Chapitre 1 — 1 Daisy Watkins
- 1 Daisy Watkins
- 🔒 2 Grace Slate
- 🔒 3 Daisy Watkins
Non-dits au Speakeasy · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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L’une des ultimes soirées de l’année mille neuf cent vingt-neuf se prépare. Le club Majesty fait salle comble. Dans ma loge, je tamponne mon visage de fard à joues une dernière fois. Mes boucles rousses n’ont jamais été aussi soyeuses. En cascade, elles s’étalent contre mes épaules à la perfection. Je les regroupe et les noue d’un geste assuré avant d’enfiler ma perruque blonde.
Le quartet responsable de la première partie du spectacle a bientôt fini de jouer son registre. La mélodie du saxophone et des tambours vibre dans la surface des murs. Mon pied droit suit les notes du bassiste tandis que je m’observe dans le miroir. Il y a cinq ans, quand j’ai commencé à travailler ici, j’ignorais le plaisir que j’aurais à me fondre dans le personnage de Missy D. Cette nouvelle identité, indispensable pour cette vie de nuit et d’interdits, donne du piment à la mienne. Je souris, étirant mes lèvres rouges pour vérifier que mon image est parfaite.
Un coup est porté sur la porte de ma loge.
— Deux minutes, Missy.
D’un geste lent, j’attrape le flacon de parfum et presse trois fois sur le vaporisateur. De douces notes florales poudrées et d’épices chaudes embaument la pièce. Je rejoins cette salle pas comme les autres. Ici à Millstone, le club Majesty est un bar clandestin. Le Speakeasy est fréquenté par le gratin de la ville, comme des hommes d’affaires ou des hommes mariés et de bonne famille. Je souris devant le passage ouvert à mon approche. Certains des clients abandonnent leur chaise avec une révérence pour me laisser la place d’avancer jusqu’à la scène. C’est tout à fait plaisant.
Sur l’estrade, le pianiste qui m’accompagne croise mon regard. Je lui accorde un signe de tête et pose la main sur le micro.
— Bonsoir, club Majesty.
Des applaudissements épars s’élèvent dans la salle. Les commandes pleuvent. J’étais loin d’imaginer que ma passion pour la chanson susciterait autant d’admiration. Dans leurs yeux subjugués, je lis l’impatience. C’est gratifiant, même s’ils ne sont pas désintéressés par les courbes que cette nouvelle robe met en valeur. Avant de commencer, j’offre un sourire léger à Henry Riggs. Il n’est pas sans avoir remarqué que je porte le vêtement qu’il a fait livrer dans ma loge la semaine dernière. Je n’imaginais pas qu’un banquier ait si bon goût en matière d’habillement féminin, mais j’aime beaucoup ce modèle. C’est une belle robe de soirée, bleu nuit, aux épaules dénudées et au décolleté tout ce qu’il y a de plus joliment travaillé.
Sur la droite, au fond de la salle, Grace a déposé son torchon sur son bras gauche. Je soutiens son regard comme un point d’horizon pour contenir mon léger trac. Les notes de piano s’élèvent et je chante une première chanson pour la salle. Les chapeaux sont retirés pour ceux qui en mettent. L’un des hommes le place sur son cœur. Quelques secondes me suffisent pour que j’oublie tout sur ce plancher. La musique coule dans mes veines. Je prends beaucoup de plaisir à me laisser aller à quelques pas de danse élégants.
Entre deux chansons, un serveur lève son plateau face la scène pour me porter de l’eau. Je me rafraîchis et termine la prestation devant le public devenu paisible et attentif. Les notes du bassiste plongent l’endroit dans un ailleurs merveilleux où je m’évade avec lui.
— Ce sera tout pour moi cette nuit, passez une belle soirée.
— Missy D ! Je vous aime !
Des hommes se lèvent pour applaudir ou siffler. Un tonnerre de joie et d’exaltation se déverse dans le club. Je réponds par des sourires en m’éloignant jusqu’à ma loge.
J’ai toujours adoré les moments festifs et surtout d’allégresse. Cette période de l’année est ma préférée. Seule devant ma causeuse, je parfais ma coiffure et mon maquillage. Mon regard est attiré sur la gauche où repose un joli bouquet dans un grand vase. Je reconnais des pétunias, des orchidées et de magnifiques dahlias, toutes ces fleurs dans des teintes blanches et lumineuses. La beauté de cet arrangement est digne d’un mariage. En approchant pour humer ces délicats effluves, j’aperçois trois roses rouges discrètes.
Un coup frappé sur la porte requiert mon attention. Je demande par-dessus mon épaule :
— Qui est-ce ?
— C’est moi, mon rossignol.
D’un pas lent, je rejoins l’entrée pour l’ouvrir de quelques centimètres. Un grand brun au costume noir m’offre un sourire.
— Monsieur Tucker, que me vaut le plaisir d’une visite dans ma loge ?
— J’adorerais vous proposer une coupe de champagne.
— Et en quel honneur ?
Il ne se défait pas de son attitude charmeuse devant mon air conciliant. Il sait que j’apprécie le champagne.
— Votre prestation de ce soir. J’aimerais que vous m’accordiez un peu de votre temps, mon rossignol.
— Laissez-moi une minute, dis-je en repoussant la porte.
Est-ce lui qui m’a fait livrer ce bouquet ? Je m’enivre de ses parfums une fois encore et emporte mon sac à main. Duane Tucker est le fils du patron de l’usine automobile installée en périphérie de Millstone. C’est un homme charmant qui a de bonnes manières et une situation. Il fréquentait le club Majesty avant mon arrivée. Depuis le premier soir où j’ai osé chanter ici, il se montre prévenant et attentionné. Je ne réponds pas à ses avances, mais ça ne l’empêche pas de poursuivre son rêve éphémère. Il y a trois mois, il m’a donné les clefs de l’un des véhicules de son parc automobile. Ça a été quelque chose d’apprendre à me déplacer là-dedans. Et pour tout dire, j’ai eu peur qu’il me fasse une demande après la leçon.
— Me voilà.
Dans le couloir qui conduit à la salle, il m’offre son bras. Je m’en empare sans marquer de proximité plus que nécessaire et le laisse m’escorter.
— Je nous ai réservé notre table favorite.
— Merveilleux. C’est trop d’attention.
— Rien n’est trop, mon rossignol.
Dans un espace plus feutré et paisible, l’homme tire un cigare de son étui. Deux magnifiques coupes nous sont apportées. Je sors le fume-cigarette noir de mon sac à main. Les yeux de Duane ne manquent rien de mes gestes. Avec élégance, il joue avec un briquet en prenant appui du coude sur la table.
— Vous êtes si belle, Missy.
— Charmeur. Vous me direz ça aussi dans deux jours après mon prochain numéro.
Les traits de son visage se referment. Il range le briquet dans la poche intérieure de sa veste.
— Ma femme veut aller chez sa mère pour le Nouvel An, je ne serai pas là au prochain show.
Il a un petit air inquiet. Je souris en levant ma coupe.
— Alors, célébrons la nouvelle année dès à présent. Aux chemins incroyables que l’on n’aurait pas pensé emprunter.
Duane se redresse et fait tinter son verre contre le mien. Satisfait de ma réponse, il retrouve son attitude charmante habituelle. Je me demande ce qu’un homme comme lui fait ici, à pratiquer ce jeu de séduction alors qu’une famille l’attend. D’autant plus qu’il n’est pas un individu à se montrer entreprenant. Il se livre à un manège étrange et bien différent des autres clients du Majesty qui ont pu s’adresser à moi.
Nous prenons le temps de boire le champagne ensemble avant que je ne m’excuse. Il se fait tard et je ne compte pas m’appesantir en public auprès de qui que ce soit. Comme à l’accoutumée, je vais déguster un dernier verre au bar où Grace m’attend.
— Bonsoir, Missy D.
— Bonsoir, Grace. Les affaires sont bonnes ce soir ?
Question de convenance, mais en l’occurrence, ce bar clandestin n’a pas de soucis financiers à se faire. Depuis le dix-huitième amendement, la vente d’alcool a été interdite. Dans certains états plus que d’autres, la rigueur est de mise. Millstone n’y a pas coupé. La ville est le siège de l’anti-saloon league. Les affaires sont donc florissantes pour mademoiselle Slate. Elle me répond avec un sourire et s’empare d’un verre pour me servir. Après chaque numéro, je commande ici quelques centilitres de cet alcool fort qui provient des distilleries irlandaises. Elle m’accompagne après avoir débouché une bouteille de scotch.
— Tenez, votre bonus de la soirée.
Ses iris sombres croisent les miens tandis qu’elle fait glisser une enveloppe sur la surface lisse du comptoir. Je soutiens l’échange en posant ma main près de la sienne pour récupérer ce qu’elle me donne. Grace tourne la tête pour surveiller les environs. Mes yeux s’arrêtent sur sa coiffure moderne. Son carré cranté plus raccourci à l’arrière est la grande mode de Paris. La plupart des femmes choisissent de tenir leurs petites longueurs par un bandeau, mais pas Grace. Elle utilise du gel. Je me détourne de cette femme pour qui j’ai de l’admiration et plonge le regard sur le contenu de l’enveloppe. Elle est pleine de billets, des coupures à foison. Je la referme prestement et l’enfonce dans mon sac à main. Si je m’attendais à ça ! Je sirote mon verre en partageant des œillades avec la patronne du bar. Le petit air complice qu’elle échange avec moi lui va bien. Dans son costume aux traits masculins, elle dégage une prestance naturellement attrayante. Jamais elle ne m’a livré son histoire personnelle, et jamais je ne le lui ai demandé. Notre relation professionnelle s’est pourtant tissée avec respect et confiance.
— Miss ?
Je tourne la tête en direction d’un jeune homme blond dans son veston.
— Vous voudriez bien me signer un autographe ?
Je suis surprise et flattée qu’on me demande ce genre de choses. Grace me tend un stylo. Je vide mon verre d’une traite, abandonne le tabouret et paraphe le papier qu’il me présente.
— Oh, merci, lady.
Heureux, il s’éloigne. Je le quitte du regard, dépose cinq dollars sur le comptoir et interpelle à Grace :
— Vous jouez une partie de billard avec moi ?
— On parie ?
Intriguée, je m’accoude sur le bar face à elle.
— Et qu’aimeriez-vous parier, mademoiselle Slate ?
— Voyons… Si je gagne, je choisis les prochaines chansons que vous allez chanter.
— Et si vous perdez, vous me devrez une nouvelle bouteille de ce parfum français que vous m’avez offert Noël dernier.
— Oh, vous avez des goûts de luxe, miss. Passez devant, je vous suis.
Je souris devant l’air sérieux d’Abraham Lincoln. La brune s’empare du billet.
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