Sentiments interdits · Lena Clarke , Kyrian Malone
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Abigail
*
Le regard rivé vers l’écran de mon ordinateur, je peste intérieurement contre l’inutilité des étudiants en thèse qui composent mon équipe. Après sept ans d’études supérieures, ils devraient être capables de rédiger un rapport correctement. Mais non, ils persistent à me rendre des torchons illisibles. Les informations importantes sont manquantes et ne permettent pas de valider la moindre hypothèse. Demain, il faudra recommencer les expériences et par conséquent perdre du temps. Si un autre chercheur publie sur le sujet des Alphavirus E2 et E1 et leur utilisation dans le domaine de la thérapie génique avant moi, je me promets de ne pas les rater.
Ils pourront tirer un trait sur leur carrière universitaire. Je m’arrangerai personnellement pour qu’ils perdent leurs bourses et ne soient autorisés à mettre les pieds dans un laboratoire que pour le récurer de fond en comble.
Un sourire en coin prend place sur mes lèvres suite à cette pensée. Je les imagine agenouillés sur des serpillères en train de me supplier de les laisser de nouveau toucher à un microscope. Soudain, et alors que je suis toujours en pleine rêverie, mon téléphone sonne. Le prénom de ma meilleure amie s’affiche et me ramène à la réalité. Je décroche sans arrêter de faire défiler les comptes-rendus des expériences de ce matin et retrouve mon sérieux. À coup sûr, Amelia me reprocherait mes petits fantasmes de torture. Contrairement à moi, elle est bienveillante et dépourvue de toute malice. Elle a même décidé de s’occuper à plein temps de mini humains bruyants et geignards.
— Comment tu vas ? Tu dois être stressée. Tu as réussi à travailler aujourd’hui ? Moi je n’ai pas arrêté de regarder l’heure ! J’ai l’impression que cette journée est interminable. Ta réunion est toujours à 11h30 ?
— Aux dernières nouvelles, oui.
— Et tu portes bien la tenue qu’on a choisie hier ? Le chemisier en soie bleu ciel et…
— Le pantalon noir, oui, confirmé-je. Je suis un modèle d’élégance et de sophistication.
Immobile depuis trop longtemps, je tourne la tête à droite, puis à gauche pour soulager la raideur de ma nuque. Ma queue de cheval haute se balance en même temps. Ce matin, j’ai pris la peine de coiffer mes longs cheveux blonds et de me maquiller légèrement. Je ne pouvais décemment pas accueillir la nouvelle de ma promotion avec mon chignon approximatif habituel et mes cernes bleutées.
— Tu as déjà préparé un discours au cas où tu serais nommée superviseur du département virologie ?
— Au cas où ? répété-je, les sourcils froncés. J’ai suivi à la lettre les conseils de Steeve. Depuis des mois, je me force à me montrer courtoise et serviable avec les autres chefs d’équipes. J’accepte même de me rendre à leur sempiternelle soirée du vendredi et à sacrifier mes pauses pour les écouter se plaindre de leur femme, de leur belle-mère, des bouchons et de leur vie ennuyeuse et monotone. Je multiplie les heures supplémentaires. C’est à peine s’il m’arrive encore de voir la lumière du soleil. Mes résultats sont excellents, de même que ma réputation de chercheuse. Personne ne mérite cette promotion plus que moi.
— Évidemment, oui. Tu es la meilleure, je ne dis pas le contraire. C’est juste qu’il serait bien de te préparer à toute éventualité. Si par erreur un autre nom que le tien était prononcé à cette réunion, il ne faudrait pas que tu réagisses trop vivement, explique-t-elle avec prudence.
— Moi ? Ce n’est pas du tout mon genre. Steeve perdrait simplement ses deux yeux. D’ailleurs, je dois te laisser. Mon grand moment approche et j’ai encore mes crayons de mine à tailler.
— Tes crayons… pour prendre des notes ou t’en servir comme arme ? se méfie-t-elle.
— Je t’appelle plus tard. Et s’il te plaît, arrête de t’en faire pour moi. Je gère très bien la situation.
— D'accord, souffle-t-elle. Bonne chance alors !
Bien qu’inutiles, ces quelques mots finissent de me gonfler à bloc. Je termine en vitesse mon travail en cours et abandonne mon bureau pour la salle de réunion. Sur mon passage, les étudiants et techniciens de mon équipe se font tout petits. Je les soupçonne de savoir qu’ils ont commis une erreur. Heureusement pour eux, je n’ai pas une minute à perdre. Mon assistant, Brent, m’adresse un signe de main en guise d’encouragement. Jusqu’ici, il s’est toujours montré efficace. Je n’ai jamais rien eu à lui reprocher et compte bien lui permettre de profiter de ma nouvelle position hiérarchique.
Mes mocassins ne produisent quasiment aucun bruit sur le sol. Je me déplace en silence et arpente les couloirs que je connais comme ma poche. J’ai intégré l’institut Franklin trois ans auparavant et ai eu tout le loisir de me familiariser avec son personnel, ses règles et son fonctionnement. Quand, après trois minutes de marche, je parviens à destination, je constate que les autres chefs d’équipes du département virologie sont déjà presque tous installés sur la grande table en U. Quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux sont des hommes d’une quarantaine d’années. Et même si j’ai prouvé maintes fois ma valeur, certains de ces messieurs continuent à me traiter avec condescendance.
À vingt-neuf ans, je suis la plus jeune ici. Rien de bien nouveau en somme. Que ce soit au cours de ma scolarité ou une fois plongée dans le monde du travail, j’ai toujours eu l’habitude d’être en avance. Raison pour laquelle je souhaite ardemment cette promotion. Pouvoir diriger un département entier avant mes trente ans serait une consécration. Et ma mère admettrait peut-être enfin que je n’ai pas gâché mon potentiel en choisissant de devenir scientifique.
Je m’assois à côté de Bernie Nelson, mon concurrent le plus sérieux et lui offre mon sourire le plus hypocrite. Je tiens à être proche de lui quand son visage se tordra de colère au moment de ma nomination.
— Merci de m’avoir réservé une place.
— Je n’ai pas… Hm, tu as changé quelque chose ? Tu n’es pas comme d’habitude.
Son regard se perd un instant sur ma tenue. Il est vrai que d’ordinaire, je privilégie les vêtements confortables et enfile une blouse par-dessus pour garder un minimum de crédibilité.
— L’aura de la victoire certainement, elle me colle à la peau depuis mon réveil.
— Très drôle. Tu te souviens que tu préparais mon café il y a encore peu ? Si j’étais toi, je ne rêverais pas trop.
— Cette sombre époque est révolue depuis huit longues années. J’ai eu l’occasion d’évoluer, pendant que toi… tu stagnes toujours au même poste dans un laboratoire différent. Mais ne t’inquiète pas, si tu souhaites à nouveau être muté, je ne manquerai pas de t’écrire une lettre de recommandation lorsque j’accéderai à mes nouvelles fonctions.
Sans doute ne devrais-je pas autant le provoquer. Il s’agit de l’un de mes défauts les plus prononcés. Dans le passé, il m’a déjà causé bon nombre de problèmes, malgré tout je n’arrive pas à m’en débarrasser. Je continue à sourire à Bernie, qui est en train de devenir aussi rouge qu’une tomate. De mon point de vue, tout est sa faute. Il a fait de ma vie un enfer quand j’étais encore étudiante. Il est donc bien naturel que je me venge maintenant que j’en ai l’occasion.
L’arrivée de Steeve met un terme à notre discussion. L’homme de cinquante ans fait partie du conseil d’administration de l’institut Franklin. Il supervise chacune des réunions interéquipes et vérifie que notre travail correspond aux attentes des hauts dirigeants. Malgré l’enjeu spécial du regroupement d’aujourd’hui, nous commençons par un tour de table. Chacun expose ses avancées hebdomadaires en cinq minutes. Je ne fais pas exception. Les mots me viennent tout seuls. Il y a bien longtemps que m'exprimer en public n’est plus source de nervosité :
— Au cours de la dernière semaine, notre équipe a poursuivi son travail sur les alphavirus, centré autour de deux axes principaux : la caractérisation moléculaire et la mise au point de modèles expérimentaux innovants. En ce qui concerne la caractérisation moléculaire, nous avons continué à décrypter le rôle de certaines protéines non structurales dans le cycle de réplication virale. Grâce à une technique de marquage fluorescent, nous avons pu suivre le devenir de ces protéines dans les cellules infectées, et obtenir une image plus claire de leur rôle dans le processus d'assemblage des particules virales. Nos résultats préliminaires suggèrent que la protéine nsP2 pourrait jouer un rôle déterminant dans ce processus, un point qui mérite d'être approfondi. Ces résultats, bien qu'encore préliminaires, sont prometteurs. Ils nous rapprochent de notre objectif de mieux comprendre les alphavirus et de mettre au point de nouvelles stratégies pour combattre ces pathogènes.
Bernie est le suivant à parler. Je l’écoute à peine et ne prends aucune note. Je suis trop impatiente d’en finir. Mes ongles manucurés pour l’occasion tapotent ma cuisse. J’essaie de capter un regard de la part de Steeve, mais ce dernier s’échine à m’éviter. Cette réaction met à mal ma belle confiance. Je n’étais pas stressée avant d’entrer dans cette salle, maintenant si. À aucun moment, je n’ai songé que je pourrais échouer. Ce mot ne fait même pas partie de mon vocabulaire. J’ai toujours réussi ce que j’entreprenais. Pas par chance, mais grâce à mon travail acharné. Les efforts paient toujours. Tel est mon mantra depuis mon adolescence.
— Merci à vous tous ! Continuez sur cette voie et qui sait, la prime de fin d’année pourrait être généreuse, lance mon supérieur avec bonne humeur.
La moitié de la salle rit doucement, pas moi. Tous mes muscles sont crispés. Quand va-t-il se décider à parler du seul sujet qui m’intéresse ?!
— Il ne nous reste plus qu’à aborder la question de la succession du Dr Moore. Après trente ans de bons et loyaux services, il est temps pour lui de prendre une retraite bien méritée. Pour le remplacer, il nous fallait quelqu’un de brillant, quelqu’un qui saura vous inspirer et contribuer à la renommée de l’institut Franklin. Je ne vous fais pas languir plus longuement. Le choix n’a pas été facile, mais j’espère que vous accueillerez chaleureusement la Dre Monroe au sein de notre belle famille.
Je cligne des yeux en me demandant si j’ai bien entendu. Non, c’est impossible. Il n’aurait quand même pas osé nommer quelqu’un d’extérieur. Il a toujours été prévu que le poste revienne à un employé faisant déjà partie de l’institut. Je regrette soudain mes crayons de mine. J’aurais dû les apporter finalement.
— Lana, s’il vous plaît, entrez.
Au moment où la porte s’ouvre, tous les regards se dirigent vers la nouvelle venue. Je reste figée, incapable du moindre mouvement ou de la moindre émotion. J’ai l’impression d’avoir chaud et froid en même temps. Je n’ose pas croire que cette femme soit réellement présente, en chair et en os devant moi. Sans surprise, elle se révèle très à l’aise. Elle adresse un sourire de circonstance à Steeve et passe derrière nous pour le rejoindre.
Le son de ses talons aiguilles résonne dans ma tête. Je la fixe et me souviens de notre dernière rencontre. Elle date de plusieurs années. Je n’avais pas encore obtenu ma thèse et espérais intégrer son équipe de recherche. J’étais à deux doigts de réussir. J’avais été acceptée, mais n’ai au final jamais eu l’occasion de travailler avec elle. Pour une raison mystérieuse, elle a disparu du jour au lendemain et je me suis retrouvée obligée de servir de sous-fifre à Bernie.
— Je tiens tout d'abord à exprimer ma gratitude envers le conseil d'administration de l'institut Franklin pour cette opportunité qui m'est offerte.
Sa voix me sort de ma torpeur. Elle n’a pas changé, grave et mélodieuse à la fois. Quand je l’ai entendu pour la première fois lors d’une conférence donnée à mon université, j’ai tout de suite été envoûtée. J’en suis même venue à modifier mes plans d’avenir et à renoncer à la carrière de chirurgienne toute tracée par ma mère.
Depuis, j’ai heureusement grandi et ma fascination est moindre. J’ignore son physique de femme fatale, la manière dont son tailleur semble avoir été dessiné pour elle et me laisse submerger par le ressentiment. Cette femme vient purement et simplement de me voler MON poste. D’intrigué, mon regard devient hostile. Je serre le poing et me rappelle des paroles d’Amelia. Ce n’est ni l’heure ni l’endroit pour m’exprimer. Plus tard, je coincerai Steeve dans son bureau et exigerai une explication. D’ici là, je demeurerai calme et maîtresse de moi-même.
J’inspire et au moment où l’attention du Dre Monroe se pose brièvement sur moi, je reste de marbre. J’affronte ses yeux sombres sans sourciller, laisse l’échange visuel se poursuivre et l’écoute nous parler des nombreuses améliorations qu’elle souhaite apporter à notre département. Les autres boivent ses paroles. Même Bernie ne semble pas dérangé de devoir obéir à une femme. Je pourrais presque le suspecter d’avoir eu le coup de foudre pour notre nouvelle supérieure.
Son charisme est indéniable. Elle a l’habitude de commander et ça se voit. D’un point de vue objectif, elle fera une très bonne cheffe. Je me demande juste pourquoi. Pourquoi a-t-elle décidé de venir se perdre à Portland alors qu’elle pourrait prétendre à tellement mieux ? Sa nomination à ce poste n’a aucun sens. À l’heure qu’il est, elle devrait aspirer à une fonction beaucoup plus prestigieuse. Je ne comprends pas et oublie momentanément ma rancœur. Mon esprit est trop occupé à essayer de résoudre ce mystère.
Lana
*
Je parcours la salle du regard, évaluant les visages familiers et inconnus devant moi. J'aurais souhaité que ma première interaction avec ces gens soit plus personnelle pour mieux savoir à qui j’ai à faire, mais il faut se plier aux formalités. Je m'efforce de rester professionnelle, gardant mon visage neutre et concentré.
— … j'ai été impressionnée par les recherches menées par mon prédécesseur, le Dr Moore, dans lesquelles vous avez tous joué un rôle déterminant.
Je balaye la pièce, mon regard s'attarde un instant sur une figure familière. Abigail ? Je ne suis pas surprise de la voir.
Pas plus tard que la semaine dernière, Rebecca Carson - dont je garde un souvenir impérissable - m'a informée que sa fille, Abigail, travaillait également ici. Elle m'a dit que nos chemins se croiseraient sans mentionner que sa fille serait dans mon département. Si Abigail est bien la fille de sa mère et révèle la même ambition dévorante, la même intelligence aiguisée et cette arrogance si caractéristique que je constate en cet instant sur les traits de sa tendre progéniture, je dois me préparer à des journées… disons… « intéressantes ». Après tout, ne dit-on pas que « les pommes ne tombent jamais loin de l’arbre » ?
— La souche B1 et B2 du Stromavirus a été un défi pour les chercheurs pendant des années, nous avons ici la possibilité de le transformer en opportunité. Nous travaillons sur l'émergence d'un nouveau type de thérapie génique basée sur son génome.
Ma voix résonne dans la salle silencieuse, captant l'attention de chacun. Je vois leurs visages, à la fois curieux et prudents. Ce qu’ils ignorent, c’est que l’un d’eux sera licencié ces prochains jours en raison d’une restructuration budgétaire. Reste à savoir lequel !
— En tant que directrice du nouveau département de recherche en virologie, je vais instaurer un programme de développement pour l’ingénierie des protéines B1 et B2 avec pour objectif de les rendre compatibles avec l’ADN humain pour une administration plus efficace, moins invasive et surtout moins coûteuse du vaccin !
Je marque une pause, laissant le poids de mes mots s'installer dans la pièce et espère qu’ils seront suffisants pour donner le ton de mon mandat à venir.
Mon regard se heurte une nouvelle fois à celui de la jeune Dre Carson. Son visage, une version améliorée de celui de Rebecca, affiche une beauté sculpturale qui a de quoi m'interpeller. L’insolence dans l'étincelle provocante de ses yeux bleus surpasse celle de sa mère. Je dois admettre que la surprise de la retrouver ici ajoute un grain de sel à cette journée déjà bien remplie.
Je lui offre un sourire confiant malgré l'ombre accusatrice qui transparaît de son visage et précise :
— Je souhaite rencontrer chaque membre de l'équipe individuellement dans mon bureau après la pause déjeuner. Vous aurez l'occasion de partager vos attentes et vos ambitions et nous ferons connaissance…
C'est une promesse silencieuse que je lui fais tout en m’interrogeant secrètement sur la pertinence de maintenir la progéniture de Rebecca au sein de mon équipe. Sera-t-elle une diversion déraisonnable dans le ballet précis et méticuleux que je dois orchestrer dans mes nouveaux laboratoires ?
Bernie me remercie pour mon intervention, je salue mes collaborateurs et quitte la salle de réunion. J’ai un planning serré. Je dois faire le point avec le service des ressources humaines, confirmer les dates des prochains audits de conformité, et passer en revue les rapports financiers du trimestre dernier approuvés par mon prédécesseur. Je dois vérifier les contrats avec nos partenaires de recherche externes et m'assurer que les objectifs du projet sont alignés avec les nôtres. Je dois aussi analyser le budget accordé à mon département, pour optimiser les ressources sans sacrifier la qualité de nos recherches et en fin de journée, après avoir rencontré l’équipe, il me faudra réviser les publications scientifiques de nos concurrents.
* *
À 13h30, je prends possession de mon nouveau territoire et enlève de la porte le nom du Dr Moore. Ma plaque sera livrée demain matin.
Le premier subalterne à se présenter s’appelle Jack Miller. D'après son dossier, cet homme est une encyclopédie ambulante, un as en biostatistique, une perle rare que toute institution voudrait avoir. Miller est un homme d'environ cinquante ans, sa chevelure grisonnante contraste avec ses yeux d'un bleu profond et vif derrière ses lunettes à monture métallique. Je l’invite à prendre place :
— Installez-vous et parlez-moi un peu de ce que vous faites ici.
Avec une légère hésitation, il s'exécute et ajuste ses lunettes en signe manifeste de nervosité. Le changement de direction peut être une source d'anxiété pour certains membres de l'équipe. Je dois les rassurer, établir un climat de confiance pour que nous puissions tous poursuivre notre travail dans les meilleures conditions.
— Je suis en charge de l'analyse des données virales dans ce service. Je m'occupe de la collecte et de l'analyse des échantillons, de l'élaboration des protocoles d'essai, et bien sûr, de la veille scientifique pour rester à jour sur les dernières avancées dans notre domaine.
Jack Miller parle avec passion et dévouement, cela se lit dans ses yeux, dans ses gestes. Il détaille les responsabilités de son poste avec une telle précision que je ne peux qu'être impressionnée. Pourtant, malgré mon intérêt pour son travail, une partie de mon esprit dérive.
Je pense à mademoiselle Abigail Carson. À son visage étonnamment expressif, doté d’une beauté qui lui est propre. Je songe à sa réaction à mon arrivée et à son regard accusateur que je n’explique pas. J'ai beau être habituée aux défis, je dois admettre qu'Abigail sera une énigme à déchiffrer. Et si elle est aussi compétente qu'ambitieuse, mon travail ne sera pas de tout repos.
Je reprends mes esprits et recentre mon attention sur Jack Miller. J'ai un département à piloter. Abigail n'est qu'une partie de l'équation et je dois gérer cette transition.
Abigail
*
— Calme-toi, inspire et expire doucement.
— Je vais tuer cet imbécile de Steeve. Ce ne sera pas rapide, non ce sera lent et très douloureux. J’ai juste besoin de récupérer la liste des poisons indétectables que je garde dans mon tiroir de chevet et de trouver un moyen d’avoir accès à son café du matin. Sa secrétaire n’a pas l’air trop difficile à distraire. Si je mets Brent dans le coup, ce sera réglé en un rien de temps.
— Tu t’emportes un peu, non ? risque Amelia.
— Pas du tout. Il a fui à toute vitesse après la réunion ! C’était ridicule. Je n’ai jamais vu un homme avec une telle surcharge pondérale se déplacer aussi rapidement. À croire qu’il avait peur de me confronter.
— Sûrement l’instinct de survie. Je parie que tes yeux n’ont pas arrêté de lui lancer des éclairs. Il devait craindre pour sa vie et à raison, puisque tu es en train de planifier son meurtre.
— Tu te trompes. Je ne l’ai pas regardé une seule fois. J’étais trop occupée à écouter la grande Lana Monroe me voler mon moment de gloire.
Mon fauteuil à roulettes émet un crissement quand je m’appuie davantage sur le dossier. Au lieu d’aller déjeuner, j’ai préféré appeler ma meilleure amie. Comment aurais-je pu avaler quoi que ce soit en de pareilles circonstances ?
— Attends, pause. Tu viens bien de prononcer le nom que je pense avoir entendu ? La Dre Monroe ? C’est elle ta nouvelle supérieure ?
— Mmm.
— On parle bien de la même personne ? De la femme que tu admirais tant et dont tu m’as rebattu les oreilles durant des années entières ?
— Je n’ai qu’un vague souvenir de cette époque, déclaré-je, de mauvaise foi.
— Une chance que moi je m’en rappelle à la perfection ! Tu étais telle une groupie devant sa rockstar préférée. J’étais même étonnée que tu ne te sois pas liquéfiée lors de votre seule et unique rencontre.
— Tu en rajoutes. J’étais simplement admirative de sa carrière et de son professionnalisme.
— Bien sûr. Rien à voir avec son physique de rêve et sa voix si profonde aux accents mélodieux et veloutés…
Le stylo que je m’amusais à faire tourner entre mes doigts tombe au sol. J’ai soudain envie de me frapper la tête contre un mur pour oublier qu’un jour, j’ai eu l’audace de prononcer ces mots exacts. Je n’en reviens même pas qu’Amelia s’en souvienne encore.
— Tu es obligée de m’enfoncer ? gémis-je. Je te rappelle que la situation est grave. Mon avenir est sérieusement compromis à cause de cette femme.
— Ton avenir professionnel s’en remettra, il y aura d’autres opportunités. Si j’étais toi, je me concentrerais sur le positif.
— Il n’y en a pas.
— Tu rigoles ? Dans une heure, elle te recevra dans son bureau. Et tu auras désormais l’occasion de l’admirer chaque jour au détour d’un couloir. Vous pourrez même fraterniser pendant les pauses et qui sait, prendre un café en dehors du travail pour discuter de molécules, génomes, brins ADN et autres trucs scientifiques qui deviendront bizarrement très sexy en sortant de sa bouche.
— Ton imagination ne connaît vraiment aucune limite, soupiré-je. Et si tu veux mon avis, tu lis beaucoup trop de romances. Je vais te les confisquer, elles te remplissent le cerveau d’idées loufoques.
— Tu devrais plutôt me les emprunter. Elles pourraient t’apprendre une chose ou deux. Ah, j'ai une idée, je vais te faire une sélection spéciale “ amour interdit au travail “. Tu n’auras qu’à considérer ces ouvrages comme des manuels scientifiques indispensables à ton développement personnel.
— Tu racontes n’importe quoi. Je raccroche.
— N’oublie pas de rester calme pendant ton entretien ! Calme, polie et souriante !
D’une pression de l’index, je mets fin à la communication et ferme les yeux. Je n’ai aucune envie de me montrer agréable avec la Dre Monroe. Elle m’a quand même volé mon poste ! Et même coincer Steeve dans une pièce sombre remplie de souches de virus ne me le rendrait pas. La seule solution serait qu’elle démissionne de sa propre initiative. Il faudra que je m’arrange pour approfondir le sujet. Après tout, elle n’a peut-être pas l’intention de rester très longtemps. Et si tel est le cas, mieux vaut ne pas me la mettre à dos. Son avis pourrait être décisif pour la nomination du prochain chef de département.
Après une petite heure de travail, je quitte mon bureau et rejoins le sien. Mon humeur s'est légèrement améliorée. Je songe même à suivre les conseils d’Amelia et à me présenter sous mon meilleur jour. Sur le chemin, je croise Jordan qui sort de son propre entretien. Il semble très satisfait de notre nouvelle responsable et ne tarit pas d’éloges sur elle. Son babillage m’ennuie vite. Je prétends ne pas vouloir être en retard et reprends ma route. La porte, dépourvue de toute plaque, est fermée. Je suis un peu en avance et devine que la Dre Monroe doit encore être en train de recevoir l’un de mes collègues.
— Tiens, le rat sort de son trou. Je pensais que tu te morfondrais tout l’après-midi durant et ne pas te croiser avant demain.
La voix de Melodie me crispe. Je l’avais presque oubliée. Ancienne assistante du Dr Moore, elle est forcément destinée à devenir celle de son successeur. Si j’avais été nommée à ce poste, je me serais fait un plaisir de la virer. Ce plaisir devra attendre.
— Je te remercie de te soucier ainsi de mon sort. Qui aurait cru que j’avais autant d’importance pour toi ?
— Tu n’en as aucune ! fulmine-t-elle.
— Pourtant, c’est toi qui viens m’accoster. Me parler te manquait tant que ça ?
Ses lèvres fines tremblent. D’un geste colérique, elle passe sa main dans ses cheveux blonds coupés en carré et me foudroie du regard. Pour toute réponse, je lui adresse un sourire qui l’agace davantage. Depuis mon premier jour à l’institut Franklin, nous nous détestons cordialement. J’ai malencontreusement renversé du café sur sa nouvelle jupe alors qu’elle arrivait telle une fusée en salle de pause et ai eu à essuyer l’une des plus grosses scènes de toute ma vie. Si je m’étais excusée, les choses se seraient tassées, mais de mon point de vue, elle est responsable de l’incident. Par conséquent, il était hors de question de prononcer le moindre “désolé”.
Notre discussion prend fin lorsque la porte s’ouvre sur Gloria. La scientifique timide de nature est écarlate. Elle essuie ses lunettes sur sa blouse et marmonne quelques mots incompréhensibles. Impossible de savoir si son entretien s’est bien déroulé ou non. Puisqu’elle n’a pas les larmes aux yeux, je suppose qu’il n’a pas été catastrophique.
Je patiente quelques secondes et détestant attendre, toque doucement pour indiquer ma présence.
— Entrez Dre Carson.
Melodie, qui s’apprêtait à rentrer en même temps que moi pour se présenter, est arrêtée dans son mouvement par la porte qui claque juste devant elle. J’aurais donné cher pour voir sa tête, malheureusement lui faire face serait revenu à révéler que j’ai agi en toute connaissance de cause. J’ai la chance d’avoir hérité d’un physique jugé angélique. Avec mes cheveux blonds et mes yeux bleu clair, personne ne s’attend à ce que je me montre diabolique. Il me suffit en général d’arborer un air innocent et tout le monde n’y voit que du feu.
La Dre Monroe, qui est assise derrière son bureau, hausse un sourcil. Sûrement a-t-elle remarqué ce qui vient de se passer. Elle ne pose cependant aucune question et n’invite pas non plus Melodie à entrer. D’un pas qui se veut ni rapide ni trop lent, je rejoins le siège vacant.
Pour le moment, rien n’a encore changé dans cette pièce. Les horribles plantes artificielles du Dr Moore sont présentes, de même que ses cadres représentant des terrains de golf. Des dossiers sont empilés sur le bureau. Je reconnais quelques-unes de mes études, noyées parmi celles des autres scientifiques, mais n’y prête pas réellement d’attention. Je suis trop focalisée sur ma nouvelle supérieure. Depuis tout à l’heure, elle s’est départie de sa veste de tailleur grise pour se contenter d’un chemisier blanc mettant en valeur le bronzage de sa peau. Ses cheveux bruns effleurent délicatement ses épaules et flattent la forme de son visage. Personne ne pourrait deviner qu’elle a dépassé la quarantaine. Elle dégage quelque chose d’unique qui me déstabilise l’espace d’un instant.
— Parlez-moi un peu de vous et de votre travail. Sur quoi exactement portent vos recherches actuelles ?
— Mon équipe et moi-même sommes en passe de concevoir un vaccin aux alphavirus responsables de nombreuses encéphalites. Nous avons réussi à bloquer leur multiplication dans les neurones et nous nous concentrons désormais à trouver un moyen de booster la production d’anticorps neutralisants, naturellement créés par le corps. Selon mes estimations, nous devrions être en mesure d’obtenir un résultat concret d’ici six mois. La maladie du sommeil pourra être traitée, et non conduire indubitablement à la mort de la personne infectée par l’agent causal EEE. Il ne sera par conséquent plus possible de l’utiliser comme potentielle arme biologique et qui sait, nos résultats permettront peut-être également de faire avancer la recherche sur le virus de Ross River.
Me lancer dans ces explications m’aide à revenir à mon état normal. Je suis comme un poisson dans l’eau dès que la conversation porte sur mon domaine d’expertise. La Dre Monroe m’écoute religieusement. Elle ne m’interrompt pas quand je lui détaille nos dernières expériences et progrès. Pendant cinq minutes, je prends à peine le temps de respirer. Je pourrais poursuivre, mais pour un premier entretien, cela me semble suffisant. Je lui ai démontré par A+B que nos recherches avaient largement leur place dans ce département et méritaient de continuer à être subventionnées.
— Si vous avez des questions, je serais bien entendu heureuse d’y répondre, ajouté-je calmement.
— Pas pour le moment. Votre exposé était plutôt complet. L’avez-vous répétée pendant l’heure du déjeuner ? s’amuse-t-elle.
Contrairement à moi qui suis droite comme un I, mon interlocutrice semble très à son aise. Bras sur les accoudoirs et jambes croisées, elle est installée telle une reine dans son fauteuil en cuir. Son regard semble me scanner alors qu’elle essaie d’instaurer une atmosphère décontractée entre nous.
— Non. Je suis juste habituée à passer dans ce bureau et à donner une justification à chaque centime dépensé par mon équipe. Le Dr Moore me convoquait deux fois par semaine pour discuter de l’avancée du projet et du moral des troupes. Les ressources humaines trouvent de bon ton de lancer régulièrement des enquêtes de satisfaction et de récompenser les départements veillant au bien-être de leurs collaborateurs. Et votre prédécesseur adorait par-dessus tout être en tête de liste.
Le souvenir de ces longues entrevues me donne encore de l’urticaire. Pour une obscure raison, le soixantenaire me soupçonnait toujours de terroriser mon équipe et d’être responsable dès que notre département chutait de la première place.
— Les choses seront un peu différentes sous ma supervision.
Ces propos m’intriguent. Je l’observe se lever de son siège et contourner son bureau pour s’y appuyer. La distance entre nous est à présent réduite. Je suis à même de respirer son parfum floral et poudré aux notes de Jasmin et comme plus tôt, je perds momentanément mes moyens.
— Ah ?
Ce simple mot ne me ressemble pas. Pire, ma voix est sortie comme étranglée. Moi qui pensais être guérie de la fascination que cette femme exerçait sur moi, je réalise m’être lourdement trompée. Cela ne me convient pas du tout. Je me répète qu’elle ne m’est pas supérieure. Son poste aurait pu être le mien si elle n’avait pas débarqué de nulle part pour me le subtiliser.
— Vous allez me laisser carte blanche et m’allouer un budget illimité ? proposé-je en levant les yeux dans sa direction.
— Bien tenté, mais non. Je songeais plutôt à vous convoquer quotidiennement. Vos recherches méritent selon moi un supplément d’attention.
— Tous les jours ? répété-je en pâlissant.
— C’est en effet la définition de “quotidiennement”.
Sa boutade me passe au-dessus. Je réfléchis juste à cette perte de temps considérable. Et à tous ces moments où elle aura plaisir à me rappeler qu’elle est la supérieure et moi une simple employée.
— Je pourrais vous envoyer les comptes-rendus par mail. Après tout, vos nouvelles fonctions risquent de grandement vous occuper. Rapports financiers, contrats, rencontres diverses et variées, supervision de l’ensemble des travaux de virologie, vous n’aurez pas une minute à vous.
— Vous semblez très calée sur le sujet. Assistiez-vous le Dr Moore ?
— Plutôt mou… non, me coupé-je. Je ne compte simplement pas rester cheffe d’équipe toute ma vie.
— Mon poste vous intéresse ?
— Il aurait dû me revenir pour tout vous dire. Mais apparemment, les grands pontes ont préféré miser sur votre… expérience.
J’aurais sans doute dû m’abstenir de lui faire cet aveu. Et en même temps, à quoi bon lui mentir ? Elle est assez intelligente pour deviner où se situent mes ambitions.
— Je comprends mieux.
— Quoi donc ?
— Ces regards appuyés que vous me lanciez durant la réunion. Je vous pensais très intéressée par mon programme, mais en réalité, vous deviez réfléchir à un moyen de me pousser vers la sortie.
— Vous vous trompez.
— J’en doute.
— Je n’y ai songé que ce midi, pendant ma pause déjeuner. Avant ça, je me contentais de vous maudire intérieurement.
Mon honnêteté lui arrache un sourire. Durant quelques secondes, nous nous observons sans un mot, jusqu’à ce que résonnent quelques coups à la porte. Probablement son prochain rendez-vous.
— Bien, articule-t-elle soudain plus sérieuse. Vous pouvez y aller. Nous aurons toute occasion de reprendre notre discussion ultérieurement.
— Le plus tard sera le mieux.
Cette effronterie finale, doublée d’un vague sourire, n’était pas nécessaire, mais me procure un grand sentiment de satisfaction. Je sors sans faire de vieux os et me rends compte que je n’ai pas entièrement détesté cette entrevue. Elle m’a même beaucoup moins énervée que prévu.
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