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Rivales passionnées · Radclyffe

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Centre hospitalier médical de Philadelphie (PMC), Germantown

4 h 45

Emmett embrassa la peau lisse derrière l’oreille de Zoey et murmura :

— Allez, debout, princesse.

Zoey ramena le drap sur son visage et gémit.

— Laisse-moi tranquille.

— C’est moi, ton réveil personnalisé.

Zoey se roula en boule.

— Va réveiller quelqu’un d’autre. Sadie était de garde la nuit dernière. Tu n’as qu’à aller l’embêter.

Gloussant, Emmett glissa une main sous le drap froissé, le long de l’abdomen nu de Zoey. Elle se pressa contre son dos tout en caressant sa poitrine.

— Sadie ne m’adresse pas la parole.

— C’est parce que tu lui as brisé le cœur.

Emmett ne prit pas la peine de se défendre ; Zoey la connaissait mieux que quiconque, même mieux que Hank, d’autant plus qu’il était son petit frère et que sa vie sexuelle était hors limites pour lui. Zoey savait qu’elle n’avait jamais prétendu vouloir autre chose qu’une relation superficielle. Toute personne dans sa situation se leurrait si elle cherchait quelque chose de plus profond. Personne, parmi les internes de sa connaissance qui avaient été mariés ou qui avaient eu une histoire sérieuse, n’avait réussi à sauver son couple. Divorces, ruptures et cœurs brisés étaient monnaie courante. Mais pas pour elle. La seule chose qu’elle désirait, c’était un emploi du temps bien chargé en salle d’opération et une femme chaleureuse et consentante avec qui évacuer son adrénaline à la fin de la journée.

— Ce n’est pas de ma faute si Sadie a vu plus dans…

— Tais-toi. Tais-toi, tais-toi, tais-toi !

— Nous avons une demi-heure pour nous doucher et nous changer avant la réunion de compte-rendu du matin. C’est bien assez et tu te sentiras mieux. Rien de tel que d’être satisfai…

— J’suis pas intéressée. Cela fait à peine une heure que je me suis endormie. Je suis complètement crevée.

Zoey enfouit son visage dans l’oreiller.

— Je suis sûre que non, répondit Emmett.

Elle frotta sa joue contre l’épaule de Zoey et repoussa les longues mèches blondes ondulées tout ébouriffées. Elle lui embrassa le cou, titillant du bout des doigts son téton qui durcissait. Zoey se cambra et plaqua ses fesses contre les hanches d’Emmett.

— Mmm. Tu vois ? Il y a une qui est réveillée, confirma Emmett.

Zoey maintint son oreiller plus fermement sur son visage avant de lâcher :

— Je te déteste.

Réprimant un rire, Emmett retourna Zoey sur le dos, écarta l’oreiller et l’embrassa.

— Non, c’est faux.

Zoey ouvrit à demi les paupières pour la fixer. Ses yeux bleu profond paraissaient éteints sous la faible lumière qui filtrait au travers de la petite fenêtre en verre dépoli de la porte de la salle de garde.

— Tu as vraiment dormi toute la nuit ?

— Non. J’ai terminé une ablation de rate vers 2 h 30. Plein de temps pour dormir après ça.

Elle l’embrassa à nouveau.

— Putain, il est cinq heures du matin, dit Zoey. J’en ai marre de ne pas pouvoir roupiller suffisamment.

Emmett sourit.

— Comme je disais, je peux t’aider sur ce point.

— Est-ce que tu penses parfois à autre chose qu’au sexe ?

— Bien sûr que oui. Je pense aux blessures par balle, aux accidents de moto, aux fractures, aux traumatismes crâniens et…

Zoey empoigna le drap pour le serrer contre sa poitrine et lui lança un regard furieux.

— D’accord, d’accord, je suis réveillée. Tu peux peut-être travailler 24 heures sur 24, en future super chirurgienne traumatologue, mais certaines d’entre nous ont, elles, besoin de dormir. Et contrairement à toi, ma première pensée au réveil n’est pas de m’envoyer en l’air.

— Et ta deuxième pensée, alors ?

Emmett se déplaça vers le pied du lit à une place, soulevant le drap avec elle. Elle prit son temps, embrassant les seins galbés de Zoey et continua son chemin sur son ventre plat. Elle s’installa entre ses cuisses et lova sa joue contre elles. Quand elle leva les yeux, elle vit les lèvres pulpeuses de Zoey s’humecter de désir.

— Reste allongée ici, murmura Emmett et je vais voir ce que je peux faire pour commencer au mieux ta journée de congé.

— Tais-toi, dit Zoey, le souffle court.

Elle passa ses doigts dans les cheveux d’Emmett et l’incita à poursuivre son chemin un peu plus bas.

— Tu as environ deux minutes. Mmm. Continue, c’est agréable. Tu n’as pas oublié la réunion spéciale avec Maguire ce matin à sept heures ?

— Non, non, murmura Emmett en traçant de la langue la peau satinée et lisse, tout en haut de la cuisse de Zoey. Sans doute encore des règles administratives supplémentaires, que nous allons tous ignorer de toute façon.

Zoey arrêta de respirer un instant lorsque la bouche d’Emmett chemina sur elle. Ses hanches se cabrèrent et, malgré son souffle court, elle réussit à dire :

— Peut-être qu’ils vont… annoncer… l’interne en chef ce matin.

Emmett avait mieux à faire avec sa bouche que de parler. Une main sur le ventre de Zoey, elle ferma les yeux et s’immergea dans le corps de celle-ci, savourant la tension dans ses hanches, le tremblement de ses membres, ses doux murmures et ses cris d’excitation arrachés par surprise. Zoey jouit rapidement, comme elle le faisait toujours, avec force et abandon. Emmett aimait ça chez elle, sa liberté, son exigence de plaisir et le délice qu’il y avait à la satisfaire. Les nanas se vantent souvent d’avoir des copines de lit, mais elle doutait que la plupart d’entre elles sachent vraiment à quel point cela pouvait être génial. Zoey était sa meilleure amie depuis qu’Emmett, alors dans sa deuxième année d’internat, avait été désignée pour servir de mentor à cette nouvelle venue pendant ces premiers mois tumultueux. Elles s’étaient tout de suite bien entendues : Zoey, brillante, vive, le modèle même de ces filles qui peuplent les associations étudiantes chics et Emmett, sombre, intense, originaire de la ville minière de Bethlehem en Pennsylvanie. La fille de riches et la fille de prolo. À la fin de l’année, elles partageaient une maison victorienne délabrée dans un quartier mal famé, à quelques pas de l’hôpital. Et partageaient aussi un lit quand l’une ou l’autre n’était pas à l’hôpital ou avec quelqu’un d’autre.

Elles avaient su tout de suite qu’elles étaient destinées, avant tout, à être amies. Le sexe n’était qu’un prolongement naturel de leur connexion, sans effort, libre et sans condition. Zoey avait tendance à garder ses amantes dans les parages jusqu’à ce que la passion retombe et, d’une manière ou d’une autre, elle parvenait à rester en termes amicaux avec elles une fois que c’était fini. Emmett était différente. Dès le début d’une histoire, elle refusait de s’embarrasser de complications : elle était disposée à partager quelques nuits, peut-être même quelques semaines, mais jamais assez longtemps pour créer des problèmes quand elle passait à autre chose. Et elle avait toujours agi ainsi. Elle avait d’autres priorités sur lesquelles se concentrer. Comme grappiller toutes les miettes d’expérience possibles pour parvenir au sommet. C’est là qu’elle voulait être, responsable, aux commandes, intouchable.

— Ça suffit, marmonna Zoey en repoussant sans ménagement Emmett, qui se redressa sur un coude.

— Tu es sûre ? la taquina Emmett.

Zoey leva la tête, plissant les yeux en la regardant.

— Tu sais bien que tu m’as tuée. Je te parie cinq dollars que la réunion de l’hôpital concerne l’an prochain.

— Nan. Il n’y a aucune chance que Maguire fasse une annonce plus tôt que d’habitude. Tu connais la tradition. Le directeur du programme annonce le nom de l’interne en chef la dernière semaine de la quatrième année.

— Alors peut-être que ça se fait plus tôt cette année, grogna Zoey. Comme si tout le monde ne savait pas qui ça sera, de toute façon. C’est toi qui es pressentie depuis la première année.

Emmett s’assit sur le bord du lit, cherchant le haut de sa tenue de bloc dans l’enchevêtrement des couvertures. Elle était chirurgienne et les chirurgiens sont tous superstitieux. Elle ne tenait jamais rien pour acquis, ne comptait jamais sur quoi que ce soit avant de pouvoir le toucher du doigt. Dès qu’on se sentait à l’aise, la vie prenait un malin plaisir à envoyer une baffe. Cette leçon l’avait presque brisée quand elle l’avait reçue, mais elle avait appris. Les seules personnes sur lesquelles elle comptait étaient Zoey et Hank. Et le seul succès auquel elle croyait était une opération chirurgicale réussie.

— On ne sait jamais comment ça va se passer. Maguire n’est pas la seule à prendre la décision. Regarde qui a été choisi l’année dernière.

— OK, sourit Zoey. Amy Baker est une tête de linotte. Mais allez, Maguire t’adore. Tu es pratiquement son clone. Tu veux faire de la traumatologie, tu as des mains géniales et tu n’as peur de rien. Tout comme elle. Bon sang, tu lui ressembles même physiquement.

Zoey lui lança un regard pâmé et pressa ses mains sur sa superbe poitrine, tout en ajoutant d’une voix sensuelle :

— Une belle ténébreuse, sombre et intense. Miam. Tout ce qui te manque, c’est ta propre Honor Blake. 

— C’est ça…, rit Emmett en pensant à l’épouse de la cheffe du service de traumatologie.

Un frémissement d’excitation embrasa doucement son ventre avant qu’elle ne se dépêche de l’éteindre mentalement avec un seau d’eau glacée. Bon sang, pas la femme de Maguire, merde enfin. OK, peut-être que, comme la moitié de l’hôpital, elle avait un léger béguin pour la belle et brillante Honor Blake, mais elle n’était pas prête à l’admettre.

— Je te rappelle que Maguire ne fait pas de favoritisme.

— Ça ne veut pas dire que ce n’est pas toi, contra Zoey. Maguire ne ferait pas de favoritisme à ton égard. Tu es la meilleure et tout le monde le sait.

Emmett sentit les doigts de Zoey courir le long de sa colonne vertébrale. Ce contact lui était familier et aussi naturel que cette certitude d’être à sa place lorsqu’elle entrait dans une salle d’opération. Zoey embrassa Emmett dans le dos, entre les omoplates, puis passa ses deux bras autour de sa taille et posa sa joue contre son épaule. Elle murmura :

— Donne-moi trente secondes et…

Le bipeur d’Emmett sonna. Elle le récupéra sur la chaise à côté du lit.

— C’est Hank. Il est à la cafétéria pour les visites.

— Ton frère a un timing impeccable, dit Zoey en soupirant.

Emmett se retourna et embrassa Zoey.

— Viens, on va prendre une douche. Hank peut attendre quelques minutes. Je me sens en super forme. Peut-être que je te verrai à la maison ce soir et on pourra recommencer ça à ce moment-là.

— Si Anderson ne me garde pas ici pour vérifier les post-ops jusqu’à minuit, grogna Zoey en grimaçant. Je crois vraiment qu’il me déteste.

— Anderson déteste tous les internes. Et il ne fait pas non plus de favoritisme.

Zoey rit tandis qu’Emmett se levait et enfilait son pantalon de travail.

— Si on se dépêche, on peut finir les visites avant la réunion, dit Emmett. J’ai dans mon emploi du temps une laparotomie exploratrice à huit heures et je veux revoir les analyses avant que le patient ne descende.

— Évidemment que tu veux le faire, tu es vraiment un requin ! dit Zoey.

— Je préfère considérer que je suis bien préparée.

Zoey joua la dégoûtée en s’habillant.

Avec un sourire, Emmett enfourna son téléphone, son stylo et son portefeuille dans ses poches, puis accrocha son badge à sa poche poitrine et son bipeur à sa ceinture.

— J’ai hâte de voir à quoi tu ressembleras l’année prochaine quand tu seras dans la course pour être cheffe, Mme je positive, j’aime mon boulot et tout le monde est beau.

— Je serai un requin qui positive !

Zoey ouvrit la porte et faillit bousculer Sadie Matthews, qui s’apprêtait à toquer.

— Oh, Sadie. Quoi de neuf ? 

Les yeux de Sadie passèrent outre Zoey pour se poser sur Emmett à qui elle lança un regard noir.

— Rien du tout.

Soupirant intérieurement, Emmett les suivit dans le couloir. Super début de journée. Vivement huit heures pour la première opération.

***

Centre hospitalier Franklin, Nord-Est de Philadelphie

Sydney Stevens vérifia deux fois son casier. Elle glissa sa main le long de l’étagère supérieure jusqu’aux deux angles, derrière, là où elle ne pouvait pas voir, puis passa le bout de son doigt le long des joints pour s’assurer que rien n’était tombé dans le sillon peu profond entre l’étagère métallique et les parois latérales du casier gris étroit et haut. N’importe quel observateur la penserait sans doute paranoïaque, mais elle savait ce qu’elle faisait. Au collège, elle avait perdu une bague en or garnie de diamants que sa mère lui avait offerte pour son treizième anniversaire. La bague appartenait à sa grand-mère et elle était si heureuse, alors qu’elle n’était pas l’aînée, d’être la première à recevoir un cadeau de famille unique. Quand elle avait découvert sa disparition, elle n’avait dit à personne qu’elle l’avait perdue. La culpabilité et le chagrin l’avaient tourmentée tous les jours pendant des mois. Le jour où elle l’avait retrouvée, coincée dans l’angle arrière de son casier en cherchant de la petite monnaie, le soulagement qu’elle avait ressenti lui avait donné le vertige. Cette sensation d’avoir la tête qui tourne et le cœur qui bat la chamade lui revenait maintenant rien qu’en y pensant.

Qui sait ce qu’elle aurait pu perdre dans ce casier ? Elle avait vécu autour de lui pendant quatre ans. Il avait une place plus centrale dans sa vie que la chambre de l’appartement qu’elle partageait avec deux autres personnes. Ce casier était l’endroit où elle gardait ses biens les plus importants : sa blouse blanche, ses tenues de bloc de rechange, son stéthoscope et son manuel Merck, ses affaires pour se doucher et sa réserve secrète de bonbons pour les urgences. Casier numéro 74. Il validait sa place dans l’hôpital et marquait symboliquement une balise sur la route du succès. En le vidant, elle se sentit mourir un peu. Et surtout, son casier vide symbolisait l’échec.

Elle n’était pas censée partir tout de suite, pas plus que les autres internes. Elle n’avait pas fini son travail ni atteint son but. Elle se retrouvait larguée en mer sans gilet de sauvetage, les amarres coupées. Tout autour d’elle, les autres internes en chirurgie copiaient ses mouvements. L’atmosphère était funèbre. La confusion, l’impuissance et la peur qu’ils ressentaient tous se reflétaient sur leurs visages. Personne ne parlait. Qu’y avait-il à dire ? Ils n’avaient pas voix au chapitre dans ce qui leur était arrivé moins de vingt-quatre heures auparavant ni dans ce qui leur arriverait dans les jours et les semaines à venir. Syd ne reverrait probablement jamais certains d’entre eux. Plus de la moitié avaient été ses externes et ses internes juniors, ses étudiants, ses collègues et ses concurrents. Plus proches que sa sœur ne l’avait jamais été. Sa famille, cette famille, se brisait à nouveau. Ils seraient tous partis avant huit heures. Leur absence se ferait sentir pendant un certain temps, mais le rythme incessant de la vie à l’hôpital aurait tôt fait d’effacer le souvenir de leur présence. Des étudiants en médecine et des assistants médicaux viendraient combler les vides à l’hôpital Franklin. En fin de compte, personne ne se rappellerait de ce que c’était avant. Elle se sentait à la fin d’une vie et au début d’une autre qu’elle n’avait pas envisagée. Elle pensait pourtant qu’elle ne se retrouverait plus jamais à un carrefour, déracinée, ballottée par des forces qu’elle n’avait pas prévues et qu’elle ne pouvait pas changer et incertaine de la voie à suivre. Mais c’est là qu’elle était, avec sa vie qui déviait vers un avenir qu’elle n’arrivait pas à apercevoir.

— Tu es prête ? lui demanda Jerry Katz.

Il enjamba le banc étroit installé devant le mur de casiers, ses affaires dans un sac à dos jeté sur l’épaule. Il portait toujours sa tenue de bloc verte de l’hôpital Franklin avec les initiales délavées FHC sur la poche.

— Oui, à peu près. Où est Dani ?

Quatre ans auparavant, ils étaient arrivés tous les trois à FHC le premier juillet pour le début de leur internat en chirurgie. Elle ne connaissait personne sur les neuf nouveaux et avait pris le premier siège vide dans le petit auditorium, à côté d’un Afro-Américain à la carrure sportive qui portait un maillot délavé des Eagles. Il lui sembla familier et une minute plus tard, elle avait fait le lien.

— Tu n’es pas le demi offensif des Eagles, ou quelque chose comme ça ?

Jerry avait souri, ses yeux sombres fixant quelque chose que lui seul pouvait voir.

— J’étais leur receveur éloigné, répondit-il. Maintenant à la retraite. J’avais mis ma formation de chirurgien de côté pendant un moment, mais… avec un genou explosé, j’ai compris que c’était le moment d’y revenir.

— Désolée, je n’avais pas réalisé…

Syd s’interrompit, mal à l’aise.

— Que j’étais un toubib et pas seulement un M. Muscles ?

— Désolée, je ne suis pas une grande fan de sport, dit-elle en riant.

— Tu es pardonnée, vu que c’est notre premier jour et tout.

Il avait ri lui aussi, faisant disparaître la gêne entre eux.

À l’entrée du chef du service de chirurgie, tous les internes s’étaient figés, respirant à peine, comme des statues arrêtées en plein mouvement.

Sa voix retentit, sans émotion et sans pitié.

— Regardez vos voisins sur votre droite et sur votre gauche. Souvenez-vous de leurs visages, car à la fin de cette année, l’un d’entre eux sera parti. Et dans cinq ans, il y a 50 % de chances que les deux aient abandonné.

Syd fixa Jerry, dont la mâchoire se contracta lorsque leurs regards se croisèrent. Elle se tourna vers le siège à sa gauche, resté vide, jusqu’à ce que Dani Chan s’y installât, un sourire sur le visage et les yeux brillants de défi.

— Qu’est-ce que j’ai manqué ? demanda Dani, son regard passant de Syd à Jerry.

— Pas grand-chose, sourit Syd. Juste que la plupart d’entre nous ne survivront pas au programme.

— Ouais ? J’ai déjà entendu ça. Vous y croyez, vous ?

— Non, répondit Syd, sa peur se transformant en résolution.

Elle ne se laisserait pas vaincre. Elle avait déjà perdu trop de temps.

— Putain non, dit Jerry.

— Moi non plus.

Dani, petite et agile, semblait perpétuellement sur le point d’être engloutie dans un tourbillon d’énergie et d’émotion. Elle était la dernière membre de leur trio. Les Trois Mousquetaires, colocataires, supporters inconditionnels et amis inséparables. Et faisant mentir les prévisions du chef, ils étaient parmi les cinq internes de leur année à aller jusqu’au bout. Ou ils l’auraient été, après leur cinquième et dernière année de formation, qui était leur but à tous et qu’ils avaient eu à portée de main.

— D. nous attend dans le hall, dit Jerry.

Il regarda autour de lui et fit la moue en voyant le vestiaire. D’habitude résonnant de bavardages et du claquement des portes métalliques, il se vidait lentement de ses occupants.

— C’est vraiment en train d’arriver, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

— Eh oui.

Il secoua la tête, son expression oscillant entre colère et résignation.

— Je n’arrive pas à croire qu’ils ne nous l’aient pas dit avant.

Syd éclata d’un rire sans joie.

— Ce n’est pas comme si nous avions voix au chapitre.

— Ce sont nos carrières qui sont en jeu, s’exclama Jerry.

— Je sais.

Syd réprima sa colère. Jerry avait raison, mais il était inutile de se battre contre des moulins à vent. Cette bataille-là était perdue. Une longue journée les attendait et elle avait besoin de toute son énergie pour l’affronter.

— Au moins, nous avons des postes, pour le moment, marmonna-t-il.

— Oui.

Elle ferma soigneusement son casier en s’assurant que le loquet s’enclenchait bien, comme s’il restait encore quelque chose de valeur à l’intérieur. Derrière elle, quelques traînards claquèrent la porte du leur et sortirent. Elle boucla son sac à dos et tourna le dos au numéro 74.

Un autre chapitre de sa vie à ne pas se terminer comme elle l’avait prévu ni comme elle l’avait imaginé, mais avec un sentiment de froid et de perte au creux de l’estomac. Un sentiment qu’elle devait enterrer avec les autres.

Syd redressa les épaules.

— Allez, on y va.

***

— Je peux emmener Jack à la crèche ce matin, dit Honor.

Elle poussa des toasts devant Arly, une autre tranche devant Quinn et enfin prit son propre café sur le comptoir.

Quinn s’empara d’une tranche de pain grillé d’une main et dirigea la cuillère de Jack vers ses flocons d’avoine et non vers son œil gauche. Sa coordination œil-main était exceptionnelle pour un enfant de deux ans et demi, il tenait de sa mère, après tout, mais son exubérance naturelle faisait parfois dérailler ses efforts.

— J’ai le temps avant la réunion de service, répondit Quinn entre deux bouchées. Tant qu’il n’a pas besoin d’un bain avant.

— Alors tu as intérêt à surveiller cette cuillère.

— Bien vu.

Honor prit le dernier toast et sirota son café.

— Comment penses-tu que ça va se passer ?

Quinn secoua la tête.

— Ça va être chaotique pendant un moment. Les chirurgiens ne sont pas connus pour partager leurs cas.

— Tu ne peux pas leur en vouloir, répondit Honor avec un soupir.

— Non. Mais nous nous sommes engagés et nous devrons tous faire de notre mieux.

Elle jeta un coup d’œil à Arly, qui était absorbée par son iPad.

— Pourquoi es-tu debout si tôt ?

— Y a pas de raison spéciale.

— Tu es prête pour ce soir ?

— Ouais, répondit Arly sans lever les yeux.

Quinn questionna silencieusement Honor, qui haussa les épaules. Peut-être qu’à presque treize ans, Arly se comportait comme toutes les adolescentes, refusant de partager ses sentiments avec ses parents. Cependant, elle n’avait jamais été typique et aujourd’hui n’était pas un jour ordinaire.

— Tu te sens bien pour ta ceinture noire ? demanda Quinn.

— Ouais.

— J’ai libéré mon agenda, dit Quinn et je peux être à la maison à 6 h. On peut le revoir…

Arly posa son iPad et étudia Quinn. Ses yeux marron foncé ressemblant tant à ceux d’Honor que Quinn était surprise à chaque fois. Calme, réfléchie et tellement forte. Arly sourit et de nouveau elle eut treize ans, un peu arrogante et un peu amusée.

— Quoi ? demanda Quinn.

— Tu es nerveuse, dit Arly.

— Non, je ne le suis pas.

— Si, tu l’es, répondit Arly en souriant.

— Arly test, proclama Jack en brandissant sa cuillère en l’air.

Honor rit et réussit à sauver son T-shirt d’une portion de flocons d’avoine.

— Oui, elle passe son test, dit Honor et elle va très bien s’en sortir. Et Quinn aussi.

— Youpi, lança Jack avec un autre mouvement de cuillère.

— Je ne suis pas nerveuse, protesta Quinn. Je pensais juste que…

— Je sais, dit Arly avec une expression de sagesse sur le visage. Tu as peur que je déprime si je ne réussis pas ce soir. Mais je ne déprimerai pas.

— OK, dit Quinn en se rasseyant.

Elle était peut-être un peu anxieuse. Elle souhaitait juste pouvoir éviter à Arly d’être déçue, blessée. Une tâche impossible, mais elle ne pouvait pas s’empêcher d’essayer. Elle pouvait le cacher, cependant, pour ménager la fierté d’Arly.

— Dis-le-moi si tu changes d’avis.

Arly hocha la tête.

— Je vais te dire ce que je pense. Si je ne réussis pas le test, c’est que je ne suis pas prête. Mais je le suis.

— Tu as raison. Tu l’es.

— De toute façon, tu seras là, non ?

— Bien sûr.

Honor prit Arly dans ses bras et l’embrassa sur la tête.

— Nous serons là toutes les deux, dit-elle

— Ça ira alors.

Arly retourna à son iPad, la question clairement réglée.

Quinn soupira. Il était temps d’aller à l’hôpital et de faire l’annonce à ses internes d’une nouvelle épreuve qu’ils n’avaient pas vue arriver. Mais s’ils voulaient devenir chirurgiens, il faudrait qu’ils s’y habituent.

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