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📖 Extrait gratuit — 1 – Extralucide, la lune à 2 – Rien ne va plus
Chapitre 1 — 1 – Extralucide, la lune
  1. 1 – Extralucide, la lune
  2. 🔒 2 – Rien ne va plus
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Miroir · Alexia Damyl , Hélène de Froment

Lire Miroir en ligne gratuitement 1 – Extralucide, la lune

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Qu’est-ce qui m’a pris de claquer la porte de la sorte ? Qui plus est, en pleine nuit et au beau milieu d’un orage... Quelque chose en moi ne tourne pas rond, c’est désormais une certitude. Les éclairs déchirent le ciel noir. Les molécules d’eau jouent à saute-mouton dans les ravines pour savoir qui sera la première goutte arrivée dans la vallée et les fossés menacent de déborder. Les rafales de vent m’obligent à me cramponner à mon volant comme un débutant dans une auto-école. J’en ai des crampes au bout des doigts, et pour une fois, ce n’est pas à cause d’elle ni de nos jeux interdits.

Un sourire égrillard naît au coin de mes lèvres à cette pensée. Une bourrasque d’une violence inouïe me ramène à la réalité.

Elle est infernale parfois, et cette fois, je devais marquer le coup. Je résiste à mon envie de lui pardonner sur-le-champ. J’ai grand besoin de respirer l’air pur des hauteurs et voilà bien trop longtemps que nous délaissons le chalet. D’une pierre deux coups. Un mal pour un bien. Cette dispute va permettre à la vieille bergerie que nous avons entièrement remise à neuf de reprendre vie, le temps d’une nuit.

Ma mâchoire se serre. J’ai bien compris sa façon de fonctionner : je lui fais un reproche, que dis-je, une simple remarque, mais Madame Parfaite ne peut pas l’entendre. Alors, elle cherche des causes extérieures, pire encore, si elle voit que le dernier mot lui échappe, elle riposte. La meilleure défense, c’est l’attaque, non ? Et si au lieu d’être en permanence sur la défensive elle se remettait un tant soit peu en question ? La discussion est impossible. Elle ne voit pas comment c’est en train de me ronger de l’intérieur. Cette nuit sans moi lui permettra peut-être de réfléchir à son comportement d’enfant-roi.

C’est idiot. Pourquoi s’est-elle emportée avec pareille véhémence pour une histoire de pull-over déteint ?

— Si tu t’étais occupée du linge, ça ne serait pas arrivé. Seuls ceux qui ne font rien ne commettent aucune erreur, m’a-t-elle argué, une once de défi dans la voix.

— Au contraire, ceux qui ne font rien ratent leur vie et c’est monumental comme erreur. Je te dis juste que si c’est toi qui t’occupes de la lessive, soit tu tries le blanc et la couleur, soit tu mets une lingette.

— C’est facile, ça ! Quand ta chemise s’est retrouvée avec une bande noire, tu n’en as pas fait une maladie !

— Là n’est pas la question. Je te demande uniquement de me dire « oui, j’utiliserai une lingette la prochaine fois », pas de faire l’inventaire des vêtements foutus. Et puis, c’est en séchant que les bandes avaient déteint, c’est complètement différent.

Cette conversation était totalement surréaliste, quand on y pense. Un dialogue de l’espace, un accrochage interstellaire. Je pourrais peut-être faire demi-tour et rentrer à la maison ? Après tout, le fait que j’ose démarrer la voiture était déjà une façon de mettre mes menaces à exécution. Elle a compris, j’en suis sûre.

Non, je dois aller au bout de la sentence annoncée. Je ne dois pas me montrer faible, pas cette fois si je veux pouvoir continuer à affirmer mes avis sur tout sans craindre de les froisser, elle et son ego. Ce n’était pas une attaque personnelle. Demander d’utiliser une lingette ne remet tout de même pas en cause qui elle est, ni l’ensemble de sa construction psychique, il me semble.

Les éléments continuent de se déchaîner à l’extérieur de l’habitacle. Tiens, si j’ai un accident, cela lui fera les pieds ! Je suis au moins autant en colère que les Dieux du Ciel, mais je réfute cette pensée. Non, ce serait affreux de lui faire porter tant de culpabilité. Une nuit de solitude entre les draps froids suffira. Je l’imagine même me rejoindre au petit matin alors qu’il ne restera que quelques braises dans la cheminée. De quoi raviver la flamme. Je me rends compte à quel point je ne suis rien sans elle et mon petit cœur fond dans ma poitrine. Mes yeux s’embrument. Je suis plutôt raccord avec les conditions climatiques du soir.

Un certain soulagement m’étreint lorsque j’arrive enfin dans la dernière côte. Au printemps, ce flanc de montagne offre un panorama exceptionnel. Des fleurs des champs tapissent le sol. Le manteau blanc de l’hiver laisse sa place à un feu d’artifice de couleurs. Des papillons polychromes volètent joyeusement de l’une à l’autre, c’est un véritable enchantement, un petit paradis sur Terre.

Que de travail accompli à la force de nos quatre bras frêles ! Il fallait voir l’état de délabrement du bâtiment quand nous l’avons acheté. Un petit caprice d’Héléna auquel j’ai fini par céder. Je venais de recevoir l’héritage de ma grand-mère. Le cours de la bourse n’était pas au meilleur de sa forme. Investir dans l’immobilier était une valeur sûre. Héléna avait fait toute la visite en sautillant. Elle voyait exactement le potentiel de chaque pièce. Le plus grave dans toute cette histoire, c’est qu’à la force de ses mots elle réussissait à m’entraîner dans ses délires. J’ai immédiatement fait une proposition pour ce petit tas de ruines. Des mois durant nous sommes venues chaque jour de repos que nous avions et nous avons fait de son rêve une réalité. Héléna avait raison, pour une bouchée de pain nous avons construit notre éden.

Les phares projettent des ombres inquiétantes sur les murs de la bâtisse. Je note au passage qu’il ne va pas falloir tarder avant de repeindre les volets. Alors que la foudre s’abat avec fracas sur les hauteurs, je passe enfin la porte d’entrée qui grince, menaçante. Les gouttes ruissellent le long de mes cheveux. En à peine quelques pas à l’extérieur, je suis trempée jusqu’aux os.

Je me précipite vers le robinet de la cuisine, histoire de faire circuler l’eau qui a stagné dans les tuyaux ces dernières semaines. Dieu soit loué, l’eau chauffe plus vite que je ne l’aurais pensé. Je savoure déjà le bonheur imminent d’une douche brûlante bien méritée. J’aime le silence qui règne dans la maison. J’aime errer à tâtons dans la noirceur de la nuit. J’aime l’ambiance sereine qui m’enveloppe dans ce cocon. Comme si j’étais suspendue dans un écrin de soie, hors du monde et du temps des Hommes. Pour preuve, je n’entends plus le vacarme infernal de la tempête. J’allume une énorme bougie senteur coton. Héléna me l’a offerte pour notre premier anniversaire. Un an, noces de coton même s’il n’y a jamais eu de noces. Je suis complètement dingue de son côté vieille France romantique. À coup de déclarations enflammées, de mots d’un autre temps et d’attentions singulières, elle m’a séduite. Héléna est unique en son genre. Aucune autre sur cette bonne vieille planète ne pourra jamais l’égaler. J’aime sa subtilité, sa finesse d’esprit qui contraste avec les blagues salaces et les vulgarités qui sont capables de sortir de sa bouche. Elle est pleine de contrastes, d’ombres et de lumières, de paradoxes, et c’est son charme.

Même nue, lavée des traces de cette journée, je ne peux m’empêcher de l’avoir dans la peau et surtout à l’esprit. Il manque simplement une musique douce à mes ablutions pour faire de ce moment un instant parfait… et ses bras qui s’enrouleraient autour de ma taille tandis que sa voix suave ferait monter ma température corporelle. La solitude, c’est bien, aussi. En mon for intérieur, je ne suis pas convaincue par ce genre de phrases toutes faites.

Que faire ? Il y a matière à travailler sur moi. Ce n’est pas normal de me sentir désœuvrée après même pas une heure passée toute seule entre ces murs. Je m’allonge sur le sofa et m’assoupis quelques minutes. Peut-être plus, je ne suis pas de ceux qui regardent l’heure toute la nuit. Je refuse de céder à cette dictature du temps qui court. Combien de minutes puis-je encore dormir ? Dans combien d’heures le réveil va-t-il sonner ? Spéculer sur ma future fatigue n’a rien de productif, autant ne pas le faire. Héléna dit toujours que j’ai un côté bohème. Je n’anticipe rien et vis au jour le jour, chacun amenant son lot de joies et de peines. Je n’ai pas à me plaindre, ma vie est peuplée de sourires bien plus que de larmes. J’ai confiance en ma bonne étoile, elle ne m’a jamais trahie.

En parlant d’étoiles, l’orage semble avoir cessé et une douce lumière filtre à travers les volets. Je me sens comme happée par cette blancheur surnaturelle. J’enfile un manteau et prends une serviette de plage sous le bras. Comme si la saison s’y prêtait ! J’entends d’ici résonner le rire espiègle de celle que j’aime. Si elle me voyait, une tendre raillerie sortirait certainement de sa bouche :

— Tu ne fais décidément rien comme tout le monde.

Je lui répondrais sans doute :

— Viens t’allonger près de moi, le halo de la Lune est magnifique cette nuit.

Et elle s’installerait en silence dans le creux de mon cou pour contempler l’immensité qui nous dépasse.

L’ombre de sa présence me suit sous le saule pleureur. Je passe la maigre barrière de ses cheveux filasse et m’installe là où le sol est moins humide, là où le feuillage me permet malgré tout une observation éparpillée de la voûte céleste. J’aime le cadre rassurant de cet abri en plein air, il me contient dans l’infini où je me noie. Je m’allonge sur le dos, les bras croisés derrière ma tête. Le froid n’existe plus. Je ne regarde nulle part et partout à la fois. Mes yeux balayent la pénombre sans aucune logique, attirés par le rougeoiement d’un astre, le passage d’un satellite ou la fulgurance d’une étoile filante.

Soudain, mon regard se fixe sur un détail étrange. Les filles de la nuit sont chacune à leur place comme autant d’ampoules suspendues dans le vide, mais la Lune a changé. La Lune change, je le sais bien. Je l’ai vue gibbeuse, bleue, pourpre, pleine ou en croissant au gré de ses phases et de nos marées. Cette nuit, c’est encore différent. Elle forme un cercle parfait baigné d’une étrange clarté dans sa partie supérieure droite. Je n’avais jamais rien vu de tel auparavant. Si seulement Héléna était là, nous formulerions des dizaines d’hypothèses invraisemblables quant à cette lune rousse. Et si le Petit Prince avait allumé son réverbère ? Ou pourquoi pas l’atterrissage d’un vaisseau amiral extra-terrestre ? Je cesse de rire instantanément dès lors que le phénomène se poursuit.

Un arc de cercle sombre apparaît derrière l’astre de la nuit. C’est une éclipse ! Une éclipse de Lune ? Non, c’est la Lune elle-même qui projette son ombre sur autre chose. Je me redresse. Assise, les bras tendus en arrière supportant mon poids, je suis fascinée par le spectacle qui se déroule devant moi. Je voudrais rentrer pour récupérer mon téléphone et réveiller Héléna, mais je refuse d’en perdre une seule miette. Dans un premier temps, elle risquerait de hurler, fâchée d’avoir été privée de ses dernières heures de sommeil, mais certainement ravie de partager ce moment à l’autre bout de la ligne. J’y renonce définitivement devant la splendeur du phénomène. Peu à peu, la sphère cachée derrière la Lune s’en détache, comme si une nouvelle planète, inconnue et parfaitement achevée, sortie de rien, était en train de voir le jour.

Lorsque les deux entités sont parfaitement dissociées, j’ai le souffle coupé par la vision –magnifique ou d’horreur, je ne sais la qualifier – qui s’offre à moi.

Dans le ciel, ronde comme une bille, plate comme une assiette, bleue comme une orange : la Terre. Ou sa copie la plus parfaite ? Un disque indigo parsemé de continents allant du sable au vert olive, le tout saupoudré de nuages blancs épars. Je me frotte les yeux, les cligne, me pince. Ce n’est pas possible, suis-je en train de rêver ? Dans ce cas, c’est un sacré cauchemar ! Incroyable, j’arrive même à distinguer la forme du continent africain, comme si je voyais notre planète depuis l’espace ! … Si je ne suis pas sur Terre, ou suis-je ? Et comment se fait-il que je n’aie aucun problème pour respirer ? Les questions se bousculent dans mon esprit. Qui m’a envoyée là et où est Héléna ? C’est impossible, je suis forcément sur le plancher des vaches, mais alors, qu’est-ce que ce clone fait dans mon ciel ?

Je dois absolument appeler Héléna, tant pis si elle dort. De toute façon, elle est si bileuse qu’elle doit être inquiète pour moi, mais il faut absolument qu’elle voie cette éclipse invraisemblable. Je cours prendre mon téléphone laissé à l’intérieur et je compose son numéro.

Elle me répond dès la première sonnerie.

— Avril ?! Où es-tu ?

— À la bergerie.

— Pourqu…

— Je n’ai pas le temps de discuter, va à la fenêtre de la cuisine, regarde la lune et dis-moi ce que tu vois.

— Tu m’abandonnes et la seule chose qui te préoccupe c’est la lune ? Eh bien tu n’es pas près de revoir la mienne !

— Va à la fenêtre, dis-moi ce que tu vois !

— Je suis devant la fenêtre, arrête de crier comme ça !

Je pivote pour regarder à nouveau moi aussi, j’avais fait demi-tour en parlant avec elle et mes yeux fixes ne se détachent plus de cette boule lumineuse d’un bleu magnifique.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Ben, la lune, quelle question !

— Et derrière elle, tu ne vois vraiment rien ?

— Écoute, Avril, on est en plein milieu de la nuit, tu pars sur un coup de tête et…

— Qu’est-ce qu’il y a derrière la lune ???

Je suis furieuse.

— La Terre ! Je vois la Terre, bien sûr. Enfin, Avril, mais qu’est-ce qui t’arrive, tu as bu ou quoi ?

— Et… ça ne parait pas t’étonner ?

Je hurle quasiment.

— Tu devrais rentrer. Je ne sais pas ce qui t’arrive, mais tu m’inquiètes.

Son ton a changé et ça me fait peur. Pourquoi ne trouve-t-elle pas bizarre le fait de contempler notre planète dans le ciel ?

— Merde, c’est la Terre, Héléna, est-ce que tu te rends compte ?

— Ben oui, c’est la Terre évidemment, et la lune aussi, et c’est l’heure de dormir, pas de fumer ou de boire n’importe quoi ! Si tu ne veux pas rentrer à la maison, c’est ton choix, mais moi j’ai froid aux pieds sur le carrelage et j’ai envie de me recoucher, avec ou sans toi !

Le bip persistant du téléphone siffle à mon oreille. Elle vient de me raccrocher au nez et je me sens perdue.

La Terre est toujours là, tranquille et belle. Mais moi, suis-je juste en train de perdre l’esprit ?

Je n’ai aucune envie de me coucher. J’attrape les clés de la voiture et referme à la hâte la bergerie qui m’est si chère. Je dois rentrer à la maison. Je file comme si j’avais un démon aux trousses.

À travers le pare-brise les arbres forment des masses sombres qui s’inclinent devant moi et la route noire dévoile son tapis de ténèbres sous la lueur à peine suffisante de mes phares. Pourtant la lune est lumineuse cette nuit, dans un ciel sans nuages. Elle éclaire généreusement la Terre, resplendissante et majestueuse.

Un virage aigu m’apparaît au dernier moment et par pur réflexe je braque comme une folle.

Je dois me reprendre. Mes mains moites s’agrippent au volant. Qu’est-ce qui m’arrive et pourquoi je suis seule à tant m’inquiéter de ce que notre plancher des vaches se trouve dans le ciel et non sous mes pieds ? Je dois regarder la route, me concentrer sur les virages qui me ramènent dans la vallée. En bas, à travers les arbres, j’aperçois quelques points de lumière lointains qui signalent le village de Saint Julien. C’est bon, je connais bien le tracé ; je réduis ma vitesse pour entamer une courbe longue et ardue. Mon esprit me dit de regarder le ciel, et ma raison de me focaliser sur l’asphalte.

Soudain deux scintillements jumeaux viennent surprendre mes yeux fatigués et je bondis sur la pédale du frein, jambes tendues. La voiture dérape et stoppe. Mon cœur s’arrête puis repart à grands coups de masse entre mes côtes. Un loup est immobile, là, au beau milieu de la chaussée. Pas un chien, j’en suis certaine. Un loup !

Il m’observe quelques instants sans agressivité puis détourne la tête avant de disparaitre à travers les fourrés sur le bas-côté.

La lune éclaire toujours la planète bleue et je m’aperçois que j’ai calé. Je remets le moteur en route, pour avancer au pas. J’ai eu peur, très peur de heurter l’animal. Je reprends ma descente à faible allure, une descente que j’espère ne pas mener aux enfers. Peut-être que je suis morte, après tout ? Ce monde est si étrange… La Terre là-haut, ce loup qui traverse et me toise paisiblement. Cette nuit, rien ne va plus.

Les panneaux publicitaires qui encadrent la route et que je connais par cœur me rassurent un peu, j’arrive à proximité du village. En contrebas l’église est éclairée ainsi que la place de la mairie. Je n’ose plus regarder le ciel.

Tout va bien, Avril, tout va bien ! Rentre et va te blottir dans les bras aimants d’Héléna, demain les choses seront plus claires et tu te diras que tu as fait un mauvais rêve, c’est tout !

La pancarte mentionnant le nom de Saint Julien est toujours aussi tordue et je me dis qu’il faudra que j’en reparle au maire. Depuis que le camion de lait s’est couché sur le côté à cet endroit, il y a deux ans, le panneau est resté tel quel, il serait vraiment temps d’y remédier. J’évoquerai ça au prochain conseil municipal. Nous avons la chance d’habiter dans une commune réputée fleurie et charmante, ce détail fait un peu désordre. Héléna et moi avons choisi de vivre ici parce qu’elle y avait ses origines familiales et je suis tombée à mon tour amoureuse de cet endroit. Les petites rues étroites et désertes apaisent peu à peu mon angoisse. Je respire à nouveau normalement. Je suis chez moi. Mes yeux fuient le ciel noir et ce qui s’y suspend. Au bout de la rue, je prends à droite et longe un mur de pierre qui marque la limite du terrain des voisins. Leur chien aboie en entendant mon moteur. La cour de la maison m’accueille enfin et je souffle sans même m’en apercevoir. Je suis rentrée ! Je coupe le moteur. D’où je suis, je ne peux plus voir la lune masquée par le grand chêne et la façade de la vieille école, et j’en suis soulagée. Mes mains fouillent mes poches pour retrouver les clés de la maison, mais à peine les ai-je extirpées qu’elles chutent au sol. J’échappe tout en ce moment, c’est une catastrophe. Le bruit de la porte qui s’ouvre me fait sursauter. Héléna est là, devant moi, la lumière m’aveugle et je ne distingue pas son visage. Je ramasse mes clés et mon regard remonte lentement sur ces jambes parfaites et longues, sur son corps magnifique à peine dissimulé par cette nuisette très courte en soie que je lui ai achetée pour Noël, l’an dernier.

— J’ai entendu la voiture… J’étais inquiète, tu n’avais pas l’air bien.

— Tu m’as raccroché au nez !

— Tu l’as mérité ! Allez, rentre maintenant. Le chien des voisines continue d’aboyer et il va réveiller tout le village.

Je la prends par la taille, elle frémit.

Le coin de sa bouche sourit sous la mienne, et nous repoussons la porte d’un même geste.

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