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Passerelles · Julie Lezzie

Lire Passerelles en ligne gratuitement Chapitre 1

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C’était la rentrée. Justine balayait sa salle de classe du regard. Elle était chaleureuse, avec ses murs couleur ocre sur lesquels courait une frise formée par les dessins des enfants. Ses grandes fenêtres exposées à l’est laissaient entrer le soleil le matin, quand les rayons étaient les plus agréables. De là, on pouvait voir la cour de récréation, mais aussi observer au printemps les allées et venues incessantes d’un couple de mésanges, qui, année après année, élevaient leurs couvées dans la cavité d’un tilleul. La pièce était vaste, et de par la disposition des tables modulables, des meubles de rangement et du bureau poussé dans un coin, elle gardait un caractère spacieux bien pratique pour mieux gérer les activités un peu spéciales qui y avaient lieu. Au fond, derrière les étagères de livres, se trouvait le coin lecture, ce petit espace protégé comportant un canapé en mousse et des coussins disposés au sol. Justine était assise à son bureau, situé dans le coin opposé de cette salle qu’elle était heureuse de retrouver. Elle aimait son odeur, une odeur de peinture, de colle, d’école, en somme ; elle la connaissait par cœur, elle aurait pu y évoluer les yeux fermés.

Justine s’apprêtait à accueillir ses élèves – son petit groupe d’enfants « inadaptés » comme on les nommait, qu’ils soient autistes ou simplement hyperactifs, ces gosses incapables de suivre un cursus scolaire normal, qui nécessitaient une attention constante. Elle allait retrouver Amélie, Géraldine, Jérémy, Marie, Grégoire et Chloé qu’elle avait déjà l’année dernière, et faire la connaissance de deux petits nouveaux, Thomas et Olivier. Si elle était un peu inquiète quant à l’accueil de ce dernier, ce n’était pas par rapport à ses troubles comportementaux – très minimes chez cet autiste léger d’après son dossier – mais parce qu’Olivier était sourd. Heureusement, cette année, elle allait bénéficier de l’aide d’un auxiliaire, qui, espérait-elle, allait arriver avant les enfants, pour qu’elle puisse le mettre au parfum. Pour ce qui était de faire connaissance, rien de tel que quelques situations rocambolesques et catastrophiques comme il y en avait une demi-douzaine par jour dans cette salle de classe, et qui permettaient de découvrir en un clin d’œil la personnalité de chacun ! La stagiaire bénévole de l’année dernière n’avait pas tenu la matinée ; après avoir stoïquement résisté à Marie qui s’amusait à jouer à Tarzan, en prenant ses longs cheveux pour des lianes, elle était partie chaussée d’une seule botte, pleurant de rage après que Jérémy ait uriné dans l’autre en gloussant de bonheur.

Justine entendit toquer et leva les yeux. Un jeune homme se tenait dans l’encadrement de la porte. Il était plutôt beau gosse, brun, les cheveux en pétard, bien fichu – le genre de mec qui aurait été tout à fait son type si elle n’avait pas préféré les femmes.

— Bonjour ! Je suis David, l’auxiliaire… C’est bien ici que je devais me rendre ?

— Oui, oui, entre ! Assieds-toi. Je suis Justine. Dis-moi, tu ne comptais pas rester dans cette tenue ? demanda-t-elle en observant ses santiags, son pantalon noir et sa belle chemise, se disant qu’il ressemblait davantage à un gigolo.

— Ben si, pourquoi ?

— T’apprendras vite qu’ici les vêtements les plus usés sont les mieux adaptés. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Et pense à prendre des baskets demain, tu seras plus à l’aise !

David parut déçu ; visiblement il espérait faire meilleure impression. Il se mit à déboutonner sa chemise.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda aussitôt Justine, qui, si bien foutu que fut son nouvel assistant, n’était nullement intéressée par un strip-tease.

— Je sauve ce qui peut l’être… répondit David, ôtant sa chemise qu’il plia consciencieusement, se retrouvant en débardeur.

— Bon. Maintenant, avant qu’ils n’arrivent, laisse-moi te parler des enfants – une fois qu’ils seront là, on n’aura pas beaucoup le temps de causer, crois-moi ! Amélie est la plus grande, elle aura neuf ans le mois prochain. Enfant battue, elle a été retirée à ses parents et placée dans une famille d’accueil, mais reste très renfermée, au bord de l’asociabilité. Elle ne communique que si elle y est contrainte, mais travaille bien. La seule personne à qui elle s’adresse spontanément est Géraldine, qu’elle considère comme sa sœur jumelle. Grégoire est violent, il faut s’en méfier. Psychotique au tempérament destructeur, il s’énerve très vite et a tendance à agir dans ton dos. Il n’a que sept ans, mais c’est l’élément le plus perturbateur de la classe. Il est interne à l’Institut Médico-Educatif. Il vient à l’école pour les activités de groupe : sport, musique, sorties et ateliers divers ; on ne le verra pas beaucoup pour les activités scolaires proprement dites, il a une institutrice à l’IME. Bon, après on a Chloé, trisomique, elle est calme et gentille. Un peu pot de colle parfois – comme tous les trisomiques, elle a des besoins affectifs très importants. Marie aussi, réclame beaucoup de câlins ; elle est très agitée, par contre, ne tient pas en place, elle a besoin de se faire remarquer à chaque instant.

— Trisomique aussi ?

— Non, non. Elle est hyperactive et colérique. Avec des difficultés de concentration qui, combinées à sa dyslexie, rendent l’apprentissage quasi impossible.

Justine s’arrêta de parler en entendant des éclats de voix dans le vestiaire.

— En parlant du loup… fit-elle, avant de se lever de son bureau pour aller à leur rencontre.

De sa chaise, David entendait une fillette brailler :

— Je veux pas y aller ! Je te déteste ! T’es qu’une méchante sorcière !

— Bonjour Marie ! Bonjour, Madame Bellanger.

En voyant sa maîtresse apparaître dans le vestiaire, le visage de la fillette s’illumina. Elle lâcha aussitôt la main de sa mère à laquelle elle se pendait tel un chimpanzé pour se jeter dans les bras de Justine.

— Tu sais pas, j’ai une nouvelle copine là où j’habite ! Tu devineras jamais ce que mon papy m’a donné pour mon anniversaire… J’ai huit ans maintenant, tu sais ?

Marie était manifestement en pleine forme.

— Bonjour. Je passerai la prendre à 17h. A tout à l’heure, Marie.

Visiblement habituée à ce qu’elle ne lui dise pas au revoir, Madame Bellanger paraissait soulagée d’être enfin débarrassée de sa fille pour la journée. Celle-ci ne remarqua même pas le départ de sa mère, ni la présence de David dans la salle, trop occupée à fouiner dans les bacs de jouets pour voir si rien n’avait disparu pendant l’été. Quand elle se retourna, elle sursauta en le voyant.

— T’es qui ? T’es le fiancé de Justine ? Je m’appelle Marie, j’ai huit ans. Et tu sais pas ? J’ai une poupée magique !

— Je vois que vous avez fait connaissance !

Justine réapparut avec une fillette blonde au strabisme prononcé et aux traits caractéristiques de la trisomie 21.

— Les filles, écoutez-moi : voici David. Il va nous aider en classe cette année, alors il faudra être gentilles avec lui pour qu’il reste avec nous !

Marie se précipita pour prendre la main de Chloé et l’entraîner jusqu’à la table, où elle entreprit un monologue passionné, racontant ses vacances au bord de la mer.

— Bon, où est-ce qu’on en était ? Ah, oui ! Jérémy vient plusieurs fois par semaine bousculer nos habitudes…

Justine sourit, voyant David occupé à prendre des notes.

— Il passe le plus clair du temps dans la section pour autistes de l’IME. Il communique très peu. Quand il parle, c’est souvent pour répéter une conversation ou des informations qu’il a enregistrées des jours, voire des mois auparavant.

— Il est écholalique ? demanda David, qui avait cessé de griffonner dans son calepin, semblant tout à coup très intéressé.

— Oui, essentiellement à retardement, ce qui nous vaudra, entre autre, de tout savoir sur les problèmes sexuels de ses parents ou d’entendre quelques dialogues des « Feux de l’amour »… J’espère que tu es fan !

— Pas vraiment, non… répondit David, moins enthousiaste.

— J’ai un petit nouveau, Thomas. Il est microcéphale ; il ne viendra pas souvent – il est à l’hôpital de jour où il bénéficie de consultations chez le psychomotricien et l’orthophoniste. Je l’ai rencontré avec ses parents il y a quelques jours, après avoir étudié son dossier. Il ne parle pratiquement pas et a un peu de mal à coordonner ses mouvements. C’est un enfant très agréable, toujours souriant. Ses capacités d’apprentissage ont été stimulées dès son plus jeune âge avec la méthode Doman, mais les échanges sont quasi nuls : difficile de savoir où il en est.

— Sa place n’a pas l’air d’être en Classe d’Intégration Scolaire…

— Ses parents ont beaucoup bataillé pour qu’il ne soit pas à plein temps à l’hôpital de jour ; ils tiennent à ce qu’il ait une chance en CLIS. On verra bien ce que ça donnera. Autre nouvel élève, Olivier. Il est autiste, mais à un degré moindre que Jérémy. Il est sourd-muet et ne s’exprime qu’en langue des signes. Il devrait aller dans une CLIS 2 adaptée à son handicap auditif, mais il n’y a pas de place disponible, alors pour l’instant, il a atterri dans la mienne. D’après ce qu’on m’a dit, il a de grandes capacités pour les maths. Il était dans une école pour sourds jusqu’à présent, mais il ne peut plus suivre le cursus normal dans les autres matières, alors il suivra les cours de maths et de langue des signes là-bas, et passera le reste de son temps ici avec nous.

— Quel sera mon rôle exactement ? demanda David, visiblement impatient de prendre ses nouvelles fonctions.

— Tu m’aideras en me secondant en tout ! Ici, rien n’est jamais prédéfini. Les imprévus peuvent changer le programme de la journée en un clin d’œil. Tu liras des histoires, coordonneras les activités les plus variées, feras la police, et épongeras des débordements de toute nature...

Justine sourit en découvrant la mine déconcertée de son auxiliaire. Encore un utopiste qui pensait débarquer ici tel le messie et faire de ces enfants des génies, pensa-t-elle.

— Je ferais de mon mieux, répondit celui-ci simplement.

Soudain, un tourbillon entra dans la pièce. Un garçon portant un maillot et un bermuda rayés tournoyait sur lui-même tel un cyclone enragé, avant de se mettre à courir à toute vitesse le long des murs dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. David jeta un coup d’œil à l’entrée et vit une belle femme aux longs cheveux blonds, vêtue d’un tailleur très chic, occuper l’encadrement de la porte. Justine se leva aussitôt pour aller à sa rencontre.

— Madame Torino, bonjour ! Jérémy m’a l’air en pleine forme !

Malgré la classe et la prestance qui se dégageaient de cette femme magnifique, elle paraissait gênée et mal à l’aise.

— Oui, il a grandi et court encore plus vite qu’avant… dit-elle d’un air ennuyé.

Un homme apparut derrière elle, poussant un garçon roux devant lui. Une fois dans la salle, il s’accroupit et lui parla en langue des signes.

— J’espère que ça va bien se passer, dit-il à Justine en lui confiant un cahier de vacances consacré au calcul. Ça l’occupera si vous avez besoin de travailler avec les autres !

Après avoir échangé quelques propos concernant les cours que suivait Olivier à l’institut quatre fois par semaine et pour lesquels il fallait le mettre dans un taxi, Justine ferma la porte de la salle de classe. Quand elle se retourna, elle vit David accroupi devant lui en train de communiquer par signes. C’était trop beau pour être vrai !

— Tu parles la langue des signes ? C’était pas dans ton CV !

David montra une chaise à Olivier et revint vers Justine avec une satisfaction non dissimulée.

— Je ne m’exprime pas couramment ; j’ai appris à signer avec mon cousin quand j’étais gosse, il est Sourd.

— Super ! Ca va drôlement m’aider ! Si tu pouvais essayer de l’intégrer...

Justine entendit la porte claquer et se retourna.

— Bonjour Amélie ! lança-t-elle, alors qu’une fillette frêle et menue se glissait discrètement en classe pour s’asseoir à côté d’une gamine aux longs cheveux blonds et bouclés, qui s’était installée quelques minutes plus tôt.

— Thomas ne viendra pas aujourd’hui, Grégoire non plus ; on va procéder au rassemblement et démarrer une activité.

Pendant ce temps, Jérémy ne s’était pas arrêté de courir autour de la pièce, frôlant le mur et le mobilier de sa main droite. David le regardait, fasciné.

— Bon, ce matin, on va faire de la peinture ; après avoir parlé un peu, vous allez peindre ce qui vous a plu pendant les vacances. Marie, aide-moi à distribuer le papier ! Jérémy, viens t’asseoir avec nous ! Jérémy ?

Le garçon sursauta à l’appel de son nom, ce qui freina sa course un instant. Il la reprit de plus belle, en poussant des cris stridents : « Hi, hiii, hiii, hi ! » Essoufflé, il cessa enfin de courir, marchant le long des murs, ses doigts restant toujours en contact avec le revêtement.

Alors que les enfants se tenaient tranquilles, barbouillant avec plus ou moins d’habileté leurs feuilles – et la table – de peinture, seule une voix teintée d’adrénaline rompait régulièrement le silence : « Utopie dépasse Thunderbird et rattrape dangereusement le numéro cinq en casaque jaune ; ça y est, Utopie passe en tête et franchit la ligne d’arrivée, suivie par Trafic et Thunderbird troisième ! Pour gagner, il fallait donc avoir joué 9-5-3-6-7. »

David se demandait comment un si jeune enfant arrivait à reproduire une voix d’adulte aux intonations plus graves avec une précision digne des plus grands imitateurs. La main de Jérémy quitta le mur et plongea dans sa poche. Il en sortit une espèce de chiffon gris, sorte de doudou fétiche muni duquel il se mit à sucer son pouce. Il regardait vers eux. On ne peut pas dire qu’il les regardait, car son regard était vide et ne se posait sur personne. Le garçon se rapprochait en silence, en se balançant de gauche à droite comme s’il avait du mal à garder l’équilibre autrement.

— Jérémy, tu viens te joindre à nous ? demanda Justine d’une voix douce et avenante.

Jérémy parut ne pas l’avoir entendue. Son regard flottait au-dessus de la table, perdu dans le vague. Il continua sa petite ronde silencieuse, se déplaçant autour de la table tel un fantôme. Le calme avant la tempête. Chloé, qui était d’une grande maladresse, renversa soudain son gobelet d’eau en y trempant son pinceau, ce qui inonda la table et plus particulièrement le dessin de Marie. Celle-ci sauta sur ses pieds et se mit à hurler :

— T’as bousillé mon dessin ! Ma plage est verte maintenant ! Ça, tu vas me le payer !

Elle attrapa son gobelet d’eau jaunâtre et le jeta à la figure de Chloé, aspergeant Justine au passage. Après quoi elle se jeta sur le pinceau plein de peinture rouge et courut après la fillette qui prit ses jambes à son cou.

— Marie, ça suffit ! la prévint Justine, en prenant sa voix autoritaire pour la rappeler à l’ordre.

Marie semblait n’avoir rien entendu, tandis que la course autour de la table s’accélérait. David laissa passer Chloé, puis attrapa Marie au vol. La fillette se mit à crier, se débattant furieusement, lui collant de la peinture rouge partout. Pendant ce temps, Olivier observait le manège bouche bée, tandis que les deux « jumelles » – pour qui le chaos était familier – continuaient à peindre comme si de rien n’était. Jérémy s’était installé dans un fauteuil avec son doudou ; dans ce vacarme du diable, les paupières mi-closes, il semblait prêt à s’endormir. Justine était occupée à débarbouiller Chloé, dont la figure jaune était striée de coulées de larmes. Dans les bras de David, Marie se calma aussi vite qu’elle s’était énervée. Quand il la lâcha, elle alla droit vers Chloé encore juchée sur les genoux de Justine et comme s’il ne s’était jamais rien passé, entama un grand monologue sur sa poupée magique. Justine les envoya dans le coin lecture rejoindre Jérémy, pendant qu’elle entreprit de nettoyer la table.

— Il faut qu’ils retrouvent leurs repères après les vacances... Tu pourrais aller leur lire une histoire ? demanda-t-elle à David.

— Ben, heu… Oui, bien sûr, répondit-il, réalisant qu’il n’avait plus lu d’histoire à voix haute depuis que son petit frère était décédé.

Le jeune homme se dirigea vers le coin lecture. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, la main droite de Jérémy battait l’air de plus en plus vite ; le garçon autiste était visiblement perturbé de le voir envahir son espace. David tenta d’accrocher son regard, mais c’était chose vaine. Les yeux écarquillés de Jérémy cherchaient désespérément comment se soustraire à cet étranger sans entrer en contact avec lui. Il sauta sur ses pieds, et avant que quiconque ait pu réagir, il avait bondi par-dessus les fillettes dans le canapé, et courait maintenant comme un fou autour de la pièce en imitant le bruit d’une locomotive. Tandis que David tentait de consoler Chloé, qui dans l’action avait reçu un coup de genou dans la figure, Marie avait étalé ses livres préférés parterre et chantait à tue-tête :

— C’est moi qui vais choisir-euh, c’est moi qui vais choisir-euh !

— Je crois qu’on va laisser Chloé choisir ; ça la consolera de son bobo, fit David, toujours soucieux de rendre justice.

— Quoi ? Mais c’était moi qui devais choisir ! C’est pas juste !

Marie se releva d’un bond.

— Qu’est-ce que tu veux que je lise, ma chérie ? demanda David à Chloé, imperturbable.

— Blanche-naine ! répondit celle-ci avec un sourire radieux.

— C’est Blanche-neige, pauvre idiote ! répliqua Marie. Et on la connaît par cœur, cette histoire, choisis-en une autre !

— Non, c’est Blanche-naine que je veux ! insista la fillette trisomique en souriant.

Justine, qui avait fini de nettoyer l’incident, observait Olivier. Les allées et venues de Jérémy – toujours occupé à faire la loco – le distrayait de sa peinture, mais étant sourd, il échappait au pire. Il ne semblait pas trop perturbé et son adaptation se passait plutôt bien. Elle jeta un œil vers le coin lecture où David avait enfin pu commencer à lire. Il se débrouillait pas mal, pensa-t-elle avec satisfaction. Les deux fillettes étaient lovées de chaque côté du jeune homme, écoutant religieusement l’histoire qu’elles connaissaient par cœur, en dévorant des yeux les images comme si elles les découvraient pour la première fois. Régulièrement, un son perturbateur se faisait entendre, s’amplifiant, puis s’éloignant à nouveau : « Tchou, tchouuu ! Thouga douga douga douga, tchougadougadougadouga, tchou, tchouuu ! »

L’assistante qui vint à midi chercher les enfants pour les emmener à la cantine, eut un mouvement de recul en voyant David. Son débardeur blanc était maculé de ce qui ressemblait à du sang tout frais, il en avait jusque dans les cheveux. Gêné, il se crut obligé de raconter l’épisode du matin avec la peinture.

— Heureusement, on a pu épargner la belle chemise ! lui lança Justine, alors qu’ils se retrouvaient seuls.

— Ils sont toujours aussi agités ?

— Ce matin ils étaient particulièrement calmes ! répondit-elle avec un sourire qui en disait long.

David se demanda un instant si elle plaisantait. Ne sachant quoi penser, il entreprit d’ôter la peinture rouge dans ses cheveux.

— C’était pas mal, les mèches… plaisanta Justine.

— Heureusement que c’est de la peinture à l’eau, grommela David, voyant un filet rose s’écouler sur son front.

— Attends, je vais t’aider ; j’ai l’habitude !

David s’affala sur une chaise, tandis qu’elle se penchait sur lui munie d’un coton et d’un essuie-tout. Pendant qu’elle frottait ses cheveux, il la détaillait. Elle devait faire 1m70 environ, comme lui ; elle était plutôt mignonne. Ses traits étaient fins et féminins et pourtant elle avait quelque chose d’un garçon manqué. Peut-être était-ce ses cheveux courts ? Non, c’était sûrement le fait qu’elle ne portait pas de maquillage, se dit-il, convenant que pour le travail qu’elle faisait, ce serait effectivement une perte de temps. Son regard fut soudain attiré vers le décolleté qu’offrait sa chemise rayée, déboutonnée sur une bonne longueur, laissant deviner une brassière blanche.

Justine remarqua soudain où David avait les yeux et se retourna. C’est pas vrai ! se dit-elle, je vais devoir recoudre ce damné bouton si je veux avoir la paix. Tous les mêmes, ces mecs ! Puisque c’est comme ça, il n’a qu’à les garder, ses mèches !

— C’est fini, dit-elle d’un ton cassant, avant d’aller s’asseoir à son bureau où elle entreprit de consigner quelques notes sur les progrès et attitudes des enfants, ignorant délibérément David qui rassemblait ses affaires.

La première journée du jeune homme était terminée, il ne faisait qu’un mi-temps.

— Bon, alors à demain ! lança celui-ci comme si de rien n’était, feignant un air détendu alors qu’il était terriblement gêné.

David aurait voulu pouvoir rester pour discuter avec elle de cette première journée riche en émotions, mais son regard déplacé avait jeté un tel froid qu’il ne lui restait plus qu’à partir.

— A demain, lui répondit Justine, sans quitter son carnet des yeux.

La journée terminée, Justine décida de se rendre à l’établissement d’Olivier, pour d’une part, rencontrer son professeur et en apprendre plus sur ses capacités, et d’autre part, voir s’il lui serait possible d’apprendre la langue des signes. En entrant dans le bâtiment, elle se retrouva dans un grand hall désert et silencieux. Dans un coin, deux banquettes métalliques se faisaient face, séparées par une table. Des piliers carrés soutenaient la structure, sur lesquels des affiches avaient été scotchées. Un cartable avait été oublié dans un coin.

— Ohé, y a quelqu’un ? appela-t-elle, cherchant une indication pour trouver le secrétariat.

Ne voyant rien de tel, elle se dirigea vers un escalier très vaste, au milieu duquel elle aperçut soudain une jeune femme qui l’observait. Celle-ci lui fit signe et Justine lui demanda aussitôt si la directrice était là. Son interlocutrice s’immobilisa, et d’un geste montra son oreille et sa bouche, lui signifiant qu’elle était sourde-muette. Visiblement amusée par la moue dépitée de Justine, qui se maudissait d’être aussi mal inspirée, elle lui fit un grand sourire et montra du doigt l’étage supérieur. Justine lui rendit son sourire et articula « merci », avant de monter les marches quatre à quatre. Là, dans un bureau éclairé par un néon clignotant, elle trouva la directrice, qui était malentendante et lisait sur les lèvres. Justine lui expliqua pourquoi elle était là en prenant soin d’articuler.

— Dommage, vous venez juste de rater le professeur d’Olivier, répondit-elle d’une voix aux intonations étranges, mal assurée du fait qu’elle ne s’entendait pas bien parler. Pour ce qui est des cours de LSF, langue des signes, en revanche, vous avez beaucoup de chance : un jeune homme inscrit au premier niveau a libéré une place pas plus tard que cet après-midi, sinon c’était complet. Les cours auront lieu tous les vendredi de 19 à 21 heures pendant quinze semaines. Si vous êtes intéressée, je vous conseille d’appeler la secrétaire qui s’occupe des inscriptions dès demain matin, avant que quelqu’un ne prenne la place.

Justine la remercia et décida de rentrer à pied. Elle ne raffolait pas particulièrement du métro, encore moins aux heures de pointe. Il faisait encore bon dehors et l’air frais l’aidait à voir clair dans ses pensées. La première journée de classe s’était bien passée. L’auxiliaire s’était bien débrouillé avec les enfants, et même si c’était un jeune blanc-bec, elle était contente de l’avoir.

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