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Un goût de châtaigne · Mélissa Roche

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— Dubois, je te déteste !

Constance ralentit jusqu’à s’arrêter sur le bas-côté au niveau d’une petite aire de repos. Elle fixa d’abord d’un regard noir le GPS de sa voiture de location avant de se tourner vers le paysage désolé. Quoique désolé n’était peut-être pas le bon mot. Accrochée aux reliefs, la végétation luxuriante s’étendait à perte de vue. Le vert omniprésent paraissait ignorer le frimas de cette fin d’hiver. Seul le gris des falaises abruptes venait rompre le camaïeu des feuillages persistants ardéchois.

En réalité, ce qui perturbait Constance était l’absence d’occupation humaine. Pas le moindre signe d’habitation et encore moins de village, pas même un pylône électrique. Elle aurait pu tout aussi bien avoir traversé un portail spatio-temporel sans s’en rendre compte. Qu’elle se trouve dans le passé ou le futur, toute trace de civilisation semblait avoir disparu. La jeune femme, nerveuse, rit de sa propre fantaisie.

— Allons, c’est la province, voilà tout.

Parler à voix haute s’avéra moins réconfortant qu’elle ne l’aurait cru. Les paroles résonnaient dans l’habitacle et soulignaient l’absence totale de bruit au lieu de la couvrir. Encore une fois, Constance observa le GPS qui s’obstinait dans ses directives. Tout droit sur quarante-deux kilomètres. D’après cette fichue machine, elle n’était pas perdue.

— Je te le jure, Dubois, tu vas me le payer très cher cette fois.

En toute franchise, elle en voulait autant à son patron qu’à elle-même. La promesse d’un CDI l’avait appâtée au point de lui faire oublier son aversion pour la campagne. Jeune journaliste, il s’agissait du Saint Graal, la dernière étape après trois ans de pige et un CDD de quatre ans qui touchait à son terme. À trente-deux ans, il était plus que temps d’accéder à une stabilité tant convoitée. Même si pour cela elle devait subir les pires outrages ?

— N’exagère pas non plus, grommela-t-elle. Trois semaines chez des sauvages, ce n’est pas la mort.

Peut-être pas la mort, cependant, sa santé mentale risquait d’en prendre un sacré coup si elle en était déjà à se disputer avec elle-même. Dépitée, pas vraiment pressée d’arriver à destination, Constance jeta un regard sur le dossier posé sur le siège passager. « Survie en territoire hostile, avec Fun Survival, soyez prêts ». Drôle d’accroche pour attirer les clients. Ou particulièrement bien ciblée.

— Les survivalistes ! cracha-t-elle, dégoutée. Un ramassis d’hurluberlus.

Dire que son précédent papier portait sur la prostitution des mineurs ! Elle s’était sentie si fière de sa publication ! Elle y avait insufflé toute son âme et sa passion. Oh, elle ne gagnera pas de prix avec, mais avait touché l’essence de ce qu’elle voulait accomplir en tant que journaliste. Aborder un vrai sujet de société, sérieux et profond. Sans doute ne changerait-elle pas le monde, mais elle pouvait éveiller les consciences. Au moins quelques-unes.

Peu de chances de réitérer l’exploit cette fois-ci. Le premier fascicule contenait une présentation rapide de son hôtesse. La dénommée Léonie affûtait depuis dix ans des compétences allant de l’orientation en forêt à la fabrication d’armes improvisées en passant par les premiers soins. Dans son immense générosité, elle offrait désormais son expérience au grand public. Quelle aubaine pour lui ! Constance avait tout de suite noté le manque de précision sur son passé, aucune mention de formation ou de parcours professionnel. Par goût du mystère ou pour une raison moins avouable ? Elle se promit de creuser la question à la première occasion.

Le document suivant consistait seulement en une grille tarifaire sans intérêt. Quant au troisième et dernier, il débutait sur un état des lieux alarmant de leur civilisation avant d’exposer les différents stages proposés. Des phrases outrancières telles que « Préparez-vous à l’apocalypse » ou « Ne soyez pas une victime de l’effondrement » étaient mises en exergue avec une police de caractère plus épaisse.

— Un attrape-nigaud, oui !

Constance ne croyait pas en ces fadaises. D’ailleurs, en tout cas en France, une partie des survivalistes n’y croyaient pas eux-mêmes. Elle s’était renseignée avant de quitter sa petite couronne parisienne natale. Comme toujours lorsqu’elle se lançait dans un nouveau sujet, elle avait consulté différentes sources d’informations.

Elle avait pu constater que seule une poignée d’allumés attendait pour de bon la fin du monde. La plupart des gens espéraient surtout un retour à une vie plus simple. Ils aspiraient à davantage d’autonomie et à un contact accru avec la nature.

— Au moins, ils sont servis ici.

Le panorama attira à nouveau son attention. La route sur laquelle elle se trouvait serpentait le long d’une gorge abrupte. Au fond, Constance pouvait deviner la présence d’une rivière paresseuse noyée dans l’ombre des parois vertigineuses. Qu’adviendrait-il si elle tombait en panne ? Ou pire, si elle loupait un virage et s’écrasait au fond du canyon ? Combien de temps faudrait-il pour retrouver son corps ?

Refusant d’y songer, Constance se força à se concentrer sur son dossier. Après avoir écarté la brochure publicitaire, elle ouvrit une chemise orange estampillée « Survival Market ». Il s’agissait à la fois de sa couverture – ce milieu se méfiait des journalistes comme de la peste quand il ne les haïssait pas carrément – et des vraies raisons de l’intérêt de Dubois.

Elle aurait dû se douter de quelque chose quand son patron avait insisté pour lui attribuer cette enquête. En quatre ans à travailler pour lui, il ne s’était jamais immiscé dans le choix de ses sujets. Il ne s’était jamais montré aussi généreux dans les moyens mis à sa disposition non plus. Constance avait eu la puce à l’oreille au moment où elle s’était plainte des multiples rebuffades, souvent insultantes, infligées par ces « stupides complotistes paranoïaques ». Fort à propos, Dubois avait sorti de sa besace cette boutique d’équipements de bushcraft. Elle appartenait comme par hasard à son beau-frère et ce dernier acceptait de lui servir d’alibi. Une coïncidence qui n’en était pas une, bien entendu.

En attendant, son stage de trois semaines dans ce trou perdu oublié du bon Dieu avait été enregistré au nom de Constance Taupin, la nouvelle directrice marketing de Survival Market. Un alias pas pire qu’un autre au bout du compte. Sa soi-disant récente prise de poste lui permettrait de poser toutes sortes de questions sans trop attirer l’attention. Bien pratique pour justifier sa curiosité puisqu’elle ne pensait pas réussir à feindre une réelle passion pour « la survie en territoire hostile ». De fait, elle aimait son confort et ne supportait même pas l’idée de passer une semaine dans un camping. Diable, que son appartement allait lui manquer !

Alors qu’elle égrenait un chapelet de jurons à l’intention de Dubois, son téléphone portable se mit à sonner. Sandrine. Parfait timing. Avec un peu de chance, entendre la voix de sa petite amie lui permettrait d’oublier ses futurs déboires. Optimiste et volontaire, l’infirmière hospitalière possédait le don de lui remonter le moral. Ragaillardie, Constance décrocha avec un sourire qui mourut dès les premiers mots.

— Il faut que nous parlions.

Aïe ! Aucune conversation agréable ne débutait ainsi. Jamais.

— Bonjour à toi aussi.

Constance grimaça. Elle n’avait pas voulu se montrer si sèche ni sur la défensive. Toutefois, son instinct hurlait qu’elle allait détester la suite.

— J’ai bien réfléchi, poursuivit Sandrine après une pause infime. Trois semaines, c’est beaucoup trop long.

À qui le dis-tu ! grommela Constance en son for intérieur. Et encore, ce nest pas toi qui dois crapahuter en pleine forêt avec un Mike Horn de pacotille. Supposant qu’il ne s’agissait sans doute pas de la meilleure réponse, elle tenta de se montrer conciliante.

— Je sais bien, ma puce. Toi aussi tu me manques déjà, mais…

— Tu ne m’as pas comprise, je refuse de t’attendre pendant trois semaines, la coupa Sandrine. Je ne veux pas d’une relation en pointillé entre deux enquêtes. Donc, nous deux, c’est fini.

Un nuage sombre sembla masquer le soleil faiblard de ce début mars.

— J’hallucine ou tu es en train de rompre par téléphone ? balbutia Constance incrédule.

Saisie par une soudaine migraine, elle se massa les tempes. Avait-elle raté les signes avant-coureurs ? Peut-être, elle avait tendance à s’immerger profondément dans son travail avant de partir sur le terrain, creusant de fait un fossé entre elle et son entourage. Pourtant, avec sa jolie infirmière, elle avait été bien décidée à ne pas tout gâcher. « Comme d’habitude », aurait ajouté sa mère, acerbe. Elle n’avait même pas oublié leurs six mois de relation deux semaines plus tôt et s’était fendue d’une réservation dans le restaurant préféré de Sandrine. Et Dieu sait qu’elle détestait ce maudit chinois !

— Ne fais pas comme si c’était facile de parler avec toi ! gronda Sandrine. J’ai essayé, figure-toi. Au moins comme ça, tu ne peux pas faire semblant de ne pas m’entendre !

Quoi ? Apparemment, Constance avait bel et bien manqué les avertissements. Ou alors, Sandrine tentait simplement de renverser la culpabilité…

— Tu as rencontré quelqu’un, ne put-elle s’empêcher d’accuser.

— Cela n’a rien à voir.

Ha ! Qui était sur la défensive, maintenant ?

— Donc tu as rencontré quelqu’un. Je la connais ?

— Ne fais pas comme si notre histoire avait un avenir ! rétorqua Sandrine. Tu ne m’as même pas consultée avant d’accepter cette fichue mission à l’autre bout de la France. Tu ne t’es pas demandé si j’avais besoin de toi avec cette nouvelle maladie.

— Quel rapport avec le covid ? D’après mes sources, il s’agit seulement d’une petite grippe.

Incapable d’affronter la douleur qui lui comprimait la poitrine, Constance commençait à s’énerver. Encore une rupture ! Qu’est-ce qui clochait chez elle pour que ses histoires d’amour ne durent jamais ?

— Eh bien, tes indics se trompent. Tu le saurais si tu m’écoutais au lieu de ne t’intéresser qu’à toi et à ta satanée carrière.

Et voilà ! Une de plus qui lui reprochait son ambition. Oui, son travail exigeait de s’investir un minimum, toutefois, on aurait pu croire qu’une infirmière comprendrait. Sandrine également était coutumière des journées à rallonge. Elle aussi pouvait tout laisser tomber après un appel de l’hôpital. À l’inverse de ce que sous-entendaient parfois Sandrine et ses amis, informer ne comptait pas moins que soigner !

Dans le combiné retentit un soupir pesant. De toute évidence, sa nouvelle ex ne prenait pas plus de plaisir qu’elle à cette conversation. Constance ne savait plus quoi dire. Elle ne savait même pas si elle voulait vraiment sauver les meubles. Heureusement, un brouhaha en arrière-plan mit un terme au malaise.

— Écoute, je dois y aller. On nous amène une victime de cette « petite grippe ». Je poserai un carton avec tes affaires à ton travail. Et s’il te plaît, ne complique pas les choses, ne me rappelle pas.

Le cliquetis qui signalait la fin de la communication agit comme un coup de massue. Durant plusieurs secondes, Constance resta figée, sonnée. Il avait suffi de cinq minutes pour clore une relation qu’elle jugeait jusqu’alors satisfaisante. Cinq minutes pour foutre en l’air six mois de bonheur et de complicité. Six mois d’illusion, oui !

— Et merde ! jura-t-elle en cognant le volant.

La douleur irradia dans ses poings sans qu’elle s’en soucie. Furieuse, contre elle-même ou contre Sandrine, Constance sortit du véhicule en laissant la portière ouverte derrière elle. Elle hurla à pleins poumons sa colère et sa frustration. Comme quoi, il existait au moins un avantage à l’absence d’humains dans le coin. À part la faune locale, personne n’assistait à son déballage émotionnel.

D’un geste rageur, elle essuya les larmes qui troublaient sa vision. Six mois, nom de nom ! Même pour elle, il s’agissait d’un triste record. Constance entendait d’avance les critiques de sa mère. À coup sûr, elle en profiterait pour lui rappeler tous ses manquements et insuffisances. Elle n’échapperait pas non plus à la leçon sur les engagements indispensables pour qu’un couple perdure. Constance connaissait la chanson par cœur. Tant et si bien que la prochaine dispute se jouait déjà sous son crâne endolori.

Le bip assourdi d’un texto la tira de ses sombres ruminations. Sandrine avait peut-être changé d’avis. Elle avait compris son erreur et s’excusait pour son comportement cavalier. Impatiente de démontrer son indulgence, Constance regagna son siège à toute vitesse. Où se cachait ce maudit portable ? À force d’obstination, elle le retrouva dans le vide-poche côté passager. Comment avait-il atterri là ? Elle ne se souvenait pas l’avoir jeté dans sa colère.

Constance pianota avec tant de nervosité qu’elle dut s’y reprendre à deux fois pour déverrouiller l’écran d’accueil. Elle faillit réexpédier l’appareil au diable Vauvert quand elle découvrit un numéro inconnu à la place de celui espéré. Un sursaut de professionnalisme la retint à temps. Dans son métier, des tas de gens la contactaient et de temps en temps, elle en tirait des pépites. Pas cette fois, cependant.

— Qui diable est cet Amaury Chastenet ? Et pourquoi s’inquiète-t-il que je me perde ?

Un second texto avec des indications plutôt imprécises lui rappela qu’il s’agissait de son correspondant à Fun Survival. Apparemment, l’homme craignait un désistement de dernière minute. Ramenée, bien malgré elle, à la réalité, Constance vérifia sur son GPS l’heure d’arrivée prévue et la transmit à Amaury. Il était temps de repartir si elle ne voulait pas rouler de nuit sur des routes qui auraient effrayé le bouquetin le plus hardi.

Au moins, en se focalisant sur sa conduite, elle cesserait de ressasser la lâcheté de Sandrine. Quand même, cette dernière aurait pu fournir un effort pour en discuter de vive voix. Elle aurait dû insister, quitte à la bousculer, au lieu de choisir la facilité. Peut-être qu’alors…

— Allez, Constance, reprends-toi. Pense à ton CDI.

La journaliste grinça des dents en appuyant sur l’accélérateur. Elle avait tellement travaillé pour en arriver là ! Depuis le collège, quand à la rentrée en sixième, des camarades peu charitables s’étaient moqués d’elle à cause de son cartable d’occasion élimé. Elle avait compris brutalement que ses parents étaient pauvres et s’était jurée de ne pas connaître le même destin. Non, à l’inverse de sa mère, elle ne trimerait pas à l’usine jusqu’à ce que son dos se déforme. Et si, à l’instar de son père chauffeur routier, elle devait passer des jours loin de chez elle, ce ne serait pas pour des clopinettes.

Alors, oui, elle avait tout sacrifié pour assurer son ascension sociale. Ses amies, délaissées au profit des devoirs, s’étaient éloignées. Pas de boum ou de soirée bowling pour elle, les seuls loisirs qu’elle s’autorisait se trouvaient sur les étagères de la bibliothèque municipale. Les livres riches de cultures et de promesses étaient vite devenus ses uniques compagnons. Finalement, son acharnement avait payé. D’abord avec l’obtention d’une bourse universitaire en sociologie, plus tard, en décrochant de haute lutte une place dans une école de journalisme.

Que personne ne la comprenne ne l’avait jamais ralentie. Même lorsque sa propre famille l’avait traitée comme une pestiférée orgueilleuse et hautaine, elle s’était obstinée à suivre ses rêves. Tant pis pour Sandrine ! Oui, la fin de leur relation la blessait, Constance avait cru en leur couple plus qu’en aucun autre. Elles s’entendaient à merveille et ne s’étaient pas disputées une seule fois en six mois. Pour autant, elle ne pouvait pas laisser ce coup du sort la détourner de son objectif. Elle ne le permettrait pas ! Après tout comme disait le proverbe, une de perdue, dix de…

— Dans cent mètres, tournez à gauche.

Constance tressaillit, ce qui fit zigzaguer la voiture. À se morfondre, elle n’avait pas vu le temps et les kilomètres défiler. Elle décéléra et cligna plusieurs fois les paupières en avisant le chemin indiqué par le GPS.

— Non, mais c’est une blague ? Quelqu’un dans l’univers m’a prise en grippe sans que j’en sois avertie ?

Le terme « chemin » semblait usurpé pour le sentier caillouteux qui s’enfonçait dans une épaisse forêt de châtaigniers.

— Dans un décor pareil, j’ai une chance sur deux de tomber sur un psychopathe, maugréa-t-elle en s’engageant sur la pseudo-route.

Au moins, si elle se faisait assassiner, elle n’aurait plus à s’inquiéter de rien. Ni de Sandrine, ni de sa mère, ni même de ce traître de Dubois qui l’avait si bien manipulée.

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