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📖 Extrait gratuit — Chapitre 1 : Les préparatifs à Chapitre 3 : Veille de départ
Chapitre 1 — Chapitre 1 : Les préparatifs
  1. Chapitre 1 : Les préparatifs
  2. 🔒 Chapitre 2 : Une prouesse technique et scientifique
  3. 🔒 Chapitre 3 : Veille de départ
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Projet Underground · Alexia Damyl

Lire Projet Underground en ligne gratuitement Chapitre 1 : Les préparatifs

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— Briane Niel, vous êtes l’invitée de notre plateau, ce soir. Conceptrice du projet Underground, pouvez-vous nous résumer cette toute nouvelle télé-réalité en quelques mots ?

— Eh bien, Underground est avant tout une mission de recherche qui réunit une trentaine de scientifiques décidés à percer les mystères du cerveau humain et de l’amour. Ils vont étudier in situ l’évolution d’un groupe de femmes confrontées à des conditions extrêmes. Les confinements récents et les différentes expériences d’isolement déjà menées ont été pas mal médiatisées ces dernières années. C’est en regardant un reportage sur l’une de ces missions que l’idée d’Underground est née. J’en ai parlé au responsable d’antenne qui, tout de suite, a été séduit.

— Et au vu de l’engouement que le lancement suscite sur les réseaux sociaux, je le comprends. Ce que vous ne nous dites pas, c’est que ces femmes sont toutes célibataires et ont été choisies pour une raison bien particulière.

Dire que je pensais les journalistes du JT sérieux, ce sont des requins en mal de scoops bien juteux. Sans me démonter, je rétorque :

— Je vois où vous voulez en venir. En tant que militante LGBT+, j’ai imaginé une première saison d’Underground réunissant des femmes attirées par des femmes.

— Les chiffres plaident en votre faveur, les lesbiennes sont un fantasme pour plus d’un Français sur deux.

Elle m’agace ! On n’est pas dans Gala ni Paris Match. Je vais lui voler dans les plumes.

— J’aurais plutôt dit que c’est une question de visibilité. Enfin… ce qui rend le concept si original, c’est de ne pas se cantonner aux ingrédients classiques des jeux de ce genre comme l’objectif de voir des couples se former. Ici, l’aspect scientifique est prépondérant. Underground est ludique, divertissant, mais dans un cadre apprenant.

— Enfin une télé-réalité que les parents laisseront regarder aux adolescents avec plaisir ! Comment s’est passé le casting ?

La paparazzi a enfin compris et laisse tomber le côté sensationnel. Le dos droit comme un i, la poitrine bombée en avant, elle regarde la caméra avec un air suffisant qui me pue au nez.

— Il nous fallait des participantes en bonne santé pour supporter les conditions difficiles de la vie souterraine, équilibrées d’un point de vue psychique et possédant de bonnes compétences sociales. Nous avons reçu près de deux mille candidatures que nous avons traitées en plusieurs phases. La première, la lettre de motivation. Nous devions savoir pourquoi ces femmes âgées de dix-sept à soixante-deux ans, si ma mémoire est bonne, désiraient participer à l’émission. Le rêve de notoriété par exemple ne nous a pas semblé une finalité suffisante. Nous savons tous à quel point tomber dans l’oubli après une sur-médiatisation et un succès rapide peut être délétère.

La journaliste sourit et lève un index qui annonce une nouvelle question. Même si elle me débecte, elle dégage une aura très professionnelle. Chaque mimique semble avoir été travaillée.

— Donc, vous avez fait un premier tri sur le papier, et non sur le volet. Et ensuite ?

— Ensuite, nous avons organisé des journées de recrutement. Les candidates ont subi toute une batterie de tests physiques et psychotechniques, ainsi qu’une évaluation des interactions sur des temps de regroupement.

— Et donc, si mes indications sont exactes, parmi ces deux mille, vous avez retenu dix élues. Vous-même allez descendre avec elles pendant ce mois sous terre. Pourquoi un nombre impair dans une émission où trouver l’amour est l’une des finalités ?

— Le nombre impair nous a plu, il appelle à la créativité, et puis je suis née un onze, alors ce choix était ma petite fantaisie, un caprice personnel, un privilège de coréalisatrice.

— Oh !

Mouchée ! La bouche en cul-de-poule de la speakerine n’est pas sans me rappeler l’expression de surprise du responsable d’antenne quand il a su que je participerais aussi à Underground.

— Le fait que je descende dans la grotte, pas avec, mais en tant que candidate, est un réel challenge. En tant qu’ancienne championne d’escalade de vitesse et cœur à prendre, le responsable exécutif a immédiatement souhaité que je fasse partie intégrante de l’expédition, pour assurer la sécurité du groupe et gérer d’éventuels débordements. On ne sait jamais comment des personnes considérées comme saines peuvent réagir lorsque leur survie est menacée.

— Vous parlez de menace, justement, certains détracteurs disent que votre incursion dans les entrailles de la Terre en est une pour le patrimoine. Pouvez-vous les rassurer ?

— Bien sûr. La cavité a été découverte il y a peu et certains craignent une dégradation du fait de notre passage. Ce sont quelques quatre tonnes de matériel qui sont, en ce moment même, en train d’être acheminées par une cinquantaine de bénévoles à près de quarante minutes de marche de l’entrée du lieu tenu secret pour des raisons évidentes de sécurité. Cela paraît colossal et effrayant. Si questionnement il y a eu au départ sur la présence ou non de peintures rupestres datant de l’Azilien, il n’est plus d’actualité. Les motifs présents sur les parois ont été expertisés, et il s’agit en réalité de griffures de blaireaux.

— Pourquoi une grotte et pas une villa, ou un laboratoire où l’on aurait recréé les conditions de luminosité, d’hygrométrie, de pression ?

— Le milieu naturel est ce qu’il y a de mieux pour anticiper un quelconque cataclysme. Nous restons les maîtres d’œuvre d’un projet scientifique d’envergure, pas question de le biaiser d’une quelconque façon. Imaginons qu’une catastrophe environnementale oblige l’humanité à s’enterrer quelque temps, ce ne sera pas dans un laboratoire mais dans des boyaux naturels faits de goulots étroits, de salles plus vastes, de galeries plus ou moins accessibles…

— Oui, je rappelle aux téléspectateurs qui arrivent en cours d’interview qu’Underground vise à collecter de nombreuses données scientifiques sur l’adaptation d’un groupe de femmes en milieu hostile.

Elle me pompe l’air, cette Madame Je-sais-tout qui n’irait pas risquer de se casser un ongle en descendant dans une grotte.

— Et puis, une villa, c’est du déjà vu et, l’amour, il nous semble, mérite qu’on se batte pour le trouver. C’est beau de rencontrer la femme de sa vie dans l’adversité. Les couples se promettent de s’aimer pour le meilleur et pour le pire, pourquoi ne pas commencer par le pire ?

— En effet, au moins, cela donne le la. Et nous avons hâte de voir le résultat. Une expédition de cette envergure diffusée sur une chaîne nationale aux heures de grande écoute, qu’est-ce que ça fait lorsqu’on est à l’initiative du projet ?

— C’est fou ! Je n’en reviens pas de cet emballement médiatique, pourvu que ça dure ! Je dois reconnaître que mon rôle dans Underground est sujet à pas mal de stress et de questionnements. L’émission va-t-elle séduire les téléspectateurs ? Vais-je réussir à m’intégrer dans cette équipe ? À quitter ma peau de productrice pour devenir une candidate à part entière ? Les filles vont-elles parvenir à oublier ma double casquette ?

Seul l’avenir me répondra. Je hausse les épaules avant de poursuivre :

— J’imagine que les conditions de survie difficiles vont très rapidement gommer les préjugés et idées reçues. Nous marcherons sur un pied d’égalité. J’espère que nous saurons nous serrer les coudes pour ressortir de notre voyage hors du temps, grandies et riches des rencontres que nous y aurons faites. Mais là, à deux semaines avant le top départ, je suis en pleine remise en question sur absolument tout, jusqu’à mon apparence.

— Oh, vous allez passer chez le coiffeur ? L’esthéticienne ? Comment se prépare-t-on de ce côté-là ?

Je n’apprécie pas la pointe d’ironie dans sa voix, sa question est tellement à côté de la plaque !

— Oui, sans doute, et il s’agit probablement d’une erreur. Les poils, ça tient chaud ! *Rires* C’est terrible, quand j’ai débuté dans la présentation télévisée, un homme dont je tairai le nom m’a dit que je n’étais pas assez lipstick, comprenez « pas assez féminine » pour passer sur le petit écran, et ses mots m’ont donné des ailes. J’ai tout fait pour le faire mentir, jusqu’à forcer le trait. Une fierté butch en quelque sorte et cela a plu aux téléspectateurs. Des milliers, anonymes, m’ont soutenue avec des hashtags féministes plus inventifs les uns que les autres. On peut dire qu’ils ont été séduits. Ce n’est plus du même genre de séduction dont on parle dans Underground et c’est terrifiant !

— Dernière question, pour ceux qui seraient tentés de se demander si la sélection aurait pu être biaisée. Avez-vous supervisé le casting ?

— On ne peut être à la fois juge et partie, donc non. J’ai été écartée de cette étape-là, entre autres. Je veux démarrer le jeu vierge de toute représentation sur les unes et les autres.

— Des portraits ont été publiés dans un magazine. Vous les avez évités ?

— Je me tiens le plus loin possible de ces informations. Il est important pour moi de me forger ma propre opinion en situation. Il y a dans Underground une part de rêve que je ne voudrais pas abîmer en m’armant trop. Si certaines ont besoin de fouiller la toile pour se rassurer, c’est une démarche que je ne critique absolument pas. Pour ma part, j’aime partir à l’aventure et découvrir au jour le jour. Il y aura des avaries, il y aura des tensions, il y aura sans doute des jours plus sombres que d’autres dans cette vie sans soleil, mais je refuse d’anticiper ces choses-là.

— J’ai bien compris que vous ne vouliez pas mettre la charrue avant les bœufs, mais y a-t-il selon vous des choses qui pourraient mal se passer ?

— Le pire serait certainement que le groupe ne puisse pas tenir jusqu’au bout des trente jours. Qu’il n’y ait aucune accointance serait une déception, mais dans une moindre mesure.

On nous fait de grands signes, il est l’heure de conclure. La présentatrice fait pivoter sa chaise pour faire face à la caméra.

— L’amour peut-il éclore dans un environnement hostile ? Vous le découvrirez d’ici deux semaines, avec l’émission Underground, diffusée à dix-huit heures quarante-cinq quotidiennement sur notre antenne. Le rendez-vous est pris pour le mois à venir !

Je quitte l’ambiance carton-pâte du plateau : la moquette noire dont on retire un plastique protecteur quelques secondes avant d’allumer la caméra, les retouches maquillage des derniers instants, les vociférations de la charmante présentatrice qui a exigé un coussin supplémentaire pour son dos et entraîné une bonne demi-heure de retard sur le planning de tournage. Je dépasse l’enfilade des bâtiments de ce village factice pour respirer l’air frais et pollué de la capitale. Le soleil tombe déjà sur les quais de Seine et le pont Garigliano me paraît bien plus vivant que tous ces artifices que je laisse derrière moi. Depuis le temps, je devrais avoir l’habitude de ce monde de paillettes et de singeries. Il n’en est rien.

L’amour est un faux-fuyant. La véritable raison de ma participation à Underground est un besoin irrépressible de retrouver les sensations de mes jeunes années, celles où je m’épanouissais dans ma solitude face à une paroi, où le silence guidait mes doigts et où mes sens entraînaient mes pieds. J’ai besoin de faire une pause et le sentiment d’enfin respirer quand on prend une bolée d’air saturé de gaz d’échappement est un excellent indicateur de ma santé mentale. Je frise le burnout. Trente jours seront-ils suffisants ? Trente jours me permettront-ils de me ressourcer ? Je suis folle. Pourquoi me suis-je laissé embarquer là-dedans ? J’ai besoin de vacances, pas de me retrouver enfermée six pieds sous terre, oppressée par la présence constante de dix inconnues et de leur velléité de tirer un coup sous le regard pervers de la caméra.

Je suis tombée bien bas pour accepter de me ridiculiser dans une émission de cette trempe. Ridiculiser ? Prostituer serait un mot plus exact. Bon, après tout, je ne suis pas obligée de faire le show. Onzième larronne, je peux rester le chaperon de cette équipe, une sorte de mère supérieure pendant que le couvent s’amuse. Un petit pincement au cœur tord le cou à cette idée. Depuis quand n’ai-je pas aimé ? Pire, depuis quand n’ai-je pas été aimée ? Ce n’est pas la célébrité qui réchauffe mon lit ni mon cœur, qui ouvre la porte de mon studio parisien lorsque je rentre et me tient compagnie en soirée. Ce n’est pas mon salaire exorbitant qui me rend heureuse, me regarde tendrement enfiler mes chaussons après une journée de travail harassante, ou pétille de désir lorsque je me déshabille pour une longue douche dans ma cabine high-tech. Il me semble que c’est humain, j’ai besoin d’amour. La solitude me pèse de plus en plus. Les sushis, seule devant mon ordinateur, ont un goût amer.

J’ai fait le choix de quitter mon sud natal, d’y laisser mes amis, mes attaches. Au départ, je me suis sentie renaître dans le tumulte parisien. J’ai pu m’acheter un loft à un prix indécent. Si ça n’est pas la preuve de ma réussite ! J’ai cru vibrer sous les caresses de quelques-unes. Bonheur éphémère. Loin des strass, je suis plus isolée que jamais. Underground ne me changera pas trop. Paradoxalement, j’y vivrai dans une proximité quasi malséante avec des inconnues qui, je l’espère, n’en veulent pas à ma « gloire ». Je suis peut-être paranoïaque ou tombée sur les mauvaises personnes, ou les deux…

Sans m’en rendre compte, j’arrive devant chez moi. Un regard derrière mon épaule. Je n’ai pas été suivie. J’ai été agressée il y a quelques années et en porte toujours les stigmates. L’hypnose m’a bien aidée, mais je reste sur mes gardes. Un excès de prudence n’a jamais tué, l’inverse, si.

J’entre, referme très vite à clé et quitte mes chaussures. Un grand miroir trône sur un mur oblique qui fait face à la porte. Des cernes boursoufflent mes yeux et même les retouches maquillage n’y peuvent rien. Je suis épuisée. Les mèches blondes dans mes cheveux châtain ne sont plus que d’infimes traces, culminant à plusieurs centimètres de la racine. Le blond noyait les quelques cheveux blancs que les années ont fait apparaître, mais je n’en veux plus. Bas les masques. Je ne veux pas être celle que l’on qualifiera de futile au sein de l’aventure. Je veux être moi, sans artifice. Moi, avec mes cheveux courts et les épis qui viendront lors de la repousse. Moi et les défauts que le rôle que l’on me demande de jouer lisse soigneusement d’ordinaire. Moi et le gouffre sans fond qu’est ma dette de sommeil. J’aurais bien du mal à la cacher dans ce jeu où la règle interdit de réveiller les tentes voisines. Je vais devenir la marmotte du camp et je m’en moque, tant que cela me permet de chasser la fatigue, cette ennemie aussi fidèle que mon ombre ces derniers temps.

Tel Jésus sur sa croix, les bras étirés au maximum, je me jette enfin sur mon lit. Pas la force de passer par la case cuisine, il doit bien traîner quelques bricoles à grignoter dans ma table de chevet, ou sous mon lit. Façon chauve-souris, je passe la tête sous mon sommier. Il y a de quoi faire des cauchemars. Si le monstre de la chambre n’y vit pas, des pelotes de poussières et des éléments indéterminés n’attendent qu’un bon coup d’aspirateur.

— Prends une femme de ménage ! me lancent souvent mes collègues.

J’ai du mal à les baptiser ainsi. Moi, je voulais devenir journaliste sportive, commenter les Jeux olympiques, couvrir les événements culturels, pas être cette pseudo présentatrice d’émissions de seconde zone. Il faut savoir tracer sa route en-dehors du sentier prévu, c’est d’ailleurs l’une des raisons profondes de ma participation à Underground, car, jusqu’à présent, je n’ai fait que m’éloigner de mes valeurs. Les gens avec qui je travaille ont un tel mépris pour leurs employés de maison. Chez moi, on me disait toujours de balayer devant ma porte. J’applique l’expression au sens littéral du terme et je ne compte pas passer pour une privilégiée entretenue lorsque je serai dans la grotte.

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