Lire Lux Tenebris T1 en ligne gratuitement 1 - Rencontre
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1 - RENCONTRE
Accrochés de manière précaire au mur, les néons éclairaient la grande galerie souterraine. Leur lumière se reflétait sur la roche, faisant scintiller le haukî. Les mineurs en sueur, abattaient sans relâche leur pioche sur la pierre pour en extraire le minerai bleuté. Le haukî abondait dans l’atmosphère humide des lacs souterrains des montagnes de Syduras. Rare et inestimable, il conférait aux armes une puissance magique destructrice.
Ce filon était exploité depuis plusieurs jours. Une dizaine de camions blindés avait été chargée dans la matinée et la majorité se mettrait en route pour Mùniakol dans les heures à venir. Mais le chantier prenait du retard pour les deux derniers chargements.
Soudain, une voix puissante se fit entendre par-dessus le vacarme des pioches.
— Saloperie d’Puritains !
Afin de se frayer un passage, un homme poussa les ouvriers. Ses rangers crasseuses et usées martelaient le sol alors qu’il tournait sur lui-même, cherchant une silhouette familière. Sa mâchoire carrée se crispa de frustration, son teint pâle accentuant la froideur de ses yeux vert foncé. La coupe militaire en brosse, qu’il imposait à ses cheveux grisonnants, ne faisait qu’appuyer la dureté de ses traits.
— Où est passée Ry'Hann ?
Il ignora les regards agacés que lui lançaient les hommes autour de lui. Ces derniers ne semblaient pas intimidés par le géant en treillis. Avec sa carrure imposante, il dépassait facilement tous les Vampires de la caverne et ses larges épaules étaient jalousées par beaucoup. Un des mineurs l’intercepta rudement.
— Dearon, arrête un peu, tu fous le merdier sur mon territoire. Tu sais bien qu’elle devait faire la paperasse.
Le grand soldat grogna et se précipita vers l’une des artères de la grotte, faisant tressauter ses plaques militaires à chacun de ses longs pas. Apercevant enfin la lumière qui filtrait depuis le bureau, il se dirigea dans l’allée sombre et calme de la galerie. Il entra sans cérémonie.
— Ry'Hann… On a un problème.
Des yeux d’un vert doré surprenant fusillèrent Dearon. Il détailla le visage délicat orné de nombreux piercings. Les traits de la jeune femme étaient étrangement doux et hypnotiques pour une Vampire. La tendresse première qui émanait du visage engageant était démentie par sa réputation : la dépravée aux mille morts. La capitaine était l’une des Vampires les plus puissantes. Son aura attractive faisait partie de ses prédispositions pour la chasse et le meurtre. Elle utilisait son pouvoir de séduction comme une arme. Son corps parfait et la bienveillance trompeuse qu’elle dégageait étaient un piège. Mais surtout, elle était une cheffe sans faille, un des leaders vampiriques les plus respectés et aimés.
Ry'Hann secoua la tête, ses cheveux noirs coupés court suivirent le mouvement. Les mèches rebelles lui avaient toujours donné un adorable air mutin des plus troublants.
— Combien de fois faudra que je te le dise ? Frappe ou je sais pas moi ! Si tu t’en sens pas capabl…
— Les Puritains nous attaquent.
La femme charismatique soupira. Arborant un air frustré ses épaules s’affaissèrent légèrement.
— Ils auraient pu attendre. On a presque fini avec cette mine… Aegnor veut sa livraison de haukî. Il arrête pas de geindre. Il pense qu’on va bientôt devoir se battre à la force des poings.
Dearon leva les yeux vers le ciel, exaspéré par le ton désinvolte de sa capitaine.
— J’crois qu’c’est justement c’qu’ils veulent : qu’on finisse pas avec c’t’mine et qu’on leur fracasse l’crâne avec des gourdins.
Un léger rire s’évada des lèvres charmeuses de Ry'Hann alors qu’elle se laissait aller contre le dossier de sa chaise.
— Ça ferait désordre ! Ils sont combien ?
Dans une grimace dégoûtée, le colosse grogna sa réponse.
— Un peu plus de cinquante…
— Et merde… Ils vont attaquer de front.
La jeune femme se leva de son fauteuil, pensive, et traversa la pièce pour se rapprocher de lui.
— Eh bien tant pis, fais sortir les mineurs par le souterrain de repli, prends les deux camions et ramène-les en vie à Aegnor avec le haukî.
— Tu viens pas ? Je t’laisse des hommes ?
— Non. Prends le commando, tu en auras plus besoin que moi. J’ai des choses à régler ici.
— Essaye de sortir avant qu’tout saute.
— Mais oui, maman.
Dearon la fixa d’un œil inquiet.
— Dearon… sors d’ici.
L’ordre fit tressaillir l’homme. Remis à sa place, il sortit à contrecœur.
La Vampire secoua la tête en souriant. Son lieutenant était un faux dur, il la maternait dès que l’occasion se présentait. Il avait servi sous les ordres de son père et, à la mort de ses parents, Dearon avait pris une place particulière. Elle retourna vers son bureau pour enfiler sa veste en cuir noir, zippa la fermeture éclair et bougea les épaules pour que les plaques protectrices de haukî se mettent en place.
Bien qu’elle connaisse leur état, elle ne put s’empêcher de passer ses armes en revue. Elle examina minutieusement sa dague et son épée. Amélioré par le haukî, l’acier scintillait d’une lueur bleutée rassurante. Posant un genou au sol, elle ajusta sa botte sur le bas de son mollet afin de glisser sa dague dans les lanières prévues à cet effet. Son jean noir était imprégné de poussière. Elle tenta de la retirer en vain.
Ry'Hann finit par se redresser pour fixer l’épée à son fourreau. Elle prit quelques secondes pour profiter de la sensation de sécurité que lui procurait le frottement de la lame sur sa jambe gauche et l’écrin de sa veste en cuir. Un frisson d’excitation prit possession de son corps à l’approche du combat.
Son regard partit dans le vague, scrutant les souvenirs des nombreuses missions qu’elle avait accomplies dans l’ombre ou non. Ça semblait faire un siècle. Peut-être était-ce le cas… Depuis quand avait-elle cessé de compter les années, les décennies ? Depuis quand avait-elle cessé de compter les morts ? Tout ce sang qu’elle avait sur les mains et tout ça pour quoi ? Vampires et Anges étaient faits pour se haïr, se combattre. Deux entités aussi opposées ne pouvaient pas cohabiter.
Les Anges, vautrés dans leur pseudo-bonté divine, se considéraient comme l’espèce parfaite, exemple de vie prude. Leur lumière écœurante suintait de tous les pores de leur peau. Mais ils étaient juste froids, frustrés dans leurs envies et leurs désirs. Des êtres glacials, frigides. Un petit rire s’échappa de la gorge de Ry'Hann et elle secoua la tête, rangeant quelques documents.
Les Vampires étaient tout le contraire : ardents, brûlants, fiévreux, désinvoltes, impulsifs. La jeune femme souriait, se rappelant les discours moralisateurs des autres espèces peuplant la vaste terre de Vahusendov. Ils étaient considérés comme les créatures des bas-fonds de ce monde. Pervers et agressifs mais irrésistiblement attirants et captivants.
La plupart des peuples de Vahusendov avaient préféré rester neutres. Laissant Vampires et Anges se quereller sans fin. Seuls les Elfes s’étaient prononcés en faveur des Anges, ce qui leur avait valu quelques attaques des Vampires.
Encore aujourd’hui, Ry'Hann prenait plaisir à trancher la tête d’un Elfe. Cette guerre sans fin était alimentée par le mépris et la stupidité.
La guerrière soupira et se dirigea dans l’arrière-pièce. Elle ouvrit le placard et s’agenouilla devant en sifflant un air qui aurait fait rougir le plus pervers des Vampires. Elle mit en route le minuteur de la bombe, lui laissant dix minutes pour sortir. C’était vraiment du gâchis de tout faire sauter, mais laisser cette mine aux Anges n’était pas une option envisageable.
Soudain, un frisson lui parcourut la nuque. Elle se mordit la lèvre, son odorat développé lui permettant de capter les effluves angéliques de la femme qui venait d’entrer dans le silence le plus complet.
— Si j’étais toi, je resterais pas par ici.
Ry'Hann se jeta d’un bond derrière le petit lit, évitant de justesse la balle qui vint trouer le mur en bois. Elle porta une main à son oreille en secouant la tête, tentant de faire passer le bourdonnement.
— Eh… C’est de la triche…
Elle osa regarder par-dessus son abri de fortune. Eh bien ! La beauté angélique de la jeune femme la fit grogner d’agacement. Ses ailes éblouissantes étaient d’un blanc immaculé, magique, surtout dans cette mine puante où la crasse était maîtresse. De longs cheveux, tout aussi blancs, cascadaient sur le corps dont les formes étaient mises en valeur par la tenue de combat noire.
— Joli.
L’Ange ne répondit rien, se contentant de rengainer son arme à feu pour la mettre à l’épaisse ceinture qui lui barrait les hanches. D’un geste rapide, prouvant son aisance, elle se saisit de l’épée qui reposait sur son flanc. Ry'Hann la regarda faire, troublée. Elle se mordit la lèvre. Ils ne lui avaient pas envoyé leur plus moche soldat. La Vampire se redressa, amusée par la tactique flagrante de diversion. Elle était réputée pour son goût prononcé pour les plaisirs de la chair, mais de là à désirer un Ange… c’était blasphématoire et contre-nature. Cette approche dérisoire et vaine prouvait à quel point les Anges étaient désespérés.
Elle jeta un regard au décompte. 07 minutes 28 secondes. Ça allait être plus court que prévu. La Puritaine semblait vouloir se la jouer à la loyale.
— Tu sais, Beauté… Sans vouloir te vexer… je ferais pas ça si…
D’un mouvement souple, elle évita la pointe de la lame de l’Ange.
— Eh, t’énerve pas comme ça. J’essaye juste de te prévenir…
Sortant son épée, Ry'Hann bloqua la nouvelle attaque et la repoussa d’un coup de pied. La jeune femme fracassa les vitres dans sa chute et retomba lourdement à l’extérieur du cabanon, la capitaine sur les talons. Une roulade habile et l’Ange lui faisait déjà face, sans se préoccuper des coupures dues au verre. D’un battement d’ailes, elle tenta de prendre de la distance, mais Ry'Hann anticipa le mouvement et s’agrippa violemment à son corps les plaquant toutes les deux au sol. Elle frappa la tête de l’Ange du pommeau de son épée.
Accroupie au-dessus du corps étonnamment aguicheur, elle la regarda se débattre avec l’inconscience. Un genou sur son ventre, une main autour de son cou, elle la clouait au sol. La jeune femme angélique ouvrit les yeux et sursauta en la voyant aussi proche. Elle se débattit sans inquiéter Ry'Hann, à califourchon sur elle. La Vampire ne put s’empêcher d’examiner les magnifiques yeux bleu profond aux pépites d’argent, qui la fixaient froidement. Elle lui sourit, moqueuse.
— Très jolis yeux, Beauté. Mais là, j’ai pas le temps de m’occuper de toi ! Reste sage !
Ry'Hann prit une impulsion féline, bondissant loin de la femme dangereuse et s’enfuit dans l’une des artères de la mine. D’un coup d’aile, l’Ange s’élança à sa poursuite. Elle parvint à la rattraper et l’envoyer au sol. Elles s’acharnaient pour prendre le dessus sur l’autre, quand le grondement sourd caractéristique retentit et que les murs tremblèrent. Ry'Hann grogna en jurant, juste avant d’être soufflée par la déflagration.
*
Étourdie, Ry'Hann tenta de reprendre ses esprits, assommée par le son strident qui résonnait dans sa tête. Son visage ensanglanté, contre la roche dure et glaciale, se tordit dans une grimace de douleur. Elle ouvrit péniblement les yeux et après un moment trouble, elle parvint à se concentrer sur son environnement.
Un des néons de la mine éclairait encore fébrilement. Le nuage de poussière était si dense, qu’elle distinguait à peine les gravats tout proches. L’acouphène commença à diminuer, elle n’entendit d’abord que sa respiration rapide, puis les sons revinrent doucement, un par un : le grondement résiduel résonnant au travers de la montagne, le claquement des câbles électriques endommagés non loin, le raclement des débris quand un pan de mur s’affaissa, des jurons faibles et étouffés.
Elle se figea : son ennemie était toujours en vie. Rien ne put la renseigner sur la position de l’Ange, la poussière constituant toujours un nuage opaque. Par réflexe, elle glissa une main vers son visage pour frotter ses yeux irrités.
— Bordel !
La terre et le sang sur sa paume agressèrent brutalement ses yeux. Les larmes protectrices nettoyèrent ses prunelles et tracèrent des sillons de boue sur ses joues. L’excitation de son combat et l’adrénaline causée par la bombe étaient tombées. La douleur s’éveillait dans tout son corps, lui coupant le souffle. Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Ne pas connaître l’état de l’Ange la mettait mal à l’aise et l’angoissait.
Rester là, au sol, à se lamenter n’allait pas l’aider. Il fallait bouger et maintenant.
Elle entreprit de faire le point sur son arme principale : son corps. Elle testa ses articulations, levant ses mains, pliant ses bras : rien de cassé à ce niveau, juste des égratignures et des contusions bénignes. Cela se compliqua quand elle tenta de bouger les jambes. La douleur fut fulgurante. Le gémissement qui lui échappa résonna dans le faible espace autour d’elle. Avec précaution, elle se contorsionna pour se mettre sur le dos, ses muscles froissés protestèrent. Une fois en appui sur les coudes, elle put constater le problème. Un morceau de bois ressortait de sa cuisse droite, entraînant un saignement. Le liquide rouge s’accumulait sous sa jambe.
— Putain de connerie de mine !
Un ricanement moqueur retentit, atrocement proche. Tous les sens à nouveau tournés vers son adversaire, elle lança un regard méfiant autour d’elle. Le nuage de poussière commençait à retomber donnant clairement une idée sur la situation chaotique dans laquelle elle se trouvait. Toute la mine avait cédé autour d’elles. L’Ange n’était qu’à quelques mètres, étendue au sol, son aile gauche prisonnière d’un bloc de roche. Au vu de la posture douloureuse, elle n’était pas en état de continuer le combat.
— Pourquoi tu te marres, Puritaine ? T’es au moins aussi mal barrée que moi !
Les yeux bleus méfiants la détaillaient mais aucune expression n’était lisible sur le visage toujours aussi délicat même sous la crasse et le sang. Ry'Hann ne parvenait pas à cerner son ennemie. Quelle serait sa prochaine action ?
— Je ris parce que je trouve la situation déconcertante !
Les Anges étaient dégoulinants de cette pureté écœurante et la voix gracieuse réveilla son mépris. Peut-être fallait-il profiter de ce léger avantage pour la tuer et s’épargner le discours pompeux et vantard des Puritains. Mais elle n’était pas dupe. La jeune femme était loin d’être sans défense et sa propre blessure l’handicapait. Un combat dans l’état actuel des choses aurait une issue incertaine.
Indécise, hésitante et… curieuse, elle se surprit à étudier l’Ange. Le pantalon noir était dans un état lamentable, un pan de tissu traînait au sol, offrant une vue intéressante sur la cuisse musclée et hâlée. Ses prunelles vertes, appréciant la vue, redessinèrent les jambes. Sa mort pouvait probablement attendre encore quelques minutes.
— Explique-toi.
La créature ailée s’agita sous son regard sans pudeur et cacha son malaise en examinant la mine éboulée autour d’elles.
— Eh bien, il semblerait que nous soyons obligées de coopérer pour nous sortir de là.
Ry'Hann, surprise, ne put retenir son rire. Elle devait avoir mal compris. La femme ailée était mal en point, affaiblie, sans défense. Elle ne pouvait pas avoir l’audace de demander son aide.
— Attends une minute, Puritaine. Tu veux que je te sauve les miches ? J’ai bien compris ?
Les yeux bleus d’une étrange intensité se fixèrent sur elle. Ry'Hann se laissa happer et malgré elle, son rire se tarit.
— Je m’appelle Arwen.
De plus en plus étonnée par la rencontre, Ry'Hann garda le silence. Arwen ? Alors ce n’était pas qu’une jolie poupée. Les Anges lui avaient envoyé leur meilleure combattante, elle aurait dû s’en douter. Finalement, elle s’était bel et bien laissé distraire par la beauté de l’ange. Elle l’avait sous-estimée. Une erreur impardonnable qui aurait pu lui être fatale. Et maintenant, la femme la fixait et la sincérité bienveillante qui habitait son regard captivant semblait bien trop évidente pour être sincère.
— Sérieux… ? Intéressant.
Ry'Hann excellait dans la manipulation et le mensonge. Elle n’allait pas se laisser duper par une tentative aussi flagrante. De ce qu’elle savait, Arwen n’était pas une guerrière à prendre à la légère. Son regard fut encore attiré par le corps déroutant de la jeune femme, elle ne parvenait pas à prendre de décision. La manœuvre de l’Ange lui échappait complètement. Si elle voulait l’amadouer pour lui faire baisser la garde, pourquoi lui révéler son identité ?
— Tu perds beaucoup de sang. Si tu me sors de là, je pourrai t’aider.
Ry’Hann regarda la flaque de sang, sous sa jambe, qui commençait à prendre de l’ampleur. Il fallait qu’elle règle ça vite. Arwen était une guerrière solitaire réputée pour son intelligence et ses talents au combat. Elle avait forcément un plan. Cependant sa curiosité, piquée au vif, ne cessait de la tanner. Sentant probablement son intérêt, la jeune femme ajouta :
— Écoute : une fois sorties de cet endroit, on repart chacune de notre côté et on oublie cette histoire.
Se rallongeant sur le dos, Ry'Hann se donna un instant de réflexion à l’abri des yeux bleus perçants et du corps agréablement sculpté. Elle devait la tuer maintenant, ne pas se laisser embobiner. Mais elle ne parvenait pas à s’y résoudre. Son instinct la trahissait et la poussait à en découvrir plus sur cette étrange créature. Relevant ses yeux presque jaunes sous la faible lueur du seul néon encore fonctionnel, Ry'Hann détailla la jeune femme non loin. Elle était si loin de l’image qu’elle se faisait d’elle. Sous le calme apparent, un feu ardent était prêt à se déchaîner, un mordant qui n’aurait pas dû habiter un Ange. Dire qu’elle était intriguée était un euphémisme vu l’intérêt qui la tenaillait.
Et puis… Si la Puritaine faisait un mouvement de travers, elle serait en mesure de riposter. Sa décision fut prise, avec une facilité déconcertante. Avant qu’elle ne le réalisât vraiment, elle se frayait un chemin vers le rocher et sa prisonnière. La pureté première des traits se dissipa à son approche. L’Ange l’observait, prête à se défendre, tout son corps se tendait, son regard se remplit de défi. L’attitude insolente ne laissa pas Ry'Hann de marbre. Le regard froid et menaçant qui se posait sur elle avait une part animale très attrayante. Cette Ange n’était vraiment pas comme les autres.
*
Le démon dégageait une aura particulière, un charisme qui déstabilisa Arwen. Ses yeux d’or la détaillaient sans pudeur depuis le début de leur échange. La Vampire était la pire de son espèce, elle avait entendu à de nombreuses reprises le récit de ses exploits. Le plus tristement célèbre était celui de la bataille d’Elmunys. Ce combat remontait à plusieurs décennies maintenant, mais il avait marqué les esprits.
Les troupes angéliques avaient réussi à prendre en tenaille la grande cité Vampire, Elmunys. Certes, elle n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été jadis, servant surtout de garnison sur le front, mais ça n’en restait pas moins un symbole fondamental pour la guerre. Et elle était sur le point de tomber. Tout du moins, c’était sans compter sur la jeune guerrière impétueuse qu’était Ry'Hann. À elle seule, elle était parvenue à contenir une brèche dans la muraille, permettant aux renforts de consolider leur défense. Elle tranchait les corps, évitait les balles, dansait au travers du champ de bataille comme si rien ne pouvait l’atteindre. Son sourire de plaisir pervers terrifiait encore les quelques vétérans ayant survécu à ce jour. La défaite si proche du but avait démoralisé les Anges et la puissance de la jeune guerrière avait refroidi les ardeurs des plus fiers guerriers. Le doute les avait envahis et les Vampires en avaient profité pour asséner le coup de grâce. Ce fut l’un des jours les plus sombres de l’histoire des Anges, de nombreux valeureux soldats avaient été tués. Ry'Hann était devenue une légende et une abomination, l’image de tout ce qui était détestable chez ces bêtes assoiffées de sang et de sexe.
La cruauté et la soif de violence n’étaient pas les seuls aspects de cette Vampire. Arwen avait été mise en garde avant sa mission. La capitaine était une bête troublante. Elle usait de ses charmes hypnotiques, quasi magiques, pour duper ses proies. Tout chez cette femme était arme, son talent pour la séduction était tout aussi légendaire que sa puissance au combat. Il ne fallait pas se laisser berner par le charme et la délicatesse de ses traits. L’espièglerie et la bonté de son regard brillant n’étaient que des combines habiles pour la faire douter. Arwen le savait, elle devait garder l’esprit clair face aux yeux curieux qui plongeaient par instant dans les siens. Ry'Hann n’était qu’un animal sauvage, froid, cruel et calculateur.
Pourtant elle ne ressentait pas la méfiance qu’elle aurait dû, si elle voulait lutter, elle se devait d’admettre qu’une part d’elle était charmée.
Ry'Hann se tenait maintenant près d’elle, elle s’accrocha au rocher et tira en grognant sous l’effort. Quand son aile fut dégagée, le sang circula de nouveau, réveillant la douleur des fractures. Arwen grimaça, sans parvenir à faire taire ses râles de douleur. Il fallait faire vite, la nausée et les vertiges qui prirent possession de son corps étaient mauvais signe. Elle ne pouvait pas perdre conscience devant la Vampire. Elle l’ignora et ferma les yeux pour se concentrer, visualisant ses ailes, la moindre de ses plumes ensanglantées. Son esprit les engloba, les choya et les accompagna jusqu’à ce qu’elles disparaissent complètement. Cette magie des anciens, bien qu’innée, nécessitait beaucoup de discipline. Durant leur enfance, tous les Anges devaient suivre un apprentissage pour parvenir à placer leurs ailes dans l’immatériel et, ainsi, les régénérer grâce à l’énergie dégagée par toute chose.
Arwen se sentait déjà mieux, la douleur se calmait et son corps se relâchait. Elle soupira de soulagement et ouvrit les yeux sur l’animal face à elle. Ne voulant pas attiser la méfiance qu’elle sentait chez Ry'Hann, elle examina sa jambe sans rien dire. Ses mains longèrent le membre blessé, palpant le muscle. Elle pouvait sentir les yeux sans faille la détailler.
— Ce n’est pas très profond, je devrais pouvoir le retirer.
Elle jeta un coup d’œil au visage parfait et le sourire arrogant la fit légèrement rougir.
— N’en profite pas pour balader tes mains sur moi.
La bouche tentatrice de la créature s’ouvrit pour lui asséner une nouvelle attaque, mais avant que la voix sensuelle n’émette à nouveau un son, Arwen la para en tirant sur le morceau de bois. Le cri de douleur de la Vampire fut suivi d’un flot de grognements et d’insultes vampiriques.
— Attention, ça va faire mal !
Arwen était assez fière d’elle et son avertissement à retardement plana dans le silence quelques instants avant que Ry'Hann n’émette un rire étrangement apaisant.
— Me voilà remise à ma place. Mais fais attention, les Vampires aiment qu’on leur fasse mal.
Le rire chaleureux la troubla. Agacée par les réponses déplacées de son corps, Arwen s’éloigna de la source de tentation incongrue.
— Bien, si on en a fini avec les politesses d’usage, j’aimerais sortir de là ! Tu peux marcher ?
Un sourire diabolique arqua le coin des lèvres du démon charmeur, faisant bouger l’anneau qui ornait le centre de sa lèvre inférieure.
— Tout dépend si tu as de quoi faire un garrot.
Sans comprendre la mine désinvolte faussement innocente, Arwen baissa le regard sur ses vêtements déchirés, la remarque faisant rapidement son chemin.
— Espèce de perverse… Alors vous ne pensez vraiment qu’à ce genre de choses ?
La Vampire eut l’air de reprendre son sérieux, mais Arwen resta sur ses gardes quand la capitaine se mit difficilement sur ses pieds pour tester sa jambe.
— Je m’abaisserai pas à satisfaire un Ange.
Face à l’affront du regard presque dégoûté que lui lança l’autre femme, Arwen se crispa.
— Je peux savoir ce que ça veut dire ?
— Pourquoi tu crois qu’ils t’ont envoyée pour me tuer ? Tu crois vraiment qu’ils pensaient que ce serait tes talents de guerrière qui passeraient mes défenses ?
Ry'Hann suggérait-elle vraiment qu’on l’avait envoyée dans cette mine parce qu’elle était attirante ? Arwen scruta l’air arrogant qu’affichait maintenant la Vampire, comme si l’idée même qu’elle puisse être séduite par un Ange était inadmissible pourtant…
— Je suis toujours vivante… grâce à toi !
La surprise se peignit sur le visage captivant.
— Tu penses être capable de m’amadouer, Puritaine ?
— Vous n’êtes qu’esclaves de vos pulsions… Jouer avec votre désir est une bonne approche.
Son ennemie resta silencieuse quelques secondes. Le regard insolent parcourut une nouvelle fois son corps la faisant presque rougir. Puis une étincelle nouvelle illumina les yeux dorés et la Vampire s’approcha, dangereusement aguicheuse, sa voix suave laissant entrapercevoir un univers méconnu.
— Tu penses être capable de me résister ?
Arwen sentit son corps vibrer et chaque parcelle de sa peau se réveiller, se prosternant face à l’appel sensuel de l’aura de la Vampire.
— Sais-tu seulement ce que « désir » veut dire ? Des Vampires se ruent à mes pieds pour avoir une attention de moi. Toi, tu pourrais même pas survivre si je posais un doigt sur toi.
Le néon s’affaiblit brusquement, le silence s’éternisa tandis que les deux femmes se fixaient sans bouger.
Prise au piège, Arwen ne pouvait que constater les pouvoirs surnaturels de cette bête perverse. Son corps la trahissait en réagissant à l’intensité de sa présence. Elle s’y était attendue : le charme de la Vampire n’était plus à prouver. La tension agréable dans son corps et l’affront des mots ne fut pas ce qui la perturba le plus. Une aura bienveillante, calme et sécurisante émanait de la barbare, la testant, la tentant. Elle se sentit plongée dans une bulle de douceur, apaisée avec une facilité déconcertante. C’était donc ça le véritable pouvoir de Ry'Hann ? Ses défenses durement attaquées s’affaiblirent, la Vampire ne pouvait pas être aussi dangereuse qu’on le disait. Une étrange familiarité fit écho en elle éveillant un doute dans son esprit.
*
Ry'Hann pouvait entendre le battement puissant du cœur de l’Ange face à elle. Le sang parcourait à vive allure ses artères soulevant des effluves alléchantes. Elle sourit, sûre de sa victoire quand le désir réveilla les yeux bleus. L’Ange se débattait contre sa prise, mais elle n’avait aucune chance. Elle le sentait, son pouvoir se refermait sur le corps sans défense de la Puritaine, l’aliénant sans le moindre mal. Sans même s’en rendre compte, l’Ange l’appelait. Son corps se tendait vers elle, la frôlant presque. Ry'Hann baissa les yeux, elle la voyait frémir d’anticipation, son pouls frappant contre la peau. L’odeur du sang chaud l’envahit, éveillant l’animal en elle.
Elle tenta de retenir la fureur de ses envies, mais ses canines venaient déjà chatouiller ses lèvres. Ses yeux se délectaient de la vision de la femme soumise. Elle remonta son regard le long du cou appétissant, suivant le mouvement des muscles quand Arwen déglutit. La langue de l’Ange humidifia ses lèvres, la sensualité du geste la troubla un peu plus. La situation lui échappait.
La lumière se fit plus forte, brisant l’instant.
Ry'Hann fut déstabilisée par le sourire amusé qui vint étirer les lèvres attirantes. Elle haussa les sourcils, choquée de la voir se détourner, son emprise n’était pas aussi absolue qu’elle avait cru.
— Tu aurais pu te débarrasser de moi depuis longtemps ! Ils ont su jouer la bonne carte avec toi.
Ry'Hann ne retint pas son rire.
— Bien sûr, pour ceux qui me considèrent comme un animal assoiffé de sexe.
La jeune femme reporta son regard amusé sur elle. Sans ses ailes et avec cette lueur malicieuse, Ry'Hann se retrouva fauchée par la volupté du corps privé de ses atouts angéliques.
Le doute s’installa définitivement en elle. Elle ne pouvait pas s’être trompée à ce point sur les Anges. Ça ne pouvait pas être qu’une question d’ailes.
— Pourquoi ? Ce n’est pas ce que tu es ?
La perplexité de Ry'Hann atteignit son paroxysme. On se moquait d’elle… et elle adorait ça.
— Je rêve, Puritaine, ou tu joues avec moi ?
Mais elle ne reçut aucune réponse, Arwen observait les alentours et la situation semblait l’inquiéter.
— On va avoir un problème !
Ry'Hann ne put qu’acquiescer face à ce qu’elle avait déjà constaté, mais contrairement à Arwen, elle avait une solution. Elle porta son regard vert doré vers la voûte de leur prison de pierre. Ses yeux brillèrent dans la pénombre tandis que ses pupilles s’agrandissaient pour sonder l’obscurité. Elle parvint à déceler une ouverture dans les hauteurs de la grotte, la nuit était tombée dehors. Elle eut une pensée pour le cortège. Dearon devait être loin maintenant. Elle avait confiance en lui, mais l’attaque des Anges était soudaine et elle craignait les répercussions sur sa cargaison. Aegnor était impulsif et impatient, elle se demandait comment il réagirait quand il verrait qu’il manquait un camion de haukî.
Aegnor était le commandant des terres vampirique s’étendant à l’est depuis plus de 40 ans. Il siégeait dans la ville frontalière de Mùniakol. Cette ville avait été scindée en deux, partagée, brisée, d’un côté les Vampires, de l’autre les Anges. Une ville unique qui offrait une dernière chance de vivre en paix. En son centre la rivière de Radorï séparait les deux espèces. Les autres peuples y circulaient librement. Les rencontres entre les dirigeants se passaient en zone neutre sur les rives de Radorï. Étrangement, la paix des lieux était plus ou moins respectée par tous. Les attaques étaient rares et jamais réalisées au grand jour.
Ry'Hann avait grandi dans cette atmosphère de haine et de mépris. Les Vampires lorgnaient sur les terres angéliques depuis des années et la situation était de plus en plus tendue. Et tout ça pour quoi ? Elle n’avait jamais adressé la parole à un Ange jusqu’à aujourd’hui. Arwen venait chambouler ses acquis et ses certitudes.
Avec un soupir, Ry'Hann baissa le regard sur la jeune femme qui commençait à bouger des pierres pour tenter de dégager un passage. Devait-elle se saisir de sa dague et transpercer cet Ange dans le dos ? Derrière quelle cause devrait-elle se cacher quand son reflet la dégoûterait ? Et si tout ça n’avait aucun but, et si cette guerre n’avait de sens que celui de la haine respective… Qu’en était-il d’elle ? Toutes ces années au service d’une guerre stupide…
Elle se secoua pour repousser les pensées sombres qui l’envahissaient et se concentra de nouveau sur le haut de leur abri de fortune. Elle pourrait très bien fausser compagnie à Arwen sans que celle-ci ne remarque son départ. La voûte devait facilement atteindre la centaine de mètres et les Anges n’étaient pas de bons grimpeurs. Forcément, avoir des ailes dispensait de quelques savoirs, comme celui de l’escalade. Ry'Hann avait monté plusieurs embuscades en lieu clos. Les Anges avaient vite été acculés par l’agilité des Vampires.
Arwen grimaçait en tentant de soulever un débris imposant. La sueur perlait sur son visage hâlé recouvert de poussière. Elle était à des lieux de l’image que Ry'Hann se faisait des Anges puristes. Ses vêtements épousaient parfaitement son corps. Un corps aguicheur et attrayant, qui lui faisait maintenant face, accompagné d’un regard curieux. Elle savait que ses yeux devaient porter une lueur lubrique et quand elle sourit, Arwen se mit à jurer, ce qui l’amusa encore plus.
— Tu devrais faire une pause.
— On doit sortir d’ici
— Tu as rendez-vous ?
— Je n’ai pas envie de pourrir ici !
Elle leva les paumes en signe d’apaisement pendant que la jeune femme devant elle remettait ses cheveux blancs en place. Le geste inconsciemment sensuel lui donna envie de jouer encore un peu.
— Tu pourriras pas, l’Ange ! Je vais t’entretenir comme la belle plante que tu es.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— Vivre d’amour et d’eau fraîche, ça te parle ?
— Espèce de…
Elle avait pris sa décision : suivre son instinct et sa curiosité ; et puis de toute façon, si elle voulait vraiment tuer Arwen, continuer à l’aider était contre-productif. Elle s’assit sur le tas de pierres.
— Perverse, sans morale ni valeur ? Pas loin, j’ai des valeurs. Notamment satisfaire le plaisir et le désir sous toutes leurs formes !
Arwen s’empourpra déclenchant malgré elle un nouveau rire. L’atmosphère se détendit doucement. Elles finirent toutes les deux par capituler face à l’intérêt mutuel qu’elles se portaient. Ry'Hann reçut une légère tape sur l’épaule en récompense de son impertinence avant que sa compagne de fortune ne s’assoie près d’elle.
— Alors quel est le plan ?
Ry'Hann posa de nouveau son regard sur le corps aux courbes distrayantes, ramenant encore plus de rouge sur les joues de l’Ange gênée.
— Si tu tiens tant à le savoir…
— Non… absolument pas.
— Je suis sûre que tu aimerais ça !
— Je pensais que tu ne t’abaisserais jamais à satisfaire un Ange.
Ry'Hann lui donna un coup d’épaule, taquine.
— Mais de quoi tu parles ? Moi je parle de cette sortie ! Après, si je peux satisfaire certains besoins plus urgents…
L’Ange suivit la direction indiquée par le doigt tendu, mais ne vit rien. Elle préféra stopper tout de suite le jeu perturbant de la Vampire.
— À quelle distance ?
— Une centaine de mètres, je dirais. Combien de temps avant que ton aile ne se remette ?
— J’ai plusieurs fractures. Encore plusieurs heures.
— Et je suppose que t’as pas de jeu de cartes planqué quelque part !
Ry'Hann bougea la main pour désigner le corps de l’Ange qui se prit à rire.
— Perverse !
— Arrête, je fais finir par croire que tu aimes ça !
Leurs regards se trouvèrent, avec la même lueur. Se rendant soudain compte de leur proximité, Arwen baissa les yeux, troublée par les appels du corps de la Vampire, déboussolée par les réponses du sien. Ry'Hann l’observait, comme un animal curieux. Pensive, cette dernière murmura.
— Tu corresponds pas à l’image que je me faisais de votre peuple.
Un soupir résigné.
— Toi non plus.
Le silence ne dura pas longtemps mais il fut lourd de signification. Ry'Hann reprit.
— Je me demande ce que ça change.
— Ça ne change rien du tout.
— Tu crois ?
La faible lumière tressauta, Arwen jeta un coup d’œil inquiet au néon. Il ne manquerait plus qu’elle se retrouve aveugle. Déjà, elle était amputée de ses ailes et là, elle se retrouverait diminuée, confrontée à une Vampire capable d’adapter sa vue à la pénombre.
Comme si elle lisait en elle, Ry'Hann se pencha en arrière, s’appuyant sur ses coudes contre le tas de gravats où elles s’étaient installées.
— Je profiterai pas de l’obscurité pour te sauter dessus… À moins que tu me le demandes gentiment, je laisserai mes mains sagement à leur place.
— Ce ne sont pas tes mains qui m’inquiètent, mais tes yeux ! N’en profite pas pour me reluquer !
Le rire de Ry'Hann était très agréable et elle se surprit à y répondre par un sourire alors que celui-ci redoublait. Ry'Hann reposa ses étranges yeux d’or sur elle, la faisant rougir.
— Ça, j’ai pas besoin des ténèbres pour le faire, Puritaine !
— Tu es intenable !
Ry'Hann secoua la tête en la libérant de son regard séducteur.
— Très bien, j’arrête de faire ma Vampire ! Et toi, décoince-toi un peu ! On dirait que tu t’attends à tout moment à ce que je te viole !
Le rire d’Arwen résonna dans leur espace. Un nouveau tressaillement de la lumière l’accompagna avant qu’elle ne se stabilise. Ry'Hann la détailla dans son rire, surprise, avant qu’elle ne reçoive une tape sur la joue pour faire dévier son regard insistant.
— Quoi ? Ne sois pas si surprise, on sait rire chez les puristes !
— Je pensais que vous étiez tous nés avec trois balais dans le c…
— Sois respectueuse de nos postérieurs, ils ne t’ont rien demandé !
— Le tien pourrait me demander ce qu’il veut !
Un nouveau rire et une tape. La familiarité de l’échange les plongea ensuite dans le silence. Retrouvant leur calme, elles se laissèrent à nouveau envahir par leurs pensées. Nageant en eaux troubles, elles ne parlèrent presque plus pendant plusieurs dizaines de minutes. Ry'Hann sursauta lorsque qu’Arwen se leva pour s’étirer et briser le silence.
— Raconte-moi un peu ce que tu fais quand tu ne tues pas mon peuple.
La Vampire haussa un sourcil. L’accusation était fondée, mais Arwen était mal placée pour la juger. Elle décida de laisser la remarque de côté pour se contenter de lui répondre.
— Je m’occupe de mon petit frère.
Stupéfaite, l’Ange haussa les sourcils en la détaillant.
— Tu as un frère ?
Un hochement de tête lui répondit.
— Quel âge a-t-il ?
— 48 ans.
Un jeune Vampire à peine adolescent.
— Qu’est-il arrivé à vos parents ?
— Morts. Mes parents sont partis un jour et ils sont jamais revenus. À la place, j’ai hérité d’Elros et d’un mot évasif de mon père.
— Comment est-il ?
— Indiscipliné et stupide !
Ry'Hann sourit pour adoucir ses paroles, Arwen comprit que le jeune Vampire faisait la fierté de sa sœur.
— Il se met toujours dans des situations…
La phrase fut terminée par un geste évasif de la main. Arwen se laissa attendrir par la mine inquiète.
— Je vois tout à fait. Ma sœur est exactement pareille, sauf qu’elle n’a pas l’excuse de l’âge.
Elle répondit à la question silencieuse qu’elle vit dans les yeux dorés.
— Nous sommes jumelles. Fausses.
— Vos parents sont toujours vivants ?
— Non.
Le silence s’imposa alors qu’elles se dévisageaient, intriguées de se trouver tellement de similitudes.
— T’as qu’une sœur ?
Arwen acquiesça.
— Elle s’appelle Niníel et j’ai une sœur de sang… Elwing ! Une plaie aussi ! Toutes les deux… Elles ne partagent pas ma vision du monde. Ces derniers temps, nous avons eu beaucoup de disputes sur l’avenir de la guerre, mon rôle et… mon implication.
Surprise, Ry'Hann se contenta de l’observer. Arwen continua sa réflexion.
— Je pense qu’elles ont réussi à semer la graine du doute en moi… et toi, tu…
Elle laissa la fin de sa phrase à l’imagination de la Vampire. Ry'Hann se frotta le visage pour se remettre les idées en place. L’étrange ressemblance avec l’Ange ne cessait de faire trembler les fondations de ses croyances.
— Ouais. Je vois ce que tu veux dire.
Et le silence s’installa de nouveau entre elles.
*
Après que la lueur du néon se fut définitivement éteinte, l’obscurité avait gagné leur abri. Seule la lueur pâle de la Lune venant de l’ouverture plus haut leur offrait un peu de visibilité. Arwen s’était sentie gagner par l’épuisement de la journée.
Ry'Hann l’avait observée lutter contre la somnolence pour finir par s’endormir sans se méfier de ce qu’elle aurait pu faire pendant son repos. Les barrières pouvaient-elles vraiment tomber aussi vite ? L’Ange était venue dans cette mine pour la tuer. Elles se seraient entre-tuées si la bombe ne les avait pas interrompues. Combien d’Anges avait-elle tués sans même s’inquiéter de qui ils étaient ? Étaient-ils tous comme Arwen ? Aurait-elle pu éviter de faire couler le sang si elle leur avait montré le même intérêt ? Elle grogna, les questions tournant sans cesse dans sa tête lui donnaient le vertige. Elle ne voulait plus y penser.
Son grognement réveilla Arwen. Levant des yeux encore brillants de sommeil sur elle, elle ne fit aucun mouvement pour s’éloigner. Ry'Hann se sentit désarçonnée par la profondeur de son regard. Elle marmonna.
— Comment tu te sens ?
— Pourquoi es-tu restée ?
Comment répondre à cette question ?
— Je sais pas. La curiosité.
La jeune femme ailée soupira avant de fermer les yeux pour se concentrer. Ry’Hann vit presque immédiatement les ailes refaire leur apparition. D’abord aussi éphémères qu’un nuage, elles gagnèrent petit à petit en taille et en consistance. Leur blancheur étincelante illumina la pièce alors qu’elles s’étiraient, majestueuses dans son dos. Quand les yeux de l’Ange se posèrent de nouveau sur elle, son regard avait pris une aura magique. L’argent étincelait dans le bleu intense. Ry’Hann se sentit plonger dans leur abîme sans trouver à quoi se rattraper. La lueur des ailes finit par doucement s’affaiblir et disparaître alors que ses yeux reprenaient leur teinte habituelle. Arwen continuait de la dévisager comme pour essayer de lire en elle. Avec un sourire, elle brisa le silence.
— Tu ne peux plus me prendre pour une de tes sœurs maintenant !
Ry'Hann testa ses instincts en inspectant le sourire que lui offrait Arwen. Elle chercha une trace de méfiance mais rien ne se réveillait en elle. Elle s’était attendue à retrouver ses réflexes vampiriques face à la nature angélique d’Arwen. Mais non, rien.
Elle répondit au sourire.
— Oh mais loin de moi l’idée de faire de toi ma sœur ! Je fais pas dans l’inceste !
Une nouvelle tape vint récompenser sa remarque désinvolte. Ry'Hann rit en se détendant. Arwen se leva et inspecta le plafond de la mine tentant probablement de distinguer le trou par lequel elles devaient fuir.
— Bien ! Il va falloir qu’on sorte maintenant.
Loin de la repousser comme elle l’aurait pensé, les ailes semblaient embellir la jeune femme, Ry’Hann se sentait happée. Troublée par ce constat qui remettait beaucoup de ses croyances en question, elle resta silencieuse. Arwen lui lança un coup d’œil curieux et surprit le regard intéressé qu’elle laissait vagabonder sur son corps.
La teinte rouge que prirent les pommettes hautes de l’ange amusa Ry’Hann.
— Eh, la barbare, arrête de me lorgner !
Elle se leva à son tour.
— Je profite de cette charmante vue. Tu es prête ?
L’Ange la regarda s’approcher en haussant un sourcil, la rougeur s’accrut alors que ses lèvres s’entrouvraient de surprise. Ry’Hann se délecta de l’entendre bafouiller.
— À quoi ?
Ry'Hann s’approcha juste assez pour frôler l’espace vital d’Arwen sans le franchir. Elle plongea son regard dans le sien et libéra son pouvoir vampirique pour charmer sa proie. Arwen se laissa faire sans la moindre résistance. Fière d’elle, Ry’Hann pointa son doigt vers le plafond.
— À sortir ! Tu as vraiment l’esprit tordu, tu sais ça ?
De nouveau ce rire. Arwen la poussa gentiment.
— Arrête ça, Perverse.
Joueuse, Ry'Hann haussa brièvement les sourcils et s’élança avec une rapidité fulgurante contre la paroi.
Brusquement libérée de l’aura séductrice de la Vampire, Arwen mit un moment à réagir. Elle finit par se rendre compte du jeu de Ry’Hann et elle se projeta dans les airs pour la rattraper, soulevant la poussière.
Elle lança :
— Tu triches !
Ry'Hann bondissait avec souplesse d’une prise à l’autre. Arwen tenta d’ouvrir ses ailes pour se propulser plus haut et la dépasser, mais c’était sans compter sur l’agilité de son adversaire. Appuyant ses pieds contre le mur, la Vampire tendit son corps félin vers elle et, d’un bond impressionnant, traversa le vide qui les séparait.
Arwen ressentit l’impact quand les bras forts s’enroulèrent autour d’elle, l’empêchant de déployer ses ailes. Leurs corps commençaient déjà à retomber vers le sol quand Ry'Hann posa ses mains sur ses seins. Avec un sourire insolent, la Vampire la poussa, l’envoyant vers le sol. Ry'Hann sauta vers la paroi et reprit son ascension.
Arwen parvint à se rétablir à quelques mètres du sol. Elle battit furieusement des ailes pour combler la distance que Ry'Hann avait mise entre elles. Le rire de cette dernière lui envoya des ondes sensuelles dans son corps tendu.
— Tes seins sont parfaits, Puritaine ! Ça me turlupinait depuis hier.
Arwen ragea en rougissant.
— Perverse barbare !
— J’y peux rien si je te fais de l’effet !
Arwen jura et redoubla d’efforts. Elle parvint à rattraper Ry'Hann Elles arrivèrent rapidement en haut et s’arrêtèrent près de la trouée dans la paroi. L’Ange fit du stationnaire en attendant que Ry'Hann, bandant ses muscles, la rejoigne. Elle se retrouvait presque parallèle au sol. Admirative, Arwen la regarda évoluer sur la roche sans même transpirer.
Ry'Hann se faufila dans l’ouverture pour prendre plus d’appui et libérer ses mains afin d’agrandir le trou.
Une fois dehors, elles purent rapidement constater que le soleil commençait sa percée quotidienne à l’Est, sa sphère orangée éclairait la brume de l’aube.
Arwen grommela, agacée.
— Tu n’es qu’une…
— Arrête de m’insulter parce que tu aimes ce que je te fais. J’y suis pour rien !
La tape méritée, qu’elle voulut administrer à la Vampire moqueuse, fut interceptée. Ry'Hann tira sur son bras et Arwen tomba en avant contre le corps de la Vampire. Elle dut relever la tête pour fixer ces yeux étranges.
— Tu vois que tu peux pas me résister !
Arwen se laissa faire et ne tenta pas de lutter contre la prise.
— Et toi ? Tu crois que tu me résistes ?
Ry'Hann pencha la tête, perplexe.
— Les Vampires savent pas résister. Un joli minois, des seins fermes, un fessier arrondi, un bassin souple… Je suis pas un gentil petit Ange.
Sentir Arwen contre elle mettait ses sens en ébullition. Elle ne se lassait pas d’admirer ses courbes appétissantes. Brusquement, une douleur la ramena à la réalité. Elle saisit l’éclat du couteau que l’Ange maintenait contre ses côtes. La pointe de l’arme entailla légèrement sa peau.
Le visage fermé tranchait avec la tempête qu’elle devinait habiter l’esprit d’Arwen. Cette dernière murmura.
— Ce n’est pas mon corps qui t’a fait baisser la garde.
Ses yeux d’or plongèrent dans ceux d’Arwen. Elle sentit le couteau trancher un peu plus, sa peau laissa échapper une fine traînée de sang le long de son flanc. Pourtant, elle fut incapable de bouger, sa main gauche tenait toujours celle d’Arwen. Son autre main bougea d’elle-même en venant s’échouer dans la cambrure du dos de l’Ange pour la presser contre elle.
Le combat n’avait-il jamais cessé ? Est-ce que tout allait se décider à cet instant ?
L’odeur enivrante du sang de l’ange l’envahit. Déstabilisée, elle baissa ses yeux vers le cou tout proche. Elle capta le pouls rapide de sa jugulaire contre la peau délicate. Comme hypnotisée, Ry’Hann se sentit irrémédiablement attirée par ce sang qui l’appelait. Elle baissa son visage vers la nuque fragile et inspira doucement, tentant de graver dans sa mémoire les arômes captivants.
— Ry’Hann… qu’est-ce que tu… ?
— J’avais pas remarqué que ton sang sentait si bon.
Ry’Hann finit par se redresser et s’éloigner de la source de l’odeur appétissante. Elle capta le regard rempli d’incertitude.
— Et maintenant, Puritaine ?
Arwen se laissa envahir par les yeux sauvages qui la défiaient. Devenues noires, les prunelles la dévisageaient dans l’attente, alors que les canines tranchantes donnaient un air bestial à la Vampire. Loin de l’effrayer, la transformation de Ry’Hann éveilla en elle un sentiment d’apaisement. Avec un soupir, elle lâcha son couteau qui fit un bruit sourd en frappant la terre à leurs pieds.
— J’en sais rien.
Ry’Hann la relâcha. Ses yeux reprirent leur teinte dorée et ses canines une taille normale. Arwen lui tourna le dos pour prendre son envol, il fallait mettre un terme à tout ça.
Ry'Hann la regarda se retourner au bout d’une dizaine de mètres. Elle lui fit un signe de tête en guise d’adieu que l’Ange lui renvoya. Puis, elle s’éloigna pour de bon. Une plume immaculée vint s’échouer à ses pieds, elle se pencha pour la récupérer. Elle l’examina quelques secondes avant de la plonger dans la poche intérieure de sa veste en cuir. Elle devait trouver un moyen de rejoindre Mùniakol.
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