Chapitre 1 — 1. Trois boules
- 1. Trois boules
- 🔒 2. Vies parallèles
Lire Un autre monde en ligne gratuitement 1. Trois boules
Vues : 2 374 vues
Quinze ans plus tôt…
Quatre amis en vacances, Irina, Ryad, Chan et Jonathan, profitent de leur soirée, assis côte à côte sur une dune de sable. Leurs parents discutent ensemble, attablés, non loin du réfectoire et des tables de ping-pong du centre de vacances. Comme chaque année, les quatre familles se retrouvent en bord de mer pour terminer les vacances d’été. Les enfants, eux, ont décidé d’aller admirer le clair de lune se reflétant sur la mer, loin des conversations ennuyeuses des adultes. Des enfants, ils n’en sont plus vraiment : ils voguent sur les eaux tumultueuses de l’adolescence. Une légère brise souffle sur les lauriers roses qui les entourent, silhouettes sombres et inquiétantes en cette heure tardive. Enfin, même s’ils aiment à le penser, les adolescents ne craignent pas grand-chose dans le centre dont l’entrée est filtrée. S’inventer des frayeurs pour se sentir vivre.
Des réverbères éclairent le chemin à quelques mètres de là, attirant dans leur couronne phosphorescente des nuées d’insectes silencieux. Eux discutent avec véhémence de tout, du collège, de sport, d’histoires de cœur… Non, ils ne parlent pas d’amour, juste de couples qui s’embrassent dans la cour avant de se séparer trois jours plus tard et d’envisager de se remettre ensemble quelque temps ou de se détester pour l’éternité. Loin du tumulte des adultes mais quittant peu à peu l’insouciance du monde enfantin. Irina admire depuis toujours le décalage de Chan avec le reste du monde. Elle aurait beaucoup aimé sortir avec ce garçon. C’est justement son côté tombé de la lune qui la retient. Est-il seulement intéressé par les filles ? Elle le verrait très bien asexuel. Il lui a appris à jouer aux échecs, connaît le nom des constellations dans le ciel étoilé, tant de choses qui font de lui un OVNI pour ses pairs mais qu’Irina adore. Charmant mais inaccessible, sûrement pas touché par les mystères de l’amour… Jamais elle ne pourra lui dire ce qu’elle ressent, leur amitié est bien trop précieuse. Le perdre est inconcevable. Pourtant, le soir, elle pense à lui, la nuit, elle rêve de lui et à force, ce sentiment la ronge de l’intérieur. Elle garde depuis un peu trop de temps la veste en jean qu’il lui a prêtée l’autre soir, quand elle s’est plainte d’avoir froid, mais elle ne peut s’empêcher de respirer l’odeur qu’il y a laissée. Maigre consolation face à un amour à sens unique.
Tout à coup, dans le bleu de la nuit, trois boules lumineuses surgissent à travers le ciel, semblant être apparues de nulle part. Elles s’immobilisent, comme en lévitation, et forment un triangle équilatéral au-dessus de la mer, pointe vers le haut. Les quatre jeunes sont comme hypnotisés par ce qu’ils voient. Ils n’arrivent pas à détacher leur regard de ce spectacle irréel. Que fait ce trio de masses rondes et dorées dans cet alignement ? Aucune parole ne vient troubler le silence dans lequel ils sont plongés. Les boules de feu oscillent légèrement, formant un halo irisé. Elles flottent dans le ciel quelques secondes qui leur paraissent durer des minutes. Puis, aussi mystérieusement qu’elles sont apparues, elles se mettent à tourner l’une autour de l’autre dans un ballet surnaturel, avant de s’éclipser à une vitesse qu’aucun véhicule humain ne saurait atteindre. La traînée lumineuse qui vient de disparaître dans le ciel s’ancre dans leurs esprits.
Tous les quatre se regardent, ébahis.
— Non, mais vous avez vu ce que je viens de voir ? questionne John qui croit en une hallucination.
Un oui prononcé à l’unisson par les trois autres vient lui répondre.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demande John, le plus gaillard de tous qui s’improvise chef de la bande.
— On pourrait aller demander à nos parents s’ils ont vu la même chose ? suggère la seule fille du groupe.
— Je crois qu’il faut aller le signaler à la gendarmerie, il me semble qu’ils recensent toutes les manifestations spatiales non identifiées, propose Chan, le scientifique du quatuor.
— Pour qu’ils nous envoient à l’asile psychiatrique en disant qu’on est timbrés parce qu’on croit avoir vu des extra-terrestres ? rétorque Ryad.
Un « oh » s’élève du groupuscule, tous l’avaient pensé mais personne n’avait encore osé prononcer ce mot : EXTRA-TERRESTRES.
— Ou qu’ils croient que l’on fait ça pour se rendre intéressants…
— Façon, la parole de jeunes de notre âge ne vaut rien dans le monde des adultes, ajoute Irina blasée. C’est clair qu’ils vont penser à un very bad trip.
Le décideur du groupuscule ouvre ses bras pour que les trois autres se taisent et écoutent sa sainte parole. Il écarquille grand les yeux pour donner un côté mystique à ce qui va suivre.
— Ceux dont on taira désormais le nom ne sont peut-être pas là en amis. Peut-être peuvent-ils même lire dans nos pensées. S’ils s’aperçoivent que nous les avons vus, ils chercheront à nous supprimer. On doit essayer de ne pas penser à eux et surtout ne plus jamais en parler.
Un frisson se propage dans les corps tout à coup transis de froid des adolescents.
La fille tend son bras droit devant elle.
— Faisons un pacte, souffle-t-elle.
Trois mains tremblotantes viennent se poser sur la sienne.
— Nous n’en parlerons plus jamais, à personne, chuchote le leader.
— Ce sera notre secret, pour notre sécurité, bafouille Chan, l’intello.
Un « pour notre sécurité » répété en chœur vient définitivement sceller l’accord.
Irina ne réussit pas à dormir de la nuit. Ce qui lui semblait être une excellente idée hier soir ne lui paraît plus si judicieux au petit matin.
— Arrête de gigoter sur ta chaise Irina ! On croirait que tu as des vers ! s’exclame sa mère, irritée par son agitation motrice.
En plein milieu du petit déjeuner, elle ne peut plus tenir sa langue.
— Hier soir, sur la plage, j’ai vu trois boules lumineuses qui flottaient dans le ciel !
— Une étoile filante, c’est chouette, relativise sa mère. Tu as fait un vœu ?
— Non ! Merci maman, mais je sais encore reconnaître une étoile filante, et ça ne reste pas planté au même endroit pendant des secondes entières !
— C’était peut-être un ballon-sonde ? déclare son père.
— Je vous jure… on ne sait pas faire ça ! Les humains ne savent pas faire ça. Et puis, elles sont parties tellement vite, comme des étoiles filantes.
— Les phares d’un avion ? tente sa mère en se servant un croissant doré encore chaud.
— C’était sûrement un essai de l’armée américaine, ils sont à la pointe de la technologie. Tu n’as qu’à regarder les journaux, tu trouveras peut-être une explication, déclare son père en feuilletant les premières pages de son quotidien.
Il reprend la lecture des chiens écrasés comme si de rien n’était. Aucun des deux n’a vraiment l’air affolé par la nouvelle. Ils continuent leur train-train habituel sans sourciller. Café, journal, croissant chaud, comme si rien ne pouvait perturber ce petit rituel détente d’un matin estival réussi.
— Et pourquoi on n’irait pas signaler ce que j’ai vu ?
— On est en vacances, on ne va pas aller perdre notre temps au commissariat. Ne t’inquiète pas, si tu l’as vu, d’autres l’auront aperçu aussi et iront le signaler ! la rassure sa mère.
— Tu me promets ?
— Oui, ma chérie.
— Et s’il n’y a rien dans le journal, c’est que le GEIPAN aura identifié le phénomène, renchérit son père. Si tu savais le nombre de mystères résolus grâce à eux !
— Et toutes les histoires à dormir debout qu’ils entendent ! s’amuse sa mère.
Résignée, Irina passe à autre chose.
L’air de rien, et surtout pas coupable d’avoir trahi le serment, Irina retrouve ses amis. Aujourd’hui, ils ont prévu une randonnée aquatique dans les eaux cristallines de la presqu’île. Palmes et tuba pour observer les poissons multicolores. Le coin est sauvage et vierge de visiteurs, contrairement aux randonnées aquatiques quelques kilomètres plus loin, où les touristes se bousculent le long des bouées qui jalonnent le parcours. Pas besoin de lire les panneaux explicatifs immergés, accrochés en dessous. Trop rébarbatif ! C’est vrai, là-bas, on peut déambuler en quelques coups de palmes au milieu de vestiges romains. Peut-être qu’un jour prochain, ils sinueront sur le sentier sous-marin, au milieu de la reconstitution d’une cargaison d’amphores incrustées dans le sable blanc. Pour l’heure, ils préfèrent les frissons que procure la traversée de mattes de posidonies. Elles abritent une vie très riche et sont parfois si touffues qu’on se demande toujours si un monstre ne se cache pas au milieu de ces plantes qui chatouillent les pieds, au gré des courants marins. Irina est impatiente d’aller déloger cette faune. On lui a décrit des bancs de petits poissons bleutés dont elle a oublié le nom. Elle espère avoir la chance de croiser des girelles paons, qui n’utilisent que leurs nageoires pectorales pour avancer, leur donnant ainsi une allure saccadée. Ce sont des poissons finement striés, hachurés de six bandes transversales bleu ciel, présentant une tâche dorsale noire marbrée de bleu et une tête bariolée vert olive et rouge. Enfin, elle serait prête à se contenter du spectacle féérique et éclatant qu’offrent les bancs argentés de barracudas, de sars ou de dorades. Tous enfilent leur masque et s’aspergent en se moquant de l’allure des uns et des autres avec leurs t-shirts de bain et leurs visages aplatis. Ryad se démarque un peu, il ressemble à un surfeur avec son haut bleu clair de marque. Il a aussi amené un petit harpon. Il compte descendre dans un trou qu’il a repéré hier pour pêcher un poulpe ou de gros poissons à faire griller au barbecue.
— Ce n’est pas raisonnable, déclare John.
— T’inquiète, j’ai ma montre qui peut descendre jusqu’à dix mètres sous l’eau et je peux retenir mon souffle un peu plus de trois minutes.
— Et si tu te coinces entre les rochers ? Tu ne veux pas juste prendre des photos des poissons comme tout le monde ?
— Je ne suis pas monsieur tout le monde, moi !
— C’est bon, la guerre des coqs est terminée, vous avez tous les deux un plumage magnifique, s’interpose Irina pour que la discussion ne dégénère pas. Et il n’y a aucune poule à impressionner dans le coin.
— Chan, quelqu’un t’a mangé ton p’tit déj’ ? s’exclame soudain Jonathan.
— T’as vu un fantôme ? ajoute Ryad moqueur.
— Lâchez-le, s’énerve Irina. Il faut toujours que vous embêtiez quelqu’un !
— Je n’ai pas réussi à tenir ma promesse. J’ai tourné ça toute la nuit dans ma tête et j’en ai parlé à mes parents, avoue Chan, penaud. Je suis le pire menteur du monde, j’ai tellement mauvaise conscience qu’on dirait qu’un gros « traître » s’est écrit en lettres rouges sur mon front.
— Si tu savais comme je suis soulagé, poursuit John. Moi aussi je l’ai dit.
— Et moi aussi ! s’écrient Ryad et Irina simultanément.
— Ils ne m’ont limite pas cru, s’exaspère Chan. Comme si j’étais du style à raconter n’importe quoi.
— Idem, réplique Irina, pour la première partie de ta phrase, raconter n’importe quoi est un peu plus dans mes cordes. En tout cas, ils ne feront rien de spécial.
— Ça nous avance à pas grand-chose finalement, conclut John.
— On n’a plus qu’à faire comme eux, passer de bonnes vacances en faisant comme si rien ne s’était passé… ajoute Ryad.
— Je crois que c’est ça être adulte… se désole John, les yeux perdus dans le vague. Porter un masque sans aucune expression et faire semblant que tout va toujours bien.
— Alors profitons de nous amuser tant qu’on n’en est pas encore là ! lance Ryad à la volée tout en se jetant à l’eau.
John part à sa poursuite dans un crawl parfait, tandis que Chan et Irina se glissent dans l’eau en douceur et les suivent de loin en nageant la brasse.
Curieuse de la suite ?
Continue à lire ou découvre où acheter « Un autre monde » en entier.
Voir où lire la suite →
Commentaires (0)
Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.