presque quatre ans, avait eu l’avantage d’occuper concrètement son imagination et donc d’empêcher la folle du logis de la dominer. Mais elle se méfiait d’elle-même, de sa nature trop possessive, autant, sinon plus, que du tempérament secret d’Héloïse. La solution c’était de s’entourer de garanties : l’équilibre d’une vie de famille agréable et saine en était une. L’affection des enfants, qu’elle avait gagnée au début spontanément, parce qu’ils étaient à ses yeux un prolongement de leur mère, était devenue une autre garantie. En admettant qu’Héloïse tombât un jour amoureuse de quelqu’un d’autre, elle hésiterait certainement à détruire l’équilibre familial, même s’il s’agissait en l’espèce d’une famille hors normes.

Et les choses se déroulaient bien comme prévu. Non seulement Erika dirigeait les travaux de son propre bâtiment, mais elle était admise à donner son opinion sur ceux qu’Héloïse avait décidé d’effectuer de son côté. On referait les chambres des enfants en leur demandant leur avis, puisqu’ils n’étaient décidément pas des vandales et avaient l’âge de raison. Avec un peu de chance, on échapperait au papier « petits mickeys » et à toutes les niaiseries de nursery. De toute façon, il fallait en courir le risque.

Dans l’entrée de l’ancien appartement d’Erika, il y avait une gravure du dix-septième siècle qui avait toujours fasciné Mélanie. Elle représentait trois enfants en haillons, fuyant, semblait-il, une sorte de grand château en flammes, à moins que ce ne fût un petit bourg fortifié. Cette gravure n’avait jamais été assez bien éclairée pour que la petite fille pût en observer les détails, mais il lui semblait que le plus grand des enfants — un petit garçon en sabots dont les cheveux clairs et mal coupés sortaient d’un bonnet de laine — ressemblait à son frère. Elle en avait parlé un jour à Suzanne qui lui avait répondu distraitement : « Ah oui... tu crois ? » Manifestement elle n’avait pas bien regardé la gravure. L’avait-elle même remarquée ? Les deux autres enfants étaient un peu plus petits. Il s’agissait d’un garçon et d’une fille encore plus mal vêtus que l’aîné, pieds et tête nus. La fille portait une quenouille et le garçon quelques épis de blé (ou de seigle, ou d’avoine, allez savoir !).

Aujourd’hui, la gravure avait été décrochée et était posée le long du mur, en plein jour. Mélanie s’installa confortablement devant pour en regarder les détails. Incontestablement le garçon au bonnet ressemblait à Anne. Même visage un peu triangulaire, mêmes traits fins, et une coiffure qu’Anne avait parfois à la fin des vacances quand on avait négligé de lui couper les cheveux. Les deux autres enfants, blonds également, ne ressemblaient à personne de connu, mais Mélanie décida qu’il s’agissait de deux filles, dont l’une était déguisée en garçon pour des raisons qu’elle éluciderait plus tard. Ces deux filles, c’était elle et Suzanne. Bonne occasion de se projeter en blondinette quand on est brune et qu’on n’aime pas ça.

Erika surprit Mélanie assise en tailleur devant la gravure qu’elle regardait avec une extrême concentration. « Tu aimes ces trois petits enfants ?

— Oui. D’où viennent-ils ?

— De Tauberg. Comme je l’aimais bien, mon cousin me l’a donnée.

— Non. D’où viennent-ils eux... les enfants ?

— J’ai longtemps pensé que c’était les trois petits enfants sauvés par Saint-Nicolas, tu connais la chanson ?

— Ah oui...

— Mais ce n’est pas la période. Ils ne sont pas vêtus comme au Moyen Âge, et de toute façon ça représente la guerre de Trente Ans. C’est un thème très fréquent en Allemagne, et c’est à peu près d’époque. On m’a dit qu’elle datait du milieu du dix-septième siècle, donc ça colle. On a brûlé leur maison alors ils se sauvent, je pense. »

Mélanie demanda : « La guerre de Trente Ans ?

— Tu ne la connais pas, c’est normal.

— Je connais celle de Cent Ans.

— Celle de Trente Ans a été pire, mais c’est dans les écoles allemandes qu’on l’apprend. Veux-tu que je te donne cette gravure ?

— Oh oui ! »

Mélanie avait répondu spontanément. Non seulement elle aimait cette gravure, mais elle adorait Erika, bien qu’elle prît soin de ne pas trop le montrer. Et avoir, sans motif de fête ou d’anniversaire, un cadeau d’Erika, c’était le paradis. Mais soudain elle fut prise de timidité : « Si vous l’aimez, il faut la garder. Elle va vous manquer.

— Dans ce cas, tu me permettras de venir la regarder dans ta chambre. Tu as choisi ton papier, au fait ?

—Pas encore. Je pensais prendre le même que Suzanne, mais maintenant...

— Maintenant ?

— Il faut qu’il aille avec les trois petits enfants. »

Le peintre avait donné aux enfants un classeur « spécial chambres d’enfants » dans lequel Suzanne avait choisi des petits voiliers blancs sur fond vert d’eau. Le vert, proclamait-elle, était sa couleur préférée parce que c’était celle de ses yeux. Comme Mélanie hésitait, Suzanne lui avait presque imposé son choix : « Les mêmes bateaux, mais sur fond bleu parce que tes yeux sont bleus. »

Mélanie n’était pas hostile aux bateaux, ni spécialement favorable, mais elle avait tout à coup une indigestion de ce bleu qu’on lui imposait depuis toujours sous prétexte que ça lui allait. Elle avait esquissé une révolte : « Ma couleur préférée c’est le jaune. » En réalité elle ne le pensait pas vraiment, mais à partir du moment où elle l’avait dit, c’était comme si c’était devenu vrai. Suzanne n’avait même pas réagi à cette révélation que sa sœur croyait si importante et avait simplement répondu : « Ce dessin n’existe pas sur fond jaune. »

« Ça c’est tout à fait Suzanne ! » pensa Erika à qui Mélanie racontait l’histoire. Suzanne la logique, surnommée par sa grand- mère « A + B = C », Suzanne la dominatrice, surnommée par son frère « P’tit chef ». Héloïse avait bien fait de les séparer à l’école primaire, décidément, sinon Mélanie la rêveuse, Mélanie la presque soumise, aurait été complètement écrasée. Lors de cette séparation, les deux filles avaient pleuré pendant plusieurs jours et Erika avait presque détesté Héloïse de ne pas céder. Maintenant elle comprenait et se rendait compte que cela avait été une sage décision.

« Écoute, dit-elle à Mélanie, on va demander un classeur de papier pour adultes et trouver quelque chose qui mette ta gravure en valeur. Je pense que des petites rayures jaunes et blanches, ce ne serait pas mal. Qu’en penses-tu ? »

C’est ainsi qu’il fut admis une fois pour toutes — ou du moins pour très longtemps — que Mélanie avait une couleur préférée et que c’était le jaune.

* * *

Le garçon s’appelait Mathias, du moins l’avait-t-on toujours appelé ainsi, mais parfois il croyait se souvenir d’un autre prénom et d’une autre maison où il aurait vécu autrefois. Parmi ses nombreux frères et sœurs, il avait eu l’ordre d’emmener dans sa fuite les jumelles Johanna et Sieglinde. Les autres, apparemment, ne risquaient rien. Leur mère les avait réveillés au milieu de la nuit et les avait habillés précipitamment avec des vêtements de pauvres, puis elle les avait fait sortir de la maison en silence et leur avait dit : « Fuyez cette ville, fuyez même ce pays si vous le pouvez et essayez de gagner la Poméranie. Toi, Johanna, tâche de conserver ces habits de garçon et fais-toi appeler Johann. C’est important. » Puis, s’adressant de nouveau à Mathias : « On recherche un garçon et deux filles. Je pense que deux garçons et une fille attireront moins l’attention. Si vous parvenez en Poméranie, allez à Stettin. Il y a un château fort sur le port. Vas-y et montre cette chevalière. Je pense qu’après ça tout ira bien, mais je ne peux pas l’assurer. » En donnant ces instructions, elle avait accroché au cou de Mathias une chevalière en or trop grande pour son doigt. La chaîne qui la tenait était en métal grossier qui n’attirerait pas l’attention, surtout si le garçon boutonnait soigneusement sa chemise. Après cela elle avait ajouté : « Vous devrez travailler pour gagner votre pain en cours de route. Nous avons bien fait de vous apprendre les travaux des champs, finalement... bon... filez maintenant, et que Dieu vous bénisse. »

Les enfants avaient marché quelques lieues, puis il leur avait paru sage de faire une halte et de dormir un peu à l’orée d’un bois. La lueur de l’incendie les avait réveillés : c’était leur ville, celle qu’ils venaient de quitter qui brûlait.

* * *

Il va de soi que le premier récit fait par Mélanie à son frère, sa sœur et son cousin n’était pas si bien rédigé. D’abord il était oral, ce qui impliquait certaines répétitions, certains retours en arrière, certains repentirs. Ensuite c’était quand même une création collective, bien que Mélanie en fût le maître d’œuvre. Tout avait commencé en Savoie où les trois enfants étaient allés passer le mois de juillet pendant qu’on terminait les travaux à Paris. Victor, le frère d’Héloïse, et sa femme Claire venaient d’acheter un chalet : une ancienne ferme abandonnée dont les travaux d’aménagement étaient loin d’être terminés. Claire avait équipé le grenier comme un refuge de haute montagne : des bat-flanc recouverts de paille sur lesquels couchaient tous les enfants et les adultes les plus jeunes. Anne, Mélanie, Suzanne et leur cousin Héraclès s’étaient installés sur le plus petit bat-flanc, juste au-dessus du trou qui menait à l’étable et par lequel, autrefois, on donnait le foin aux vaches quand la neige bloquait les issues extérieures. Un soir, Mélanie avait parlé des trois enfants de la gravure et avait commencé à leur inventer un destin. « On dirait que la ville en flamme c’est Nuremberg (elle venait de lire L’Histoire d’un casse-noisettes et était fascinée par la capitale du jouet), on dirait que le garçon au bonnet s’appelle Johann.

— Non, on dirait qu’il s’appelle Mathias. » avait dit Anne qui était entré dans le jeu tout de suite et s’identifiait naturellement à l’aîné. On lui avait donc laissé le choix du prénom, et Mélanie était devenue Johanna-Johann pendant que Suzanne avait choisi Sieglinde parce que ça lui semblait très « vieil allemand ». La ville de Stettin en Poméranie était une trouvaille d’Héraclès, qui se souvenait d’une conversation récente de ses parents, à table, sur les événements de Pologne. Il confondait d’ailleurs Stettin et Dantzig et aurait été prêt à jurer que Stettin était au bord de la mer et qu’on y construisait des bateaux. En tout cas, c’était d’anciens pays allemands que les Polonais avaient annexés contre tout droit et sans traité, de cela il était certain. Il savait aussi qu’en Poméranie il y avait des chevaux, et des chiens qu’on appelait loulous. Quant à savoir comment on allait se rendre de Nuremberg à Stettin ? Pour ça il faudrait se procurer un atlas, et il y en avait probablement un à la bibliothèque du village. En échange de ses recherches, il exigeait un rôle important dans l’histoire. On le lui promit.

Tous les quatre s’endormirent très tard cette nuit-là. Non que le premier chapitre du récit fût très long, mais la mise au point en avait été laborieuse. Sur le grand bat-flanc, à l’autre bout du grenier, les deux sœurs aînées d’Héraclès avaient protesté à plusieurs reprises. Mélanie resta éveillée quelque temps encore : elle réfléchissait à la suite de ce qu’elle appelait déjà Le Feuilleton.

* * *

Claire de Marèges aurait sans doute été étonnée en apprenant comment son fils aîné avait interprété les remarques pourtant nuancées qu’elle avait faites, quelques mois auparavant, sur les territoires contestés entre l’Allemagne et la Pologne. Pour elle en effet, l’Allemagne avait normalement perdu ces territoires en perdant la guerre, et cela n’était pas à ses yeux plus scandaleux que la perte provisoire de l’Alsace-Lorraine par la France en 1871, celle définitive de la Silésie par l’Autriche en 1742, sans parler d’autres exemples comme celui de l’Algérie en 1962 sur lequel, étant pied-noir, elle évitait de s’appesantir. Sa vision des événements historiques était réaliste et aurait pu donc passer pour cynique si elle l’avait exposée en public : qui perdait une guerre, militairement ou diplomatiquement, devait en accepter les conséquences, quitte à préparer la bien nommée revanche pour récupérer les provinces perdues, sachant que la revanche pouvait conduire à un nouvel échec et par conséquent à d’autres pertes. Donc, si les Allemands trouvaient un truc pour reprendre la Poméranie aux Polonais, tant mieux pour eux ; et si ce truc était juridique, c’est-à-dire s’appuyait sur l’absence de traité de paix, tant mieux pour tout le monde car on n’avait pas plus qu’en 1939 envie de mourir pour Dantzig.

Voilà ce qu’elle aurait expliqué à Héraclès si elle avait su comment il avait interprété la conversation qu’elle avait eue avec son mari sur les territoires contestés. Elle aurait ajouté quelques considérations sur l’équilibre européen et sur le fait qu’on avait généralement intérêt à s’allier avec le voisin de son voisin plutôt qu’avec son voisin, donc en l’espèce avec la Pologne plutôt qu’avec l’Allemagne. La règle bien entendu souffrait de multiples exceptions, mais n’en était pas moins raisonnable et souvent vérifiée. Même Héloïse qui, pour des raisons plus sentimentales que rationnelles, était germanophile, l’aurait admis sans discuter.

Comme la plupart des enfants de sa génération, Claire avait presque toujours été exclue des conversations tenues devant elle par les adultes. Quand elle tentait de s’en mêler — ce qui d’ailleurs était rare — on la renvoyait à ses jeux et à ses livres sans ménagement, si bien qu’elle s’était promis que ses enfants à elle ne subiraient pas le même traitement. Dans un sens elle avait tenu parole et ne les envoyait jamais promener quand ils posaient des questions, mais ce qu’elle ne maîtrisait pas c’était les interprétations qu’ils faisaient de ce qu’ils entendaient sans même chercher à en savoir plus. Ils se conduisaient en somme comme elle en se forgeant tout seuls leur vision du monde, et la plupart du temps elle ne s’en doutait pas.

Quand sa nièce Mélanie était venue tout à trac lui poser des questions sur la guerre de Trente Ans, elle avait été désarçonnée, non que les questions elles-mêmes lui parussent étranges de la part d’une petite fille de presque huit ans, mais parce qu’elle s’apercevait qu’elle n’avait guère de réponses. Autant l’avouer honnêtement : « La guerre de Trente Ans... une guerre importante, c’est sûr, et qui a la réputation d’être compliquée.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Sans doute parce que tout le monde s’en est plus ou moins mêlé, même nous qui avons dû intervenir à la fin alors que ces histoires entre Allemands ne nous regardaient pas. Il est vrai que les traités de Westphalie qui ont terminé l’affaire étaient tout à notre avantage. Ils ont consacré le morcellement de l’Allemagne pour un bon moment et tout le monde s’en est trouvé bien.

— Même les Allemands ?

— Surtout les Allemands. »

Claire soupira pendant que Mélanie la regardait gravement sans mot dire. Comment lui expliquer la modernité du nationalisme, la prédominance des problèmes religieux au début du dix-septième siècle, les subtilités du cujus regio ejus religio ? Elle s’en tira provisoirement par une question : « Comment as-tu entendu parler de cette guerre-là ?

— C’est Erika.

— Et que t’a-t-elle dit au juste ?

— Que ça avait été pire que la guerre de Cent Ans.

— Oui, je crois qu’elle a raison. Je vais certainement te décevoir en t’avouant que je ne sais pas grand chose...

— Oh non ! Erika a dit qu’on n’apprenait pas ça dans les écoles françaises.

— Ah... si Erika a dit...

— Mais je pensais que peut-être...

— Oui, et tu as raison. Je connais au moins les traités de Westphalie, 1648, et je peux en déduire que la guerre a commencé trente ans avant. Attends... tu as de la chance, ça me revient: 1618, défenestration de Prague. Quelqu’un a jeté trois Tchèques par une fenêtre et ça a déclenché la guerre.

— Et ils sont morts ?

— Bonne question. Non, justement ils ne sont pas morts.

— C’est quand même bizarre !

— Pas vraiment. Quand une guerre se déclenche pour un motif aussi mince, c’est qu’elle était prête à démarrer quoiqu’il arrive. Désolée de ne pas en savoir plus long, mais je crois qu’il y avait de gros problèmes religieux en Allemagne et dans les environs et que c’est globalement l’origine de la guerre de Trente Ans.

* * *

Nuremberg était en flammes, et les trois enfants, quand bien même ils l’auraient souhaité, ne pouvaient pas rentrer chez eux. Mathias se demandait si l’incendie avait été allumé délibérément à cause d’eux. La nuit, quand il ne dormait pas, il avait souvent entendu ses parents — ou ceux qui disaient être ses parents — parler de lui et des jumelles. « Un jour, disait le père, il faudra les envoyer sur les routes, sinon ILS finiront par les retrouver... et là... » Mais la mère protestait : « Gardons-les encore. Comment pourraient-ILS deviner qu’ils sont chez nous ? Nous les traitons comme nos propres enfants et rien n’indique leur origine.

— Si, justement. Tu leur parles avec trop de déférence. Johanna et Sieglinde ne reçoivent jamais de taloches. Tu les habilles trop joliment le dimanche. Sans compter qu’Hermann se souvient parfaitement de leur arrivée chez nous.

— Hermann ne peut pas se souvenir. Il n’avait que quatre ans. »

Mais Hermann se rappelait très bien l’arrivée des trois enfants dans la maison. En ce temps-là il vivait seul avec sa mère. Son père, lui avait-on dit, était en Bohême, mais il reviendrait dès que « Dieu le permettrait ». Hermann avait une petite sœur depuis quelques mois : un bébé à la naissance duquel il avait assisté parce que la matrone n’avait personne d’autre pour l’aider cette nuit-là, que ce gamin intelligent et débrouillard. C’est dire qu’il faisait parfaitement la différence entre la petite Paula, sortie effectivement de sa mère, et les trois enfants endormis que son père avait rapportés de Bohême... ou d’ailleurs. Ces trois enfants avaient dormi plusieurs jours d’affilée, et la mère disait que c’était à cause du pavot. Le pavot, Hermann connaissait bien : c’est lui qui était chargé de le cueillir et de le faire macérer. On en mettait parfois dans le lait des bébés quand ils pleuraient, et les jumelles ou Paula ne se gênaient pas pour en donner, de leur propre initiative, aux petits frères qu’elles avaient la charge de surveiller. Ainsi ils dormaient, et elles pouvaient aller jouer tranquillement dehors.

Oui, Hermann savait parfaitement que les trois enfants étaient des étrangers, mais cela lui était égal car il les aimait. Lui aussi écoutait les conversations de ses parents, la nuit, et il avait même entendu son père donner l’origine des enfants : « Je les ai trouvés à Bila Hora, autrement dit La Montagne Blanche. » Il était souvent question de cette montagne blanche, et Hermann imaginait un pic couvert de neige comme il en avait vu en accompagnant son père à Munich.

Héraclès était assez content du rôle qu’on lui avait donné. Il y avait d’ailleurs apporté sa contribution et l’avait bien mérité par son travail de documentaliste. Il avait passé plusieurs jours, avec Mélanie, à fouiller dans la bibliothèque de ses parents, regrettant qu’on n’y trouvât pas autant de livres qu’à Paris. La plupart étaient des doublons un peu usagés ou dépareillés, ou bien des livres distrayants que Claire aimait lire en vacances, avec le délicieux sentiment qu’elle régressait et que les œuvres complètes de Berthe Bernage, dans lesquelles elle se plongeait le soir au lit, ne valaient pas mieux, au fond, que les Harlequin que lisait sa secrétaire. Les enfants avaient trouvé une Histoire de l’armée allemande dépareillée qui leur avait donné des renseignements très imprécis sur la bataille de la Montagne Blanche et quelques autres plus détaillés sur les mercenaires Mansfeld et Wallenstein. « L’ennui avec ce genre de livre, disait Héraclès, c’est que l’auteur suppose que tu connais bien l’histoire et la géographie de l’Allemagne, et moi, franchement... à part la guerre de 70 je ne sais pas grand chose. » Héraclès, qui aimait beaucoup la lecture en général et les romans historiques en particulier, s’était intéressé par hasard à la guerre de 70 parce qu’il avait lu qu’on avait mangé du rat et les animaux du zoo pendant le siège de Paris. Sa grand-mère avait eu beau lui expliquer que c’était une bien petite famine comparée à celle qu’avait connue l’Europe entre... disons 1941 et 1945, où d’ailleurs les Berlinois avaient mangé aussi les animaux de leur propre zoo, Héraclès était resté convaincu que le siège de Paris avait été quelque chose d’exceptionnel, ne fût-ce qu’à cause de ce nom même de siège. Mais il était prêt à s’intéresser à la guerre de Trente Ans, puisque Mélanie lui avait affirmé — à la légère d’ailleurs — qu’il y avait certainement eu de nombreux sièges et des festins de rats. « Et ça serait de vrais sièges, avait-elle précisé, avec des murailles imprenables et des femmes et des enfants qui jetteraient de la poix bouillante.

— Et des félons qui ouvriraient secrètement la porte ?

— Exactement. »

Héraclès était allé consulter la petite bibliothèque de l’école religieuse de Crest-Voland, mais il y avait beaucoup moins de livres intéressants que chez ses parents, et le seul atlas qu’il y avait trouvé était très sommaire. Nuremberg s’y trouvait mentionné, ainsi que Prague. Coup de chance : les deux villes ne paraissaient pas trop éloignées. Si elles l’avaient été, d’ailleurs, cela n’aurait rien changé, car pour les enfants, ce qui avait été décidé, même par hasard, était sacré. On ne pouvait plus toucher au passé du Feuilleton. Tout au plus pouvait-on s’efforcer de le rendre vraisemblable en ajoutant des explications a posteriori.

Mélanie, qui conduisait toujours le récit, avait découvert les subtiles délices du retour en arrière. Guidée par les interruptions de ses auditeurs, par leurs questions ou par leurs demandes de détails supplémentaires, elle improvisait des réponses si elle y consentait, ou bien elle décidait qu’on verrait plus tard. La naissance de la petite sœur d’Hermann, qui tenait finalement en une phrase, avait été discutée toute une soirée. La question était de savoir si Hermann avait pu assister à la naissance, et même y aider. « Il est trop jeune ! » avait dit Suzanne, qui cependant ne voyait pas d’autre moyen de faire comprendre qu’Hermann faisait la différence entre trois enfants tombés du ciel et une vraie petite sœur sortie de sa mère sous ses yeux. « Bien sûr que non, soutenait Héraclès. À cette époque on ne pouvait pas cacher ces choses-là parce que ça se passait à la maison. À plus forte raison chez les pauvres qui n’avaient parfois qu’une seule pièce d’habitation.

— Mais sont-ils vraiment pauvres ?

— Non, avait dit Mélanie, pas vraiment. Ce sont d’honnêtes paysans aisés. Hermann a déjà vu les vaches vêler...

— Et les juments pouliner...

— Et les brebis agneler...

— Et les femmes... euh... femeller...

— Enfanter, crétin ! » Et ils avaient eu un fou rire interminable, comme tous les enfants qui jouent avec les mots et commencent à avoir sérieusement sommeil.

* * *

Tous les matins, après le petit déjeuner, Héraclès et Anne étaient condamnés aux devoirs de vacances. Pour le premier il s’agissait d’une nécessité absolue alors que le second s’y soumettait parce qu’il était trop malheureux de voir son cousin travailler seul dans son coin pendant que les autres s’amusaient. Évidemment il ne l’avait pas avoué, sûr qu’on se paierait sa tête ou qu’on tenterait de le raisonner. Il avait donc prétendu qu’il avait envie de travailler avec Héraclès, et Claire, bien qu’elle soupçonnât son vrai mobile, ne l’avait pas contrarié ; après tout, un supplément de maths n’a jamais nui à un musicien, et il n’y a pas de mal à prendre un peu d’avance dans cette matière souvent mal enseignée. Car le programme du pauvre Héraclès ne comportait que des maths, des maths, toujours des maths, servis sous toutes les formes. Et quelle que fût cette forme, son esprit vagabondait. Les ensembles, leurs inclusions et leurs exclusions, ne servaient même pas de base à sa rêverie. Il les ignorait simplement et pensait à autre chose, comme il ignorait la grammaire parce qu’il n’en comprenait pas les termes. Cela ne l’empêchait pas de rédiger très convenablement en appliquant empiriquement des règles dont il ignorait le nom. Les problèmes concrets, à l’ancienne mode, fabriqués par sa mère lui plaisaient mieux, mais pas parce qu’il savait les résoudre. Ils étaient le support de songeries sur les voyageurs des trains qui se croisent et sur les conséquences de leur retard s’ils rataient leur correspondance ; sur le destin du plombier qui laissait fuir les robinets : allait-il perdre son travail ? Les habitants de l’immeuble, en recevant la facture d’eau, se douteraient-ils que tout était de la faute d’une fuite au troisième droite mal réparée par un plombier indigne ? Son père avait beau dire que pour faire fortune il valait mieux être plombier qu’auditeur à la Cour des comptes, Héraclès avait de moins en moins envie d’embrasser ce métier à haut risque. Il avait finalement décidé d’être historien sous son vrai nom et romancier d’espionnage sous un pseudonyme. Son premier métier le couvrirait d’honneurs (comte Héraclès de Marèges, de l’Académie française). Il y avait le précédent d’un ancêtre, Honorat de Marèges, grand rhétoriqueur monté de son Piémont natal pour briller à la cour de Louis XII. L’Histoire de la littérature française de Lanson le mentionnait d’une plume méprisante, mais il est évident que si l’Académie française avait existé, l’ancêtre en aurait fait partie, et que les critiques de ce M. Lanson n’auraient pas pesé lourd face à cette immortalité. Son second métier l’enrichirait, d’autant qu’il citerait les marques préférées de son héros et toucherait d’appréciables revenus du whisky C., des chemises L., des imperméables B., en plus de droits d’auteur qu’il imaginait confortables. Ça, c’était un plan de carrière ! Était-il nécessaire de faire des devoirs de vacances pour en arriver là ?

À côté de lui Anne calculait, lentement mais sûrement, le montant de la fameuse facture d’eau qui allait provoquer, c’est sûr, une réunion indignée de la copropriété. Il alignait proprement les solutions (à gauche) et les opérations (à droite). Il n’avait pas d’états d’âme particuliers : un problème était un problème, et la vie des gens à l’intérieur de ce problème n’avait pas de rapport avec la vraie vie.

Hécube, la fille aînée de Claire, était partie pour son premier camp d’éclaireuses, et tout le monde s’en trouvait bien parce qu’elle avait un sale caractère et parvenait à se disputer avec à peu près tout le monde. Hélène, la seconde, qui participait un peu au Feuilleton, avait emmené ses cousines à Flumet en passant par les chemins du bois d’en dessous (on ne lui connaissait pas d’autre nom). Ça descendait raide, mais il n’y avait que trois ou quatre kilomètres (une lieue, disait Mélanie), au lieu de dix par la route (deux lieues et demie). La lieue d’Héraclès, que Mélanie avait adoptée avec enthousiasme, faisait exactement 4 kilomètres, ce qui simplifiait la vie, certes, mais n’était pas tout à fait exact. Le but de l’expédition était une assez grande librairie où l’on vendait des cartes routières. Peut-être en trouverait-t-on une d’Allemagne ?

Elles en trouvèrent effectivement une, mais qui ne mentionnait pas Stettin. Toutefois, puisqu’on savait que c’était désormais en Pologne, on avait une idée de la direction et de la distance à parcourir. Dans le car qui les ramenait à Crest-Voland, Mélanie convertissait les distances données par la carte en lieues simplifiées pendant que Suzanne et Hélène s’amusaient à fabriquer un problème pour Héraclès où un voyageur russe du dix-septième siècle se voyait confronté à des verstes qu’il fallait transformer en lieues.

Les enfants d'Héloïse - tome 1

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