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Sur la piste des spinifex · Kadyan

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Adélaïde, 1915

À peine franchi le portillon, Elly entendit les cris de sa mère en provenance de la petite maison en bois. Elle se précipita et traversa le jardinet envahi de mauvaises herbes. Sans marquer de pause, elle monta les trois marches à la volée, ouvrit la porte-moustiquaire et se dirigea vers les voix.

— Ma ! commença-t-elle avant qu’une main ne s’abatte sur sa bouche pour la faire taire.

— Tais-toi ! Tu ne feras qu’empirer les choses ! Ils se disputent ! Encore une fois, chuchota Mary à son oreille. Je te lâche que si tu promets de ne pas t’en mêler.

La gamine hocha la tête. Sa sœur ôta sa main petit à petit. Elle se méfiait, car elle connaissait bien la propension d’Elly à fourrer son nez où elle ne devrait pas. Les bruits de coups, suivis des cris de douleur de leur mère, remplirent Elly de rage. Si elle n’était pas si petite, elle rendrait la pareille à leur père. Au corps rigide de sa sœur, Mary comprit sa révolte face à son impuissance. Leur père était trop fort, trop costaud et, surtout, ivre. Terrifiée, elle serra très fort sa sœur dans ses bras. Jamais leur père n’avait été si en colère. Sa voix grave résonnait d’accusations dans toute la maison. Les mots qu’il employait n’étaient pas faits pour des oreilles d’enfant, mais, l’alcool aidant, il avait oublié qu’il y avait des enfants, que sa femme n’avait jamais rien fait pour mériter d’être battue.

— Viens, Elly, murmura Mary, allons rejoindre les autres.

Des larmes dans les yeux, regardant vers la pièce principale, sans bruit, Elly suivit sa sœur aînée vers leur chambre sans résistance, la chambre des filles. Dès qu’elle entra, elle vit sa plus jeune sœur et ses deux frères assis par terre dans les bras les uns des autres. Tous pleuraient en silence, même Mickey. Elle se jeta contre eux, rejointe immédiatement par Mary. Betty quitta les bras de Tim pour rechercher le confort de ceux son aînée.

— Pourquoi, Mary ? Pourquoi Pa bat Ma ? demanda-t-elle de sa petite voix d’enfant en reniflant.

— Je ne sais pas, Betty, je ne sais pas.

— Un de ces jours, je lui rendrai coup pour coup à ce salaud, gronda Mickey, les poings serrés. Il a encore bu ! Jamais je ne serai comme lui, je le jure devant Dieu.

Du haut de ses douze ans, le garçon aurait voulu grandir plus vite. À chaque fois qu’il avait tenté d’intervenir ces derniers mois, il s’était pris une telle trempe qu’il n’avait pas osé sortir pendant plusieurs jours. À tel point que sa mère lui avait fait promettre de ne plus intervenir. Elle avait trop peur de l’irréparable et perdre un enfant à cause d’un mari violent était impensable ; elle préférait subir elle-même les coups. Mickey avait juré sur la bible tout en sachant que lorsqu’il serait plus fort, cette promesse volerait en éclats. Il rendrait la monnaie de sa pièce à ce lâche qui, non seulement buvait sa paye, mais frappait sa femme et ses enfants. Leur mère avait souvent du mal à boucler les fins de mois avec le peu qu’il restait et les repas étaient souvent faits d’un quignon de pain sec. Mickey chapardait la nourriture qu’il pouvait sur les marchés pendant que ses sœurs faisaient les poubelles de quartiers riches.

Un grand bruit de choc contre le mur en bois les fit tous retenir leur souffle. Le silence qui s’ensuivit fut d’autant plus assourdissant. Les enfants n’osaient pas émettre un son. Ils se regardaient, inquiets. Pourquoi n’entendait-on plus rien ? Plus un cri, plus un craquement du plancher.

— Il faut aller voir, chuchota Elly, on ne peut pas laisser Ma toute seule.

Tim et Betty pleuraient silencieusement dans les bras de leur sœur aînée. Mary secoua la tête tout en resserrant son étreinte sur les deux plus jeunes.

— Ma nous a tous fait promettre de ne pas intervenir, tu le sais, Elly. Elle ne veut pas que Pa s’en prenne à nous.

— On ne peut pas rester sans rien faire, contesta Mickey. Et si ce salaud l’avait tuée ?

Mary lui jeta un regard noir en désignant les deux gamins dans ses bras.

— Ne dis pas des choses pareilles, frérot, pas devant les petits.

Mickey serrait les poings. Si seulement il avait été l’aîné, il serait déjà assez grand pour aider sa famille.

— Moi, je vais voir !

Bien que n’ayant que dix ans, Elly ne manquait pas de courage. Elle se leva d’un bond avant même que sa sœur ne puisse faire un geste pour la retenir. Lorsqu’elle atteignit la porte, Mickey était avec elle. Il mit un doigt contre ses lèvres pour lui intimer le silence, puis, tout doucement, ouvrit la porte de la chambre. Rien. Le petit couloir était vide. Sur la pointe des pieds, essayant de ne pas faire craquer le plancher, Mickey, suivi d’Elly, s’avança vers la pièce principale en longeant la cloison à la peinture qui s’écaillait. Un bruit soudain de pas sur le sol en bois les fit reculer précipitamment vers la chambre et refermer la porte. À cet instant, Mickey regretta qu’il n’y ait jamais eu de clé dans la serrure. Le cœur battant, plaqués contre la cloison, les deux enfants attendaient. Les pas se rapprochèrent. Elly et Mickey fixaient Mary, assise par terre contre un des lits de la chambre. Les deux plus jeunes pleuraient toujours dans ses bras. Elly glissa sa petite main dans celle de Mickey. Des pas lourds et traînants s’arrêtèrent quelques secondes devant la porte de la chambre – aucun des enfants n’osa plus respirer –, puis reprirent leur progression. Elly se mordit le poing de soulagement. Elle avait déjà reçu des claques de leur père lorsqu’il était ivre et elle ne voulait pas recommencer l’expérience. Elle admirait Mickey d’avoir osé tenir tête à leur père l’autre jour, même si ça s’était mal terminé pour lui. La porte de la chambre de leurs parents se referma dans un grand claquement. Ils entendirent encore les ressorts du matelas qui grinçaient, la voix de leur père tenir des propos incohérents, crier des injures, puis plus rien. Le silence à nouveau.

Maintenant que la voie semblait libre et qu’elle savait que leur père ne sortirait pas de son sommeil d’ivrogne avant plusieurs heures, Mary retrouva du courage. Son père la terrorisait. La correction qu’il avait infligée à Mickey devant toute la famille resterait à jamais gravée dans sa mémoire. Lentement, elle se leva, entraînant les petits avec elle.

— Il faudrait…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’Elly et Mickey étaient déjà sortis de la chambre. Ces deux-là, quels imprudents ! L’angoisse étreignit le cœur de Mary. Il fallait qu’elle aille voir leur mère. Pourvu que… Baissant son regard vers les plus jeunes, elle tenta de les rassurer :

— Restez là pendant que je m’occupe de Ma. Tout va bien aller, mais vous savez que Ma ne veut pas que vous la voyiez dans cet état.

Quittant les deux enfants en pleurs, Mary rejoignit les deux plus grands dans la pièce principale. Ils étaient autour de leur mère qui, effondrée contre l’armoire, ne bougeait pas.

— Ma, réveille-toi, Ma !

Elly, agenouillée près d’elle, lui secoua le bras. Ne sachant que faire, Mickey, les poings serrés, la haine sur le visage, passait d’un pied sur l’autre. Mary sentit qu’il allait faire une bêtise alors elle ordonna :

— Mickey, va chercher le docteur !

Mickey regardait leur mère étendue, ne sachant pas si elle était vivante ou morte. Mary lui empoigna le bras et le tira afin qu’il lui fasse face.

— Mickey !

Le regard bleu gris se planta dans le sien. La colère qui y brillait était difficilement soutenable.

— Va chercher le docteur ! Vite !

D’un geste du bras, Mary propulsa son frère vers la porte. Finalement, celui-ci réagit et se mit à courir vers le portillon, puis dans la rue poussiéreuse comme si sa propre vie en dépendait.

Mary s’agenouilla à côté de sa mère. Le visage tuméfié faisait peur à voir. La poitrine se soulevait péniblement. Les mains de Mary se mirent à trembler. Jamais il n’avait battu leur mère ainsi. Mary retint un sanglot. Elle respira un grand coup afin de se reprendre.

— Elly, va me chercher de l’eau, il faut nettoyer sa blessure. Elly !

Elly détourna finalement le regard de la forme étendue pour fixer le regard bleu gris si semblable au sien. Ils avaient tous cette même couleur d’yeux, la couleur des yeux de leur père. Leur mère, elle, avait les yeux bleu clair… quand ceux-ci étaient ouverts.

— Elly ! De l’eau ! Bouge-toi !

Finalement, Elly bondit sur ses pieds et ramena une cuvette d’eau avec un linge propre. Doucement, Mary commença à tamponner le beau visage de leur mère. Elle avait vu des photos d’avant leur naissance, avant que ses parents ne viennent en Australie. Sa mère était si belle.

Lorsque le docteur arriva, la scène qu’il vit ne l’étonna pas. Le petit Mickey lui avait rapidement expliqué les faits avant qu’il l’envoie chercher la police. La femme était toujours allongée au sol sans bouger. Une adolescente, sa fille aînée certainement, lui nettoyait le visage avec une serviette humide. Les trois autres enfants, assis juste à côté à même le sol, pleurnichaient. Était-ce déjà trop tard ?

— Docteur ! Aidez Ma, s’vous plaît ! plaida Mary en se relevant dès qu’elle le vit.

Le docteur s’agenouilla et commença à vérifier les pulsations, faibles, mais assez régulières, la respiration… Au moment où il se relevait, l’agent de police, suivi de Mickey, entra dans la maison.

— Comment va-t-elle, docteur ? questionna immédiatement celui-ci. Est-elle… ?

— Non, mais il faut la faire transporter à l’hôpital. Je crains un traumatisme crânien, peut-être même une fracture. Il ne l’a pas ratée.

Le policier se frotta le menton. Il regarda autour de lui les murs couverts de peinture délavée et écaillée, la quasi-absence de meubles et les vêtements usés des enfants. La pauvreté s’étalait devant ses yeux fatigués. Presque tous les jours, il intervenait dans le quartier pour la même raison. L’homme recevait sa paye de la semaine, la buvait et rentrait battre sa femme et ses enfants. Ça ne finirait donc jamais ? Des pauvres gens arrivaient en Australie de partout dans l’espoir de faire fortune, mais, quand elle n’était pas au rendez-vous, la misère s’ajoutait aux désillusions. Il soupira avant d’attraper par l’épaule le gamin qui était venu le chercher.

— Où est ton père, petit ?

Mickey se contenta de pointer la porte au fond du couloir. D’un pas assuré, le policier se dirigea vers la chambre, ouvrit la porte et entra. Sans étonnement, il trouva l’homme effondré sur le lit. L’odeur d’alcool était très forte dans cette petite pièce non aérée. Il tenta en vain de réveiller l’homme, puis ressortit.

— Tu viendras me chercher quand il se réveillera, ordonna-t-il à Mickey. Pour l’instant, le mieux est de le laisser cuver son alcool !

Lorsqu’il revint au salon, le docteur refermait sa trousse médicale et remettait son chapeau. La femme, posée sur un brancard, s’apprêtait à partir dans l’ambulance. Elle n’avait toujours pas repris connaissance.

— Vous ne l’arrêtez pas ? s’étonna le docteur.

— Plus tard, quand il sera réveillé. Je suis tout seul et il faudrait le porter jusqu’au poste. Que fait-on des enfants ?

Une fois la civière sortie, le docteur posa son regard sur les cinq enfants qui les regardaient sans comprendre. Du menton, il désigna Mary.

— La grande peut s’en occuper jusqu’à ce qu’on voie pour la mère. Ce ne sont plus des bébés, ils se débrouilleront.

La porte d’entrée se referma silencieusement sur les deux hommes. Les enfants, abasourdis par les événements, restaient figés, leurs regards braqués sur la porte du fond.

— Qu’est-ce qu’on va faire, Mary ? questionna Elly en reniflant.

— Ma va aller bien, hein ?

— Elle va revenir, dis !

Les voix larmoyantes de Tim et de Betty sortirent Mary de sa stupeur. Elle regarda Mickey d’un air suppliant. Celui-ci haussa les épaules.

— Nous pouvons manger, suggéra Elly, c’est l’heure du dîner et Ma ne veut jamais que nous soyons en retard.

Mary fixa sa sœur comme si elle avait une tête supplémentaire, mais réalisa qu’elle avait raison. Faire à manger pour eux, oui, ça, elle savait faire, surtout avec le peu qu’il y avait en cuisine. Elle hocha la tête plusieurs fois pour se rassurer elle-même que c’était la bonne décision. Mary inspira un bon coup avant de parler.

— Tim, tu surveilles la porte de la chambre. Si tu entends le moindre bruit, tu cours prévenir Mickey. Mickey, toi et Elly, vous nettoyez les traces de sang. Ma aime avoir sa maison propre. Nous sommes pauvres mais propres. Avec Betty, nous allons préparer le repas.

Ayant maintenant un but, les enfants s’éparpillèrent pour exécuter les ordres reçus. Demain, leur père serait en prison et ils iraient voir leur mère à l’hôpital. La suite, Mary ne voulait pas y penser. Du haut de ses quatorze ans, elle observa ses quatre frères et sœurs. Il fallait que leur mère s’en sorte, le contraire était inimaginable.

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