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Tempêtes · Kadyan

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27 septembre 2020

« … sa main glissa lentement sur les magnifiques pectoraux bronzés avant de se faufiler vers le bas. Le bout des doigts détailla un à un les abdominaux sculptés puis plongea vers le membre turgescent dressé fièrement… »

— Ouaf !

Le bruit insolite pénétra dans les méandres du cerveau de Nathalie qui composait la scène de sexe de son prochain livre. Elle suspendit ses mains au-dessus du clavier et tourna la tête pour tomber dans les yeux noirs en amande qui la fixaient à moins d’un mètre. Il était assis, bien droit, les oreilles bien dressées avec une intensité pleine d’espoir dans le regard. Elle osa un œil vers l’horloge de son ordinateur et sourit. Seize heures. Ce chien était réglé comme une montre suisse. Et sans avoir besoin de remonter le moindre mécanisme ou de mettre des piles. Quand c’était l’heure, c’était l’heure ! Rien d’autre n’existait.

— Ouaf, ouaf !

Lentement, Nathalie s’étira sous le regard intense. Son livre attendrait et son éditeur toulousain aussi. Elle sourit en secouant la tête. Il voulait la presser de lui fournir son nouveau manuscrit et elle avait horreur de ça. Elle n’acceptait ni avance ni deadline pour qu’il ne puisse pas exercer de chantage. En plus, elle avait des priorités qui n’étaient pas les siennes. L’une d’elles était assise, juste là et ne se laissait pas ignorer.

Thor attendait sagement. Enfin, sagement. Sous le pelage noir ras, elle apercevait les muscles jouer. L’animal frémissait d’impatience. Elle se leva. Il fit de même sans la quitter du regard avant de décider dans un gémissement joyeux que sa maîtresse avait finalement retrouvé la raison. L’heure de la balade était arrivée. Le meilleur moment de sa journée. Son attente interminable était finie. Il avait tant espéré.

— Oui, mon chien, oui, Thor. Nous allons aller nous promener. Laisse-moi me préparer.

Thor se précipita vers la porte et s’assit sur le tapis devant ses affaires rangées dans un panier en osier posé à même le sol. Nat éclata de rire. Chaque jour, le même rituel à la même heure, pourtant, elle ne s’en lassait pas. Partir dans la garrigue, balader son chien deux fois par jour n’était pas une contrainte. Qu’il pleuve, neige, vente ou qu’il fasse un soleil de plomb comme aujourd’hui, rien ne les arrêtait. C’était bon pour leur santé physique et mentale à tous les deux.

Nat appréciait tout de même d’échapper aux chaleurs d’en bas même s’il faisait frisquet le matin ces derniers jours. Elle appelait ainsi tout ce qui était à basse altitude. Depuis dix ans qu’elle s’était installée dans cette petite maison, elle descendait rarement sur Menton. Comme beaucoup, elle allait faire ses gros achats à Vintimille, en Italie, qui était plus près et plus facile d’accès. Les gens d’ici lui fichaient la paix et elle ne se mêlait pas des cancans locaux. Pour eux, elle était l’originale de la ville qui avait racheté la bicoque et les terres de la vieille Ernestine.

Elle enfila le harnais orange sur Thor avant de mettre ses chaussures de randonnée tout en essayant d’éviter la queue qui battait au niveau de son visage. Quand elle recevait des coups, elle comprenait pourquoi, à une époque, les dobermans avaient la queue coupée. Le pire était lorsqu'il se secouait. Bon sang, que ça faisait mal cet effet coup de fouet !

— Pas besoin de coupe-vent ou de blouson aujourd’hui, pas vrai ?

Thor se contenta de la regarder fixement. Puis il la tapota du bout de sa truffe pour exiger plus de rapidité. Un véritable chien de berger quand il s’agissait de faire bouger sa maîtresse. Elle le caressa entre les deux oreilles puis ouvrit la porte. Il sortit immédiatement avant de s’arrêter cinq mètres plus loin et, aux aguets, d’observer alentour.

Nathalie inspira profondément les odeurs d’herbes séchées et leva la tête vers le ciel bleu avec juste quelques nuages. L’été avait été très sec et tout le monde parlait des incendies. Les agences immobilières ne le lui avaient pas caché, c’était la problématique de cet arrière-pays niçois : les feux de garrigues. Chaque année, les locaux croisaient les doigts. Depuis son arrivée, elle avait eu de la chance, car son bout de montagne n’avait pas été touché.

Afin de refaire un peu ses stocks, elle avait prévu de descendre au village le lendemain matin. Son potager donnait encore bien en cette fin septembre. Elle avait déjà fait pas mal de conserves et son séchoir solaire tournait toujours à fond avec les tomates et les figues. Pourtant, elle allait devoir reconstituer ses réserves de farine et de légumineuses, mais elle avait le temps avant l’hiver. Malgré son véhicule tout terrain, elle ne savait jamais si, avec la neige, elle pourrait atteindre la route goudronnée. Elle avait choisi cette maison en pierre isolée des gens en dépit de ces quelques inconvénients. La vue époustouflante sur la vallée de la Roya l’avait séduite. Ça et le climat et l’air pur et… plein de choses.

Attrapant son bâton de marche, elle s’élança sur le chemin de randonnée passant non loin de sa propriété. Thor, nez au vent, la précédait de quelques mètres. Il connaissait les différents trajets par cœur.

Bien qu’il adore humer et observer, il ne partait jamais loin, toujours préoccupé par son rôle de protecteur. Sa maîtresse, sa meute, était sacrée. Son monde tournait autour d’elle. Parfois, il poursuivait un papillon, d’autres fois, l’odeur d’un lapin le faisait frémir d’envie, pourtant, il ne se laissait jamais emporter à oublier sa « deux pattes » qui le suivait. De temps en temps, il déposait son graffiti olfactif pour bien marquer son territoire.

Nathalie emprunta le sentier qui longeait son terrain afin de rejoindre le GR puis elle entama sa boucle habituelle. En fonction de son humeur et de sa forme, elle pouvait descendre sur les bords de la Roya pour que Thor joue dans l’eau ou bien rester sur les collines. Parfois, elle allait voir Denis, son voisin qui élevait des chèvres et produisait d’excellents fromages. Il faudrait d’ailleurs qu’elle lui passe bientôt une commande. Nat aimait bien Denis et sa femme, Clémentine. Ils n’étaient pas de grands bavards et cela la satisfaisait. Lorsqu’elle s’arrêtait, ils échangeaient autour d’un café les nouvelles du coin. Denis se plaignait souvent des services communaux de Tende, la commune dont ils dépendaient. Mais que pouvait faire le maire d’un village perdu dans la montagne qui, grâce au tunnel, servait surtout de passage entre la France et l’Italie ? Pas beaucoup d’habitants, pas beaucoup de budget.

Quand Nat avait acheté ici à la mort brutale de sa femme, Carmen, son seul désir était de quitter le monde des vivants et d’oublier tout. Elle avait tout lâché et utilisé ses finances et son énergie pour retaper cette petite maison loin de tout et accessible uniquement en 4X4 ou à pied. À l’époque, perdue dans sa douleur, plus rien ne comptait. Elle espérait juste ne plus souffrir, ne plus ressentir ce vide au creux de la poitrine qui la rongeait en permanence.

Avec un sourire, elle se souvenait des entrepreneurs locaux qui, hallucinés, la regardaient fixement lorsqu’elle parlait de panneaux solaires, de cuve enterrée, d’isolation ou, un peu plus tard, d’antenne satellite. Elle s’était vite taillé la réputation d’être l’hurluberlu du coin, la hippie bobo du début du vingt-et-unième siècle.

En quelques conversations, Clémentine avait tout de suite compris le besoin de Nathalie de quitter tout ce qui pouvait lui rappeler Carmen. Elle lui avait donné son premier chien, un bâtard intelligent, mais pas doué pour les chèvres. Ici, la vie était rude et les gens ne voulaient pas s’embarrasser d’un animal qui ne travaillait pas bien. C’était elle ou le coup de fusil. Comment aurait-elle pu laisser cette bouille magnifique se faire tuer ? Elle avait immédiatement adopté Toto. Même si elle maudissait ce nom stupide, le chien y répondait. Trois ans après, elle avait acheté Thor, un doberman, comme protection après la rencontre de deux gars bizarres sur un chemin isolé. Et puis, il y avait Kachou, le chat noir et blanc débarqué d’on ne savait où. Ensuite était arrivé Tigre, un gros matou roux balafré, dépenaillé et très sauvage. Des poules et un coq étaient aussi venus compléter la ménagerie. Une originalité de plus aux yeux de la population locale. Mais elle s’en fichait, elle avait des œufs frais et toute la compagnie nécessaire à sa vie d’autrice. Heureusement que personne ne connaissait le travail qu’elle faisait réellement sinon le village aurait jasé. Toute la vallée plutôt, s’ils avaient appris qu’elle écrivait des romans érotiques hétéros. En plus, elle avait du succès et arrivait à en vivre.

Nathalie observa le tracteur qui avançait lentement à sa rencontre sur le large chemin de terre. Un sourire monta sur son visage lorsqu’elle reconnut Denis et son vieil engin d’un vert passé. Elle rappela Thor d’un sifflement aigu et se plaça sur le bord, dans l’herbe très sèche.

— Ça va ? demanda immédiatement Denis. T’as toujours de l’eau ?

— Salut Denis, il m’en reste encore un fond, mais s’il ne pleut pas bientôt…

— Viens avec ta cuve à la ferme. La source donne pour l’instant.

— Merci. Et toi, pas de soucis ?

Denis haussa les épaules.

— La patronne se plaint comme d’habitude à cette saison. Avec la production de lait qui a baissé et les enfants qui ont repris l’école, elle a moins de boulot, ricana Denis. En plus, comme chaque année, elle craint les incendies.

Il regarda les collines autour avant d’ajouter :

— Comme nous tous. C’est trop sec. La moindre étincelle et…

Nathalie hocha la tête et, légèrement ennuyée par sa trouvaille du jour, tira de sa poche les éclats de verre ramassés un peu plus tôt. Quand Denis les vit, il pinça les lèvres.

— Où les as-tu trouvés ?

— Près de la croix. Des gamins, je suppose, dit-elle. Ou des randonneurs.

— Des inconscients, oui ! Je vais en toucher deux mots à Léo. J’espère qu’il n’a rien à voir là-dedans sinon il va m’entendre. Quant aux randonneurs, je ne pense pas qu’ils porteraient des bouteilles en verre dans leur sac à dos. Trop lourd. Non, crois-moi, ce sont des jeunes du coin qui ont piqué de la bière à leurs parents.

Nat se dit qu’elle n’aimerait pas être à la place de Léo, même s’il n’avait rien fait. Le plus jeune enfant de Denis et Clémentine, à treize ans, faisait les quatre cents coups avec ses copains du même âge. Maintenant que l’école avait repris, cela se calmerait un peu, mais elle les avait vu tout l’été courir à droite et à gauche, à parfois emprunter des passages risqués, fumer ou boire de l’alcool en cachette. Bien sûr, elle n’avait rien dévoilé à leurs parents. Elle les surveillait vaguement lorsqu’ils étaient sur ses terres. Léo venait de temps en temps discuter ou lui demander à se désaltérer avec ses copains et copines. Il fallait que jeunesse se passe. Mais des tessons de bouteille, c’était trop grave, ils pouvaient provoquer un incendie dévastateur. Elle n’aurait pas vu Denis, Nat supposait qu’elle n’aurait rien dit. Le destin était quelquefois bizarre.

— Ce n’est peut-être pas lui.

Il la fixa de ses yeux sombres. Elle soutint son regard sans broncher.

— J’ai été jeune et stupide, tu sais. Et j’ai eu des copains, moi aussi.

Elle hocha la tête.

— Je passerai avec la cuve demain.

Sans rien ajouter d’autre, Nat continua son chemin, félicitant Thor qui était resté bien sage à ses côtés.

Depuis la mi-août, elle avait chargé la cuve blanche de mille litres sur son pick-up et chaque semaine, elle la remplissait afin de transférer l’eau de la source dans sa citerne enterrée. Le printemps avait été trop sec. Cela faisait seulement deux fois depuis qu’elle s’était installée ici que sa réserve d’eau ne lui suffisait pas. Peut-être faudrait-il qu’elle en fasse creuser une autre. Elle ne pouvait pas aller chez Denis se servir chaque fois, surtout qu’il refusait d’être dédommagé. Alors, elle les aidait à la ferme dès qu’ils avaient besoin d’un coup de main. En dix ans, elle avait appris à conduire un tracteur, à traire et à mettre bas des chèvres ainsi qu’à vendre des fromages sur les marchés locaux. Qu’elle avait ri en voyant les regards bizarres que les gens lui jetaient de derrière son étal ! Elle n’avait ni l’accent ni la manière. Si Clémentine avait une urgence avec les enfants ou si un orage annoncé obligeait à ramasser le foin très vite, elle l’aidait.

Dans sa vie d’avant, Nathalie avait ignoré ses voisins. Elle ne connaissait même pas leur nom alors qu’ils habitaient sur le même palier. Sa vie d’avant… avec Carmen. Elle soupira. La douleur avait diminué avec les années. Seul subsistait ce sentiment de perte infinie à chaque fois que l’image de sa bien-aimée remontait à la surface. Au début, chaque jour, chaque heure lui rappelait ce qu’elle avait perdu. C’est pour ça qu’elle était venue ici. Carmen adorait la ville, les voyages lointains. Habiter dans la cambrousse au milieu de nulle part aurait été son pire cauchemar.

Nat se secoua et fit le vide dans sa tête tout en continuant d’avancer sous le chaud soleil. Les sommets rocheux, les arbres verts et les herbes jaunes étaient son paysage maintenant. Pas les immeubles ou les embouteillages et un boulot à la con qui rapportait beaucoup, mais la laissait insatisfaite.

Tout en marchant, Nathalie pensa à ses romans. Elle détestait écrire des scènes de sexe hétérosexuelles. Pourtant, c’est ce qui attirait ses lectrices. La majorité des femmes rêvaient secrètement du bel hidalgo au passé sombre qu’elles ramèneraient vers la lumière par le seul pouvoir de l’amour. Elle avait trouvé des vidéos de scènes de sexe sur internet et pouvait donc décrire l’appareil masculin en action. En plus, elle riait beaucoup avec le godemiché qu’elle avait acheté pour mimer les moments intimes. Heureusement, personne ne la voyait lui parler.

Étonnamment, elle avait pas mal de succès depuis le début. Les lectrices appréciaient ses histoires. Les droits d’auteur constituaient ses principaux revenus, maintenant qu’elle n’était plus salariée. Et puis, il y avait son autre pseudo d’autrice, pour des livres qui ne rapportaient pas grand-chose, mais où elle s’éclatait : des romans lesbiens. Elle passait du temps sur les réseaux sociaux afin de promouvoir ses différents bouquins et, au final, ses écrits l’avaient sauvée de la dépression et peut-être même du suicide.

Nathalie vivait en ermite avec ses animaux, mais son âme était en paix, en harmonie avec la nature qui l’entourait. Elle avait pleuré en perdant Toto, l’année précédente. Depuis, Thor s’ennuyait d’être seul et elle songeait à aller dans un refuge pour lui prendre un copain ou une copine. C’est lui qui choisirait.

La transpiration mouillait son tee-shirt lorsqu’elle arriva chez elle. La fraîcheur immédiate à l’intérieur de la bâtisse la fit sourire. Chaque fois, elle pensait entrer dans la climatisation tant la variation entre le dedans et le dehors était importante. La joie de la pierre bien isolée. En hiver, l’effet était inversé. Elle se dit qu’il faudrait d’ailleurs qu’elle remplisse le petit stockage de bois accolé à la maison avec les bûches livrées par Denis en juin dernier. La saison avançait et les températures ne tarderaient pas à chuter en soirée. Ce beau temps ne pouvait pas durer éternellement. À un moment, la pluie puis la neige tomberaient. Il le fallait.

Nathalie se servit un verre de citron pressé bien frais et s’installa dans une chaise longue sur la terrasse. Un petit chêne vert lui fournissait assez d’ombre pour qu’elle n’ait pas trop chaud. Elle ne se lassait pas de la vue sur la vallée. Quasiment tous les soirs, elle occupait cet endroit et sentait la quiétude du lieu la pénétrer, la ressourcer.

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