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Marée sanglante · Gerri Hill

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Harley consulta l’application sur son téléphone solidement accroché au guidon, tout en pédalant sur son VTT le long du sentier boisé du parc d’État de Goose Island. Elle avait parcouru presque treize kilomètres. Ce n’était pas mal, mais insuffisant. Elle s’était fixé quinze kilomètres minimum. Il lui faudrait donc refaire la boucle de la baie encore une fois avant de rentrer.

La sueur lui piquait les yeux. Elle glissa un doigt sous ses lunettes de soleil et s’essuya rapidement le visage sans ralentir.

Elle n’empruntait pas ce sentier tous les jours, mais les locaux la reconnaissaient et l’appelaient par son nom. Elle les connaissait également, à présent, au moins de vue. Cela faisait un an qu’elle était arrivée ici. Un an qu’elle avait changé de vie et son corps s’en portait bien mieux. Elle se souvenait encore de ses débuts sur la selle : les kilomètres qui semblaient s’allonger, les minutes qui paraissaient durer des heures et la laissaient à bout de souffle.

À présent, elle effectuait quinze, vingt et même vingt-cinq kilomètres, sans forcer. Son entraînement matinal était devenu une routine à laquelle elle était désormais accro. Et c’était de loin la plus saine des dépendances qu’elle avait connues.

Elle négocia un virage serré, les broussailles lui griffant le bras au passage. Ici, le sentier n’était qu’une entaille dans la forêt, tapissé de coquilles d’huîtres broyées. La végétation se refermait parfois sur le chemin, comme si la nature tentait de reprendre ses droits. Elle déboucha dans une clairière, où la piste se divisait en trois. En prenant à gauche, on regagnait la route près du camping. En continuant tout droit, on arrivait au vieux chêne monumental et au banc circulaire qui l’entourait. À droite, le chemin poursuivait à travers bois jusqu’aux bureaux à l’entrée du parc d’État.

Harley choisit celui qui l’amènerait à la route, ayant dans l’idée de faire la petite boucle qui lui permettrait d’atteindre son objectif, avant de retourner tranquillement à la baie.

La sonnerie de son téléphone attira son attention. Elle grimaça en voyant le nom affiché sur l’écran : Commandant Lawson. C’est avec un soupir qu’elle répondit :

— Shepherd.

— Bonjour, Harley. Je parie que je te surprends en pleine balade.

— Oui, chef. J’ai presque terminé mon tour.

— Je sais qu’il est tôt, mais j’ai quelque chose pour toi. Baker est sur une intervention au Heron Bay Resort. Au premier regard, ça ressemble à une effraction. Mais rien ne manque. C’est probablement une affaire de vandalisme.

Harley fronça les sourcils. Ce genre d’affaires revenait plutôt à Roscoe. Mais elle se garda bien de le faire remarquer.

— Ce qui a attiré son attention, c’est un message écrit sur un miroir. J’aimerais que tu ailles y jeter un œil.

— D’accord. Il me faudra au moins une demi-heure pour y arriver. Je suis à Goose Island.

— Aucune urgence. Rien n’a été volé. Je dis à Baker que tu es en chemin.

— C’est où, exactement ?

— Ça va faire un an que tu es là, et tu ne te repères toujours pas ?

— Je sais où manger les meilleurs fruits de mer, répliqua Harley. Mais j’ignore où se trouve le Heron Bay Resort.

— C’est sur la H35, juste au sud du pont de Copano Bay. Les maisons multicolores.

— Ah, oui ! Je vois très bien où c’est. Je passe devant tous les jours en venant travailler.

— Baker m’a dit qu’il serait au club-house, près de la piscine.

— Bien reçu. J’y vais.

Harley soupira en rejoignant la voie goudronnée. Au lieu de compléter la boucle, elle tourna à gauche, filant droit vers la route principale et la sortie du parc.

Harley faisait partie des quatre inspecteurs de la police de Rockport. Affectée à la CID, la division des enquêtes criminelles, elle se partageait les dossiers avec les autres, même si le commandant Lawson avait tendance à lui réserver ce qu’il appelait « les affaires intéressantes ». Elle savait bien que son amitié avec le chef Carrington y était pour beaucoup. Tout comme son expérience à San Antonio, qui lui conférait une certaine aura dans cette unité de taille modeste.

Autre privilège non négligeable du poste, elle avait le droit de ramener chez elle l’un des SUV noirs au logo bleu et vert océan, surmonté d’un palmier stylisé. Il était bien plus classe que les berlines banalisées… sans parler de son vieux pick-up.

*

Il était encore tôt et la température était agréable pour un début juillet. Elle évita la H35, qui traversait la zone commerciale de la ville, et emprunta Fulton Beach Road, longeant la baie. À cette saison, il n’y avait pas grand-chose à observer. Les pélicans, canards et oiseaux de rivage qui y passaient l’hiver, avaient déserté les lieux depuis longtemps. Un grand héron pêchait dans les eaux peu profondes. À part quelques mouettes, tout était calme.

En continuant tout droit, elle rejoindrait le centre-ville, à quelques encablures du nouveau poste de police, qui avait remplacé l’ancien, balayé comme tant d’autres bâtiments en bordure de la baie, par l’ouragan Harvey. À la place, elle tourna à droite sur Chaparral Street, qui débouchait au bout de la ville sur la H35, juste après le Heron Bay Resort. Son poissonnier préféré se trouvait à l’angle de la rue, et elle klaxonna en voyant José occupé à décharger sa pêche. Il leva la tête, sourit et lui fit signe.

— J’ai du vivaneau ! lança-t-il.

Elle baissa la vitre du passager, répondant :

— Mets-m’en un de côté ! Je repasse plus tard.

— Tu peux compter dessus, Harley !

Comme elle aimait cette petite ville tranquille ! Son seul regret était d’avoir mis aussi longtemps avant de s’y installer. Rockport n’était qu’à deux heures et demie de San Antonio. Lorsqu’elle était à l’université, elle venait souvent avec des amis pour profiter du bord de mer. Puis, ses visites s’étaient espacées, et, Rockport, ainsi que la plage de Port Aransas, étaient devenues des souvenirs lointains… jusqu’à ce qu’elle revienne.

Après les évènements tragiques à San Antonio, elle avait songé à quitter la police et recommencer à zéro. Mais son supérieur, le capitaine Carrington, avait postulé ici, à Rockport, après que les conséquences de l’ouragan Harvey avaient précipité la retraite du chef Roselle. Lorsqu’il avait obtenu le poste, il lui avait proposé de le rejoindre. Elle avait saisi l’opportunité sans hésiter. Carrington, qui dirigeait à présent le service de police de Rockport, était un ami de longue date. Et depuis leur arrivée sur la côte, leur lien s’était encore renforcé.

Harley ralentit à la vue du panneau Heron Bay Resort. Une clôture blanche longeait la route, et deux piliers surmontés de hérons sculptés encadraient l’entrée. De grands chênes de Californie gardaient ombragée la propriété, certains arborant des cicatrices de l’ouragan de 2017. Elle passa devant la réception, un ravissant bâtiment jaune aux boiseries blanches, assorti aux petites maisons disséminées entre les arbres.

L’allée était étroite, et ne laissait circuler qu’un véhicule à la fois. Les places de stationnement étaient minimalistes, pour préserver les arbres. Elle était toujours fascinée de voir le nombre de clôtures et de bâtiments qui avaient dû être adaptés en fonction de la présence des vieux chênes. Couper même une simple branche ne se faisait qu’en dernier ressort.

Une voiture de patrouille bloquait l’accès et Harley se gara derrière. David Baker était adossé à un tronc, le téléphone collé à l’oreille. À son expression, elle devina qu’il parlait à Shelly, sa petite copine du moment. En l’apercevant, il mit immédiatement fin à l’appel. Tout le monde savait qu’elle était amie avec le chef, et chacun se tenait à carreau en sa présence. Elle ne leur avait jamais spécifié que leurs conversations ne tournaient pas qu’autour du boulot et qu’il ne l’avait jamais missionnée pour espionner ses collègues. Brian avait beau être chef, les commandants dirigeaient leur division sans interférence de sa part.

— Salut, Harley !

— Dis-moi que tu as quelque chose d’excitant pour moi. Si c’est le cas, l’affaire des cambriolages de la boutique d’appâts n’est pas près d’être classée, et je m’en porterai très bien.

Il rit.

— T’en as marre de traiter avec Al ?

— Je lui ai dit d’installer une foutue caméra.

Harley afficha un air grave en désignant la porte d’entrée.

— Qu’est-ce qu’on a ?

— J’ai d’abord pensé qu’on était face à un simple acte de vandalisme, expliqua-t-il en ouvrant la porte à la vitre brisée.

À l’intérieur, l’air frais de la climatisation contrastait avec la température extérieure.

— Jusqu’à ce que je voie le message laissé sur le miroir des sanitaires.

Harley observa les lieux, constatant à quel point ils avaient été ravagés. Les meubles avaient été renversés, les coussins de canapé lacérés, les verres des cadres cassés, et leur contenu saccagé. La violence dépassait largement le simple acte de vandalisme.

— Qui en a fait la découverte ?

— La gérante, Lauren Voss. Je lui ai demandé d’attendre près de la piscine. Elle est encore sous le choc.

— On a des empreintes ?

— On a tenté d’en relever sur les poignées et les plans de travail : il y en a une multitude et elles ne sont pas exploitables, regretta-t-il en secouant la tête. Selon elle, il y a bien trop de passage.

— C’est un club-house, tu dis ?

— Ouais. Derrière, tu as la piscine. À l’intérieur, tu as le salon, une salle de sport, une cuisine équipée, des distributeurs automatiques et des sanitaires.

Harley balaya les livres éparpillés du regard, supposant qu’ils étaient à disposition des clients. Elle en poussa un du pied en se dirigeant vers la cuisine.

— Rien n’a été volé ?

— Non. Les deux écrans de télévision ont été fracassés.

Elle jeta un œil à l’extérieur. Une femme aux cheveux bruns parlait vivement au téléphone, assise à une table. Elle l’observa un instant, puis étudia la piscine, notant au passage à quel point elle invitait à la baignade, nichée dans la végétation fleurie.

— Bon, allons voir ce message.

Le couloir donnait sur trois portes. Elle leva un regard interrogateur vers Baker, qui lui ouvrit la première.

— C’est une salle de jeux, avec des jeux de société, ce genre de truc.

Les tables étaient retournées, mais les meubles de rangement et étagères semblaient avoir été épargnés.

— Ici, elle a dit que c’était une petite salle de réunion, l’informa Baker en actionnant la poignée.

La pièce contenant une table avec dix à douze sièges semblait ne pas avoir été touchée.

Harley s’approcha des sanitaires, dont la porte était restée ouverte. Un sourcil se leva à mesure qu’elle lisait le message inscrit sur le miroir. Des mots apparemment tracés avec du sang :

Je t’ai manqué ? À ton tour de mourir !

— Voilà qui change de registre, murmura-t-elle.

— C’est bien du sang, non ?

— Oui.

Elle entra dans la pièce. Hormis le gribouillage sur la glace et une goutte de sang sur le meuble, elle était impeccable. Un distributeur de savon trônait à côté de l’évier et un panier en osier proposait des serviettes en papier. Une coupelle remplie de coquillages faisait office de décoration, complétée par un tableau imprimé représentant deux pélicans sur une jetée, pendu au-dessus des toilettes.

— Il faut qu’on prélève un échantillon pour l’envoyer au labo.

— Tu penses que c’est du sang humain ?

— J’espère que non.

Elle prit une série de clichés du message.

— Tu as photographié les autres pièces ?

— Oui.

— Bien. Je vais interroger la gérante. Comment as-tu dit qu’elle s’appelait ?

— Lauren Voss, rétorqua-t-il, avant de lui adresser un clin d’œil et de spécifier : elle est plutôt jolie !

Harley esquissa un sourire forcé.

— Je n’ai pas besoin d’aide pour draguer, mais merci quand même.

Elle désigna les sanitaires d’un mouvement de tête et rajouta :

— Passe toute la pièce à la poudre dactyloscopique à la recherche d’empreintes : le lavabo, le meuble, les équipements, les accessoires – absolument tout. On ne sait jamais, on pourrait avoir de la chance.

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Commentaires (3)

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Nadquet il y a 2 jours

Très bien

Nadquet il y a 2 jours

On est vite pris dans la lecture

Nadquet il y a 2 jours

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