Chapitre 1 — Chapitre 1 : Beverly Cooper
- Chapitre 1 : Beverly Cooper
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Partition d'amour à La Nouvelle-Orléans · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Les tambours, les costumes, les couleurs, les danseurs, les chars des parades… Toute La Nouvelle-Orléans est en ébullition. Les rues sont chargées de monde, de personnes de style, de mode et d’âges différents. Ils sont tous là pour célébrer la vie et moi aussi ! J’en ai eu ma claque de me brûler pour la dixième fois sur la poignée du four de mon restaurant. De toute façon, aujourd’hui, toute La Nouvelle-Orléans est dehors. J’ai affiché la pancarte poussiéreuse de fermeture contre ma porte. Ça fait une éternité que je n’ai pas pris le temps de m’amuser. Les krewes ont si bien travaillé ! Les confréries s’occupent toujours des chars avec le plus grand soin. Ils sont colorés, animés et distribuent des colliers. J’en attrape un sur mon chemin. Peut-être que cette année je cotiserai pour une adhésion pour avoir une place dessus l’année prochaine. Ce sera une super publicité pour mes affaires et une occasion de participer à la fête la plus attendue de la ville.
J’enfile les perles violettes autour de mon cou en me frayant un passage à l’angle de la rue. Layla m’attend ici. En tout cas, elle devrait ! C’est elle qui m’a convaincue de m’amuser, même si elle n’a pas eu grand-chose à faire. J’ai besoin de me changer les idées, de voir du monde, de vivre. Cet évènement est le moment idéal pour une folle histoire !
— Lancez-moi quelque chose !
Je me retourne en reconnaissant la voix chaleureuse de mon amie. Avec une joie qui défie celle des autres jours de l’année, je lui donne mon collier et l’enserre dans mes bras. Je ne sais pas ce que je ferais sans Layla. Je l’adore ! Elle est unique, pleine d’humour, toujours prête à tous les efforts pour me faire sortir du restaurant pour que je n’oublie pas de vivre, et surtout, elle est la personne dont je suis la plus proche.
— Ça me fait trop plaisir !
— Moi aussi, Beverly. Tu vas bien ?
Layla est grande, mince, afro-américaine, et entre ses mains, je découvre qu’elle a deux parts d’un King Cake. La couronne briochée préparée spécialement pour le carnaval est une institution. Son glaçage coloré me fait de l’œil, mais je le cache. Nos regards s’affrontent. Elle sait, je sais, nous savons ce que ma prochaine parole sera.
— Tu ne l’as pas commandé dans ma boutique, celui-là.
— Non, mais il est très bon.
— Hmm… Depuis quand ma meilleure amie me fait-elle des infidélités ?
— Tu en veux ou pas ?
Elle me taquine en l’éloignant de ma vue. Je bondis déjà à sa suite comme une enfant.
— Arrête, j’ai faim !
— C’est un comble pour une cuisinière, me taquine-t-elle.
Layla rigole. Pour l’occasion, elle s’est maquillée. Des paillettes font briller sa peau satinée en attirant les regards. Il ne fait que quinze degrés, mais ça ne se remarque pas tant il y a du monde et des festivités dans les rues. D’un bout à l’autre, les rues principales sont noires de monde. En plus des locaux, il y a énormément de touristes qui viennent à cette occasion. J’adore l’ambiance qui règne ici.
— J’adore ce gâteau. On devrait en faire plus souvent dans l’année, dis-je la bouche pleine.
Les touristes me parlent de galette des Rois, en comparaison au King cake, mais ce n’est rien à côté de ce festin de brioche à la cannelle et à la crème. Ils sont couverts de nappages sucrés et colorés. C’est festif ! J’ai l’impression qu’au-delà de cette ville, personne n’a le même sens de la fête. Depuis des semaines, l’impatience de ce moment est dans chaque esprit et bat dans chaque cœur. Personne ne peut être exclu de cet évènement, parce que la magie est partout !
— Viens ! On va ramasser des colliers et prendre à boire.
Layla m’entraîne en passant un bras au-dessus de mes épaules. Elle et moi, nous nous connaissons depuis 2005. Étrangement, la plus grande catastrophe de la Louisiane nous a permis de nous rencontrer. Nous avions dix ans lors du passage de Katrina. Du haut de mes vingt-huit ans, je m’en souviens comme si c’était hier. Tout était inondé. La ville étant construite sous le niveau de la mer, elle a été complètement ravagée par le passage de l’ouragan. Quatre-vingts pourcents de La Nouvelle-Orléans était couverte d’eau de mer. Les énormes vagues ont balayé les maisons construites en bois, emportant tout et tout le monde sur leur passage, forçant d’autres à se réfugier sur les toits ou à périr à cause de la montée des eaux. Le souvenir m’en donne encore des frissons. Lorsque les digues ont rompu, ça a été le chaos. J’ai encore du mal à croire que je me sois trouvée sur le passage du plus puissant phénomène climatique à ce jour. Layla et moi nous sommes rencontrées dans le Superdome de la ville lorsqu’il servait de refuge après le drame.
— Hé, t’es avec moi, Beverly ?
— Quoi ? Oh, oui.
— Tu sais quoi ? Ça fait trop longtemps que de belles femmes comme nous sont célibataires.
— Je ne serais pas contre, dis-je, amusée par son enthousiasme.
— T’as intérêt de t’amuser !
Elle oriente son visage vers le mien en m’entraînant près d’un stand de boissons. Plus haut, au-dessus de nos têtes, des individus sont entassés sur des balcons privés. Layla lève les mains en criant une nouvelle fois :
— Lancez-moi quelque chose !
Un groupe de garçons et de filles rigolent. Ils nous jettent des colliers. À ma hauteur, une femme avec un chapeau vert fluo s’empare d’un gobelet de bière fraîche.
— Touriste, murmure Layla avec une attitude moqueuse.
— Deux Sazerac !
La barmaid derrière son comptoir sort une bouteille agrémentée maison et nous verse son cocktail avec un air complice.
— Amusez-vous bien et revenez boire chez moi ! C’est le meilleur que vous trouverez !
— Merci, ponctue Layla.
Un groupe avec des porte-étendards chargés de bandelettes colorées nous dépasse. Layla m’entraîne dans le sens de la marche jusqu’à des gradins gratuits. Dans son legging arlequin très serré, elle double plusieurs personnes sans aucun mal. En même temps, Layla a une taille de guêpe. Ce n’est pas mon cas. J’ai quelques kilos en trop. J’aime beaucoup trop manger.
— Oh ! Elle le fait au cognac ! s’exclame mon amie.
— C’est mon préféré.
Layla fait tinter son verre avec le mien et prend une nouvelle gorgée. Elle m’octroie ce mouvement de la tête qui signifie qu’elle est ravie et satisfaite. Ses boucles foncées rebondissent sur ses épaules.
— Et de l’absinthe, dis-je en relevant les notes uniques.
— On aurait dû en commander deux tout de suite !
— Doucement avec ça ou tu ne finiras pas la soirée.
Je rigole et nous nous resserrons afin de laisser de la place pour que d’autres puissent s’asseoir.
— Alors, quel est le plan ?
— Comme je te l’ai dit, Beverly. Ça fait trop longtemps qu’on est célibataires.
— Tu comptes vraiment profiter de Mardi Gras comme ça ?
— C’est fait pour !
— C’est faux. Historiquement, c’est un jour de célébration, de remerciement, de…
Un homme déguisé en baron vaudou traverse la rue. Le maquillage blanc et squelettique sur son visage attire le regard. Layla me donne un coup de coude.
— Le vaudou te fait toujours frissonner, hein ?
— Ne te moque pas.
— Ne me dis pas que mon idée ne t’a pas effleuré l’esprit. Allez ! Ne me laisse pas me lancer dans cette aventure toute seule !
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Avant minuit, tu dois prendre contact avec quelqu’un.
Elle croise longuement mon regard et précise :
— Et pas pour parler cuisine ! À moins que tu ne la goûtes sur son corps.
— Layla !
Je rigole et bois une gorgée. Avec elle, les mots tabou, pudeur ou intimité n’existent pas.
— Allez, on s’amuse, OK ? réclame-t-elle.
L’alcool coule à flots dans les rues. Layla et moi commandons trois de ces cocktails chacune dans notre petit coin si bien placé et je n’ai absolument plus froid. Ce Sazerac est excellent ! Il dénoue mes tensions et chasse mes dernières pensées pour le restaurant loin de mon esprit. Sur leur passage parmi la foule, quelques personnes croisent nos regards. Layla est sélective, mais elle reçoit un grand nombre de colliers. Elle profite de ce rapprochement pour flirter avec les prétendants qui lui plaisent et récolte des numéros.
— Tu dois en avoir assez.
Son rire chaud et mélodieux plonge droit dans mon tympan. Elle s’appuie sur moi en me serrant par les épaules. L’alcool joue de sa magie.
— Allez, choisis quelqu’un, demande-t-elle.
J’inspire doucement. Layla sonde les passants. Je l’imite, mais personne n’attire mon attention. Le voile de la nuit se pose sur la ville où l’ambiance est survoltée. Il y a des hommes masqués, d’autres costumés, torse nu et même accrochés à des lampadaires. Je remue mon verre en baissant les yeux sur le contenu et le vide cul sec.
— Marley.
— Tu as dit quoi ?
Un nouveau char chargé de sonos progresse dans la rue.
— Marley ! Donne-moi son numéro !
Mon amie plonge la main dans son sac. Avec un regard un peu hagard, elle me sourit et me dicte les chiffres.
— Écris-lui maintenant, insiste-t-elle.
— Je le ferai.
— Tu vas te dégonfler, Beverly ! Je veux te voir le faire si tu ne choisis pas d’aller danser avec l’un de ces beaux inconnus.
Je peste une seconde. Elle a raison et puis je suis aussi venue pour ça. Pourquoi suis-je si réticente à tout ce qui sort du cadre de mon travail ? Il faut vraiment que je change un peu mes habitudes.
— J’ai toujours raison, confirme-t-elle, sûre d’elle.
Pendant que j’ouvre un nouveau message, elle se penche pour regarder mon écran. Il y a longtemps que j’ai envie d’écrire à Marley, mais j’ai un peu peur de passer pour une tarte. Layla se met debout sur ses pieds pour bouger au rythme du son qui passe pendant que j’essaie de me concentrer pour envoyer ce message.
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