Chapitre 1 — 1 – Le cœur d'Albane bat la chamade
- 1 – Le cœur d'Albane bat la chamade
- 🔒 2 – Maya a le cœur sur la main
Les Grains de Folie · Chimâne K. Norsange
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— Que ce soit pour cinq minutes ou une heure, vous n’avez pas le droit de stationner ici. Vous n’avez pas vu le panneau « Réservé aux handicapés » ?
— Je fais ce que je veux !
Ça va chauffer ! Je suis au moins à dix mètres de la scène et je ressens l’exaspération des deux protagonistes. Pourvu que l’altercation ne reste que verbale !
— Il y a des places tout près. Allez vous mettre là-bas !
— Qu’est-ce que ça peut te faire, à toi ? T’es pas montée sur roulettes !
— Le civisme, la décence !
L’irrespectueux jette un regard circulaire et semble enfin prendre de conscience la petite foule désapprobatrice qui l’observe.
— OK ! OK !
L’homme remonte dans sa grosse cylindrée et commence sa manœuvre, non sans faire remarquer son énervement et la puissance de son bolide. La dizaine de badauds amassée devant le magasin entre avec précipitation : le spectacle est terminé. Je ne bouge pas. Même si je ne peux pas voir le visage de la femme qui a bravé un tel personnage, j’imagine assez bien son petit sourire vainqueur. Elle ne manque pas de courage : jamais je n’aurais osé ! Je devine, sous un jeans noir moulant, la musculature d’une sportive et, à son allure, une confiance que je n’ai pas. D’ailleurs, j’aime beaucoup l’oiseau tatoué sur le haut de son bras et, ça non plus, je n’aurais jamais osé.
Sans un regard pour le grossier personnage, désormais garé à deux pas dans un emplacement non réservé, elle s’éloigne. Je n’ai plus en visu que sa crinière brune, reflétant les lumières des lampadaires. En me décalant légèrement, je la vois monter dans un vieux modèle de voiture. Elle part ! Troublée par le souvenir de ses courbes harmonieuses et son charisme, je me surprends à imaginer mes mains posées sur ses hanches, mes doigts impatients glissant entre son tee-shirt et sa peau, certainement douce comme de la soie. Mon cœur s’affole.
— Nous informons notre aimable clientèle que le magasin fermera ses portes dans un quart d’heure.
La voix de la caissière au micro me sort brutalement de ma rêverie. Je m’interroge sur les raisons d’une telle divagation. L’abstinence prolongée, les hormones, la solitude ? Lasse de ces errements, après avoir inhalé la dernière bouffée de ma cigarette mentholée, je l’écrase dans le cendrier débordant. Sans enthousiasme, je me résous à passer les portes automatiques. Mon fils a épuisé mes stocks de vivres et il est encore en vacances une semaine. Pour la énième fois de la journée, je masse le haut de mon bras gauche : probablement un mauvais geste hier en déplaçant l’armoire. Dès le sas d’entrée passé, un étalage regorgeant de produits régionaux m’attire. Depuis quelque temps, l’envie de cuisiner m’a délaissée : la fatigue morale sans doute. J’attrape un gâteau battu puis me laisse tenter par un rollot. Ce n’est pas raisonnable, ces produits sont trop sucrés, trop gras et surtout trop chers ! Je hausse les épaules. Trop gras et trop sucré : c’est bien pour cela que c’est si bon. Trop cher : mon banquier et moi, avec ses coups de fil toutes les semaines, avons déjà des liens privilégiés. Je me sauve avant de craquer sur les ficelles picardes.
Trente secondes devant le rayon des bières suffisent à ce que mes bonnes résolutions s’envolent. Par contre, mon ex opère un grand retour : monsieur ne trouvait pas cette boisson suffisamment noble. Dire, « mon ex » me provoque un drôle d’effet, une sorte de jubilation. Enfin ! C’est fini. Enfin ! Je suis libre. Un pack à la couleur jaune flashy attire mon regard. Goût citron. Par envie ou par défi, je dépose les petites bouteilles dans mon caddie. À quelques mètres devant moi, une profusion de gourmandises salées. Et pourquoi ne pas profiter de la terrasse en prenant l’apéritif, demain midi ?
Je poursuis dans les allées tout en cherchant ma liste de courses, au fond de mon sac à main. Il va falloir me décider à la taper sur mon téléphone ! Lui, au moins, ne se tapit pas dans le trou de la doublure. Mon précieux aide-mémoire enfin à la main, je me lance. Il me faut de la poitrine fumée. Je n’ai pas échappé au traditionnel, « Maman, tu me fais ta super quiche ! ». C’est fou : j’ai le sommelier d’un trois étoiles parisien à la maison et il me réclame une simple quiche. Pauvre petit, il doit vouloir me faire plaisir. Où est donc passé le rayon charcuterie ? Pourquoi ont-ils encore tout chamboulé ? J’avance et me positionne dans l’allée centrale pour tenter de le repérer. Les vêtements sont maintenant à la place des côtes de bœuf et les chaussures à celle des biscuits. N’importe quoi ! Le dessin d’un porc sur une pancarte attire mon regard : promotion sur le jambon. Le rayon convoité ne doit plus être très loin. La tête me tourne : encore un de ces satanés vertiges qui se profile. Je m’appuie une minute contre le mur. C’est passé. J’avance.
Une commère patentée arrive dans le rayon d’en face. Dix mille habitants dans ma petite ville de Picardie et je tombe sur elle. Si elle m’accoste, j’aurai droit à un interrogatoire en règle. Je n’en ai ni le temps ni le courage et surtout pas l’envie. Je bifurque. Perturbée, je ne vois pas une femme surgir de l’allée de gauche avec un caddie plein à craquer. Elle maîtrise mal sa trajectoire. J’esquive de justesse, mais heurte au passage une pyramide de boîtes qui s’écroule avec fracas. La femme poursuit sa route sans même s’excuser. Agacée et gênée, je m’accroupis pour ramasser les conserves et éviter la chute inopinée d’un client. Maladroitement, je tente de recomposer la construction géométrique. Les haut-parleurs crachouillent :
— Mesdames et messieurs, votre magasin vient de fermer ses accès. Veuillez rapidement rejoindre les caisses, s’il vous plaît.
Une main me tend une boîte que j’attrape sans trop regarder, pressée par le temps. Le ballet se poursuit : les boîtes se retrouvent sous mon nez et je les replace une par une. À la dernière, je tourne la tête et plonge dans un décolleté envoûtant. La femme toussote : j’ose affronter son regard.
Mon cœur s’affole. Mes joues virent au rouge. Ma respiration s’accélère au point d’en devenir haletante. Je ne sens plus mes jambes. Ses yeux sont rieurs et surtout charmeurs. Je balbutie un « Merci ». Elle se redresse et poursuit sa route, non sans m’avoir lancé un dernier regard qui me semble très aguicheur. Je pousse mon caddie dans le rayon d’à côté en tentant de me remettre de cette émotion. Tout en m’appuyant sur les boîtes de corn-flakes, je reprends mes esprits.
Jamais un simple regard ne m’avait fait cet effet ! Inspiration, expiration. Mon cœur reprend son rythme. Ma température corporelle redescend. Mes mains et mes jambes cessent de trembloter. Finir mes courses, ne rien oublier, partir d’ici. Prier pour ne pas rencontrer une connaissance. Manqué ! Arrivée devant les condiments, une ancienne cliente m’interpelle. Je ne peux pas l’ignorer malgré le trouble qui se lit encore sur mon visage. Elle lance la conversation sur les enfants : il faut que j’abrège. Je réponds n’importe quoi, toujours dans mon émoi. Un échange de banalité et je poursuis vers les surgelés. La fraîcheur du rayon me calme pour de bon !
Et voilà que mon assistante en pyramide réapparaît à la boucherie attenante. Elle ne m’a pas remarquée, j’en profite pour l’observer en détail. Qu’elle est belle ! Pas un canon certes, pourtant je la trouve splendide. Moins sportive que la femme à l’oiseau tatoué, mais tout aussi bien proportionnée. Un simple jeans avec des strass sur la poche arrière droite et un petit blouson marron qui lui vont à merveille. Cheveux châtains aux reflets acajou, lèvres ni pulpeuses ni fines, nez ni gros ni petit. Beaucoup de son charme se trouve dans ses yeux. Elle a une façon de vous transpercer du regard, à vous en faire perdre le souffle. La preuve, je suis incapable de dire de quelle couleur ils sont, tellement l’émotion me submerge !
Dissimulée derrière les compotes en promotion, j’enregistre chaque détail. Elle se décale, se tourne vers moi. Je me sauve. Encore ! Si son regard croisait de nouveau le mien, il le transpercerait derechef. Ou pire… Si, cette fois, je ne ressentais rien ? Surprise de mon inquiétude, j’attrape mes fameux lardons et quelques boîtes de surgelés, tant pis pour le reste. Me voici enfin face aux caisses ! Je patiente. Une femme et un jeune homme devant moi : l’attente ne sera pas longue. Un vieux monsieur ayant toutes les peines à pousser son caddie veut passer :
— Pardon, madame.
Je me retourne, elle est derrière lui. Je m’avance un peu et l’homme poursuit son chemin. Tremblotante, je place mes achats sur le tapis roulant. Son chariot frôle le mien : elle change de caisse. C’est bien connu : la file d’à côté est toujours plus rapide ! Ranger, payer, l’observer à la dérobée une dernière fois. Elle ne me prête aucune attention, j’en suis terriblement déçue.
Jamais je n’ai mis autant de temps à ranger mes emplettes dans mon coffre. Même si je n’ose pas me l’avouer, je sais pourquoi je traîne. Je sors une cigarette de mon paquet : quelques bouffées devraient me détendre. Tout en rangeant mon caddie, je ne lâche pas les portes du magasin du regard. Déçue de ne pas la voir réapparaître, j’écrase mon mégot d’un pied rageur et m’assois dans mon monospace pour me reposer une minute. Encore une fois, j’ai des brûlures d’estomac et je transpire comme si j’avais couru un cent mètres. Le divorce m’a complètement épuisée ! Un dernier coup d’œil vers les portes coulissantes de la grande surface et je passe la marche arrière. Non, j’attends. Elle sort ! C’est quoi sa voiture ? Une petite décapotable grise, pas une bas de gamme. Pour une fois, j’ai de la chance : son carrosse est à deux pas. Je l’observe du coin de l’œil. Elle range : rapide, précise, efficace.
Elle va rapporter son caddie et ce sera à jamais fini. Dans une minute, elle partira. Bien installée, elle se recoiffe un peu et démarre. Voilà, c’est terminé !
Je me sens désemparée, un gros nuage noir a caché le soleil, mon soleil. J’aimerais prolonger encore quelques secondes ce moment si particulier. Oui, un instant, un tout petit instant. J’enclenche de nouveau la marche arrière et me retrouve à la suivre hors de la zone commerciale. Par où va-t-elle ? Dans la même direction que moi, ça tombe bien. Mon fils va m’attendre et bientôt ce sera l’heure du dîner : je ne peux pas aller très loin. Au prochain stop, le détective privé qui sommeille en moi rendra les armes.
La route est large, elle va à gauche, moi à droite. Elle doit habiter une des maisons chics sur le plateau. Je place ma familiale au côté de la petite sportive. Non, ce n’est pas un départ de course, juste un ultime espoir de me noyer dans ses yeux, une dernière fois. D’éprouver encore cet émoi, bien à l’abri de la carrosserie. Je l’observe, mes joues s’échauffent. Je ressens une sorte d’oppression dans la poitrine. Elle attend patiemment que le bus passe, les yeux rivés sur la gauche : c’est fichu. Non, elle se tourne ! Ma voiture la gêne, elle se penche et m’aperçoit. C’est certain, elle me reconnaît. Un léger haussement de sourcil, une esquisse de sourire, un instant de complicité. Elle est partie !
Je laisse passer un camion de pompier, toutes sirènes hurlantes, et redémarre. La sensation d’oppression n’a pas disparu. Comment la simple vue d’une femme, même pas canon, peut me mettre dans un état pareil ? Les phares des autres voitures m’éblouissent. La sonnerie de mon téléphone me vrille les tympans. Je me gare à la va-vite afin de répondre.
— M’man ! T’es encore en ville ?
— Sur le contournement de Dives. Je rentre.
— Tu peux me récupérer chez papa ? Il m’invite dans un restaurant chic. Je voudrais me faire beau pour l’occasion.
— J’arrive !
Maudite progéniture ! Il m’oblige à entrer dans la ville alors qu’en en faisant le tour je gagnais dix minutes ! Au feu rouge, je tourne à gauche et aperçois les premières habitations. Qui a mis le chauffage à fond ? Je dégouline. Oh là ! Et voilà que trente-six chandelles se sont allumées en même temps. J’ouvre la vitre. Rien n’y fait, il me faut davantage d’air ! Descendre ! Aller marcher, quelques instants, le long de la rivière ! J’approche du centre-ville. Profitant d’une accalmie dans la circulation, j’exécute, non sans difficulté, un créneau. Cette fois, la voiture ne dépasse pas sur la chaussée, mais les piétons vont devoir se faufiler entre le mur et mon carrosse. Je referme ma vitre, coupe le moteur et descends. L’air frais me revigore un peu, néanmoins la sensation d’oppression revient. Et cette douleur dans mon bras gauche qui augmente : lancinante, obsédante… Il faut vraiment que je prenne du temps pour me reposer ! D’ailleurs, aller m’asseoir un moment, sur le banc derrière le pont, serait un bon commencement. Après tout, mon fils n’est pas à cinq minutes. J’ai peut-être même le temps de fumer une cigarette.
Lâcher-prise et détente seront les maîtres mots de la semaine prochaine. Profiter de mon fiston aussi. Il est fort probable que nous ne passions pas de temps ensemble avant un moment. J’ai oublié de lui parler de sa formation dans le beaujolais. A-t-il toujours l’intention d’y aller ? C’était bientôt, je crois. Aïe ! Je me plie en deux. La douleur est de plus en plus intense. Avancer. M’appuyer sur le parapet. Atteindre l’accoudoir du banc. C’est un véritable périple dans l’état où je suis.
Que m’arrive-t-il ? Et des acouphènes maintenant ! Je n’entends plus les moteurs des voitures : juste un vrombissement. Ma tête est comme entourée de coton. Même mes yeux me lâchent. Je distingue à peine le joggeur. Pourtant, il était si près ! Atteindre le banc est insurmontable. Mes jambes flageolent. Tout est flou. Avertir le coureur solitaire devient mon obsession. Je lève le bras droit.
— Au se… !
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