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📖 Extrait gratuit — Chapitre 1
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Pour t'oublier · Alexandra Lafitte

Lire Pour t'oublier en ligne gratuitement Chapitre 1

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— Allez, bougez-vous, bande de loques, le service commence !

Tout juste dix-neuf heures et j’entends déjà les hurlements de Patrice en cuisine. Son crâne rasé, sa mâchoire carrée et son tablier blanc lui donnent des airs de boucher peu commode. L’habit fait bien le moine, car il n’est pas réputé pour être tendre.

J’exècre sa manière de diriger le restaurant. On ne peut pas offrir le meilleur de soi sous la contrainte, c’est scientifiquement prouvé. Un employé terrorisé est incapable de fournir du bon travail sur le long terme. J’aurais pu l’expliquer à Patrice – mes trois années de fac de psychologie m’auraient enfin été utiles – mais il n’aurait pas daigné m’écouter. Qui prendrait la peine de suivre les élucubrations d’une vulgaire serveuse ? J’ai hâte que les choses changent. Et si j’arrive à faire profil bas encore quelques semaines, elles changeront.

Je termine de me préparer dans le vestiaire du personnel, tirant sur mon uniforme pour le défroisser. Comme à chaque fois que je le porte, je me dis que je devrais le repasser, mais je ne le fais jamais. Il reprendrait un faux pli à peine enfilé, alors quel intérêt ?

Nicolas est en retard. C’est la troisième fois ce mois-ci. Patrice va le tuer. Attrapant mon téléphone pour lui envoyer un message, je remarque que j’ai une notification Tinder. Sira m’a forcée à télécharger plusieurs applications de rencontres depuis ma rupture, mais je n’arrive pas à me lancer. Je suis persuadée de ne pas être faite pour la passion virtuelle. Peut-être que je me voile la face. Comme toute personne follement amoureuse de son ex, j’ai peur de ne jamais parvenir à tourner la page, d’être incapable de me projeter dans une autre relation.

Ignorant la notification, j’appelle Nicolas. Il décroche à la troisième sonnerie et je l’accable avant même d’entendre le son de sa voix.

— Mec, tu fous quoi ?

Hors d’haleine, il lâche :

— Je suis là dans deux minutes, joue la montre.

Facile à dire. Je range mon téléphone et claque la porte de mon casier. Les clients doivent déjà se presser à l’entrée. Depuis que Patrice a réduit les effectifs, chaque service relève d’un cours de sport extrême. Apparemment nous sommes largement capables de gérer le flux. Moi je pense plutôt que l’idée d’économiser un salaire lui plaît plus que notre petit confort... Mais personne ne dit rien, parce qu’on n’est pas assez fous pour remettre en question un choix de Patrice. Il a réussi à monter le restaurant le plus rentable du coin à partir de rien. Alors bosser pour lui, c’est presque un honneur. J’insiste sur le presque.

Prenant une courte inspiration, je teste la crédibilité de mon sourire dans la glace du vestiaire. Mes cheveux rebiquent hors de ma queue de cheval. Je n’arrive jamais à tous les dompter. Sans doute me font-ils payer le fait que j’implore tous les matins qu’ils changent de couleur. J’aurais aimé être blonde. Ou brune. Mais j’ai hérité de cet entre-deux banal qu’est le châtain.

Résignée, je me rends en salle, immédiatement plongée dans le brouhaha général. Le restaurant n’est pas immense. Il compte six tables de quatre personnes, deux tables rondes pour les plus grands groupes et un coin tranquille plébiscité par les romantiques. L’ensemble est harmonieux, dans des tons chauds, rouge et bois. Dehors, une charmante terrasse offre une vue sur le parc. C’est un joli quartier résidentiel. Patrice a bien géré son coup, c’est l’endroit parfait pour ouvrir son affaire. J’avoue être jalouse : je rêverais d’installer ma pizzeria dans un coin comme celui-là.

— Mélanie.

Patrice m’a repérée. Il s’avance vers moi en roulant des mécaniques, le torse bombé.

— Je suppose que Nicolas a une bonne raison d’être en retard ?

Je force un sourire.

— Non non, il est là ! Je l’ai croisé devant les vestiaires à l’instant.

Sceptique, il s’engage vers le couloir des employés, mais je le retiens.

— Au fait, je me demandais si je pouvais poser une semaine de vacances en novembre. J’ai mon spectacle de danse urbaine, j’aurai certainement besoin de souffler ensuite. C’est vraiment important pour moi ! J’adore ce cours. Ça me permet de faire du meilleur travail et...

— C’est quand ?

Je fais semblant de réfléchir aux dates.

— Je crois que c’est le week-end du 5. Enfin... C’est peut-être le 3, vu que le mardi c’est le 6. Donc le lundi, ça doit être le 5. Du coup, le samedi, c’est le 3 !

Je compte sur mes doigts avec une lenteur exagérée, tandis que Patrice me fixe en plissant le front.

— Concrètement, tu veux quelle semaine ?

— Celle du 3 ! Enfin du 5, puisque le 3 c’est samedi.

— Entendu.

Il pousse la porte, mais je le rattrape.

— J’ai une autre question ! Ça concerne... la corbeille à pain !

— Qu’est-ce qu’elle a, la corbeille ?

L’espace d’un instant, j’ai peur de ne pas trouver quoi dire. Mon cerveau tourne à plein régime, alors que je reste plantée devant Patrice, qui me surplombe de son mètre quatre-vingt-dix. Et puis, j’ignore par quel miracle, j’arrive à le noyer sous un flot de paroles.

— Quand est-ce qu’on peut considérer que le client abuse ? À la quatrième ? Parce que, l’autre jour, un type m’en a réclamé six ! C’était fou ! Donc je me suis demandé s’il y avait une espèce de limite tacite à partir de laquelle on leur disait qu’on n’a plus de stock. Je sais qu’on n’est pas censés les compter, mais bon, les baguettes, ça ne tombe pas du ciel quoi !

Je ne m’arrête pas de parler quand, enfin, j’aperçois Nicolas débarquer par la porte arrière. Ses cheveux bruns en bataille et son t-shirt à l’envers témoignent de la rapidité avec laquelle il s’est préparé. Par chance, Patrice est orienté vers moi et ne le voit pas se faufiler jusqu’aux vestiaires.

— Tu n’as pas à te poser ce genre de questions. Tu sers les clients, c’est le seul mot d’ordre. Au boulot, maintenant !

Sans demander mon reste, je pivote sur mes pieds et le laisse rejoindre le couloir. Nicolas m’en doit une belle, j’espère qu’il en a conscience.

Me rendant à l’entrée, je reconnais Charlotte et son adorable chiot croisé berger, Spooky. C’est une habituée. Elle déjeune chez Patrice tous les jeudis midi avec son copain. Elle est facile à repérer grâce à sa chevelure rousse et ses grosses lunettes noires.

C’est amusant car j’ai l’impression de la connaître, alors qu’en vérité, je ne lui ai jamais adressé la parole en dehors de mon service. Je me suis toujours contentée de l’écouter discuter. C’est un de mes petits plaisirs. J’ai imaginé sa vie, ses embrouilles et ses histoires, qui n’ont probablement rien à voir avec ses véritables problèmes. Mais quelque chose m’intrigue. On n’est pas jeudi, il n’est pas midi, et le copain de Charlotte est absent.

— Bonjour ! Pour deux personnes ?

Leur place habituelle étant disponible, je m’apprête à l’y conduire lorsqu’elle secoue la tête.

— Non, pour quatre.

Elle semble agitée et désigne un gamin et deux adultes derrière elle. La femme doit avoir la quarantaine. Les cheveux tirés en un chignon strict et les lèvres pincées, elle n’a pas l’air avenante. L’homme, plus âgé, a le front dégarni. Il porte un costume trois-pièces avec une cravate grise. Ce sont certainement ses parents. L’enfant reste en retrait, une console de jeux entre les mains. Il m’observe de ses grands yeux bleus comme s’il avait aperçu un fantôme. Je fais souvent cet effet aux gosses, même si j’ignore totalement pourquoi.

Spooky s’aventure jusqu’à mes pieds qu’il renifle avec intérêt.

— Retiens-le, voyons ! intime la mère.

Charlotte force un sourire et rappelle Spooky en tirant sur sa laisse. Je les invite à me suivre de l’autre côté du restaurant, et leur tends la carte. Nicolas ne tarde pas à me rejoindre en salle. Sa barbe hirsute s’attaque à son cou, alors que sa tignasse tombe devant son regard pétillant. Il en fait craquer plus d’une avec ses beaux yeux verts. La chemise noire de son uniforme, boutonnée à la hâte, n’est pas proprement rentrée dans son pantalon. Son côté débraillé m’arrache un sourire.

Passant à côté de moi, il me fait un check.

— Merci pour le coup de main, t’es la meilleure !

— Ne me refais jamais ça. J’ai cru qu’il allait m’étriper.

— T’inquiète, bientôt on se tire.

Partir de chez Patrice pour monter notre propre affaire, c’est le pari fou que nous nous sommes lancé il y a trois ans. À l’époque, j’étais encore étudiante, et Nicolas venait de terminer une formation en génie civil, un domaine qui ne le passionnait pas le moins du monde. Le vrai génie, c’est le mec qui a le bon sens de se tirer d’ici, disait-il quand on le lançait sur le sujet.

Je nous revois assis sur le pas de la porte de service, une cigarette entre les lèvres, en train de révolutionner le monde à la lueur de la lune.

Candide, j’avais lâché :

— Franchement, on devrait ouvrir notre propre resto.

Et c’est ainsi que nous sommes entrés dans l’engrenage. Nicolas a commencé à repérer les marchés, estimant les années que nous avions devant nous, tandis que je me suis plongée dans différents styles culinaires. Le soir, jonglant entre mes examens et le boulot, on se retrouvait chez moi pour tester mes recettes du jour. Avec le temps, on a fini par établir une chose : je ne suis pas une cuisinière hors pair, mais je maîtrise la pâte à pizza à la perfection. Il ne nous a pas fallu longtemps pour trouver l’idée finale.

— Tu fais une tête bizarre, ça va ?

La voix de Nicolas me fait retrouver le présent.

— Charlotte a amené ses parents. Ça m’intrigue.

— Charlotte ?

— Mon habituée du jeudi.

Nicolas soupire.

— Quand est-ce que tu vas arrêter de te mêler de la vie des clients ?

Je hausse les épaules. Pas de sitôt, c’est certain. Nicolas repart comme une furie et le ballet reprend, jusqu’à ce qu’enfin je puisse approcher la table de Charlotte : la numéro 7.

— Vous avez choisi ?

Le père, les yeux renfoncés dans leurs orbites, marmonne une phrase incompréhensible. Je m’avance poliment.

— Pardon ?

— Ils sont frais vos rognons ? répète-t-il, suspicieux.

La mère lui lance un regard outré.

— Henri !

Voilà le schéma typique du client désagréable, qui posera plein de questions aberrantes, du genre savoir si les bananes sont bio ou si le paprika provient d’Inde ; qui réclamera une cuillère pour couper sa viande, criera que les pâtes sont froides, vous fera changer dix fois l’eau de la carafe à cause d’un drôle de goût, et payera l’addition en grognant qu’il ne reviendra jamais.

— Bien sûr, Monsieur. Ils viennent du traiteur d’en face, Le cochon farceur, si vous connaissez l’adresse. Ils sont délicieux.

— Ils sont surtout très chers, réplique-t-il du tac au tac.

— Henri ! s’indigne encore la femme.

— Papa, c’est quoi des rognons ? interroge le gosse.

Charlotte me glisse un doux sourire.

— On va prendre deux plats du jour, c’est ça Maman ? Et un menu enfant. Henri, vous restez sur les rognons ?

Elle lui lance un regard appuyé, qu’il esquive en gardant le nez dans la carte. Cet échange me donne beaucoup d’éléments intéressants sur la vie de Charlotte. Cette femme d’à peine quarante ans est bien sa mère. Elle a dû l’avoir jeune. À vingt ans, maximum. Charlotte vouvoie Henri... Son beau-père ? Et ce gamin, ce doit être son demi-frère. Je corrige mon schéma mental tandis que Spooky, en bout de table, me fixe avec sa bouille d’ange en remuant la queue. Je me contiens pour ne pas me mettre à quatre pattes et jouer avec lui. Ce n’est pas vraiment le moment.

Henri entrouvre enfin les lèvres.

— Les rognons. Bien cuits.

Alors que je prends note, j’enchaîne :

— Vous désirez boire quelque chose ?

— Personne ne nous a donné la carte des vins, me balance-t-il.

— Je peux vous l’apporter si vous le souhaitez.

— C’est votre travail, non ? Ah ces jeunes !

Je ramène la carte avec une patience que je dois puiser d’un autre monde.

— Et voici.

Je m’apprête à décamper lorsque la mère de Charlotte m’interpelle.

— Ne partez pas, on en a pour une minute.

Je hais cette phrase. En une minute, j’ai le temps de dresser trois tables, d’accueillir deux clients et de préparer quatre corbeilles à pain. Ne sous-estime pas la puissance d’une minute, Maman de Charlotte. Perdre une minute, c’est rallonger le service d’autant.

Je reste donc immobile, tel un simple meuble de décoration, comptant les secondes avec angoisse. J’observe tour à tour le gamin entrechoquant ses couverts, Spooky mordillant ses pattes, Henri réfléchissant à sa prochaine crasse, et Charlotte, la délicate Charlotte. J’ai rarement l’occasion de m’arrêter aussi longtemps à sa table et je me prends à détailler son visage, couvert de taches de rousseur ; à étudier ses yeux, qui oscillent entre le vert et le gris. Nos regards se croisent et mes joues s’empourprent.

— Le Gewurtz, dit Henri en désignant une ligne sur le menu.

Cette intervention me permet de retrouver mes esprits. J’écris la fin de la commande, résistant à l’envie de commenter le choix de vin peu judicieux d’Henri. Il se prend pour un expert, mais il n’y connaît rien. Encore un clown en costume-cravate.

Enfin libre de mes mouvements, je rassemble les cartes et je quitte la scène, virevoltant de droite à gauche, de table en table, tentant de rattraper mon retard. Table 3, deux steaks hachés. Table 6, des lasagnes sans fromage, une boule de glace vanille et un tartare pas trop cuit. Parfois, il vaut mieux éviter de se poser des questions... Comme dirait Patrice : on n’est pas là pour juger ce que mange le client.

Le moment d’apporter deux plats du jour, un menu enfant et des rognons bien cuits à la table 7 finit par arriver. Jaugeant l’équilibre hasardeux dont je peux faire preuve, j’attrape les plats du jour et le menu enfant. Je décide de laisser les rognons pour le passage suivant. Pari risqué. Je me prépare à une remarque cinglante, pourtant lorsque je dépose les assiettes, personne ne moufte.

Troublée par ce silence, je repars en cuisine réceptionner les rognons.

— Excusez-moi pour l’attente.

J’esquisse un sourire que personne ne voit. Absorbés par leur assiette respective, chacun éprouve pour les petits légumes et les viandes mijotées une curiosité nouvelle.

— C’est pour ça que Charlotte elle a pas de copain ? balance le gamin avec candeur, sans décrocher de sa console.

L’intéressée n’a qu’une envie : disparaître dans le sol. Mon cœur se serre de façon inexplicable alors que je guette son regard. Elle pleure. La mère essaie de garder la face, mais tous ses traits sont tirés.

— On reparlera de ça à la maison, d’accord chéri ? Charlotte raconte des bêtises.

La tension devient insoutenable. Je vois les visages se décomposer de plus en plus, les dos se raidir et les doigts se crisper. Qu’a-t-il bien pu se passer à la table 7 ?

L’adorable Spooky semble pris d’une furie salvatrice, se mettant à s’agiter sous la chaise de Charlotte.

— Je vais le sortir, dit-elle en se levant brusquement.

Personne ne trouve à redire et elle s’éclipse en vitesse, laisse en main. Elle pousse la porte vers l’extérieur et inspire une grande bouffée d’air, avant de s’évaporer dans la rue. J’ai envie de me précipiter à sa suite, mais ce serait outrepasser mes fonctions.

Mains liées, je continue mon service. Le restaurant se vide peu à peu, alors je décide de retourner à la table 7, où plane toujours un silence de mort. Le gamin, concentré sur son jeu vidéo, ne semble pas mesurer la gêne de ses parents qui fixent, chacun, un point à l’horizon. L’assiette de Charlotte n’a pas été touchée.

Mon professionnalisme m’oblige à demander :

— Tout s’est bien passé ?

La mère de Charlotte trouve mon regard et me sourit. Ses yeux sont humides.

— Oui, oui. Elle a eu une urgence.

— Un dessert ? Un café ?

— L’addition.

Le ton d’Henri est ferme et sans appel.

— Je vous amène ça tout de suite.

Je me précipite en cuisine quand Stan, un jeune stagiaire plongé en pleine période gothique, m’arrête.

— Hé, Mélanie, j’ai un problème...

Il se dandine sur place en frottant ses mains entre elles.

— Je crois que j’ai cassé un verre.

Je soupire. Si Patrice le découvre, le petit nouveau ne va pas faire long feu.

— Je m’en occupe, c’est où ?

Il me conduit sur le lieu du crime. J’attrape une serviette et récupère les débris.

— Voilà, c’est fini.

— Tu me sauves la vie, vraiment. Je ne sais pas comment je m’en serais sorti sans toi...

Je n’écoute pas sa tirade de remerciements, réfléchissant à la manière dont je vais pouvoir me défaire de la bombe que j’ai entre les mains.

J’arrête Nicolas dans sa course folle.

— Je dois sortir. Couvre-moi.

Sans attendre de réponse, je me faufile discrètement hors du restaurant. La nuit est en train de tomber et l’éclairage public s’est allumé. Le conteneur à verre se trouve de l’autre côté de la rue. Je me prépare à traverser quand Spooky surgit de nulle part, me faisant frôler la crise cardiaque.

Bondissant en arrière, je retiens un hurlement.

— Pardon, je ne voulais pas vous effrayer.

Au bout de la laisse, Charlotte traîne des pieds. Ses paupières sont rouges et gonflées. Je cache la serviette dans mon dos par un réflexe puéril, et nous restons plantées face à face, nous fixant dans le blanc des yeux.

J’ouvre la bouche stupidement :

— Je vais déposer l’addition à votre table.

Elle me regarde de haut en bas, puis de bas en haut.

— D’accord.

Au bout d’un temps, elle ajoute :

— Qu’est-ce que vous faites dehors ?

— Je prends l’air. Et vous ?

Elle désigne Spooky, qui s’est patiemment assis entre nous.

— Je promène mon chien.

— Vous mentez mal.

— Je vous retourne le compliment. Y a quoi dans votre dos ?

Un frisson me parcourt l’échine. Un rire nerveux me secoue.

— Juste un verre qu’un stagiaire a réduit en miettes. Et vous, pourquoi vous pleurez ?

— Une annonce compliquée.

Je ne sais pas ce qui me pousse à proposer :

— Vous voulez vous asseoir ? En parler ?

C’est une mauvaise idée. Si je reste dehors trop longtemps, Patrice va s’en apercevoir. Je risque ma place. Pourtant, lorsque Charlotte acquiesce, je la tire à ma suite de l’autre côté de la route. Derrière le conteneur se cache un vieux banc délabré, surplombé par un imposant saule pleureur.

Je le connais bien, ce banc. J’y traînais souvent avec Chloé, mon ex, juste avant mon service, lorsqu’elle venait me voir. Et même parfois pendant, pour un baiser volé, quand je l’apercevais par les vitres du restaurant. Mon cœur se tord et je peine à respirer. J’accélère le pas pour que Charlotte ne remarque pas mon embarras et je jette les débris de verre, qui s’écrasent dans le conteneur dans un bruit suraigu.

Charlotte s’assoit sur le banc et me tend une cigarette.

— Moi, c’est Charlotte. Vous fumez, non ?

Je me demande d’où elle le sait. Je pointe le badge sur ma chemise.

— Mélanie.

J’attrape la cigarette et m’installe à côté d’elle en faisant crépiter mon briquet. Tu devrais arrêter de fumer. La voix de Chloé résonne contre mes tempes. Et toi, tu devrais arrêter de boire. Combien de fois avions-nous eu cette discussion ? Nous avions essayé une fois : de cesser de foutre en l’air nos vies. Cela avait duré deux semaines.

— À quoi vous pensez ?

Je retrouve brusquement Charlotte sur le banc.

— Je devrais retourner bosser.

Je m’apprête à me lever, lorsqu’elle m’attrape par le bras.

— Attendez !

Charlotte plante son regard dans le mien une fraction de seconde, puis déglutit en tournant la tête.

— Vous êtes... avec des filles.

J’arque un sourcil dubitatif.

— Je veux dire, vous... reprend-elle. Vous sortez avec des filles. Je vous ai vue une fois. Avec votre amie.

Elle tire une taffe.

— Je vous ai beaucoup admirées.

Je détaille son profil, légèrement zébré par la lumière des lampadaires tamisée par l’arbre.

— Pourquoi ?

— Parce que tout avait l’air simple.

Je ne peux contenir le rire amer qui me vient spontanément. Simple. Ce n’est pas l’adjectif que j’aurais employé pour qualifier ma relation avec Chloé...

Charlotte marque un temps d’arrêt, avant d’enchaîner à une vitesse folle :

— Du coup, je pensais que ce serait une bonne idée de faire mon coming out ici.

Elle m’adresse un sourire incertain, comme déchargée d’un poids.

— Voilà, c’est dit.

J’assimile lentement ce qu’elle est en train de me raconter, quand une question totalement incongrue me vient à l’esprit : le type avec qui elle mange tous les jeudis midi, si ce n’est pas son copain, c’est qui ?

— C’est toujours comme ça ? demande Charlotte.

Je reviens à moi.

— Comme ça comment ?

— Aussi difficile d’en parler.

— Ça dépend.

Elle fixe le vide.

— Mon beau-père m’a dit que je ne valais pas toute la peine que ma mère se donne pour que j’aie une bonne vie.

— Je suis désolée.

— J’essaie de me persuader que ça passera. Mais il doit se dire la même chose pour moi.

— Ça passera !

J’insuffle un maximum de conviction dans ma réponse, glissant ma cigarette entre mes lèvres. Ça passera. Des années que je me le répète. Ça passera, c’est certain. Mais dans combien de temps ? Hein, Papa ?

Charlotte se lève d’un bond.

— Je me sens bête.

Je suis le mouvement.

— Mais non, ne t’inquiète pas.

Je la tutoie sans même m’en rendre compte.

— Au final, je n’aurais peut-être pas dû leur dire.

— C’est important de le faire.

— Pourquoi ?

La pertinence de sa question me trouble. À quoi bon se faire du mal à exprimer ce que les autres ne veulent pas entendre ?

— Parce que les gens méritent la vérité.

Elle fait brutalement volte-face.

— Vous me plaisez beaucoup.

Mon silence la fait ajouter :

— Ça non plus, je n’aurais pas dû le dire.

Je baisse la tête.

— Désolée.

Elle rit.

— Vous parlez peu.

— C’est parce que je cogite trop.

Et sur l’instant, je pense à Chloé, à mon père, à mon boulot et à toutes ces choses qui m’éloignent d’elle.

— Je ne suis pas prête.

Voilà la conclusion de ma réflexion laborieuse. Je voudrais fuir. Loin. Mais puis-je être si lâche ? J’attrape Charlotte par les poignets alors que mes yeux s’emplissent de larmes.

— Tu es une personne super.

Ma gorge se noue.

— Et tu trouveras des filles vraiment cool, c’est sûr !

C’est mot pour mot ce que m’a dit Chloé, le jour de son départ. Voilà que je me mets à parler comme elle. C’est pire que fuir. J’en ai un haut-le-cœur de honte.

— Merci de m’avoir écoutée, murmure Charlotte.

Incapable de soutenir son regard, je fonce au restaurant. Chloé a-t-elle ressenti la même chose quand elle m’a laissée ? Tout mon corps tremble.

J’attrape un plateau et, affichant un sourire plus faux que d’ordinaire, je reprends le service. Je sais pertinemment que la Terre ne va pas s’arrêter de tourner sous prétexte que je vais mal. C’est comme si les sentiments n’avaient aucune espèce d’importance. Je déteste ça, car ce que je ressens est bien réel. Et je suis convaincue que si chacun assumait plus ses émotions, la plupart des conflits seraient résolus avant même d’éclater. Mais c’est un sujet épineux sur lequel personne ne désire s’étendre. Aussi faut-il se glisser dans la boucle, entrer dans le rang, fermer sa gueule et souffrir en silence.

— Elle arrive, cette addition ?

Henri. Encore. J’ai envie de lui cracher au visage que ce n’est qu’un abruti ! Qu’il ignore ce qu’il rate et que son homophobie va peiner l’intégralité de sa famille ! Mais je ne dis rien. Après tout, je ne suis qu’une stupide petite serveuse qui lui fait perdre son temps. Je n’ai pas voix au chapitre. Je lui amène la note en le foudroyant du regard, mais il ne daigne même pas lever les yeux vers moi.

Je l’encaisse, dans tous les sens du terme, et je le laisse s’échapper, sans châtiment aucun. Autorisé à faire pleurer mon habituée du jeudi en totale impunité. J’ai envie de hurler, mais j’ai trop peur d’ouvrir la bouche. Trop peur de la rébellion ridicule qui bout au fond de moi. Je suis complètement impuissante et je n’ai pas besoin qu’on me le rappelle.

— Le service était très long, je ne reviendrai pas, assassine une dernière fois Henri en poussant la porte d’entrée.

Pauvre Charlotte ! C’est tout ce qui me vient à l’esprit. Je termine ma journée, vidée de toute énergie. Je suis de fermeture avec Nicolas et, lorsque nous sortons, la nuit est bien avancée. Nous jetons les ordures dans le vieux conteneur du bout de la rue, juste à côté du banc, et je me prends à guetter l’obscurité en quête de Spooky. J’ignore ce que je cherche ; une chance de tout recommencer avec Charlotte ? Mais il paraît que le destin ne nous tend jamais deux fois la même perche...

Je verrouille la porte du restaurant et nous allumons des cigarettes. La brise est fraîche et les étoiles brillent dans le ciel. Je m’emmitoufle dans ma veste en cuir.

— Alors, c’est qui cette demoiselle ? lâche Nicolas, un sourire en coin plaqué sur ses lèvres.

Je hausse les épaules, sans répondre.

— Elle est mignonne, souffle-t-il dans un nuage de fumée. Si tu n’en veux pas, sois cool et partage.

Je pouffe.

— Je ne crois pas que ça marche comme ça, désolée.

Nicolas me flanque un violent coup de coude et je manque de basculer sur le côté.

— Donc elle t’intéresse !

— Je n’ai pas dit ça.

Il tire sur sa cigarette.

— La logique féminine, hein ?

— Ta gueule.

Nous éclatons de rire.

— Tu as récupéré son numéro au moins ? relance-t-il.

— Pour quoi faire ?

Il me fixe avec stupéfaction.

— Il faut vraiment être motivé pour sortir avec toi.

J’écrase mon mégot par terre.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

Il se lève et regarde vers le ciel.

— Le hasard ne sera pas toujours sympa avec toi, tu sais.

Je ne réplique rien. Si le hasard pouvait juste me foutre la paix, des fois, ça ne serait pas plus mal.

— Je préfère me concentrer sur des objectifs concrets, là tout de suite. Comme la pizzeria, par exemple.

— Elle ne va pas s’envoler, la pizzeria. On aura tout le temps de l’ouvrir. L’amour, en revanche, si tu le laisses passer quand il toque à ta porte, tu ne sais jamais s’il reviendra.

Je secoue la tête.

— Tu es philosophe, toi, maintenant ?

— Je te parle juste d’expérience. Quand tu auras trente ans, tu ne verras plus le monde sous le même angle.

— Pardon, l’ancêtre.

Peut-être qu’il a raison. Peut-être qu’en effet je vais me réveiller un jour et, comme par enchantement, tout comprendre sur la vie. Je pourrai alors prendre ce petit air supérieur pour apprendre aux plus jeunes à profiter du temps qu’ils ont, avant de passer ce cap définitif où ils ne considéreront plus que ce qu’ils ont raté. J’ai du mal à saisir le concept. L’existence est une suite d’occasions manquées, une succession d’échecs. Mais pourquoi faudrait-il brusquement s’arrêter de persévérer ? Certes, la vie est nulle. Oui, tout est voué à disparaître et la souffrance est la finalité de tout bonheur. Et puis après ? Pourquoi se lamenter sur les choses qu’on n’a pas pu avoir au lieu de se projeter dans tout ce qu’il nous reste à obtenir ?

Comme souvent, Nicolas me raccompagne jusque chez moi. Sur le trajet, nous discutons de l’avancée des négociations des différents locaux que nous avons repérés pour notre restaurant. L’un se trouve en plein centre-ville, exposition superbe mais prix élevé, quand l’autre est plus accessible, mais moins alléchant. Nicolas est d’avis qu’il vaut mieux économiser pour acheter le premier. Seulement rien ne nous assure qu’il restera vacant le temps de nous procurer l’argent. Pour moi, attendre est trop dangereux. La perspective de passer encore plusieurs mois au service de Patrice me terrifie.

Nous nous quittons sans parvenir à un accord. Il est vrai que nous avons rarement les mêmes opinions et que, ni lui ni moi, n’aimons lâcher l’affaire. Je devrais peut-être m’en inquiéter pour notre avenir, mais au contraire, cela me rassure. J’ai une confiance totale en Nicolas et je sais qu’il sera toujours là pour m’aider à rester sur le droit chemin et prendre les bonnes décisions.

Grimpant jusqu’à mon appartement, je me surprends à penser à l’amour. Nicolas a dû toucher une corde sensible en me taquinant avec Charlotte. J’ai beau chercher dans tous les sens, je ne trouve pas ce qui m’agace autant. Peut-être cette histoire de hasard, ce grand homme qui ne se manifeste jamais quand il faut... Est-ce vraiment ma faute si la perspective d’être de nouveau en couple me donne de l’urticaire ?

J’ouvre ma porte d’entrée, qui s’arrête à mi-parcours. J’ai l’habitude, cela fait plusieurs mois que c’est comme ça. Onze pour être exacte. C’est à cause du sac de Chloé, qui se trouve juste derrière.

J’aurais pu le décaler depuis longtemps, mais j’ai trop peur de le toucher. J’ignore si je pourrais résister à l’envie de l’ouvrir. Et l’ouvrir, ce serait risquer de tomber sur un t-shirt portant encore son odeur ; risquer de faire jaillir un nombre incalculable de souvenirs... et d’à nouveau me perdre.

Je m’engouffre dans mon appartement et m’étale sur mon lit. Charlotte ne m’intéresse pas, c’est un fait. Pourtant elle aurait dû, elle est gentille, courageuse et amusante. Mais je suis bloquée sur Chloé. Quoi que je fasse, je n’ai qu’elle à l’esprit.

Je serre la couverture contre moi. Demain sera un jour meilleur, il me suffit de fermer les paupières et de m’endormir. Je joins le geste à la pensée, mais l’image de Chloé me revient en pleine figure. Son visage fin, son air distrait, presque triste lorsqu’elle était plongée dans ses pensées, ses cheveux bruns tombant sur ses joues, son curieux trait de liner bleu rehaussant le marron de ses yeux, tout m’apparaît avec une clarté sournoise. Son rire résonne contre mes tempes et je soupire.

Peut-être que c’est trop tôt, malgré ce que tout le monde me dit. À moins que ce ne soit trop tard : si ça se trouve, elle est ancrée pour toujours dans mon cœur et je n’arriverai jamais à l’en extraire, quelle que puisse être la taille de mon forceps...

Alors, explique-moi, Chloé : comment pourrais-je bien t’oublier ?

Pour t'oublier

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