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Quand tu souris · Melissa Brayden , Axelle Asfosh

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Il y avait tant de choses que Taryn Ross, onze ans, aimait dans l’été. La façon dont le coucher du soleil mélangeait ses teintes pour les offrir au regard de tous. Un milkshake bien frais, tout juste sorti du blender. Ce qu’elle ressentait lorsque sa peau entrait en contact avec l’eau fraîche de la piscine pour la première fois. Mais ce qu’elle préférait par-dessus tout cet été-là, c’était sa baby-sitter : Charlotte Adler.

Il n’y avait simplement aucun être humain qui était à moitié aussi magnifique, aussi cool, aussi gentil. Taryn ne se contentait pas d’admirer Charlie, comme l’appelaient ses amis, elle était littéralement fascinée par elle. Charlie avait cinq ans de plus, des courbes de rêve, des lunettes de soleil rouges et cette chevelure blonde que tout le monde voulait mais qu’elle possédait naturellement. Elle avait aussi toujours du chewing-gum à la framboise dans son sac et riait sincèrement aux tentatives de Taryn de la faire sourire.

— Je comprends, t’es adorable, mais évite de tomber sur la tête, avait lancé Charlie plus tôt, en réponse au poirier idiot que Taryn faisait cet après-midi-là. Tes parents préfèreraient sûrement que je te rende vivante.

Elle avait ensuite jeté un œil à son téléphone, pour voir si ses innombrables amis lui avaient écrit. Elle devait crouler sous les propositions pour le week-end, Taryn en était certaine… et elle aurait bien aimé savoir lesquelles. Depuis la table sur la terrasse, sous le parasol, Charlie avait souri à quelque chose sur son écran en secouant doucement la tête. Comment pouvait-on être à ce point branchée, intelligente et tendre à la fois ? Taryn rêvait d’être comme elle, mais aussi de devenir sa meilleure amie. Compliqué. Elle devait se contenter de ces un ou deux après-midis par semaine où ses parents faisaient appel à Charlie, en attendant de trouver d’autres prétextes pour les faire sortir plus souvent.

L’été touchait à sa fin, et la rentrée approchait. Certains moments de leur été ensemble restaient gravés dans la mémoire de Taryn, aussi nets que des tampons de passeport, les détails trop importants pour s’effacer. Aujourd’hui avait tout l’air d’en faire partie, ses sens étaient en éveil, l’après-midi flamboyait sous le soleil implacable. Son esquimau avait fondu, laissant une traînée collante rouge et bleu le long de son poignet. Mais franchement, qui s’en souciait ? Elles s’amusaient trop. L’après-midi s’écoulait sans la moindre contrariété, portée par sa légèreté. Après avoir bondi joyeusement de la piscine du jardin à la terrasse, elles avaient laissé l’air sécher les gouttes d’eau sur leur peau hâlée. Il y avait des rires, de la musique, grâce à l’enceinte portable que Charlie semblait toujours transporter dans son grand sac de baby-sitter, et des snacks, comme les esquimaux que sa mère leur avait laissés avec un mot : « Amusez-vous bien ! ». Cela s’annonçait comme la meilleure journée que Taryn avait passée depuis longtemps.

— Tu devrais peut-être enlever ton bracelet, dit Charlie en désignant d’un signe de tête le bijou en argent, attaqué par les gouttes d’esquimau.

C’était un cadeau de son père pour ses neuf ans et, qu’il fasse un peu bébé ou non, elle l’adorait complètement parce qu’il avait pris le temps de le choisir rien que pour elle. Taryn avait la chance d’avoir des parents merveilleux qui étaient tous les deux drôles et chaleureux. Leur famille à trois était petite mais soudée. À ce jour, elle avait accumulé sept breloques sur son bracelet, mais rêvait d’un trèfle à quatre feuilles, qu’elle n’avait pas encore tout à fait les moyens de s’offrir. Elle était née en mars, après tout, et affirmait que tout ce qui était irlandais était à elle.

— Oh purée, merci, dit Taryn en attrapant le fermoir pour libérer le bracelet.

Il glissa facilement le long de son poignet et atterrit sans un bruit sur la table d’extérieur tressée. Elle n’était pas vraiment fan de bijoux, mais celui-là était différent. Il lui permettait d’être elle-même, de montrer les détails qui faisaient qu’elle était unique. Elle repoussa une mèche derrière son oreille. En général, ses cheveux étaient bruns et ternes, mais après trois mois passés à la piscine, ils étaient actuellement brûlés par le soleil — un pas de plus vers le blond de Charlie.

— De rien. Tu veux un autre soda ? demanda Charlie.

Elle se tenait entre elle et l’eau bleue étincelante, la serviette posée sur son épaule recouvrait à moitié le haut de son maillot rouge. Elle avait déjà de la poitrine. Une bonne. Taryn cligna des yeux devant cette image frappante : la façon dont la lumière offrait à la fois du rehaut et du contraste, des termes qu’elle avait appris dans les leçons d’arts plastiques auxquelles sa mère l’avait inscrite le mercredi. Taryn cligna des yeux, perdue dans le mélange captivant de tous ces éléments. Le ciel était un tourbillon d’orange, de rose et de violet — presque trop beau à regarder, comme l’était Charlie. À tel point qu’elle en avait oublié la question.

Charlie fit un pas vers elle, la composition se dissolut, l’eau bleue réapparut derrière elle, et sa silhouette s’effaça.

— Taryn ? T’es avec moi ou pas ? Tu veux boire quelque chose ? Je peux te l’écrire si tu préfères.

— De l’eau, répondit-elle rapidement en fixant la piscine, espérant dissimuler sa petite fixette.

Taryn avait toujours été fascinée par les images fortes. Elle était attirée par ce mystère, perdue dans ce qui rendait certaines choses magnifiques, même si elle ne savait pas encore comment faire partie elle-même de cette beauté. Ce n’était pas grave. Elle observait, de l’extérieur.

— Tu serais pas un peu saoule de piscine ? plaisanta Charlotte avec un sourire en coin.

En passant derrière elle, elle posa affectueusement la main sur sa tête.

— Non. Juste fatiguée, je crois.

Elles avaient passé deux heures à nager, alors la réponse paraissait logique, même si ce n’était pas la vraie raison de son trouble.

— On peut dîner sur le canapé, si tu veux. Pizza surgelée.

— Et des granités à la citronnade ? demanda Taryn en se redressant d’un coup.

Charlie lui en avait préparé la dernière fois qu’elle était venue, et elle n’avait jamais rien bu d’aussi rafraîchissant de sa vie entière. Elle avait essayé d’en refaire toute seule, mais le résultat avait été catastrophique parce que, eh bien, elle n’était pas Charlie.

— Marché conclu.

Charlie s’avança d’un pas sur la terrasse, fit semblant de lancer un panier et de marquer, puis disparut dans la maison. Toute cette scène laissa un large sourire sur le visage de Taryn.

— Meilleure journée de ma vie ! cria-t-elle dans son dos.

En réalité, la journée était à quelques minutes de se muer en soirée, ce qui signifiait que ses parents seraient bientôt là avec ceux de Charlie, Ronnie et Deirdre. Ronnie et le père de Taryn travaillaient dans la même concession de voitures de luxe, et ils avaient apparemment accroché lors d’une discussion, à l’occasion d’une journée creuse au magasin.

Avant de connaître Charlie, Taryn avait véhémentement affirmé qu’elle n’avait plus besoin de baby-sitter. Elle allait bientôt entrer en sixième, l’âge où on devenait soi-même baby-sitter. C’était frustrant qu’on la cantonne au monde des petits alors qu’elle se sentait bien plus mature que ce que sa famille voulait bien reconnaître. Sa mère, pourtant, était catégorique : pas question que Taryn reste seule à la maison avant ses douze ans, qui étaient encore dans sept mois ridiculement longs.

— Tu sais que je ne vais pas mettre le feu à la maison, hein ? Je vais regarder la télé sur le canapé. Peut-être même que je vais faire un truc fou et lire un livre, ce que tu me dis toujours de faire. J’ai pas besoin qu’on surveille ce que je fais.

— Mouais.

Sa mère n’était pas convaincue.

— Ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est ma tranquillité d’esprit. L’année prochaine, ce sera différent. En attendant, pas de chance.

Taryn avait vite changé d’avis après avoir rencontré Charlotte Adler. Ses protestations s’étaient évanouies d’elles-mêmes. Elle passait de bons moments avec Charlie, et avec elle, elle avait bien plus appris sur le monde que dans n’importe quelle salle de classe. En plus du baby-sitting, Charlie travaillait aussi comme maître-nageuse au centre YMCA, et cette piscine offrait à Taryn et ses copines une vue imprenable sur la vie des ados et leurs interactions.

Les garçons venaient rôder autour de la chaise de surveillance de Charlie chaque fois qu’elle était de service, et on aurait dit qu’ils venaient d’enchaîner cinquante pompes avant de s’approcher. Taryn et ses amies pariaient sur celui que Charlie allait remarquer en premier. Alors qu’ils se pavanaient devant sa chaise, elle leur octroyait parfois un petit salut de quatre doigts, sans même tourner la tête en leur direction. C’était un geste que Taryn avait décidé d’adopter, s’entraînant dans le miroir plusieurs fois par semaine à faire ce signe, le menton droit, les doigts levés. Mais elle avait fini par abandonner, admettant qu’elle ne pouvait y arriver. Elle n’était pas Charlie. Mais d’un autre côté, qui l’était ?

— Viens me tenir compagnie pendant que je fais la pizza, lança Charlie depuis la cuisine. On peut rajouter des peppéronis pour se faire une soirée de folie.

Il ne fallait pas le lui dire deux fois. Taryn ramassa sa serviette et son bracelet, puis se précipita à l’intérieur. Assise sur le tabouret devant le bar, elle lança les peppéronis sur la pizza comme de petits frisbees et parla à Charlie de ses amies, Lara et Alyssa, et de combien elle espérait qu’elles déjeuneraient ensemble cette année, car ce serait la première fois que leur groupe serait soumis à plusieurs créneaux horaires pour le repas.

— Je vais te donner le meilleur conseil qu’on m’ait jamais donné, annonça Charlie en agitant sa spatule. Prête ?

— Ultra prête, répondit Taryn, incapable de se retenir de sourire ou de détacher les yeux de Charlie.

Elle était captivée par la façon dont la raie dans les cheveux blonds de Charlie semblait changer sans effort, suivant la direction dans laquelle elle les repoussait.

— Ne te fais pas de souci pour quelque chose qui pourrait arriver, avant que ça n’arrive. Sinon, tu vas juste te retrouver à gaspiller l’énergie que tu pourrais passer à…

Elle désigna la pizza en face d’elle.

— … manger beaucoup de pizza ou à courir avec ton chien dans le jardin à la tombée du soleil.

Les deux options semblaient géniales pour Taryn.

— Tu vois ce que je veux dire ? demanda Charlie.

Elle planta ses yeux bleus brillants dans ceux de Taryn.

— Carrément. Je vais essayer d’arrêter de stresser. Enfin, tu vois… un truc du genre.

Elle détourna le regard. La sincérité du moment la mettait étrangement mal à l’aise. Elle se sentait plus à l’aise avec Charlie quand elle jouait le rôle de l’enfant espiègle.

— Voilà. Tu vas gérer. La sixième, c’est du gâteau, et j’ai hâte que tu me racontes tout.

Ces mots firent gonfler le cœur de Taryn parce que Charlie avait vraiment l’air de tenir à elle. Elles étaient amies, d’une façon unique qui n’appartenait qu’à elles, même si Charlie était payée pour être là. Elle était toujours gentille avec elle lorsqu’elles se croisaient « dans la vraie vie » : elle se détournait de son chemin pour s’arrêter et discuter, ce qui faisait de Taryn une vraie star sociale aux yeux de ses amies de onze ans.

Elles passèrent les deux heures suivantes à traîner sur le canapé devant un film interdit aux moins de treize ans dont le sujet était la dernière nuit de lycée. Un film qui donna à Taryn l’impression d’être mature et instruite sur tout ce qui touchait à l’adolescence.

— C’est pour une amie que je demande… Les soirées de lycée sont vraiment aussi dramatiques que ça ? demanda-t-elle après qu’une fille eut quitté la pièce en courant, en larmes, pendant que sa meilleure amie attrapait une autre bière en lui lançant un regard noir.

L’intimidation lui alourdit les épaules. Comment allait-elle survivre dans un monde pareil ?

Charlie haussa les épaules et piqua une poignée de popcorn beurré dans le grand saladier argenté posé entre elles.

— Ça dépend des soirées.

— Alors je suis mal barrée. Je vais finir comme la fille toute seule dans un coin, qui cherche à discuter avec des adultes.

Charlie fronça les sourcils.

— Non, tu ne vas pas finir comme ça. Mais je pense qu’on se sent tous comme ça avant de savoir qui on est vraiment.

— Cool à savoir, j’imagine.

La vérité, c’était que Taryn n’avait pas la moindre idée de qui elle allait devenir, mais il était clair que la confiance tranquille de Charlie signifiait qu’elle, elle savait déjà. Et ça donnait envie à Taryn de faire plus d’efforts pour laisser sa marque dans le monde — comme disait souvent son père —, et de se lancer, et d’affronter les moments difficiles. Peut-être qu’elle devrait apprendre à jouer d’un instrument, ou se présenter aux élections des délégués de classe. Le statut de Charlotte Adler était un objectif à atteindre.

— Tu veux savoir ce que moi je sais déjà ?

Taryn hocha la tête, avide d’entendre la suite.

— Tu vas affronter ce monde et le renverser grâce à tout ce que tu vas accomplir, et un jour, j’aurai l’occasion de dire : « Je te l’avais dit. »

Taryn pouvait à peine parler après ça. Charlie essayait peut-être juste d’être un bon modèle ou quelque chose comme ça, mais, touchée par ses mots, Taryn resta euphorique jusqu’à la fin du film. Elle grignota avec joie son popcorn, rit avec Charlie, et se mit à rêver en secret à tout ce qui l’attendait cette année. Malheureusement, sa soirée parfaite fut interrompue par l’arrivée des quatre parents, tout sourire, qui sentaient le vin et le pain à l’ail, et qui s’extasiaient sur leur sortie.

— Tarynours ! s’exclama sa mère en passant les bras autour de son cou depuis l’arrière. Les parents de Charlotte nous ont emmenés dans la plus belle des petites pizzerias. Je t’y emmènerai un de ces jours, pour que tu t’imprègnes de la culture. C’était tellement authentique ! Tellement chaotique ! Ton petit cœur va chanter de bonheur.

— Maman, t’as bu un verre de vin ? demanda Taryn, ce qui déclencha un rire général chez les trois autres adultes.

— Du vino ? Tu veux dire du vino ? J’en ai effectivement bu un. Oui.

Elle déposa un gros baiser sonore sur la joue de Taryn. L’excitation de sa mère pour tout et pour rien n’avait rien de nouveau chez elle. Elle saisissait la vie à pleines mains et sautait dedans à pieds joints. Bruyamment. Taryn, non. Enfin… pas encore.

Un peu à l’écart, Taryn vit son père glisser une liasse de billets pliés dans la main de Charlie, qui le remercia. Pendant que sa mère chantonnait dans la cuisine quelque chose qui ressemblait à de l’italien, Charlie fit trois pas et attira Taryn dans une étreinte dévouée.

— Passe une bonne première semaine à l’école, d’accord ? Et moins de stress, Taryn. Tu vas t’en sortir à merveille. La prochaine fois que je viens, je veux tous les détails. Pour de vrai.

Taryn sourit, hocha la tête, et la serra à son tour, profitant de la chaleur de ce moment, tout en se sentant soudain un peu timide. De plus, être si proche physiquement de Charlie déclenchait en elle une vague de sentiments qu’elle ne savait pas nommer.

— Ouais, OK. C’est d’accord.

Quatre semaines plus tard, Ronnie, Deirdre et Charlotte quittèrent Dyer, dans l’Indiana, pour la Californie ensoleillée, sans véritable préavis. Ronnie révéla qu’il comptait ouvrir sa propre concession, et apparemment, il ne souhaitait pas attendre. Son père en fut attristé. Il ouvrit une bière dans la cuisine et secoua la tête.

— Un bon vendeur qui s’en va. Et un pote, aussi.

— Attends… Les Adler déménagent ?

Son cœur plongea dans sa poitrine. Elle n’arrivait pas à imaginer une vie sans les soirées avec Charlie à attendre avec impatience.

— J’en ai bien peur, ma puce. Heureusement que t’as bientôt plus besoin de baby-sitter, hein ?

— Ouais, répondit-elle d’un ton vide, ses mots résonnant dans sa tête, creux, décalés.

Sa poitrine lui faisait mal, et tous les plans qu’elle avait faits s’évaporèrent d’un coup. Une vie sans Charlie Adler, ça sonnait terne, sans éclat. La petite étincelle d’excitation qu’elle avait appris à chérir venait de s’éteindre dans un simple souffle, sans autre cérémonie.

— Heureusement.

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