Chapitre 1 — Chapitre 1
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Retour aux sources · Mélissa Roche
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CHAPITRE 1
La femme avançait d’une démarche déterminée au milieu d’un couloir désert. Son port assuré et son visage de marbre ne laissaient rien paraître de son trouble. Cette convocation l’étonnait. Elle arrivait une semaine après sa réaffectation officielle en tant que formatrice et ne présageait rien de bon.
Nerveuse, elle passa une main dans ses courtes mèches brunes et ajusta son blouson en cuir sur sa grande carcasse. Brièvement, elle se demanda si ce n’était pas une erreur d’avoir endossé sa tenue de tous les jours : jean noir, débardeur blanc et Dr Martens. L’agente détonnait singulièrement avec l’aseptisé bâtiment nanterrois. Allons, elle avait toujours fait ainsi, pourquoi s’en inquiéter aujourd’hui ?
La porte devant laquelle elle s’arrêta lui était familière. Pourtant, ce matin encore, elle aurait pu jurer ne plus jamais y mettre les pieds. Elle n’était plus en service actif, que diable ! Le commissaire Santini n’était plus son supérieur et cela lui convenait très bien.
— Allez, Brana. Je sais que tu es là.
Zut, ce n’était pas la voix du vieux Santini, ça. C’était celle de… N’hésitant plus, la femme ouvrit la porte et s’exclama :
— Vigon ?
— Je vois que tu ne m’as pas oublié. Installe-toi, nous avons à parler.
La commandante Maxime Brana s’assit en regardant subrepticement autour d’elle. La décoration vieillissante et lourde de Santini avait fait place à un dépouillement très spartiate, davantage en adéquation avec son vis-à-vis.
— Belle réussite, remarqua-t-elle seulement.
— Ça aurait pu être la tienne. Je sais qu’on te l’a proposée en premier.
— Et être piégée derrière un bureau ? Non merci, je préfèrerais retourner faire mumuse avec les Arméniens.
— J’en ai entendu parler…
Comme tout le monde, s’empêcha de rétorquer Maxime. C’était sa première mission et un sacré fiasco. La preuve : seize ans plus tard, on en faisait toujours des gorges chaudes. Le service interministériel d’assistance technique, ou SIAT pour les intimes, accomplissant alors ses premiers pas. Tout n’était pas encore au point.
— C’était une autre époque, se contenta-t-elle de remarquer.
— Oui, et une drôle d’époque. Heureusement, les flics infiltrés sont mieux protégés aujourd’hui.
À quoi jouait-il ? Elle connaissait Vigon depuis l’école des officiers de police. Ils avaient avancé au coude à coude tout au long de la formation. Pas vraiment ennemis, pas des amis non plus. Quoi qu’il en soit, l’homme était de nature directe. Enfin, d’habitude.
— Qu’est-ce que je fais là, Vigon ? Je ne suis plus sur le terrain.
— Je sais, je sais. Mais… Hum… J’ai un problème que tu pourrais m’aider à résoudre. Ah, et j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer : ta grand-mère est décédée.
Maxime le fixa sans sourciller de longues secondes. Sous son apparence impassible, son esprit turbinait à mille à l’heure. Entre incompréhension et colère, une vague pointe de curiosité émergea. Maudite déformation professionnelle !
— Pourquoi est-ce toi qui me l’apprends ? Et comment le sais-tu, d’abord ?
— Au ton que tu emploies, j’imagine que des condoléances ne sont pas nécessaires.
— Vigon ! grogna-t-elle.
— Humpf, on aurait pu penser que seize années comme agent sous couverture t’auraient enseigné la patience. Mais il faut croire que non. C’est en lien avec l’aide que tu peux nous…
— Non !
— Je te demande pardon ?
— Quoi que tu aies à me demander, c’est non.
— Mais tu ne sais même pas…
— Et je n’ai pas besoin de savoir. Je te le répète : je ne suis plus dans le coup. Je commence lundi au…
— À ce propos, je les ai prévenus et…
Cette fois, c’en fut trop. Elle se leva brusquement les poings serrés. Sa chaise valdingua sans qu’aucun des deux protagonistes n’y prenne garde. Ils se fixaient tels des chiens de faïence, la sérénité s’opposait à la colère. Ils auraient pu rester des heures ainsi, si le commissaire n’avait pas senti la pression politique peser sur ses épaules.
— Assis, Brana ! Ça me fait mal de te le rappeler, mais je suis d’un grade supérieur au tien.
— Tu parles, Charles ! Je parie que tu adores exercer ton nouveau pouvoir.
— Oui, sûrement un peu. Mais là n’est pas le problème. C’est un ordre du commissaire divisionnaire.
— Sérieusement ? Tu es allé pleurer dans les jupes du grand manitou.
— Maintenant, ça suffit !
Vigon tapa sur son bureau, manifestant pour la première fois sa frustration. C’était bien sa veine de débuter à son nouveau poste avec un imbroglio pareil. Il se serait aisément passé de réclamer l’aide de la femme volcanique qui lui faisait face. D’autant que la réputation de cette dernière n’avait fait que se renforcer au fil des années. Elle était un de leurs meilleurs agents, sauf qu’elle était un électron libre.
— Crois-moi, j’aurais largement préféré ne pas me coltiner ton fichu caractère, mais je ne peux pas. Et si je suis coincé, tu l’es aussi, c’est comme ça. Les événements commencent à gravement dégénérer dans ta ville.
— Allons bon, c’est le patelin le plus tranquille du monde.
— Ça fait longtemps que tu n’y as pas mis les pieds, n’est-ce pas ?
Maxime serra les dents et reprit place après avoir ramassé sa chaise. Oh oui, cela faisait un bail. Vingt-trois ans, à quelques semaines près. Plus de la moitié de sa vie. Sans doute la meilleure et la pire période de son existence. La dernière chose qu’elle voulait était d’y retourner.
— Et je compte bien continuer ainsi.
— Eh bien, il va falloir prendre sur toi ! Nous en sommes déjà à plus de dix meurtres depuis le début de l’année.
— Pardon ?
— Tu m’as bien entendu. Le trafic de stupéfiants est plutôt bien organisé dans le coin. Et depuis longtemps. Nous soupçonnons une sorte de mafia de tenir d’une main ferme les autres structures criminelles. Malheureusement, les collègues n’ont jamais réussi à approcher le cœur du réseau, quelles que soient les méthodes déployées. J’ai rarement eu affaire à un groupe aussi hermétique que celui-là. On ne sait même pas ce qui a déclenché cette tuerie, aucune info n’a filtré.
— Je ne vois toujours pas ce que je viens faire là-dedans. Ça a beau faire une éternité que je suis partie, c’est une petite ville de province. En d’autres termes, aucun alias ne tiendra plus d’une semaine, et encore, en étant optimiste.
La commandante fixa d’un œil torve son « supérieur ». Elle avait comme un doute et le regarder se tortiller dans son large fauteuil ne faisait rien pour l’amoindrir.
— Vigon ?
— Tu y seras sous ta véritable identité. L’ouverture du testament de ta grand-mère est un prétexte parfait pour…
— Hors de question !
— Quelle partie ?
— Toutes. Je me fous de ce testament et de ce que la vieille peau a fait de son fric. En plus, tu ne songes pas sérieusement à envoyer un agent infiltré sous son vrai nom ? Et avec quelle légende ?
— Ça, ce ne sera pas vraiment un obstacle. Si j’en crois ton dossier, ta vie entière est une légende. Impossible de te rattacher de quelques manières que ce soit à la police. Franchement Brana, tu es déjà un fantôme !
À chaque phrase, l’homme appuyait ses propos en frappant sur un classeur ouvert devant lui. Maxime le détailla pour la première fois avec attention. Il arborait ses quarante et un ans avec une certaine prestance. Pourtant, des rides d’anxiété s’étaient gravées sur son beau visage. En avisant une veine palpiter au niveau de son cou, elle se souvint que cela arrivait uniquement quand il se sentait acculé.
— Dis-moi en plus. Mais je ne te promets rien.
Soulagé, Julien Vigon s’abstint de la titiller en lui rappelant qu’elle n’avait guère le choix. Pas plus qu’il n’en avait, d’ailleurs.
— Ça a commencé il y a environ un an. Jusque là, les choses étaient plutôt calmes. Le système semblait bien huilé, jamais un faux pas qui attirerait l’attention sur eux.
— En gros, ils ne faisaient pas de vagues et les pontes se contentaient du jeu du chat et de la souris habituel.
— Si tu veux. On ne peut pas être partout, c’est tout simplement impossible. Nous sommes avant tout les protecteurs de l’ordre public. Enfin bref. Ça a commencé par un petit dealer sans importance. Il a été retrouvé à l’arrière d’une boîte de nuit avec une balle entre les deux yeux.
— Une exécution.
— Il semblerait. Le problème, c’est que dans ton bled règne l’omerta. Personne ne sait quoi que ce soit, n’a rien entendu ni rien vu.
— Crois-moi, des fois ils savent causer, grinça Maxime. Et pas qu’un peu.
— Pardon ?
La commandante se rendit compte qu’elle avait permis à sa rancœur de s’exprimer. Voilà pourquoi ce n’était pas une idée judicieuse de l’envoyer là-bas : le simple fait de penser à son passé la faisait sortir de ses gonds. Alors, s’y retrouver confrontée ? Rien de bon ne pouvait en résulter.
— Laisse tomber. Tu disais ?
— Euh oui… Depuis, les « accidents » s’enchaînent sans que les inspecteurs sur place n’y détectent le moindre schéma. La plupart des victimes sont de jeunes hommes d’origine caucasienne sans rien de particulier. Le genre petit étudiant qui paye sa consommation personnelle en dealant un peu. Mais c’est bien les seuls liens qu’ils semblent avoir entre eux.
— En gros, les stups' tournent en rond.
— Évite ce genre de remarque, s’il te plaît. La guerre des polices n’est pas vraiment de l’histoire ancienne.
Alors, Maxime comprit enfin ce qu’elle faisait là. Elle se tendit davantage, n’en revenant pas de se retrouver impliquée dans de basses manœuvres de politicards.
— Justement tu n’étais pas à l’OCTRIS, toi, avant ?
— Si.
L’homme baissa la tête en réalisant qu’il avait été percé à jour. Non pas qu’elle utiliserait cette information contre lui, ce n’était pas le style de la maison. Par contre, elle n’hésiterait pas une seconde à lui rappeler ce qu’il lui devait.
— Et donc…, le poussa-t-elle à admettre.
— Et donc ma nomination n’a pas fait l’unanimité, ni dans le service ni en dehors. C’est idiot ! jura-t-il. On dépend tous de la même sous-direction.
— Ha ! Dans tes rêves. Essaie de mettre un des gars de la logistique sur le terrain et on va se marrer. Lui, peut-être moins. On a tous nos propres spécificités.
— Je ne suis pas complètement stupide, Brana ! Contrairement à toi, j’ai de l’ambition, c’est vrai. Mais je n’aurais pas accepté un poste où je ne me serais pas senti en capacité d’exceller.
— Alors, où est le problème ? Excelle et oublie-moi.
Julien hésita à changer d’avis. Il se rendait très vulnérable face à une ancienne condisciple qu’il ne connaissait après tout pas plus que cela. Cependant, elle avait une qualité qu’il ne pouvait lui dénier : une fois sa parole donnée, sa loyauté était sans faille. Et la meilleure manière d’obtenir ce résultat était la sincérité.
— Mon souci est qu’on m’attend au tournant. Or, « on » m’a bien fait comprendre que cette affaire revêtait une importance capitale. C’est bientôt les municipales, et…
Ils étaient aussi gênés l’un que l’autre par la fin de cette phrase restée en suspens. Quelqu’un, quelque part, avait joué de ses relations pour obtenir plus de moyens dans la résolution de l’enquête.
Maxime éprouvait une vénération sans borne pour son métier. Pour elle, quelles que soient leurs affectations, les policiers se dévouaient entièrement à leur sacerdoce : protéger les honnêtes gens. Leur permettre de dormir sur leurs deux oreilles. Pas servir les ambitions d’hommes et de femmes avides de pouvoir.
— D’accord, assena-t-elle brusquement.
— Pardon ?
— Je ne suis pas convaincue que tu sois la meilleure personne pour ce job. Mais je ne vais pas tolérer que ce genre d’ingérence t’ôte toute chance de faire tes preuves.
— Tu es sûre ? Je peux compter sur toi ?
La vieille rengaine, issue de leurs années d’entraînement, les fit sourire pour la première fois. Oui, ils avaient été concurrents. La complicité était venue plus tard, quand ils avaient compris qu’ils avaient le même niveau d’exigence et de probité.
Cette question, il la lui avait posée lors de leur premier exercice en binôme. Il avait pris tous les risques pour lui donner l’occasion de remporter l’épreuve. Maxime aurait pu le sacrifier au dernier moment et monter seule sur le podium. Mais, non, elle était revenue le chercher pour accéder ensemble à la première place de leur promotion.
Aujourd’hui, il semblait que les rôles soient inversés. C’était elle qui allait courir un péril insensé, pour lui permettre, à lui, d’arriver à ses fins. Oh, et puis pourquoi pas ? Comme il l’avait dit, elle-même n’était pas animée par l’ambition. Ses chiches besoins ne la poussaient pas non plus à obtenir un meilleur revenu. Par contre, avoir un ami bien placé était toujours bon à prendre.
— Absolument, confirma-t-elle, son regard bleu azur arrimé à celui plus sombre de son nouveau patron.
— Bien, je suis soulagé que tu acceptes de bonne grâce.
— Tu m’aurais vraiment envoyé là-bas de force, si tu ne m’avais pas fait changer d’avis ?
— Tu veux parier ?
Il affichait un sourire plus large que celui d’un requin. Et tout aussi engageant.
— Vaut mieux pas, grommela-t-elle écœurée.
L’heure suivante fut consacrée à éplucher ensemble l’épais dossier de l’opération. Tout y était consigné, l’historique des enquêtes sur le trafic de drogue de la région, des renseignements sur les victimes, leurs autopsies, leurs antécédents.
C’était assez inhabituel que le commissaire se mêle du travail de ses subordonnés, preuve supplémentaire des enjeux de l’affaire. Quand il se fut assuré que Brana ait pris la mesure de sa mission, il lui permit enfin de prendre congé.
— Garde la clé USB cryptée, et continue de l’étudier. Attends des nouvelles de ton couvreur, ça devrait nécessiter un jour ou deux pour peaufiner ton profil. Juste à temps pour l’enterrement. Pour le testament, j’imagine que son notaire te contactera sous peu.
Maxime serra à nouveau les dents, elle avait presque occulté cette partie du problème. Elle allait bien devoir s’y appesantir pourtant. Cette fois, elle ne pourrait pas échapper aux spectres de son passé.
L’agente infiltrée ignorait à quel point elle avait raison.
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