Lire Sanctuaire en ligne gratuitement Chapitre 1
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Kate Denvers resserra son étreinte sur les bretelles de son sac à dos alors qu’elle franchissait les portes vitrées de l’aéroport international de Kigali.
Ce voyage et l’acceptation de sa demande de stage étaient arrivés comme une bénédiction à un moment de sa vie où elle avait eu besoin de se retrouver avec elle-même, loin de ses proches, loin du tumulte de Washington, loin de Taylor Alexanders !
Devant l’entrée de l’aéroport, le tapage incessant des moteurs, les annonces des haut-parleurs, et l’agitation frénétique tranchaient avec le calme qu’elle espérait trouver dans les montagnes rwandaises. Après vingt-deux heures de vol épuisantes et deux escales à Londres et Istanbul, elle découvrait pour la première fois l’atmosphère chaude et humide typique des pays de l’Afrique de l’Est.
À vingt-cinq ans, l’étudiante en zoologie faisait ses premiers pas sur ce continent étranger. Elle était originaire de Willow Creek, une petite ville située au sud de la Californie, mais adolescente, elle avait déménagé avec ses parents et sa cadette Lilly à Washington.
Elle débarquait non seulement à des milliers de kilomètres de chez elle, mais aussi de tout ce qu’elle avait connu. L’Afrique avait toujours représenté pour elle un rêve lointain, presque irréel et elle s’apprêtait à entreprendre un stage déterminant pour son avenir. Plus que quelques heures et elle arriverait au Sanctuaire de Karisoke, où elle découvrirait les secrets de la conservation des gorilles de montagne et, peut-être même, marcherait sur les traces de son héroïne, la légendaire Dian Fossey.
Une femme imposante, charismatique, la peau d’un noir riche et profond, l’attendait avec une pancarte où son nom était inscrit de manière presque trop formelle et donc gênante : KATE DENVERS.
D’une quarantaine d’années, de stature moyenne et vêtue d’une chemise blanche, cette femme était très impressionnante. Son air froid et fermé révélait qu’il valait mieux ne pas la contrarier.
Kate approcha et se présenta :
— Bonjour… C’est moi Kate Denvers !
Baissant la pancarte, son interlocutrice la salua :
— Bonjour, mademoiselle Denvers, je suis Nanisca, votre contact ici à Karisoke. La professeure Quinn m’envoie. Bienvenue au Rwanda.
Son parler, bien que clair et parfait, était nuancé d’un accent francophone doux, mais perceptible, témoignant du passé colonial belge du Rwanda qui cessa en 1962, laissant une empreinte durable sur la culture et la langue du pays. Kate s’était renseignée sur cette femme. Nanisca était une ancienne militaire rwandaise, vétérane de l’armée de libération qui avait contribué à mettre fin au génocide. Elle avait vu de près les horreurs du conflit et décidé de consacrer sa vie à la protection de la faune. Après son départ de l’armée, elle avait rejoint le Sanctuaire, où elle utilisait ses compétences pour défendre les gorilles. Elle était surtout le bras droit de la professeure Quinn et un pilier de la communauté locale, aidant à éduquer les villageois sur l’importance de la conservation. Son implication n’était pas seulement professionnelle, mais aussi personnelle. Ayant perdu plusieurs membres de sa famille pendant le génocide, elle envisageait la préservation des gorilles comme une manière de contribuer à la guérison et à la reconstruction de son pays.
— C’est un plaisir de vous rencontrer enfin, répondit Kate. Je suis tellement heureuse d’être là !
— Venez ! ordonna Nanisca, nous avons encore beaucoup de chemin jusqu’au Sanctuaire.
Tandis qu’elles marchaient vers le parking, Kate remarqua plusieurs policiers rwandais en uniforme discutant avec des hommes en civil. Leur expression grave et leurs gestes nerveux ne passèrent pas inaperçus au milieu des odeurs de carburant et de terre chaude qui se mêlaient dans l’air. Elle se demanda brièvement ce qui arrivait, mais n’osa pas poser de questions.
Elle avait bien fait ses devoirs et la distance entre l’aéroport et le Sanctuaire établi dans le parc national des Volcans, au nord-ouest du Rwanda était d’environ 120 kilomètres. Le trajet en voiture pourrait prendre jusqu’à 3 heures selon l’état des routes, mais peu importait pour Kate, elle savait qu’elle traverserait des paysages somptueux.
Elles quittèrent la structure de l’aéroport et se dirigèrent vers les stationnements où un 4x4 robuste les attendait. Le véhicule, couvert de boue séchée, témoignait des nombreux voyages précédents et semblait prêt pour les terrains les plus impitoyables. Après avoir aidé la jeune et fluette américaine à glisser sa valise dans le coffre, Nanisca s’installa derrière le volant, Kate s’asseyant près d’elle et plaçant son sac à dos à ses pieds.
Dès qu’elles eurent quitté l’enceinte de l’aéroport, Nanisca expliqua en zigzaguant entre des motos zébrant le trafic et des minibus colorés :
— Kigali a beaucoup changé ces dernières années. La ville prospère et évolue vite. On a de nouveaux bâtiments de bureaux et les quartiers résidentiels s’agrandissent.
Elle fit une pause, regardant brièvement la route avant de reprendre :
— Mais on a encore pas mal de défis, surtout après tout ce qui s’est passé en 1994 avec le génocide. On essaie de s’en remettre, de reconstruire, de faire mieux. Ce n’est pas simple, mais on avance.
Le bruit des klaxons et des voix animées résonnait tout autour, tandis que des vendeurs de rue proposaient leurs produits avec enthousiasme.
Pendant qu’elles parlaient, Kate remarqua un panneau d’affichage sur le bord de la route. Il montrait des images de gorilles avec un message d’alerte sur le braconnage et les dangers encourus par ces animaux. C’était précisément pour cette raison qu’elle était ici et qu’elle écoutait attentivement Nanisca tout en observant le paysage urbain se déployer autour d’elle. Elle avait lu longuement sur le génocide de 1994, une période sombre pour les Rwandais. En à peine trois mois, près de 800.000 personnes, principalement des Tutsis et des Hutus modérés, avaient été tuées, déchirant littéralement le tissu social et économique de la région.
Elle voyait par la fenêtre des enfants en uniformes scolaires marcher le long des rues bordées de nouveaux bâtiments commerciaux et de maisons traditionnelles aux toits rouges. Des monuments commémoratifs parsemaient la ville, rappelant les circonstances tragiques qui avaient ébranlé cette nation.
— Nous avons travaillé pour la reconstruction de notre pays, dit Nanisca. Les tribunaux Gacaca par exemple ont permis de juger les crimes du génocide de manière communautaire. Nous avons fait des progrès, mais les cicatrices restent.
Le véhicule passa devant un mémorial de l’événement, un lieu sobre et poignant qui attira l’attention de Kate. Des groupes de personnes, certains jeunes, d’autres plus âgés, se recueillaient. Cela rendait l’Histoire de ce pays plus concrète, plus réelle pour Kate.
— Nous sommes un peuple qui croit en l’Umuganda, continua Nanisca. Il s’agit d’une tradition, où chaque dernier samedi du mois, tout le monde sort pour nettoyer les rues, bâtir des écoles, planter des arbres. C’est notre religion de travailler pour résoudre les problèmes communautaires. Cela nous a beaucoup aidés. C’est notre façon de reconstruire et de guérir ensemble.
Kate contemplait les scènes de la vie quotidienne qui défilaient devant elle. Des vendeurs de fruits et légumes criaient leurs prix sur les trottoirs, des motos et des vélos slalomaient habilement à travers le trafic dense et partout, des visages reflétaient la résilience d’un peuple qui allait de l’avant.
— Et maintenant, ajouta Nanisca en tournant le volant pour éviter un nid-de-poule sur la route, nous nous dirigeons vers le parc national des Volcans. Vous verrez, c’est un autre monde. Des montagnes, de la brume et bien sûr, les gorilles que vous rencontrerez bientôt !
Kate sentit un frisson la parcourir. L’Afrique qu’elle avait rêvé de découvrir était là, tout autour d’elle, sublime, complexe et magnifiquement résiliente.
Le 4x4 s’engagea sur la route nationale et se dirigea vers le nord-ouest. Les bâtiments en béton laissaient place à un panorama de vallées où des champs s’étiraient en patchwork ordonné, vert strié, parfois marron quand la terre était fraîchement retournée. Elle y était, la Route des Mille Collines, sur les traces de ceux qui entretenaient ces terres depuis des générations. L’agriculture était le pilier de l’économie du Rwanda, et le thé et le café étaient parmi leurs principales exportations.
Kate était sans voix, captivée par le paysage et les petits villages qui ponctuaient ce nouveau décor. Les maisons qu’elles croisaient étaient modestes, souvent construites en briques rouges, cuites au soleil. Elles avaient une couleur terreuse, comme si elles avaient été extraites du sol sur lequel elles se tenaient. Les toits étaient recouverts de tôles ondulées, dont certaines pièces brillaient sous les rayons de l’après-midi, tandis que d’autres avaient pris une teinte rouille qui témoignait de nombreuses saisons des pluies passées. Ces habitations simples étaient entourées de jardins où poussaient des bananiers et des touffes de maïs, illustrant une connexion profonde et intemporelle avec la nature.
Parfois, le long de la route, des marchés éphémères s’animaient de l’énergie des vendeurs et des acheteurs. Ces petits rassemblements étaient des kaléidoscopes d’activité où les femmes, drapées dans des pagnes colorés, proposaient des fruits à la peau luisante : mangues, avocats ou des légumes frais comme des tomates juteuses et des oignons verts. Les étals étaient ornés d’articles artisanaux : des paniers tressés, des sculptures en bois représentant des animaux de la savane et des bijoux en perles.
À certains arrêts d’intersection, Kate sentait les effluves mélangés de nourriture grillée et de terre humide, des parfums qui se mêlaient aux rires des enfants jouant au bord des routes et aux appels des vendeurs vantant leurs marchandises.
En observant Nanisca saluer les passants d’un geste de la main, Kate réalisait l’ampleur des différences culturelles entre son pays et le Rwanda. Nanisca ne connaissait pas personnellement tous ces gens, mais leurs échanges de sourires semblaient normaux, comme s’ils étaient naturellement soudés. Ces interactions, pleines de vie et bonne humeur, contrastaient en tout point avec l’individualisme parfois étouffant qu’elle ressentait en occident. C’était un tableau tellement éloigné de l’efficacité froide et des transactions du monde consumériste.
À mesure que le 4x4 s’engageait dans les terres, sur la route menant vers les montagnes, Kate percevait une connexion intime se tisser entre elle et ce pays. C’était une révélation inattendue : elle se sentait étrangement plus chez elle au Rwanda, qu’elle ne l’avait jamais été aux États-Unis. L’authenticité des interactions entre les habitants, leur énergie, leur regard, leur sourire, juraient en tout point avec la solitude masquée par l’hyperconnectivité fictive de son milieu d’origine. Ici, elle pouvait ressentir que les gens vivaient les uns avec les autres plutôt que simplement à côté et elle pouvait observer un mode de vie qui faisait écho à ses valeurs les plus profondes, un lieu qu’elle ne voulait déjà plus quitter.
Après une heure trente de route, Nanisca s’arrêta dans un petit village nommé Rubavu, situé non loin de la frontière avec la République démocratique du Congo. Le site, paisible et accueillant, était connu pour ses échoppes et son marché. Nanisca conduisit Kate à une case en bordure d’un chemin de terre, à peine plus grande qu’une cabane, mais réputée parmi les locaux pour ses spécialités.
La construction était simple, faite de bois et de tôle, avec un toit en chaume qui offrait une ombre bienvenue sous le soleil éclatant.
Nanisca s’approcha du comptoir où une femme âgée préparait la nourriture et lança :
— Mwiriwe ! Ndifuza ko mutugaburira ibihaza n’isombe, na ikigage cy’inzoga, murakoze.
Nanisca se tourna vers Kate :
— Tu vas goûter à l’Ibihaza, au Isombe, et à notre Ikigage.
Perplexe, mais impatiente de découvrir ces nouvelles saveurs, Kate demanda :
— Et c’est quoi ?
— L’Ibihaza est une sorte de ragoût de courges et de haricots, très consistant. L’Isombe c’est du manioc pilé, cuit avec du beurre de palme et servi avec du poisson ou de la viande. Quant à l’Ikigage, c’est notre bière locale faite à base de sorgho. Très rafraîchissante.
Elles s’installèrent à une petite table en bois à l’extérieur. La femme leur apporta leur commande, posant devant elles des plats fumants.
Kate prit une gorgée prudente, constatant un goût unique qui était à la fois doux et robuste, puis elle apprécia le ragoût à l’Isombe, réjouie de ces saveurs riches et des textures qu’elle découvrait. Tout en mangeant, elle observait le village autour d’elle. Après le repas, elles repartirent et continuèrent leur ascension vers les montagnes des Virunga. Le paysage devenait plus sauvage, les plantations cédant la place à de denses forêts.
— Nous approchons de Ruhengeri, près de l’entrée du parc national des Volcans, précisa Nanisca en montrant du doigt les montagnes qui commençaient à dominer l’horizon. Les gorilles que vous venez étudier vivent là-haut, dans les arbres enveloppés de brume le matin. C’est un autre monde et vous verrez, ces sublimes êtres vous enseigneront plus que ce que vous pouvez lire dans les livres.
Kate sentit un frisson la parcourir.
Le 4x4 s’engagea sur une route sinueuse qui serpentait à travers une végétation luxuriante. Les chants d’oiseaux et les bruissements des feuilles accompagnaient leur progression, créant une symphonie naturelle. Nanisca pointa du doigt une colline verdoyante à l’horizon.
— Là-bas, c’est le mont Karisimbi, le plus haut volcan de la chaîne des Virunga. Il culmine à plus de 4500 mètres. Son sommet est souvent couvert de neige, une vision surprenante en Afrique, ajouta-t-elle avec un sourire.
Le camp de Karisoke se situait à environ 3000 mètres d’altitude et le parc en lui-même comptait cinq des huit volcans de la chaîne montagneuse des Virunga. Les journées seraient plus fraîches qu’en ville et les nuits, plus froides. Les variations de température et les conditions météorologiques imprévisibles étaient typiques pour cette région où les nuages et le brouillard pouvaient s’installer rapidement. Kate avait hâte de participer aux premières expéditions d’observation. Elle sentait son cœur battre plus fort en songeant qu’elle se trouverait bientôt face à face avec ces géants doux, dont elle avait tant considéré les comportements sans jamais les analyser en chair et en os.
Une légère appréhension l’habitait pourtant. Elle avait tenu sa langue jusqu’à maintenant, mais ne put s’empêcher de demander :
— Et… la professeure Quinn… il paraît qu’elle est très… Comment dire...
Nanisca esquissa un sourire amusé avant même que l’étudiante ne termine sa phrase :
— Ne vous en faites pas. Elle est une personne juste. Elle peut sembler intimidante, mais elle a un profond respect pour ceux qui montrent un véritable engagement envers la cause des gorilles. Soyez sérieuse et elle vous prendra sous son aile.
Kate était prête à la croire pour se rassurer tandis que le soleil commençait à se coucher et teintait le ciel d’une palette de couleurs allant du pourpre au rose. Une vingtaine de minutes plus tard, le 4x4 tourna sur le dernier tronçon de route menant au Sanctuaire :
— Nous arrivons ! avertit Nanisca.
Voyant la jeune femme crispée, elle ajouta :
— Détendez-vous.
Se détendre, facile à dire ! Regina Quinn serait sa mentore tout de même. Son avenir reposerait sur ses appréciations ! Kate savait que cette femme était connue dans le milieu de la primatologie, non seulement pour son expertise, mais aussi pour son tempérament qui lui avait valu le surnom caricatural de « Reine des glaces » parmi le corps enseignant et les élèves.
Rigoureuse, exigeante et d’une intégrité inébranlable, elle était respectée, voire redoutée, par beaucoup. Les rumeurs racontaient qu’elle avait une manière bien à elle de tester les limites de ses stagiaires. Il se disait qu’elle organisait parfois des marches de reconnaissance qui pouvaient durer toute la journée ou toute la nuit, sans pauses significatives. Certains avaient quitté le programme plus tôt que prévu, inaptes à répondre aux attentes de la professeure décrite comme implacable, intransigeante et quelqu’un qui travaille dès l’aube jusqu’à tard le soir, se concentrant uniquement sur ses recherches et sa mission au Sanctuaire.
En parallèle, Kate avait lu de nombreux articles et papiers co-signés par Regina Quinn. Elle avait suivi de près ses investigations, impressionnée non seulement par ses contributions scientifiques, mais également par les anecdotes sur sa capacité à naviguer sur les terrains politiques et émotionnellement complexes du Rwanda post-génocide.
Regina Quinn était une femme qui avait vu l’évolution du pays et surtout, surtout, elle avait poursuivi tacitement la mission de Dian Fossey en portant le flambeau de la conservation du Sanctuaire dans des périodes parfois tumultueuses.
Arrivant à destination, elles furent accueillies par une brise fraîche qui balayait les hauteurs des Virunga. Le camp de Karisoke, niché au cœur de la forêt montagneuse, était plus un ensemble de tentes et bâtiments fonctionnels que des baraquements de vacances.
Nanisca se stationna devant un pavillon placé à l’avant de l’édifice principal. Sur un écriteau était inscrit à la main « visites ».
— C’est ici que viennent les touristes, précisa Nanisca. Pour environ 1500 $, ils peuvent passer une heure avec les gorilles. L’argent est reversé aux villages et permet également de financer le Sanctuaire.
Quelques personnes se trouvaient devant la tente et écoutaient religieusement une femme qui expliquait les enjeux de leur mission.
— Suivez-moi, je vais vous conduire à votre bungalow ! dit Nanisca après avoir sorti le bagage du coffre.
Kate s’en saisit, jeta son sac à dos sur l’épaule et prit un moment pour respirer l’air frais et parfumé des eucalyptus et des pins qui se mélangeait à celui plus terreux de la forêt humide. Elle marcha derrière Nanisca sur un ponton de bois qui résonnait sous les roulettes de sa valise.
Le camp était littéralement immergé dans une brume légère de fin de journée.
La bâtisse principale était simple, montée de planches et d’un toit de tôle ondulée. Les autres tentes ou bungalows étaient implantés entre les arbres hauts et imposants, leurs structures évoquant une rusticité fonctionnelle, conçue pour résister aux éléments et au temps. Plusieurs sentiers de terre serpentaient à travers les installations, bordés de la végétation luxuriante qui semblait presque engloutir les constructions dans un écrin de verdure. La lumière de fin de journée filtrait entre les branches et accentuait la tranquillité du lieu.
Cependant, ce qui frappa immédiatement Kate n’était ni la beauté du paysage ni le chant des oiseaux, mais la présence inattendue de femmes armées qui discutaient en binôme ou marchaient autour du camp. Elles étaient vêtues de tenue de camouflage, portaient des fusils, des machettes ou des couteaux.
— Qui sont ces personnes ? demanda Kate d’un air intrigué.
— Nos anges gardiennes. La protection des gorilles est notre priorité absolue, mais cela vient avec des risques. Ces femmes sont des volontaires qui habitent dans les villages qui entourent le volcan. La professeure les rémunère un peu, mais le budget est très limité. Elles sont engagées pour défendre le Sanctuaire. Le braconnage et les conflits dans la région nous obligent à prendre des mesures extrêmes pour assurer la sécurité de nos équipes.
— Il n’y a que… des femmes ?
— En effet. Décision de la professeure Quinn.
Kate n’en revenait pas. Elle connaissait parfaitement les enjeux économiques et sociaux qui pouvaient rapidement culminer en violence, mais plus elle avançait, plus elle réalisait qu’il n’y avait en ces lieux aucun homme ! Seules des chercheuses, des gardiennes, des employées diverses, se tenaient ici, toutes armées. Ce constat lui rappelait que leur travail n’était pas uniquement une lutte contre les éléments, mais aussi, et surtout contre des forces parfois hostiles.
En suivant Nanisca à travers le camp, elle observait les tentes, cabanons, ateliers improvisés pour la réparation du matériel. L’image de ce camp se gravait profondément dans l’esprit de Kate. C’était un monde à part, un lieu où la frontière entre la nature sauvage et l’humain était à la fois floue et nettement gardée. Cette première impression du Sanctuaire de Karisoke ne faisait que conforter son désir de plonger dans l’inconnu.
Nanisca la guida à travers un chemin étroit bordé de hautes herbes et de fougères, qui serpentait vers une petite clairière. Là, plusieurs pavillons en bois se tenaient humblement, leur toit de tôle brillant faiblement sous les derniers rayons du soleil. C’était des constructions simples, mais solidement bâties, conçues pour résister aux intempéries et aux variations climatiques de la montagne.
— Nous y sommes, avertit Nanisca, voici votre bungalow pour les six prochains mois.
Elle ouvrit la porte pour laisser Kate entrer.
— C’est modeste, mais vous aurez tout le nécessaire pour être confortable.
Les lieux étaient équipés de manière fonctionnelle. À l’intérieur, un lit avec un matelas épais trônait sous une moustiquaire soigneusement drapée pour protéger contre les différents insectes nocturnes. À côté se trouvait une table de chevet sur laquelle reposait une lampe à pétrole, et de l’autre côté, une petite étagère en bois remplie de livres sur la faune locale et des guides de terrain. Il y avait aussi un bureau robuste avec une chaise, où Kate pourrait écrire ses notes et préparer ses rapports de recherche.
— Nous avons une alimentation électrique solaire ici, donc vous aurez de la lumière et la possibilité de charger des appareils essentiels, mais c’est assez limité et le réseau Internet n’est pas très au point. Il y a un seul accès en salle de communication si vous avez besoin de consulter vos mails ou d’en envoyer. L’eau chaude est disponible par intermittence, donc nous sommes habituées à prendre des douches rapides.
Elle ouvrit une petite porte à l’arrière du bungalow, révélant une douche, un lavabo et une toilette à compostage écologique.
— Tout fonctionne de manière à minimiser notre impact sur l’environnement, ajouta-t-elle.
En sortant de la pièce, Nanisca pointa une fenêtre donnant sur la forêt dense.
— Vous verrez, c’est très paisible ici. Si vous avez de la chance, parfois les gorilles passent non loin du camp.
Elle se dirigea ensuite vers l’entrée, s’arrêtant pour se tourner vers Kate.
— Je vous laisse vous installer. Reposez-vous bien ce soir. Votre formation commence demain. Mademoiselle Williams ne va plus tarder. C’est l’une de nos stagiaires. Vous serez dans la même équipe d’expédition, avec la professeure Quinn et moi-même. Elle vous dira ce qu’il y a à savoir et vous conduira au dîner. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis au bungalow 17.
— Merci pour tout, lança Kate une énième fois.
La porte se ferma et l’Américaine lâcha un léger soupir.
Elle était épuisée, mais si heureuse !
Elle déposa doucement son sac sur le lit et s’y allongea sur le dos, les bras en croix. Elle avait encore du mal à croire qu’elle y était enfin. Ce Sanctuaire était exactement le type de lieu où elle avait toujours voulu mener des recherches de terrain. Son rêve prenait vie. Elle prenait conscience de cette réalité, entourée par les sons apaisants de la forêt rwandaise et l’esprit de conservation qui imprégnait chaque aspect de Karisoke.
On frappa à cet instant et Kate sursauta, se précipitant vers la porte pour l’ouvrir :
— Salut, tu dois être Kate Denvers, moi c’est Shay Williams, se présenta son interlocutrice. Ravie de te rencontrer.
— Moi aussi, répliqua Kate.
Shay était métisse, des yeux noisette et l’accent anglais très prononcé. Née d’une mère anglaise et d’un père ghanéen, Shay avait grandi à Watton, une ville dans le comté de Norfolk. Dès son plus jeune âge, elle avait été fascinée par les documentaires animaliers, notamment ceux sur la faune africaine. Inspirée par son géniteur, un biologiste de renom, elle avait décidé de suivre ses pas. À sa cuisse était attaché un étui avec un couteau, révélant que tout le monde était bel et bien équipé d’arme.
— Américaine, c’est ça ? demanda Shay.
— Oui…
— Quel état ?
— Washington DC et toi ?
— Angleterre, je viens de Watton, une ville dans le comté de Northfolk. Nous travaillerons en binôme ces prochaines semaines et mon bungalow est juste ici à côté du tien, lui montra-t-elle de la main. Si tu veux dîner, je m’apprêtais à rejoindre la cantine du camp, tu m’accompagnes ? Je te ferai une petite visite en même temps !
— OK génial. Tu m’accordes quelques minutes pour me changer ?
— Oui bien sûr !
Kate ferma rapidement la porte et enfila un jogging et un pull à capuche à manches longues, plus appropriés pour les fraîcheurs nocturnes. Celles-ci pouvaient chuter jusqu’à zéro selon la météo. Une fois prête, elle retrouva Shay à l’extérieur et toutes les deux se dirigèrent vers le réfectoire. L’Anglaise commença à lui parler des particularités du climat local, des pluies fréquentes et des variations de température qui pouvaient surprendre les nouvelles venues.
— Il fait plutôt froid le soir, la nuit et tôt le matin, donc tu as bien fait de te changer.
Elles traversèrent le camp, Shay montrant du doigt les différents bâtiments fonctionnels : la salle de données où elles travailleraient sur leurs recherches, l’infirmerie, petite, mais bien équipée, la salle de communication évoquée par Nanisca, très basique avec un seul ordinateur relié à Internet par satellite, et les divers ateliers utilisés par le personnel et les scientifiques.
— Tu verras, il y a quatre stagiaires en plus de nous, mais nous nous croiserons à peine, car elles font partie des deux autres équipes d’expédition. Nos interlocutrices principales ici seront les guides et les expertes en primatologie, ainsi que l’effectif de soutien, celles qu’on appelle les gardiennes. Tu ne peux pas les rater, elles sont armées jusqu’aux dents et portent souvent un fusil ou une mitraillette. Bien sûr, nous assisterons la Professeure Quinn dans ses investigations. Elle est très exigeante, mais exceptionnellement compétente. Tu verras, c’est une chance incroyable de pouvoir étudier sous sa direction et d’approcher les familles de Gorilles à ses côtés. Cette femme a littéralement un truc avec eux…
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