Chapitre 1 — I – Imprévisibilité
- I – Imprévisibilité
- II – Imprédictibilité
- 🔒 III – Improbabilité
Noël Hasardeux · Chimâne K. Norsange
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Hasard :
synonyme d’imprévisibilité,
d’imprédictibilité et d’improbabilité.
« Noël ensemble… Oublier les frontières… Dépasser nos querelles… Ce soir nous rassemble… na… na… nère. »1
Essoufflée, je cours tout en chantonnant le vieux tube des « Enfoirés2 » : la sono du pâtissier le passait en boucle. Vu le temps que j’ai attendu, dans deux jours, elle tournera encore dans ma tête. Mes trois petits cadeaux dans une main, je glisse l’autre dans mon sac pour attraper mon portefeuille. En retard, je suis en retard ! Comme d’habitude, elles diraient !
Devant la porte du parking souterrain, mon sac se renverse quand j’essaie d’ouvrir la porte.
— Et flûte !
Poser mes cadeaux, ramasser tout mon fatras, le ranger puis récupérer mes précieux. Et voilà, j’ai encore perdu deux minutes. C’est pas vrai ! J’ai remis mon portefeuille dans le sac sans récupérer le ticket de parking. Pour éviter de casser mes présents, je les repose. Un bruit de sacs en plastique que l’on triture me fait sursauter, en pleine immersion, à la recherche de l’objet perdu. Trop occupée, je n’ai pas regardé aux alentours. Dix-neuf heures, la nuit est déjà opaque et la neige qui volette n’arrange rien. J’hésite ! Je vais voir ou je fais celle qui n’a rien entendu ? De douloureux souvenirs remontent à la surface. Une toux, un éternuement, puis deux. Faire l’autruche n’est pas mon genre. Visiblement, une personne bien enrhumée a trouvé refuge dans un recoin des murets. J’avance discrètement. Un pas après l’autre et la misère humaine se rapproche. Les sifflements, la toux, les éternuements me font penser à une femme d’âge mûr. J’aperçois un amas de cartons, de sacs, de couvertures puis un tissu rouge aux dessins bigarrés. Je connais ce foulard, j’ai pensé offrir le même, un soir de Noël, il y a quinze ans. Elle adorait cette marque et que n’aurais-je pas fait à l’époque pour lui faire plaisir ? Malgré les souvenirs qui affluent, je poursuis mon approche. Recroquevillée sur un matelas de fortune, une femme aux cheveux gris, longs et sales se débat pour ouvrir une boîte de conserve. Imaginer qu’un être humain n’a, pour réveillonner, que quelques miettes de thon me retourne les tripes. Je m’approche en m’éclaircissant la gorge pour éviter de l’effrayer. Elle sursaute, se recroqueville un peu plus si c’est possible et m’observe sans un mot.
— Mère ?
Les années sont passées. La douleur, le ressentiment, la faim l’ont métamorphosée mais je reconnaîtrais entre mille ses yeux couleur ciel délavé : j’ai les mêmes. Bouche bée, un round d’observation mutuel est lancé. Les images qui remontent sont insoutenables. Je ne lui laisse pas le temps de réagir et prends la poudre d’escampette. Revenue devant la porte du parking, je l’ouvre à la volée. Ma voiture est au troisième sous-sol. Je dévale l’escalier sans même prêter attention aux désagréables odeurs d’urine qui, habituellement, m’incommode. Courir, je ne fais que cela. Partir, je ne pense qu’à cela. Mon monospace est enfin devant moi. C’est idiot, mais ça me rassure. Dans un état second, je démarre et me dirige vers la sortie, en frôlant de beaucoup trop près les piliers de soutien. Manquerait plus que j’ai un accident. Devant la borne de paiement, je parviens à enfourner, tout en tremblotant, le ticket dans la foutue fente.
— Mon Dieu !
L’expression m’est venue sans crier gare. Il y a belle lurette que je ne crois plus en ces fadaises. Que fait-elle ici ? Que s’est-il passé ? Pourquoi ? Mon Dieu ! C’est pas vrai ! J’ai calé en plein milieu de la pente. Mes jambes tressautent. Mon pied ne tient pas posé sur la pédale d’accélération. On croirait un jeune permis qui avance par petits bonds. Au stop, c’est la folie. Un bouchon monstrueux ! Jamais je ne pourrai m’insérer dans la circulation. Personne derrière moi : je tourne la clé de contact. Passé le choc, c’est le moment de me poser et de réfléchir.
Dix ans que ma vie est, entre autres, consacrée aux sans domicile fixe et j’ose laisser ma propre mère dehors, le soir de Noël. J’ai honte. La colère reprend le dessus. A-t-elle eu honte, elle, de me foutre dehors, ce même soir, il y a quinze ans ? A-t-elle seulement eu des regrets ? Elle peut-être pas, mais moi j’en aurai. Je vais appeler une maraude et lui trouver une place dans un refuge pour la nuit, demain j’aviserai à mieux. De nouveau, la honte me vrille le cœur. Un soir comme celui-ci, les maraudes sont surchargées et les refuges débordent, ils vont me jeter et, s’ils apprennent qu’il s’agit de ma mère, ils vont forcément me juger. Je ne peux décemment pas la laisser seule ici ce soir, par ce froid en plus. Elle est malade, faible, et chacun sait que les femmes seules dans la rue risquent leur vie à chaque instant. L’unique solution, c’est de l’accueillir chez moi, chez nous.
Ma décision prise, je remets le moteur en marche tout en réfléchissant à ce que je vais bien pouvoir lui dire. Une bonne âme dans une vieille « coccinelle » rouge me laisse le passage. Une cinquantaine de mètres plus loin, j’avise un arrêt de bus. Il manquerait plus que je prenne une contravention ou que ma voiture se retrouve en fourrière ! Il faut faire vite. Soit elle me suit sans discuter, soit je la laisse. À vingt mètres de ma destination, je m’étale de tout mon long. Saleté de verglas, saleté d’hiver ! La petite serait morte de rire en me voyant jouer les Bambi sur son lac gelé. Trempée et glacée jusqu’aux os, je parviens à me remettre sur mes deux pieds et continue d’avancer plus prudemment. Tant pis si je prends une prune !
Elle n’a pas bougé. Elle est même restée figée, la boîte de conserve dans une main et le pouce de l’autre dans le petit anneau qui sert à l’ouvrir. Son regard croise le mien. De grosses larmes coulent de ses yeux. La voir ainsi me laisse sans voix un instant. Sa fierté reprend vite le dessus, ma colère fait de même. Le petit discours préparé à la va-vite dans l’habitacle de ma voiture ne sort pas.
— Une douche, un repas, une nuit au chaud ?
Elle ne sourit pas. D’ailleurs, je me demande si elle a déjà souri. Elle hoche la tête, se lève, ramasse quelques affaires et se dirige du côté d’où je suis venue. Le foulard rouge a glissé de son sac. Je le récupère et la suis en silence. Près de la plaque de verglas, je la fais dévier, avec regret. Ma voiture n’a pas bougé et je n’aperçois pas de joli papillon sur le pare-brise. Malgré quelques difficultés, nous réussissons à caser son barda dans le coffre. C’est même mieux qu’avant, le dessert posé sur la bourriche d’huîtres profitera de sa fraîcheur, puisque j’ai oublié la glacière. Pendant que je referme le coffre, elle s’installe à la place du passager en grimaçant. Avant de monter, j’inspire à pleins poumons : la soirée risque d’être longue.
Sans difficulté, je parviens à m’insérer dans la circulation. À croire qu’en à peine dix minutes, les retardataires ont regagné leurs pénates. Un coup d’œil sur l’horloge digitale m’informe que je vais prendre un savon. J’avais promis d’être rentrée pour vingt heures. Il est « vingt heures » et, si tout se passe bien, j’ai quinze minutes de route. Je profite d’un feu rouge pour envoyer un sms collectif à la maisonnée. Ne dit-on pas « faute avouée à moitié pardonnée » ? Bon, j’y crois pas trop. D’autant que je reviens avec une invitée qui n’est pas vraiment un cadeau. Comment vont-ils réagir ? Pour des enfants, se découvrir une nouvelle grand-mère à trois et six ans, c’est pas banal. Surtout qu’elle est dans un triste état, la mamie ! Je ne suis même pas sûre qu’elles ont conscience d’avoir une seconde grand-mère. Je ne leur en ai jamais parlé et mamie Jeanne est tellement merveilleuse qu’elles ne ressentent certainement pas le besoin d’en avoir une seconde. Et Jeanne et Léa ! Comment vont-elles prendre cette invitation ? Elles n’ont jamais compris la réaction de mes parents et leur vouent un ressentiment presque plus fort que le mien. Dois-je les prévenir que je ne reviens pas seule ? Oui, c’est mieux ! J’appellerai du garage.
Une quinte de toux me sort de mes pensées. Elle n’a vraiment pas l’air au mieux : une nuit ne suffira pas à la remettre sur pieds. Ma Léa n’acceptera jamais plus que ça. Et moi, suis-je partante ? Dans quel pétrin je me suis encore fourrée ? Inutile de psychoter plus. J’ai pris une décision, il faut l’assumer. Les lumières de la ville se raréfient, la route devient plus petite et surtout plus sinueuse. La déneigeuse est passée mais il est préférable de rester vigilante.
Sans encombre, je parviens jusqu’à notre allée. Malgré le stress d’un accueil certainement plus que mitigé, je souris. Me retrouver ici chaque soir et chaque week-end, entourée de ma petite famille, me procure toujours le même bien-être. La porte du garage est restée ouverte, je stoppe la voiture avant d’entrer.
— Le garage est très encombré. Vous devez descendre maintenant parce qu’après vous ne pourrez plus sortir.
Sans un mot, elle m’obéit. En évitant de justesse le vélo de la petite, je me gare. Tout en laissant le moteur tourner, je pianote sur mon téléphone. Une sonnerie puis deux et j’entends un gargouillis incompréhensible. J’imagine ma petite puce, les mains et la bouche pleines de chocolat.
— Louison, je t’ai déjà dit de ne pas toucher au combiné. Allô !
Et sa maman qui ne peut s’empêcher de sourire, en rouspétant.
— Ma chérie, c’est moi. Je suis rentrée.
— T’es en retard !
— Euh, oui ! Pardon. Je t’expliquerai les détails plus tard. On a une invitée surprise qui n’est pas très présentable. Pourrais-tu distraire tout le monde pendant que je la conduis à la salle de bain ?
J’attends une réplique un peu cinglante. Léa déteste les imprévus.
— Qui est-ce ?
— Ma mère.
— Quoi ? Mais…
— Plus tard ma puce, plus tard. Je compte sur toi.
1 « Noël ensemble » est un album à vocation caritative vendu au profit de la recherche contre le sida, il sort en 2000. La chanson titre a été écrite par Lionel Florence, Patrice Guirao et Pascal Obispo.
2 « Les Enfoirés » est un regroupement d’artistes et personnalités publiques (principalement francophones) créé en 1985 pour chanter au profit de l’association caritative des Restos du Cœur, créé par Coluche.
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