Chapitre 2 — II – Imprédictibilité
- I – Imprévisibilité
- II – Imprédictibilité
- 🔒 III – Improbabilité
Noël Hasardeux · Chimâne K. Norsange
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Nous sommes dans la place, personne ne nous a remarquées. Malgré le ressentiment que j’éprouve envers ma mère, je ne pouvais lui faire subir l’humiliation d’une présentation à ma belle-famille dans l’état où je l’ai trouvée. Vider le flacon de bain moussant dans la baignoire me permet d’enfin dissimuler l’odeur de vomi qu’elle dégage par des effluves de jasmin. L’eau du bain est à la température adéquate et je lui ai trouvé une robe qui devrait faire l’affaire. Elle attend que je sorte pour patauger tranquillement, ce que je fais en silence, après avoir déposé quelques médicaments pour soigner sa toux, sur le rebord du lavabo. En y réfléchissant, je crois que nous n’avons pas encore échangé un seul mot. Le temps passe, les non-dits restent. À peine sortie, je me fais alpaguer par ma chérie qui me traîne quasi de force dans la cuisine. J’aurais bien aimé avoir une seconde de répit, moi !
— On est plus tard. Tu m’expliques les détails maintenant.
— Hum ! Ça sent drôlement bon, ici.
— Cha, je t’écoute !
Bon d’accord, ma tentative de diversion n’a pas fonctionné.
— J’avais tout ce que tu m’avais demandé de rapporter. J’étais même en avance. Et puis…
— Et puis ?
Ma femme s’impatiente. Avec sa phobie de l’imprévu, j’ai intérêt à être convaincante.
— Quand je suis arrivée à la porte du parking, en bas de la rue Victor Hugo, je suis tombée sur elle. Elle était planquée derrière un pilier, assise là, par terre, en train d’ouvrir une fichue boîte de thon. Je pouvais pas la laisser comme ça. Hein ? Je pouvais pas. Pas le soir de Noël quand même.
— Non, ma puce, tu pouvais pas faire ça.
Le réconfort que m’apporte ma femme en me serrant très fort dans ses bras me fait un bien fou. Je n’arrive pas à croire que ma mère soit tombée si bas. Elle avait tout. Une belle maison, lugubre certes, mais ça, c’était son choix. Un compte en banque bien fourni et, surtout, un mari, mon paternel, notaire en banlieue. C’était pas des gens fortunés à proprement parler mais à l’aise et avec une certaine notoriété. Qu’est devenu le facho ? Un divorce ! Oui, c’est certainement la cause de cette chute. Il aura trouvé une petite jeunette et l’aura laissée tomber, après trente ans de bons et loyaux services. Faut absolument que j’arrive à lui parler, à éclaircir toute cette histoire.
— On dit quoi aux filles et à mes parents ?
— La vérité. On peut pas dire que c’est une inconnue ramassée dans la rue.
— D’accord ! Le chapon est déjà bien roussi. Tu te charges de l’apéro ? L’odeur des petits fours la fera sortir du bain.
En plus d’un sourire d’encouragement, ma femme me file une petite claque sur les fesses pour me virer de son domaine.
— Non, mais ! Que de familiarités vous permettez-vous, madame !
La mélodie de son rire me suit jusqu’à la salle à manger où les senteurs de sapin et de bougies parfumées me replongent dans l’ambiance de Noël.
— Maman !
Les deux autres amours de ma vie me sautent dans les bras. Dans le fond de mon cœur, je leur fais la promesse de toujours respecter leurs choix de vie. Avec les deux petites dans les bras, je me dirige vers mes beaux-parents. Deux êtres que je considère désormais comme ma seule famille. Sans eux, j’ignore où j’en serais aujourd’hui mais certainement pas aussi bien entourée.
— Viens voir, maman ! On a mis la table toutes seules. C’est joli, hein ?
— Oui, ma puce. Maman Lé a dû être contente.
Je dois reconnaître que la décoration est plutôt réussie. Mamie Jeanne ne devait pas être bien loin. En me frayant un chemin entre les Lego, une puce accrochée à chaque jambe, je parviens à m’asseoir dans mon fauteuil fétiche près de la cheminée. Devant mon air absent, Jeanne, toujours très perspicace, m’interroge :
— Tu vas bien ?
D’un sourire tendu, j’esquive la question.
— Les filles, vous vous asseyez sur mes genoux ? J’ai quelque chose à vous dire.
Ma belle-mère pensant, à juste titre, l’instant important secoue son mari, endormi dans le fauteuil voisin.
— D’après vous, mamie Jeanne, c’est qui pour maman Léa ?
Vu le regard de mes deux filles, elles pensent que je les prends pour des idiotes.
— Ben, sa maman !
— Oui, euh, c’est ça. Ce soir en rentrant, j’ai rencontré une personne que je n’avais pas vue depuis très, très longtemps. Cette personne va réveillonner avec nous. Vous voulez bien ?
Les yeux de Louison s’illuminent. Très sociable, elle adore avoir de nouveaux amis.
— Mamie Jeanne, faut qu’on ajoute une assiette.
Sa grande sœur, qui semble beaucoup moins enthousiaste, m’interroge.
— C’est qui ? Pourquoi tu la voyais plus ?
— C’est un petit peu compliqué, mon cœur. Je t’expliquerai tout ça plus tard.
— Tu n’as pas dit. C’est qui ? Ta maman ?
— Oui, Ninon.
Mon beau-père, qui n’était, jusque-là, pas très intéressé par la conversation, lâche le biscuit à la cannelle subtilisé en douce et se lève pour faire les cent pas.
— Avec ce qu’ils t’ont fait, pourquoi tu l’as ramenée ici ?
— Je…
Sauvée par le gong ! La conversation tourne court. Léa a choisi ce moment pour débarquer avec un plateau de petits fours et… ma mère. Je me lève impressionnée par sa prodigieuse transformation. Elle n’a pas retrouvé sa superbe d’antan mais, en délaissant le chignon strict arboré du matin au soir, elle semble plus humaine. J’entame les présentations. L’ambiance est glaciale, il fait presque aussi froid dedans que dehors. Ma mère reste mutique et très en retrait. Si je ne l’avais pas vue observer avec une certaine forme de dédain le fourbi de la salle à manger, j’aurais presque pu croire qu’elle avait changé.
— Tu n’as pas encore servi l’apéritif ?
— J’y vais. Jeanne, kir royal à la mûre comme tous les ans ?
— Oui, ma chérie.
Jeanne, très protectrice et très fine observatrice, tient à montrer notre complicité ainsi que toute l’affection que nous nous portons. J’ignore si c’est une bonne chose mais j’avoue que son attention me touche.
— Maman Cha, je peux avoir du coca, s’il te plaît ?
— Euh…
Un coup d’œil rapide vers Léa me stipule que j’ai l’autorisation. Avec son truc « du manger sain », je ne sais jamais sur quel pied danser.
— Une demi-canette avec Ninon. Et parce que c’est Noël.
— Merci, mam. Tu vas la chercher, Ninon. Tu t’assieds à côté de moi… Euh… Comment tu t’appelles ?
Il y a pas à dire, Louison a l’art de briser la glace. Sans crier gare, elle a attrapé la main de ma mère et l’a entraînée vers la table. Un peu affolée par sa dernière question, ma mère m’observe. Incapable de choisir, je la laisse décider. Que Louison l’appelle mamie me semble clairement trop rapide et très injustifié. Cette femme est l’une des responsables de mes traumatismes : dois-je la laisser revenir dans ma vie, dans la vie de ma famille ?
— Je pense que tu peux m’appeler Marie.
— D’accord. Tu aimes la décoration de notre sapin, mamie Marie ? C’est moi qu’a fabriqué tout ça en pâte à sel.
Je grogne intérieurement. Pourquoi la petite a rajouté « mamie » ? Marie, c’était très bien et amplement suffisant. Ensuite, j’attends, je pense même que j’espère, une réflexion sur la grosse faute de français de Louison pour répliquer. Petite, une telle erreur de ma part aurait été rapidement sanctionnée : jamais je ne lui permettrai d’agir ainsi avec mes enfants. Prête à la rembarrer vertement, j’attends un long moment mais rien ne se passe. Elle se contente d’observer les personnages de sel et d’acquiescer à tout ce que Louison lui dit. Léa me tend les petits fours avec un regard interrogatif : un sourire la rassure. Gâcher son réveillon serait mesquin mais les souvenirs refont surface. Que c’est douloureux ! Comment pouvaient-ils avoir l’esprit si obtus qu’ils ont préféré me foutre dehors le soir de Noël plutôt que de m’accepter comme je suis ? Les petits fours ont un goût de papier et le kir de flotte. Un whisky, il me faut un whisky pour passer cette soirée sans encombre. Pour rester zen et ne pas lui balancer ma haine au visage. Léa planque les bouteilles en haut d’un placard de la cuisine, juste à côté de celui des produits ménagers. Je prétexte un besoin urgent pour m’éclipser. Mon verre est à moitié vide quand elle me rejoint et me serre dans ses bras.
— Je suis là, mon cœur !
— Je ne vais jamais y arriver.
— Si, évidemment que si. Tu es la femme la plus forte que je connaisse et tu n’es pas seule.
— T’es mignonne, ma chérie. Mais là, j’ai juste envie de la foutre dehors comme ils ont fait.
— Après notre conversation téléphonique, tout à l’heure, en cuisinant, je me suis demandé…
Je souris. Pour Léa, cuisiner, c’est mieux encore qu’une séance de yoga. Chaque fois que nous avons un souci, elle se retire dans son antre, nous prépare un repas pantagruélique et ressort avec la solution.
— … es-tu heureuse avec moi ?
— Oui ! Oh que oui ! Je t’aime comme une folle. Toutes les trois, vous êtes mes trésors. Tu le sais bien, voyons ! Je ne te le dis pas assez, c’est ça ? Oh, ma chérie, je suis lamentable comme épouse.
Apeurée, perdue. Pourquoi cette question ? Je prends ma femme dans mes bras et la serre fort, très fort.
— Tu m’étouffes. Je suis une petite chose fragile, voyons !
Là, j’éclate franchement de rire. La petite chose fragile mène la maison à la baguette, moi y compris.
— Je t’aime aussi, tu es parfaite comme épouse. Ce que je veux te faire comprendre, c’est que si tes parents n’avaient pas mal agi, nous ne nous serions sans doute jamais rencontrées. Le malheur est bon, parfois. Notre rencontre, c’est tout de même un énorme concours de circonstances. Il y avait une déviation, je n’aurais jamais dû passer par ton village et toi, tu n’aurais pas dû être là. Si nous sommes heureuses aujourd’hui, c’est à cause d’eux mais aussi, un peu, grâce à eux. Penses-y quand tu as envie de la « claquer ».
— Grâce à eux ? Non, mais tu débloques ! Tu veux pas que j’aille la remercier aussi ?
— Non, ma puce. Je veux juste que tu passes à autre chose et peut-être même que tu pardonnes.
Léa attrape le plateau d’huîtres, me fait un bisou et sort en me laissant avec mes sombres pensées. Au-dessus du frigo, dans un petit cadre, une pièce. J’ai tenu à garder et à encadrer ce petit morceau de métal en souvenir. Un euro, je n’avais que cela sur moi, ce soir-là. C’était la pièce que j’avais glissée dans la seule petite poche de ma veste pour la quête à la messe de minuit. Ma petite amie de l’époque était furieuse à l’idée de passer une partie du réveillon dans une église. En y réfléchissant, ça ne collait déjà plus trop entre nous. C’est certainement pour cela que je l’avais invitée à passer les fêtes dans ma famille. J’étais amoureuse et j’avais tenté le tout pour le tout. La seule condition : se montrer discrètes. J’étais consciente que faire accepter mon homosexualité serait un travail de longue haleine. Je pense même que j’avais compris que je n’y parviendrais pas et j’attendais d’être autonome pour dévoiler cette partie de ma personnalité.
Bien sûr, ma belle brune n’avait pas tenu compte de mes recommandations et cherché tous les moyens pour m’embrasser ou me peloter. Ce qui devait se passer est évidemment arrivé. Il nous est tombé dessus dans l’entrée. Elle a tout juste eu le temps de récupérer son manteau et son sac à main avec ses clés de voiture avant qu’il ne la propulse dehors par le bras. La fumée de son pot d’échappement n’était pas encore dissipée quand j’ai aussi rejoint le pas de la porte avec fracas. Seulement moi, je n’avais pu récupérer que mon blouson. Sans argent, sans papiers d’identité, je me suis retrouvée en pleine nuit, par moins cinq, à un kilomètre de la ville la plus proche. J’ai attendu un moment en espérant qu’ils partent à la messe mais l’envie d’une sortie ecclésiastique avait dû leur passer. J’ai erré, complètement perdue et désemparée jusqu’à l’église la plus proche, seul endroit où je pouvais espérer trouver une âme charitable en pleine nuit. Bien sûr, quand je suis arrivée, Jésus était né depuis longtemps et les portes de l’église déjà closes. C’est à ce moment et à cet endroit-là que je me suis effondrée. J’ai bien cru que j’allais mourir de froid, de faim et de chagrin. Je n’ai même pas entendu la portière de la voiture de Léa. Je n’ai pas le souvenir qu’elle m’ait traînée à l’intérieur, dorlotée, réchauffée. Elle partait en boîte, rejoindre des amies. Elle aussi a eu sa soirée pourrie à cause de moi. J’ai pleuré et gémi pendant la centaine de kilomètres qui nous ramenait dans sa famille. Léa m’a dit être tombée amoureuse de moi au petit matin. C’est vrai qu’avec mes yeux bouffis, mes cheveux en pétard et mon moral au ras des pâquerettes, je devais être diablement sexy ! Moi, je crois bien que c’est quand elle a escaladé la véranda de mes parents pour récupérer mes papiers et quelques effets personnels. J’ai terminé mes études de droit dans sa fac, consolée, aimée et chérie par une famille extraordinaire. Ma Léa, que serais-je devenue sans toi ?
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