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Rencontre Accidentelle · Kadyan

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La foule bigarrée grossissait de minute en minute. Certains étaient venus après leur travail et n’avaient pas eu le temps de se changer, tailleurs ou costumes de femmes et d’hommes d’affaires ; d’autres avaient pris plus de soin à leur tenue, voulant montrer qu’elles ou ils étaient quelqu’un dans ce monde artistique très fermé. Quelques robes auraient pu participer à un défilé de mode tant elles étaient bizarres. Un des invités portait même un kilt. Le signe d’un ancêtre ayant colonisé cette terre lointaine du Canada ou une excentricité afin de se distinguer ?

Le vernissage battait son plein et le propriétaire de la galerie, accompagné des deux artistes, souriait à pleines dents. Il avait un bon dentiste, pensa Allison, certainement très cher. Le bagout et les connaissances de ce parvenu étaient à la mesure de son sourire. Elle, elle se pliait aux règles de son métier et, majoritairement, conservait pour elle ses opinions. Dénigrer ouvertement les autres avait toujours des conséquences qu’elle préférait éviter. Venir voir ce que présentait la concurrence faisait partie de ses obligations professionnelles. S’habiller afin de projeter une image, aussi. D’où le tailleur veste-jupe droite gris perle en soie et les chaussures à talon ni trop hautes ni trop basses. Strict, mais pas sévère, chic, mais chaleureux. Quelques bijoux simples et bien choisis. Une professionnelle qui avait réussi.

Un serveur portant un plateau de flûtes de champagne passa à côté d’elle. Elle en prit une avec le sourire. Sachant la piètre qualité servie dans cette galerie, elle ne le boirait pas. C’était le problème de Mark, un nouveau venu dans le métier depuis à peine cinq ans : il avait de l’argent, mais aucun goût, que ce soit en vin, en nourriture ou en… art. Elle soupira en parcourant l’exposition. Rien de bien original. Le jeune artiste y croyait ou plutôt les jeunes artistes, mari et femme, y croyaient. D’après les signatures en bas des toiles, elle estimait que madame avait plus de talent que monsieur, pourtant encore une fois, il était mis en avant et elle restait en retrait. Typique de ce milieu.

— Allison, ma chérie, comment vas-tu ?

Au son de la voix de crécelle derrière elle, Allison retint une grimace. Mildred ! Se composant un masque amical, elle se retourna.

— Mildred, quelle heureuse surprise ! Ça fait un moment que je ne t’ai pas vue.

— J’étais à droite, à gauche, pour les affaires de Timmy, tu sais comment ça se passe quand on a un poste important dans une multinationale.

Ayant travaillé toute sa vie à son compte, Allison ne savait pas et Mildred non plus puisqu’elle avait alpagué Timmy à sa sortie de l’université. Elle se contenta d’acquiescer et de lever sa coupe en trempant les lèvres dans le champagne sans le boire. Mildred, heureuse d’avoir trouvé une connaissance, fit de même, et en avala la moitié. À ce rythme, elle ne tiendrait pas longtemps, pensa Allison, sans pitié, envisageant de l’encourager à se saouler afin de s’en débarrasser. Quelle mauvaise pensée, ma fille ! Tu es très vilaine ! Combien elle détestait ces femmes incapables d’exister par elles-mêmes et à qui il fallait toujours un homme à leur bras.

— Des projets ?

— Pour la galerie ? Beaucoup. Tu le sais, je ne manque jamais d’artistes de qualité.

Mildred tourna lentement sur elle-même en observant les toiles avant de replonger son regard noisette dans celui d’Allison.

— Tu as tellement meilleur goût, ma chérie.

Le clin d’œil accompagnant ces paroles déplut à Allison. Elles n’avaient pas gardé les cochons ensemble ! Parce que Timmy avait un jour investi en achetant deux œuvres chères dans sa galerie, Mildred supposait qu’Allison lui appartenait. Cette garce pensait que l’argent achetait tout, mais Allison n’était pas à vendre. Elle ne le serait jamais. Plutôt mourir de faim.

— L’expérience, certainement. Excuse-moi, je vois que Mark est libre et je vais aller le saluer.

Sans attendre de réponse, Allison planta Mildred et se dirigea d’un pas rapide vers Mark, évitant les autres invités.

— Mark. Félicitations. Ce vernissage est un succès.

— Allison ! Quelle joie que tu aies pu te libérer !

Le sourire éclatant n’arrivait pas jusqu’aux yeux noirs de Mark. Allison savait qu’il la dénigrait dès qu’il le pouvait et elle avait du mal à s’empêcher de faire de même.

— Laisse-moi te présenter nos artistes de ce soir. Louis et Martine Laporte, ils sont québécois. C’est la première fois qu’ils exposent à Vancouver. Je suis très fier qu’ils aient choisi ma galerie.

Tout en murmurant quelques mots en français, Allison leur serra la main et proféra les mensonges d’usage. Après quelques phrases, elle estima qu’elle avait perdu suffisamment de temps.

— Merci pour l’accueil, il faut malheureusement que je parte.

— Déjà ? Mais le vernissage vient à peine de commencer.

Mark n’était pas un mauvais acteur, Allison lui reconnaissait cette qualité.

— Désolée, longue journée. Tu sais ce que c’est de préparer une exposition tout en recherchant de nouveaux artistes.

Le visage de Mark se figea un instant avant de recoller le sourire factice. La galerie d’Allison était dans la même rue que la sienne. Une concurrente directe. Qui avait du succès. Il le savait en s’installant là et pensait en tirer profit. Il la jalousait en silence tout en essayant de lui voler des découvertes ou des idées.

— Une nouvelle exposition ? C’est fantastique ! Pour bientôt ?

— Très bientôt. J’ai déniché une perle. Tu seras le premier au courant, ne t’en fais pas. Après tout, nous sommes presque voisins. Excusez-moi. Bon vernissage, ajouta-t-elle pour les deux peintres et en particulier pour Martine qu’elle trouvait très mignonne.

Soulagée d’avoir fait l’apparition d’usage, elle quitta rapidement les lieux. Du moins, aussi rapidement que possible tout en serrant les mains de connaissances et clients potentiels. Après tout, c’était une des raisons de venir chez les concurrents : parler de ses projets et titiller la curiosité des acheteurs.

***

Dès qu’elle ouvrit la porte de son appartement au dernier étage de l’immeuble, Allison se débarrassa de son manteau et de ses chaussures. Elle avait beau avoir diminué la hauteur des talons au fur et à mesure des années, ses pieds ne lui laissaient pas de répit ; elle s’imaginait déjà recevoir ses clients en pantoufle pour pieds sensibles. Allison grimaça et secoua la tête. Jamais ! Elle avait une réputation à préserver et souffrirait en silence. Dans ce milieu, la réputation faisait les trois quarts des résultats. Le bouche-à-oreille faisait le reste.

Tout en passant des vêtements confortables, elle commença à rouler ses épaules afin de détendre les muscles du cou. Son maître de yoga avait insisté pour qu’elle le fasse régulièrement au cours de la journée ; il avait raison, ses maux de tête avaient beaucoup diminué depuis. Après des années de kiné et d’antalgiques, elle avait pu espacer les séances de rééducation et les prises de médicament. Vive le yoga !

S’arrêtant à côté de la discrète chaîne hi-fi design, Allison l’alluma et sélectionna sur son téléphone portable de la musique de chambre. Le son du violoncelle monta doucement dans la pièce. Un sourire sur le visage, elle alla en cuisine réchauffer la soupe de légume maison, préparée la veille, avant de s’installer face à la baie vitrée avec un verre de bon vin rouge sur le tabouret de l’îlot. Même si de nuit elle ne voyait que le noir illuminé de milliers de points de lumière, elle ne se lassait jamais de la vue sur la ville et la mer.

Tout en avalant la soupe chaude avec une tranche de pain complet, Allison continua la romance lesbienne commencée deux jours plus tôt. Elle n’avait jamais assez de temps pour lire tous les romans qui l’intéressaient, cependant dès qu’elle avait un moment, elle sautait sur sa liseuse. Ce livre-ci l’entraînait dans l’Australie du début du vingtième siècle et elle adorait. L’exposition d’art australien qu’elle avait monté l’an dernier avait eu beaucoup de succès. Elle s’était régalée à traquer les artistes au fin fond du Queensland et des Territoires du Nord tout en visitant le pays. Lire une romance se passant sur une station d’élevage l’emportait à nouveau vers ces paysages fabuleux… au chaud. Allison détestait le froid. Heureusement, grâce à l’influence de la mer, les températures à Vancouver n’étaient jamais extrêmes comme ailleurs dans le pays. Allison grimaça. Octobre. Et, demain, elle partait pour le nord. Le froid serait certainement mordant dans le Yukon. Un frisson la parcourut. Rejetant le futur loin dans son esprit, elle se replongea avec délice dans la chaleur de Willowra et de ses personnages.

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