Chapitre 1 — 1 — La mère de la mariée
- 1 — La mère de la mariée
- 🔒 2 — La mère de la seconde mariée
- 🔒 3 — La bague
Un mariage pour tout recommencer · Nels , Megguy B
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Elisa
Le mois d’octobre est particulièrement froid. J’attrape le premier châle qui me vient sous la main et le passe sur mes épaules. Le ding de la porte de ma librairie résonne, ma fille Sasha entre avec son sourire éblouissant. Ses cheveux longs et roux s’harmonisent parfaitement avec la saison automnale. Aujourd’hui, elle porte un jean slim avec des bottes marron, emmitouflée dans son manteau vert kaki, ses yeux pétillent de bonheur, j’aime la voir comme ça.
— Maman, j’ai un service à te demander.
— Oui, ma chérie, que puis-je faire pour mon bébé ?
— Maman, j’ai vingt-cinq ans !
— Tu resteras mon…
Elle lève les yeux au ciel, classique, je la saoule, mais elle ne dira rien, car elle et moi, on s’adore. Nous sommes fusionnelles. L’adolescence a été une période très compliquée pour nous, car nous n’arrivions plus du tout à communiquer sans hausser le ton. Ma mère, Brigitte, a souvent joué le rôle de médiatrice. D’ailleurs, où est-elle passée ? D’habitude, elle traîne toujours une oreille dans les parages.
— Man ! Tu m’écoutes ?
— Désolée, ma chérie. Tu disais ?
— Je disais que je souhaite demander sa main à Thaïs.
— Oh, mais c’est génial ! Et pourquoi as-tu besoin de moi ?
— J’aimerais le faire dans le petit patio derrière ta librairie.
Ah, le patio ! Quand j’ai acheté cette librairie, j’ai craqué pour ce petit bout de terre d’une trentaine de mètres carrés à ciel ouvert. Je m’imaginais y passer des étés à l’ombre : à boire un thé glacé et à lire un bon livre. Il attire toujours du monde et j’en suis ravie.
Au fur et à mesure, j’ai chiné des tables en fer forgé et tout un tas d’objets, tels que des vases, des jardinières, etc. Une guirlande de toutes les couleurs est accrochée comme dans les bals. C’est très bohème, chic, exactement ce que je voulais : un endroit où les gens se sentent bien.
Sasha et moi avons même fabriqué un canapé en palettes, cela nous a pris une après-midi, mais qu’est-ce que nous avons ri !
— Alors, tu es d’accord ?
— Bien sûr. J’apprécie Thaïs, c’est une jeune femme pleine de vie, elle me fait beaucoup penser à mon premier amour.
— Ce n’était pas maman ?
— Non, j’ai rencontré mon premier amour au lycée. Elle m’a brisé le cœur, et je suis partie aux États-Unis, c’est là que j’ai trouvé ta mère.
— J’aurais aimé la connaître.
— Elle t’aurait adorée, vous avez toutes les deux la même fibre artistique. Elle aussi travaillait dans la pub et elle dessinait très bien. Il doit me rester quelques croquis qu’elle faisait, si tu as envie de les voir.
— Avec plaisir, maman.
Je la serre dans mes bras. Héléna, la mère biologique de Sasha, est morte en la mettant au monde. Elle me manque terriblement. À chaque fois que je regarde ma fille, je vois des parties d’Héléna : son sourire, ses yeux, la forme de son visage… Le vide qu’elle a laissé est toujours là, mais Sasha m’aide à le combler de son amour.
Ma mère et ses cheveux blancs en bataille déboulent devant nous.
— Bonjour, mamie !
— Bonjour, ma chérie, dit-elle en enlaçant ma fille. Que nous vaut cette agréable visite ?
— J’ai sollicité maman afin de réserver le patio pour faire ma demande en mariage à Thaïs.
— Oh, c’est merveilleux ! Je vais assister à ma première cérémonie gay.
— Tu n’es pas allée à celle de maman ?
— Ta mère s’est mariée dans mon dos.
Je lève les yeux au ciel, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre…
— Chez Elvis, ajoute-t-elle.
— Quoi ?! À Las Vegas ?
Je souris, amusée, et pars en direction des rayonnages. Il faut que je pense à sortir les décos d’Halloween. J’entends, d’une oreille distraite, ma mère raconter comment je me suis mariée. Héléna était belle et pleine de vie. Cela nous avait pris sur un coup de tête, on avait tellement ri ce jour-là que mes joues se souviennent de la douleur. Je secoue la tête pour chasser ces merveilleux souvenirs.
La porte de ma petite librairie s’ouvre sur une jolie blonde au sourire ravageur. Au départ, Sylvie était un coup d’un soir et elle est devenue plus que ça.
— Tiens, voilà la sorcière.
Je fusille Sasha du regard, ma fille ne l’a jamais aimée. Pendant que Sylvie discute avec ma mère, j’observe Sasha remettre ses cheveux roux en place.
— Tu sais très bien ce que j’en pense. Elle ne te rend pas heureuse.
— Si, de temps en temps, dis-je en rigolant.
— Beurk !
J’éclate de rire et continue de ranger mes livres.
— Je t’aiderai pour ta demande. On pourrait disposer des bougies un peu partout, par exemple, et aussi des fleurs.
— Merci, maman. C’est là que je l’ai rencontrée, alors c’est important pour moi que cela se fasse ici.
— Je sais, ma chérie. Thaïs est une jeune femme qui a beaucoup de chance.
— Maman, tu devrais peut-être commencer à chercher quelqu’un.
— Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai tout ce qu’il me faut.
— Je ne parlais pas de Sylvie, murmure-t-elle.
Je la regarde, surprise. Puis, je m’efforce de sourire quand Sylvie s’approche de nous.
— Tiens, la fille prodigue est de retour.
— Tiens, voilà la…
Je lance un regard noir à Sasha qui s’arrête net et m’avance pour embrasser Sylvie.
— Bonjour, ma chérie. Comment ça va ? Ça te dit d’aller manger en ville ? m’interroge-t-elle.
— Pas aujourd’hui, j’ai beaucoup de boulot.
— Cela te ferait du bien pourtant.
— Elisa, vas-y, je garde la boutique. Sasha et moi, on va parler de ce qu’il lui faut pour sa demande, intervient ma mère.
Devant son regard et celui de ma fille, je capitule. J’enlève mon châle, m’empare de mon blouson et attrape mon sac à main en passant.
— J’ai mon téléphone avec moi si vous avez besoin.
Ma mère me fait signe de déguerpir, je ris et suis Sylvie dans la rue. Nous marchons pendant dix minutes et nous arrêtons devant un petit restaurant italien que j’aime beaucoup. Elle ouvre la porte pour moi et je m’y faufile. Antonio, le serveur, s’approche de nous.
— Mesdames, une table pour deux ?
J’acquiesce de la tête et nous le suivons. Nous nous installons près de la baie vitrée qui donne sur le boulevard, les bonnes odeurs qui se dégagent de la cuisine me font saliver.
— Comment se passe ton affaire ? demandé-je.
— Les deux parties se détestent, il y a des jours où j’aimerais sincèrement ne pas être avocate spécialisée dans les divorces.
— Arrête, tu adores ça.
Nous rions, Antonio s’approche pour prendre notre commande. Comme d’habitude, j’opte pour les spaghettis à la bolognaise et Sylvie pour les lasagnes au saumon.
— C’est vrai alors, ta fille va se marier ? me demande-t-elle.
— Oui, elle va faire sa demande à Thaïs dans les prochains jours.
— J’espère que cela va fonctionner, si ce n’est pas le cas, je me ferai une joie de défendre Sasha.
Je souhaite que Sasha ne soit jamais dans cette position. Je pense même qu’elle préfèrerait tout donner à Thaïs plutôt que d’avoir Sylvie comme avocate. Antonio nous apporte nos plats.
— Elisa, j’aimerais te parler de quelque chose… Je désirerais que notre relation avance un peu plus, dit-elle en jouant avec mes doigts.
Je hoche la tête, je me mentirais à moi-même si je n’avais pas remarqué ses sous-entendus. Aujourd’hui, c’est différent, elle a le courage de se lancer. Sa main sur la mienne est chaude, mais ne provoque rien en moi. Pas cette agitation qui me prenait chaque fois qu’Héléna me touchait.
Je me demande : est-ce moi le problème ? Cela fait vingt-cinq ans qu’Héléna est morte. Il est peut-être temps d’envisager une nouvelle vie, mais est-ce que je souhaite une relation stable avec une femme pour laquelle je ne ressens aucun frisson ? Et est-ce que je veux partager le quotidien avec Sylvie ? Depuis que Sasha est partie, j’ai ma petite routine. Et si le problème n’était pas elle, mais moi ? Est-ce que je suis cassée ? Je m’entends dire :
— On est bien comme ça, pourquoi changer ?
— Parce que j’ai envie de construire ma vie avec toi, cela fait un an que nous sommes ensemble.
— J’ai besoin de temps, dis-je en enlevant ma main délicatement.
— OK.
Elle s’essuie la bouche, s’enfonce dans son siège et m’observe avec intensité. Elle sait que, si elle insiste, je vais me braquer. Je déteste quand elle me regarde comme ça. J’ai toujours l’impression d’être une gamine qui ne sait pas ce qu’elle veut. Le téléphone de Sylvie sonne.
— Je dois répondre, c’est le boulot.
Elle se lève et se dirige vers l’extérieur, je la suis du regard. Sylvie est quelqu’un de sympa, je me sens en sécurité avec elle, mais il me manque quelque chose. Elle est tellement prévisible, prend tout en charge, elle est organisée à la limite de la maniaquerie. Pourtant, je ne ressens pas ce petit truc qui ferait bondir mon cœur. Quand Héléna me contemplait, je me sentais comme la meilleure personne au monde. Pourquoi n’est-ce pas la même chose avec Sylvie ? Je ne sais pas. Je devrais peut-être faire plus d’effort. Mais est-ce que j’en ai vraiment envie ? J’ai tellement perdu à la mort d’Héléna. Soudain mon téléphone vibre dans mon sac, un message.
✉Sasha : Tu m’aideras à trouver la bague ? Parce que mamie a des goûts douteux.
Je ris et réponds à ma fille :
✉Elisa : Oui, ma chérie. On ira dans la semaine.
Sylvie revient à table et s’excuse. Je n’ai absolument pas envie de reprendre notre conversation sur notre avenir. Je range mon téléphone et repousse mon assiette.
— Je dois y aller, j’ai beaucoup de boulot.
— OK. Est-ce que tu pourras penser à ce que je t’ai dit ? me demande-t-elle.
— Oui, je te promets d’y réfléchir.
Nous nous levons, Sylvie paie notre repas. Avant de partir, elle m’embrasse et part de son côté. Je monte mon blouson contre mon cou et marche en direction de la librairie, mon cerveau tourne à plein régime. Je prends une grande inspiration et regarde le ciel.
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