Chapitre 1 — 1er décembre
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Nos dernières traditions · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Kitty Niklas
Chaque année, lorsque la neige revient parsemer la plaine de son manteau blanc, je prépare ma valise pour vingt-quatre jours. Cinq cent soixante-seize heures, plus de trente-quatre mille minutes, pour organiser les derniers détails de cette célébration que mes parents préparent tout le reste de l’année.
Cette étape est tout aussi importante que les autres, si ce n’est plus. L’aspect commercial des fêtes s’amplifiant chaque année, il a été instauré d’intervenir auprès des jeunes enfants. Les esprits de Noël n’agissent de la sorte que depuis quelques années. Sur le terrain, dans les centres commerciaux principalement, nous influençons le choix du cadeau destiné à l’enfant. C’est une interaction hors-norme, mais nécessaire pour que nos traditions persistent.
Dans la ville choisie par les rapports du Bureau d’Investigation des Lutins (BIL), je dois trancher sur le Noël des enfants qui sont à mi-chemin entre les cadeaux de mon père ou ceux de Hans Zwarte Piet. Pour ce faire, je dois travailler avec sa future héritière : Devon.
Je viens de boucler ma valise rouge. Dire que ça ne fait que cinq ans et qu’il me reste certainement à répéter ce labeur pour l’éternité ! Depuis mes vingt ans, j’ai le droit et le devoir d’intervenir en dehors du Pôle Nord. Le pire n’est pas qu’on m’ait attribué ce rôle, non. J’aime particulièrement le temps des fêtes. D’ailleurs, j’ai investi toute mon énergie à la rendre des plus belles, cette année encore.
Si l’ambiance de Noël perdure tout au long de l’année dans mon village, il n’en reste pas moins que la renouveler demande beaucoup de temps. Bien sûr, la plus grosse entreprise, c’est la course aux cadeaux et, pour ça, il faut déjà les concevoir. Si mon père pouvait avoir plus de cheveux blancs, ce serait sûrement le cas depuis l’avènement de l’ère numérique.
Une soudaine frappe à la porte attire mon attention.
— Trésor ?
— Oh, maman !
Je lui adresse un sourire qu’elle me rend avec tendresse. Ses cheveux blond sablé, mi-longs, sont ondulés au naturel. Il paraît que j’ai hérité ça d’elle, mais j’aime les porter lisses. De taille moyenne, ma mère a les yeux couleur noisette, tout comme mon frère. Ce matin, elle porte son tablier sur lequel sont représentés divers biscuits de Noël. La douceur qu’elle dégage m’a toujours poussée à être proche d’elle et à lui confier mes tracas. Elle va beaucoup me manquer pendant ces quelques jours.
Entre ses mains, je vois le petit coffret qui m’est sorti de l’esprit. Si je peux voyager avec la magie qui habite mon cœur, ce que renferme ce coffret m’aide à trouver l’essence de l’esprit de Noël qui vit en moi et facilite mes déplacements lorsque je suis parmi les humains.
— Tu allais oublier ça, me dit-elle.
Devant mon soupir, ma mère approche et pose une paume bienveillante sur mon épaule. La culture de ma famille a toujours été spéciale mais, bien qu’elle soit l’épouse du père Noël, elle est loin des stéréotypes qu’on voit dans tous les films humains. Oh bien sûr, elle aime porter chaque jour un petit accessoire qui rappelle tout ce en quoi elle croit, mais c’est bien sa seule fantaisie. Mon père est bien plus ancré dans le respect de toutes les traditions possibles et imaginables. Du moins, à mes yeux.
— Est-ce que papa s’est, un jour, entendu avec Hans ?
Tandis qu’elle m’invite à m’asseoir, j’ouvre la boîte pour voir la magnifique lumière blanche du fragment d’étoile polaire. Dire que, depuis toute petite, je voulais en avoir un bout parce que j’adore son scintillement. Je n’avais pas imaginé que cela se réaliserait dans de telles circonstances.
— On ne peut pas dire qu’ils aient des affinités spéciales, mais ce n’est pas le plus important, ma chérie. Tous les deux partagent une tâche bien plus grande. Chacun d’eux se dépasse pour une œuvre commune. C’est ça qui compte, Kitty.
Après un petit silence, elle ajoute :
— Entre nous, ça a été éprouvant pour ton père aussi les premières années.
— Il ne m’en a pas parlé.
— Ton père a un fort caractère, me dit-elle en fronçant les sourcils. Il ne reconnaîtra pas que ça lui en a coûté de ne pas perdre patience. C’est comme pour cette histoire de jouets électroniques. Tu sais combien ça l’attriste d’avoir diminué son temps à l’usine traditionnelle. Et toi, mon trésor, tu as cette force de caractère. Laisse-toi un peu de temps : tu verras que, toi aussi, tu y arriveras.
Devoir composer avec Devon va me demander beaucoup de patience et de contrôle. Même si j’aime sa présence, travailler avec elle est conflictuel. L’an passé, nous nous sommes quittées sur un mot gentil de la part de la jeune femme, mais je crains que ça n’ait été possible que par le sentiment de délivrance que chacune de nous a ressenti à ce moment-là. Nous passons d’agréables moments en dehors du travail que nous avons en commun pourtant. Je suis vraiment mitigée. C’est vrai, Devon est tout ce que je ne suis pas et parfois elle me permet de voir le monde différemment.
D’un coup d’œil, je regarde la boîte où j’ai conservé les cadeaux de la jeune femme : des charbons. Parfois elle n’est pas détestable et j’apprécie même sa compagnie, mais on dirait qu’elle fait exprès de bien renchérir ensuite.
— Merci maman. Je devrais me mettre en route maintenant.
J’ai bien conscience que l’essentiel n’est pas de comptabiliser nos actes, mais qu’ils soient bien menés. Ma mère m’encourage d’un regard et ajoute :
— Avec ton père, nous avons choisi un lieu avec un peu plus d’espace cette année.
— Oh merci, dis-je avec soulagement.
— Je vais aller le chercher.
Pour nous pousser à travailler ensemble et à coopérer, nos parents ont décidé de nous faire partager une chambre les années précédentes. Cela dit, après l’incident de la moto de Devon, j’ai expressément demandé à être seule cette année. Pour dire vrai, je pense qu’on pourra mieux se supporter si on ne passe pas les prochains vingt-quatre jours dans la même pièce. Sur un petit mouvement de tête, ma mère quitte la chambre tandis que je l’observe une fois encore pour m’en imprégner.
— Ce n’est que pour quelques jours. Tu es prête cette année, murmuré-je pour m’encourager en empochant les billets que j’ai économisés.
Mes yeux quittent la collection de boules à neige. Si mes parents sont toujours joyeux et d’humeur de fête, parfois j’ai l’impression que quelque chose cloche en moi. Peut-être est-ce simplement le fait de laisser la maison et d’être loin de chez moi. Ce n’est jamais très agréable, le monde humain est dénué de magie. Je m’y sens vite morose. L’emploi des dons est réglementé là-bas, je trouve ça aussi bien triste.
Refermant la porte sur mon passage, je rejoins le salon où mes parents attendent. Depuis un mois, mon père a choisi de porter des bretelles rouges par-dessus sa chemise blanche et son ventre rond. Je crois que toutes les publicités humaines ont fini par lui faire adopter un style semblable avec le temps.
Avec enthousiasme, il me demande :
— Tu es prête, mon trésor ?
— Oui.
— Que la magie des fêtes t’accompagne pour les prochains jours et, n’oublie pas, emporte toujours le fragment d’étoile avec toi. Il te ramènera chez toi où que tu sois.
— Merci papa.
Levant les mains, il souffle sur ses paumes blanches jusqu’à ce que des paillettes dorées m’enveloppent. Le tourbillon scintille devant mes yeux et, bientôt, je ne vois plus ce qui m’entoure.
Quelques secondes plus tard, j’apparais devant la porte d’une petite bâtisse en pierre. Un coup d’œil me fait remarquer qu’il y a déjà de la neige sur le sol : à peine de quoi recouvrir l’herbe d’une pellicule blanche. Alors que je mets la main sur la poignée de la porte pour entrer dans le gîte, j’entends le vrombissement d’une moto. Un sourire perce naturellement sur mes lèvres. Je n’ai pas le temps de me tourner que la porte s’ouvre sur un réparateur prêt à partir à la hâte. Celle que je devine être la propriétaire lui emboîte le pas. Elle doit avoir une quarantaine d’années. Ses cheveux bruns volent au vent sur son passage en trombe. Tous les deux me bousculent en réglant leur différend.
La femme s’écrit :
— Vous ne pouvez pas partir !
— Est-ce que vous voulez bien faire l’effort de comprendre ? Les canalisations n’ont jamais été entretenues. Le mieux que vous puissiez faire, c’est surtout de ne toucher à rien.
— J’ai besoin que vous répariez ça. Les chambres sont toutes réservées ! Qu’est-ce que je vais dire à mes clients ?
— Hé ! J’y peux rien moi si vos canalisations sont si usées qu’elles ont explosé. Fallait y penser avant ma petite dame !
À cet instant, je suis mal à l’aise. Leurs sentiments m’impactent tellement que j’interviens. Dès que je tends la main en leur direction, le temps s’arrête. Ils se figent tous les deux sur place tandis que je m’approche pour murmurer à leur oreille. Ça ne dure qu’un instant avant que tout se remette en mouvement. Ils partent alors chacun de leur côté plus posément.
Je vois Devon arriver. D’accord, elle m’a peut-être un peu manqué. Je reste néanmoins impassible. Ses cheveux couleur charbon flottent autour de son visage. Ils sont courts et des mèches en bataille tombent sur ses joues. Son arrogance naturelle ne tarde pas à apparaître avec un sourire en coin qui m’est destiné. Je me fige aussitôt lorsque je comprends qu’elle ne va pas ouvrir la bouche pour me saluer.
— Alors, Chaton, tu ne pouvais pas t’empêcher d’intervenir ?
— Ne m’appelle pas comme ça.
— Je t’ai manqué ? demande-t-elle avec impétuosité.
Étouffant un petit raclement de gorge et esquivant sa question, je me dirige à nouveau vers le bâtiment en déclarant :
— Apparemment, il risque d’y avoir un problème avec la réservation. Je vais voir ce qu’il en est.
Sur mes talons, Devon me suit de près. Dans mon trench-coat rouge, j’entre pour trouver la petite réception du gîte. Je n’ai pas ouvert la bouche que la propriétaire arrive à ma hauteur avec un sourire crispé. Par correction, je prends la parole.
— Bonjour, une réservation aux noms de Niklas et Zwarte Piet.
— Oh… Est-ce que vous vous connaissez bien ?
Son attitude a tout à coup changé. Elle nous observe l’une et l’autre. Avant que Devon ne décide de s’en mêler, je précise :
— On ne peut pas dire ça.
— Bien, je ne vous cache pas qu’il y a un ennui… fâcheux. Un contretemps pour la disponibilité de votre chambre, mademoiselle Niklas.
— Je pourrais me satisfaire d’une autre, même petite, dis-je, tout à coup raidie.
— Elles sont toutes occupées, c’est pourquoi j’espérais que peut-être… au prix d’une remise, vous accepteriez de partager votre chambre avec mademoiselle Zwarte Piet.
Est-ce qu’elle est tombée sur la tête ? (ce texte est au même niveau que le reste du point de vue : elle exprime ce qu’elle fait, ce qu’elle pense... donc l’italique n’est pas requis) Lui adressant un regard presque furibond, je la vois se décomposer. La propriétaire ajoute rapidement :
— C’est tellement embarrassant. Je suis confuse mais, dans le cas contraire, je ne saurais que trop vous conseiller de reporter votre séjour. Avec le congrès au centre-ville, il n’y a plus de disponibilités alentour. J’ai déjà essayé de vous trouver une chambre ailleurs.
— Génial...
Alors qu’elle arrive à ma hauteur, j’entends la bouche de Devon s’ouvrir :
— Ah, magnifique ! Je vais encore passer le meilleur Noël de toute ma vie ! Nous acceptons une remise de plus de cinquante pour cent, bien évidemment, ainsi que la moitié de tous les repas durant notre séjour. Sinon, nous serons dans l’obligation de partir toutes les deux.
— Oh, merci Miss Zwarte Piet ! Votre bonté sauve mon commerce. Il existe vraiment un esprit de fête. J’en étais persuadée. Laissez-moi vous montrer votre chambre.
Souligner la bonté d’une Zwarte Piet, ça, je vais en entendre parler longtemps. Elle compte peut-être parmi les esprits de Noël, mais il ne faut rien exagérer.
Tandis que je tire sur ma valise de mauvaise grâce avec un sourire de façade, j’essaie de garder le silence. Devon a les yeux rieurs. Nous revoilà à la case départ, comme les années précédentes. Est-ce qu’un peu d’intimité était trop demander ? L’année dernière, ça a failli finir par un massacre et ça recommence. En plus, son petit air fier me met hors de moi, et c’est moi l’esprit joyeux de Noël !
— Bon séjour, mesdemoiselles, et navrée pour ce dérangement. Si je peux rendre votre visite plus agréable, n’hésitez pas à venir me trouver.
— Merci, ajouté-je par automatisme.
Si Devon s’adapte rapidement, il me faut quelques minutes pour composer avec la situation. L’ambiance dans la pièce est étrange. Tout nous oppose, elle et moi, aussi j’essaie de relativiser face à ce premier imprévu. C’est à croire qu’on ne peut pas se retrouver au même endroit sans que ça vire à la catastrophe.
Tout en plaçant ma valise sur la commode, je m’étonne qu’elle soit arrivée les mains vides. Je prends naturellement tout mon temps pour m’installer. Par mesure de politesse et avec une once de curiosité, je lui demande :
— Tu as passé une bonne année ?
— Ne te sens pas obligée de faire la conversation, Chaton. Je sais que tu n’as aucune envie d’être ici, alors faisons juste notre boulot. Ce n’est que vingt-quatre jours, ça va passer très vite, dit-elle rapidement.
— Très bien.
Après avoir refermé la valise, j’en sors ma pochette et m’appuie contre le meuble en feuilletant mes notes. Mes yeux se posent sur la tenue décontractée de Devon. Elle porte un jean foncé et un débardeur blanc sous sa veste en cuir noir qu’elle vient de poser sur le lit.
Comme d’habitude, je prends la parole pour faire le point de la situation :
— Tu n’es pas sans savoir que nous sommes dans cette ville parce qu’elle enregistre le taux le plus élevé (« recrudescence » est redondant avec « le taux... ») d’incroyance chez les enfants. Et comme on garde toujours les meilleurs pour la fin... D’après le BIL, cinq sur dix sont passés sur la liste des Garnements.
Le visage de Devon esquisse un sourire. Depuis que le Bureau d’Investigation des Lutins a fait parvenir son rapport, je l’imagine avoir exactement cet air. Je souffle discrètement.
— Je suggère qu’on commence la journée de demain au centre commercial. Ça nous permettra de prendre la mesure de ce qui nous attend.
Le lit double nous tend les bras et mon regard sur le côté droit ne manque pas d’attirer celui de la jeune femme. Si elle le veut aussi, alors on va avoir un problème.
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