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Terraëen : Opération Blackmind · Lou Jazz & Cherylin A. Nash

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Jay Delaney

— Le vaisseau est endommagé !

Ma voix couvre à peine le bruit éclatant des tirs ennemis. Les soldats de nos deux unités tombent les uns après les autres. Montana et moi avons été promues par défaut. C’est peu dire si nous nous trouvons dans une mauvaise passe. L’escouade est prise au piège dans cette steppe. Le matériel est parti en fumée ; nous n’avons même plus de munitions. Il faut partir, maintenant.

Sous couvert de l’uniforme des Forces Spéciales, ma mission pour la Défense est remplie. Montana n’en sait rien, personne ne sait. La sienne, la nôtre, pour l’intervention de sauvetage tourne au cauchemar.

Le regard de mon amante se porte aux alentours. Arme au poing, elle vide son chargeur. Loin d’être découragée, je la vois déjà saisir son couteau. Son air déterminé me fait peur. Elle ne veut pas entendre raison. Ma main retient son bras avant qu’elle ne s’éloigne. Je lui explique ma prise de décision dans l’espoir qu’elle se rende à l’évidence. Si nous restons là, nous allons mourir.

— Le vaisseau ne pourra pas emmener plus que nous deux ! On doit partir, tout de suite !

Quand elle ouvre la bouche pour me parler, tout s’arrête. Il n’y a plus personne dans son dos. Je secoue la tête avant de l’entendre murmurer :

— Je n’abandonnerai personne, Jay !

Lorsque je me réveille, je bondis dans mon lit en essayant de rattraper la silhouette que je vois s’évaporer. Les mèches sombres de ses cheveux se perdent dans l'espace. Il ne reste que le bleu intense de ses yeux accusateurs pendant quelques secondes. Seul le tic tac régulier de l’horloge résonne dans la pièce. Il me faut un instant pour réaliser que c’était encore ce rêve. Relâchant la tension qui me traverse, je me laisse tomber sur le matelas.

D’une main peu assurée, j’attrape ma tablette. L’appareil s’illumine et demande mon identification. Je pose le pouce sur l’écran pour déverrouiller l’interface. C’est du matériel de haute technologie, fourni par l’armée. Il me faut un rien de temps pour manœuvrer dans les dossiers et atteindre celui qui y est caché.

La gorge nouée, je sélectionne la photo que je cherche et déjà elle apparaît. Montana… Cette photo est vieille, mais c’est la seule que j’ai d’elle. Ses cheveux noirs étaient longs à cette époque. Plutôt lisses, ils donnaient à son visage un aspect fin. Je zoome sur son regard. Ses yeux bleus me fixent. C’est à moi qu’elle adressait ce sourire. Par mimétisme et bercée par cette nostalgie, j’y réponds maigrement. Nous avons grandi et fait nos classes ensemble jusqu’à ce jour, il y a bientôt trois ans. Elle me manque depuis.

Son absence dans le quotidien est toujours aussi cruelle. Elle ne m’a pas pardonné d’avoir voulu abandonner l’escouade. À ce moment-là, cela me semblait l'unique solution possible, et pas seulement pour sauver notre peau. Tomber aux mains des rebelles aurait signé notre perte à tous. Les liaisons avaient été coupées : quitter le combat signifiait une opportunité de gagner la guerre. Il y avait franchement une chance sur mille pour que les renforts arrivent à temps. Et pourtant… Montana a toujours eu cet instinct de confiance. Je l’admire pour ça.

Même si elle a des raisons de m’en vouloir, autant que l’inverse, nos chemins se sont séparés après cette intervention infernale. Chacune de nous a été officiellement promue par le gouvernement. Montana a été déployée avec une nouvelle équipe des Forces Spéciales à travers la galaxie. Quant à moi, on m’a affectée au poste de commandement cinq. J’ai finalement intégré la Défense. J’habite l’une des dix Bases Avancées de Défense des Armées de Terraë (BADAT). Je suis devenue capitaine spécialiste des liaisons de données tactiques.

Montana est là dehors où elle se sent si bien et je suis, moi aussi, certainement là où je dois être. Il paraît que certaines personnes ne sont pas faites pour diriger, ce doit être mon cas. Quant à notre histoire d’amour, elle n’a pas survécu à cette épreuve. C’était déjà compliqué avant, parce que Montana est une Dikon. Comme tous ceux de son espèce, elle a un rapport conflictuel avec les émotions humaines.

D’un pas lourd, je rejoins l’espace cuisine. Vivre sur une exoplanète des BADAT est vraiment un défi. Celles-ci se trouvent à la frontière de notre système solaire. Le quartier général, comme tous les bâtiments militaires de la base, a été équipé de systèmes de compensation. Cela concerne en premier lieu, la lumière. Nous sommes ici plongés dans le noir et le froid pendant les deux tiers de la journée. Tous les bâtiments disposent d’ampoules plein spectre qui sont censées être au top pour reproduire la lumière de notre soleil. Censées, parce que malgré ça les ingénieurs du Service des Infrastructures Spatiales (SIS) recommandent des comprimés vitaminés complémentaires.

Chaque matin, je plonge les miens dans mon café noir. C’est l’une des habitudes qu’il m’a fallu adopter. En second lieu et pas des moindres, toute la zone militaire est équipée d’un système compensateur gravitationnel. Grâce à ça, on peut se déplacer normalement dans les enceintes, même si nos pas sont plus légers que sur la planète mère, Terraë. Le vrombissement ambiant qui nous est ainsi imposé donne des migraines à tout le monde. Sauf aux plus anciens, paraît-il. Dire que l’Ingénieur Rain est là depuis plus de vingt ans ! Michael ne jure que par la merveilleuse retraite qui l’attend dans cinq années. Heureusement, les primes pour les soldats exécutants sur les exoplanètes sont vraiment dignes de ce nom. Et maintenant, il est temps de me préparer pour cette nouvelle journée sans soleil.

***

En quittant mon petit vingt-cinq mètres carrés pour me rendre au réfectoire, je trouve mes deux officiers. Ils font du bon travail, mais, pour l’heure, je ne suis pas encore en fonction. Si cela ne change rien au respect mutuel que nous nous portons, nos centres de discussions sont nettement plus légers. Il faut dire qu’en dehors des militaires du complexe il n’y a pas âme qui vive dans les environs.

— Hadley, Morison, bonjour.

— Jay, la nuit a été difficile ? questionne le premier nommé.

— Pas plus que d’ordinaire. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

D’un regard attentif, j’observe leurs traits. Les deux bruns sont jumeaux. J’ai mis un moment à parvenir à les différencier. Des deux, Morison est celui qui a le plus de mal à se faire aux conditions de vie de notre milieu. Il a le teint pâle aujourd’hui. Malgré ça, avec un sourire charmant, il prend la parole :

— Pas plus que d’ordinaire. Dites, Jay, puisqu’on n’est pas encore en fonction, je me demandais si vous seriez d’accord de dîner avec moi ce soir.

— Alors ça, je le crois pas ! gronde son jumeau. On était pourtant d’accord, je devais lui demander en premier.

Avec un sourire un coin, j’attrape de quoi me rassasier pendant qu’ils se chamaillent. Les voir agir de cette façon m’étonne toujours. Ils sont bien différents au travail.

— Ne perdez pas votre temps en dispute inutile, tranché-je.

Emportant mon déjeuner, je me lève pour me mettre en chemin. Avant de partir, je leur adresse les premiers ordres du jour.

— Hadley, tu te charges d’aller renseigner les pilotes. On se retrouve ensuite pour planifier les liaisons de données tactiques des astronefs.

— Et moi ? demande Morison.

— Tu te rends à l’infirmerie, et que je ne te vois pas avant que tu aies repris des couleurs.

Voilà qui met fin à la première interaction sociale du jour. Je soupire en quittant la salle, dégustant rapidement ma ration de brioche. C’est le repas que je préfère.

Dès que j’ai enfilé ma tenue, je retrouve mon poste. Mon dos trouve sa place dans le fauteuil composite, enrichi par des pièces à mémoire de forme. J’allume les nombreux écrans et les interfaces de communication. Mon bureau, tout en nuance de gris, est situé en hauteur par rapport à ceux des deux jeunes hommes. Il ne comporte aucun effet personnel ni rien qui donne un signe distinct à ce poste de travail. D’ici, je vois leurs écrans, mais, surtout, j’ai l’œil sur l’immense carte interactive. Tous les vaisseaux en circulation dans le cadrage du poste de commandement cinq apparaissent. La pièce est une énorme tapisserie d’écrans. Ils envahissent tout l’espace de la salle.

Aujourd’hui, nous attendons le ravitaillement. C’est chaque fois un événement périlleux qui mérite toute notre attention. Du bout du doigt, j’actionne le micro de mon casque. À quelques millimètres de mes lèvres, j’entre en communication avec le transporteur.

— BADAT PC5 à bâtiment de fret. Veuillez vous identifier.

— Delaney ! Ça alors, ça y est ? T’es de service ?

— Identifiez-vous, Sous-officier Cohen.

— Vaisseau de transport WST554, en provenance de Terraë pour approvisionnement. Équipage de sept membres à bord, autre chose, Capitaine ?

Du coin de l’œil, je vois le commandant Wesley entrer dans la pièce. C’est une surprise. Je mets fin à la communication après un dernier rappel.

— Vous atterrirez sur la piste est. Notre équipe se charge de vous conduire au hangar. Terminé.

Posant le matériel, je me place au garde-à-vous devant le gradé.

— Repos, Capitaine Delaney.

— Commandant.

— Prenez vos effets personnels et rendez-vous immédiatement au niveau moins deux.

La surprise transparaît une seconde à peine sur mon visage. Le niveau moins deux est réservé aux transferts internes et urgents la plupart du temps.

— L’ingénieur Rain se chargera de votre départ. Vous êtes attendue à l’État-major des affaires spatiales.

— Que se passe-t-il, Capitaine ?

— Vous venez d’obtenir de nouvelles fonctions avec effet immédiat. Je ne suis pas accrédité pour vous en dire davantage. Les ordres viennent tout droit d’en haut. Ne perdez pas de temps.

— Bien, Capitaine.

Alors que je me dirige vers la porte, il s’approche de mon poste et utilise mon communicateur. Je comprends qu’il se charge du relais, aussi je file jusqu’à mes quartiers sans perdre de temps. Mes affaires tiennent dans un paquetage que je passe sur mon épaule. À vrai dire, tout le monde ici se tient prêt à partir sitôt demandé. Je n’ai eu qu’à rassembler mon nécessaire de toilette avant de prendre l’ascenseur. La tablette accrochée à l’avant-bras indique l’heure spatiale. C’est une heure créée de toutes pièces, qui utilise un fuseau unique et commun à tous ceux qui se déplacent dans notre espace.

Quand les portes vitrées s’ouvrent, Michael Rain m’attend de pied ferme.

— Bonjour, Capitaine. Par ici.

Pressant le pas, il me conduit dans un labyrinthe de béton brut et froid. La température est nettement inférieure ici. Un jour, l’homme m’a dit que les murs pouvaient geler. Nous passons les différents postes de sécurité avant de rejoindre la plateforme de transfert. L’imposant équipement cylindrique, en verre blindé, trône au centre d’une pièce dégagée. Chaque BADAT en possède un. C’est un matériel couteux, risqué et peu développé par le génie militaire. Il existe dix plateformes de transfert, toutes reliées au Quartier Général de Terraë.

Le bruit de mes bottes sur les marches métalliques résonne dans la pièce. Sans plus de mots, j’entre dans l’appareil. L’ingénieur se dirige à son poste où il effectue les derniers réglages.

— Attention au départ, Capitaine. Dans trois, deux… un.

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