Undead · Kyrian Malone , Jamie Leigh
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Crystal Lake dans l’Illinois, au Nord Ouest de Chicago était une ville réputée pour son calme et sa tranquillité. Elle offrait un cadre de vie idéal pour des gens aisés, aux revenus confortables. Mais comme dans chaque petite ville, Crystal Lake restait aussi une petite ville où tout le monde se connaissait, appartenait à une communauté bien réglée.
Dernièrement, le supermarché de Wisborrow avait embauché Kerry Smith, une caissière jeune, dynamique, serviable et sympathique, le Grifton, unique bar du centre-ville, avait changé de propriétaire et tout le monde savait que le Maire Dixon tardait à rénover la rue principale… Chaque nouvel événement était rapporté, discuté et débattu entre amis, familles ou petits groupes de commerçants. Telle avait toujours été la vie à Crystal Lake. Avec son lycée, son petit port de plaisance, son golf et son country club incontournable pour le repos des cadres supérieurs exerçant dans la grande métropole de Chicago.
Le mois d’août touchait à sa fin et les températures restaient douces, de saison. Les touristes venus des grandes villes limitrophes ou des états voisins repartaient enfin pour laisser les habitants à leur tranquillité et leur quotidien.
Samuel MacLane lui, revenait de Chicago et croisait sur la nationale les nombreux touristes ayant choisi le week-end pour rentrer chez eux. Il était allé chercher sa femme Jessica à l’aéroport. Obstétricienne au cabinet de la ville, Jessica avait assisté à un congrès à New York sur les maladies génétiques.
— J’aimerais pas être à leur place, dit-il en constatant les kilomètres de bouchons en sens inverse.
Il entendit Jessica tousser et lui lança un regard. Sa femme était pâle, fébrile depuis sa descente de l’avion.
— Dis ma puce, t’aurais pas attrapé un mauvais rhume à ton congrès par hasard ?
Jessica récupéra un mouchoir en papier, se moucha et répondit.
— Ça doit être une allergie… Mais je t’avoue que je suis un peu fatiguée, je n’aurais pas la force de faire le repas en rentrant.
Elle lui lança un regard accompagné d’un petit sourire pour voir la réaction de Sam’ après cette réplique.
— T’en fais pas, dit-il. Je sais encore poser une poêle sur le feu pour faire un bon dîner à ma femme.
Il la taquina :
— Que dirais-tu de mes bons œufs au bacon ? Je suis un as avec le bacon !
Jessica sourit, amusée. Quand Sam se mettait derrière les fourneaux, soit il cuisinait des œufs au bacon, soit il faisait cuire du riz. Elle ramena sa main sur la cuisse de son amant qui n’attendit pas pour l’envelopper de la sienne. Il lui lança un autre coup d’œil tandis qu’il franchissait le panneau de la petite ville de Crystal Lake.
— J’appellerai le docteur Stevens demain matin si ça ne va pas mieux.
— Hors de question, dit Jessica. Je te rappelle que c’est elle la mariée, alors ne l’oblige pas à travailler le jour de son mariage. Tu l’as dit. C’est qu’un mauvais rhume, ça va aller. Et je te rappelle que je suis médecin moi aussi.
Samuel préféra ne pas insister, Jessica était plutôt têtue et, comme le répétait sa mère, elle n’était pas taureau ascendant bélier pour rien ! Il connaissait les nombreuses compétences de sa femme en matière de médecine et elle avait déjà aidé plus d’une vingtaine de femmes à accoucher sans difficulté depuis sa prise de poste trois ans plus tôt à Crystal. Ce rhume passerait certainement après une bonne nuit de sommeil et un ou deux Benadryl que sa femme gardait rangés dans le tiroir de sa commode. Il longea l’avenue principale de Crystal Lake et tourna sur Virginia Street pour rejoindre Woodland Drive où Jessica et lui avaient acheté leur maison au bord du lac trois ans plus tôt. Il arrêta la voiture devant le garage fermé et Jessica descendit du véhicule.
— Tu n’as qu’à rentrer, je m’occupe de ta valise, fit-il.
Jessica ne se fit pas prier. Elle avait besoin d’un antidouleur pour ses maux de tête interminables depuis son départ de New York.
— Salut Jess, entendit-elle.
Elle se redressa, son regard sur la nièce de Samuel.
— Mallory ! fit-elle d’un sourire enthousiaste. Qu’est-ce que tu fais ici ?
Elle avait déjà la réponse à sa question en songeant au mariage de Rachel le lendemain.
— Je suis contente de te voir et excuse-moi de ne pas t’enlacer, mais j’ai attrapé un mauvais rhume.
Mallory, vingt-huit ans, rentrait de mission en Afghanistan pour une permission de deux semaines. Lieutenant dans le corps des Marines, elle était arrivée quelques heures plus tôt et revenait dans la ville de son enfance après dix ans d’absence. Son oncle, à peine plus vieux qu’elle, était le petit cadet des deux frères MacLane et n’avait jamais voulu quitter Crystal Lake, bien trop attaché à son lac. Mallory gardait son sourire devant sa tante. Celle-ci ne perdait pas de son enthousiasme.
— Tu devrais peut-être te faire examiner, répondit-elle tout de même inquiète.
— Jess est une tête de mule, reprit Samuel à la place de sa femme.
Il entra dans la maison, referma et posa la valise de Jessica à l’entrée.
— Et ce soir, c’est à nous de faire le repas, reprit Samuel à l’attention de sa nièce.
— Ok, fit Mallory, incertaine.
— Et si ça ne vous dérange pas, je vais me soigner et me détendre un peu.
Ils virent Jessica s’éloigner vers les escaliers menant à l’étage, en quête de médicaments. Samuel entraîna sa nièce vers la cuisine et reprit :
— J’espère que t’aimes l’omelette parce qu’il n’y a que ça que je sais vraiment faire en cuisine.
— Je m’en souviens, taquina Mallory.
Son oncle avait 31 ans et s’était toujours très bien entendu avec elle. Il avait joué le rôle du grand frère, l’avait défendue quand elle avait annoncé à ses parents son désir de rentrer dans l’armée. Dans la famille MacLane, seul le grand-père avait servi pendant la Seconde Guerre mondiale qui l’avait emporté, laissant à tous un goût amer suite au poids de sa mort.
Samuel sortit plusieurs œufs frais du réfrigérateur ainsi que la plaque de beurre qu’il posa près de la gazinière.
— Je me suis dit que dimanche, nous pourrions aller pêcher avec le bateau. Jess va vouloir se reposer et ça serait dommage de rester enfermés s’il fait beau, t’en penses quoi ?
Mallory sortit des assiettes et des couverts et jeta un œil à travers la fenêtre au-dessus de l’évier. De là, elle avait une vue imprenable sur le côté de la maison des James.
— J’en dis que ça fait un bail que j’ai pas pêché, répondit-elle quelque peu absente.
Samuel fouetta les œufs dans le bol et plissa les yeux en suivant ceux de sa nièce tournés vers la fenêtre. Il ricana un instant, moqueur et amusé à la fois.
— Tu sais que Jennifer est enceinte de huit mois ?
Mallory fronça les sourcils sur cette information plus que déstabilisante. Elle fixa son oncle et réagit aussitôt :
— Quoi ? Enceinte ?
Mais ce fut une question purement rhétorique qui marquait sa surprise. Elle détourna les yeux vers la maison des James où Jennifer avait habité dix ans plus tôt.
— Mais…
Elle fixa son oncle sur une question qui lui brûla les lèvres et demanda :
— De qui ?
— Un type de Chicago… Je connais pas.
Autrement dit, il n’était pas de Crystal Lake.
— Paraît qu’il est courtier pour une grosse boîte financière, ajouta Sam… Mais j’en sais pas plus.
Mallory n’en revenait pas et demeurait muette après cette nouvelle. Elle ouvrit, le frigo en sortit deux bières et en tendit une à son oncle. Jennifer James n’avait pas quitté ses souvenirs depuis son départ de Crystal Lake. Elle et Jennifer James, ou plutôt « JJ » comme tout le monde l’appelait en ville, avaient noué des liens plus que forts, voire très ambigus durant leur jeunesse et Mallory s’en rappelait comme si les années n’étaient jamais passées. Comment se pouvait-il que JJ eût trouvé un homme qui l’ait mise enceinte ? Cette question aussi était inutile. Quel homme aurait refusé de devenir l’amant de Jennifer, pensait Mallory. Mais si JJ portait son bébé, alors elle pouvait affirmer qu’ils étaient en couple, engagés dans une relation sérieuse et apparemment, la maison des James était animée ce soir…
Rachel Stevens, la future mariée, était dans tous ses états et n’avait eu meilleure idée que de venir chez les parents de Jennifer, sa meilleure amie, pour discuter des préparatifs de la cérémonie et aussi partager ses angoisses.
— Tu devrais te calmer, dit JJ en lui servant un thé dans la salle à manger. Ce n’est pas bon pour le bébé.
— C’est toi qui es enceinte, je te rappelle ! répondit Rachel.
— Justement, tu me stresses et le stress n’est pas bon pour mon bébé, taquina-t-elle.
Son regard détourné vers sa tasse fumante, Rachel Stevens maugréait. Sa mère avait refusé de venir à son mariage, privilégiant ses vacances avec l’un de ses amants, certainement un énième homme plus jeune qu’elle entretenait en maudissant son ancien mari, le père de Rachel, qui l’avait quittée pour une lycéenne des années auparavant. Ses parents n’avaient jamais été présents pour elle au contraire de ceux de Jennifer. Mais par-dessus tout, sa robe ne lui plaisait pas, les fleurs ne lui plaisaient pas et le restaurant choisi pour le repas ne lui plaisait pas non plus. Seul son mari « convenait » et encore, plus elle y songeait, plus des doutes s’emparaient d’elle.
— J’aurais peut-être pas dû dire oui aussi vite. Parce que tout va trop vite. Peut-être qu’on devrait tout annuler. C’est vrai… On a encore le temps après tout.
— Va dire ça aux deux cent soixante-treize personnes à qui tu m’as fait envoyer les cartons d’invitation. Et ne compte pas sur moi pour les appeler.
Julia, la mère de Jennifer n’avait pas manqué une miette de cette conversation mouvementée pendant que Jack regardait un match des Chicago Bears contre les Giants de New York. Quelles que soient les situations, Rachel était de nature à angoisser. Elle envisageait d’abord le pire pour, comme elle l’expliquait, ne pas avoir de mauvaises surprises si le pire arrivait. Jennifer, de nature enjouée et positive, ne partageait pas vraiment cette philosophie de la vie.
— Tout va bien se passer, dit Julia en venant récupérer son téléphone dans son sac à main. George est un garçon formidable, il t’aime, tu l’aimes et c’est tout ce qui compte.
Rachel soupira doucement, accoudée au rebord de la table, l’air songeur. Bien sûr qu’elle aimait George. Pour quelle autre raison aurait-elle accepté de l’épouser ?
JJ but quelques gorgées de sa tasse de thé et, sans savoir pourquoi, lança un coup d’œil vers la fenêtre qui donnait sur la maison des MacLane. Sa surprise fut grande quand elle pensa reconnaître la silhouette de Mallory, son amie d’enfance, debout dans la cuisine avec Samuel, son oncle. Rachel suivit son regard et aperçut également les deux silhouettes.
— Je l’ai invitée, lança-t-elle à l’attention de Jennifer.
JJ prenait tout son temps pour le constater puisque son regard ne quittait pas la fenêtre des voisins. Mallory avait quitté Crystal Lake à dix-huit ans pour s’engager chez les Marines, JJ n’avait à l’époque que seize ans. Leur séparation avait été difficile, JJ lui en avait voulu. Toutes les deux avaient quasiment grandi ensemble, du berceau jusqu’au lycée. Leurs mères étaient encore amies malgré la distance, mais au fil des ans, les lettres qu’elles avaient échangées s’étaient faites plus rares pour finir inexistantes... L’expression de Jennifer en fut plus amère et elle détourna ses yeux vers sa tasse de thé.
— Tant mieux pour elle.
Julia avait bien remarqué la mine soudainement fermée de sa fille. Elle n’était pas stupide, savait que JJ en voulait à Mallory d’avoir quitté Crystal Lake, mais à l’époque, leur écart d’âge, même infime, avait fait la différence, surtout pour Mallory qui rêvait de s’engager dans l’armée américaine depuis qu’elle était une petite fille. Julia se rappelait encore des chamailleries entre Mallory et JJ quand l’une voulait jouait à la guerre quand que l’autre préférait ses poupées. Mallory s’était toujours résigné à laisser de côté ses fusils et pistolets pour faire plaisir à JJ.
— Je suis sûre qu’elle sera ravie de te revoir ma chérie, fit Julia en sortant de ses pensées.
— Elle n’a même pas répondu à mes dernières lettres, maman. Et je n’ai aucune envie d’en parler.
— Si elle n’a pas répondu, reprit Rachel, c’est qu’elle devait avoir de bonnes raisons. Ça sera l’occasion d’en discuter. T’es plus une gamine maintenant, puis elle non plus à ce que je vois…
JJ fronça les sourcils et releva ses yeux sur Rachel avant de regarder à nouveau vers la fenêtre…
— Elle comprendra, fit Sam. Puis tu n’étais pas non plus en train de faire un château de sable au Kilimandjaro, t’étais en Irak, tu protégeais notre pays. T’as une langue, alors sers t’en pour lui expliquer clairement pourquoi t’as pas répondu à ses lettres. JJ est une fille intelligente et elle est toujours la gentille JJ que t’as connue.
Mais JJ était enceinte, pensait Mallory qui ne cessait plus de se répéter cette information. Elle but une gorgée de bière, songeuse. Samuel avait su qu’entre elle et JJ, les émotions avaient dépassé l’amitié. Il avait été son confident et Mallory avait pu évacuer ses doutes et ses craintes. Mais dix ans plus tôt, elle était partie, avait quitté Crystal Lake envers et contre tout pour rejoindre le corps des Marines.
— Elle est enceinte, fit-elle à haute voix et dans ses pensées.
Samuel fit basculer l’omelette dans un plat, conscient du sens que Mallory donnait à ses mots.
— C’est vrai, mais tu es là et elle est juste à côté toute seule avec ses parents et sûrement Rachel qui doit angoisser pour son mariage.
— Justement, poursuivit Mallory sans tarder, c’est Rachel qui m’a envoyée une invitation ! Rachel Stevens, Sam’… On s’est jamais aimé elle et moi et c’est elle qui m’invite à son mariage plutôt que JJ avec qui j’avais plus d’affinités.
Samuel but une gorgée de sa bière et s’appuya contre le rebord de la cuisine en fixant sa nièce.
— Tu sais quoi ? Tu devrais aller la voir… Juste pour saluer la famille au moins par politesse. Parce que les James ont toujours été sympas avec toi et que tu devrais au moins passer leur dire bonjour puisque t’es revenue.
Mallory jeta un œil à travers la fenêtre et aperçut des ombres bouger à travers celle de la maison des James. Son frère avait raison pour la politesse envers les parents de JJ, mais revoir Jennifer après toutes ces années la rendrait nerveuse. Parce qu’elle se doutait que JJ s’était embellie et, désormais enceinte, elle devait être encore plus attirante que dans ses souvenirs. Elle posa la bouteille de bière et reprit :
— Ok…
— On t’attend pas pour dîner, fit Samuel le sourire aux lèvres. Et bonne chance, Mallory.
De la chance, elle en aurait besoin, pensa Mallory en franchissant la porte d’entrée. Seuls la pelouse et le chemin bétonné menant au garage des James séparaient leur maison. Dans un pas hésitant, elle les traversa et grimpa les trois marches qui menaient à la porte des voisins. Debout sur le palier, ses réflexions reprenaient le dessus, renforçaient ses incertitudes et ses craintes. Et si JJ ne voulait plus la voir ? Malgré les années passées, certaines rancœurs demeuraient et elle pouvait comprendre que Jennifer en nourrisse encore après son départ soudain dix ans plus tôt. Des rires résonnèrent depuis l’intérieur, accentuèrent son hésitation. Peut-être le moment était mal choisi pour venir ? Peut-être valait-il mieux attendre demain. Après tout, Mallory resterait à Crystal Lake encore dix jours et peu importait si son oncle se moquait d’elle parce qu’elle revenait sur ses pas…
Il était environ neuf heures du matin quand George Mills entra dans la supérette du centre-ville de Crystal Lake. Comme à chaque visite, une clochette tintait, annonçait l’entrée d’un client. Dans quelques heures, George épouserait la belle Rachel Stevens qu’il avait osé inviter à leur bal de promo dix ans plus tôt. Les années passaient vite pensait-il en récupérant une bouteille de lait dans les réfrigérateurs. Il approcha du comptoir derrière lequel se trouvaient toutes les marques de cigarettes. Hailey MacFloyd vint à sa rencontre :
— Je te sers comme d’habitude George ?
Ce dernier regardait les paquets, la mine pleine de tristesse.
— Je me marie aujourd’hui, répondit-il.
Hailey MacFloyd ne put que sourire sur ces mots. Qui n’était pas au courant à Crystal Lake que Georges Mills se mariait aujourd’hui ?
— Alors, réjouis-toi, lança Hailey, on dirait que tu vas à un enterrement.
— Non, ça n’a rien à voir, je suis très heureux, dit-il. Mais j’ai promis à Rachel que j’arrêterai de fumer le jour de notre mariage. Alors à partir d’aujourd’hui, interdiction de me servir ou de m’offrir une cigarette. C’est compris ?
Gareth MacFloyd, le père de Hailey posa devant lui un paquet de chewing-gums.
— Voilà pour toi, mon garçon. Cadeau de la maison.
George sourit sur ce présent qu’il n’avait pas attendu et s’empressa de mettre une dragée entre ses lèvres pour calmer son manque de nicotine.
— Merci, c’est sympa.
— Tu connais notre devise ? reprit Hailey. Le client est roi tant qu’il continue de venir chez nous. Tu prendras autre chose ? demanda-t-elle.
— Non, juste la bouteille de lait.
Les cloches tintèrent à nouveau quand la porte s’ouvrit sur Jessica MacLane. Son teint était plus pâle que la veille, ses yeux rouges et cernés. Elle avait insisté pour sortir de chez elle et faire quelques courses. Prendre l’air, s’aérer était primordial avec les symptômes déclarés.
— Salut tout le monde, dit-elle.
Elle toussa un peu et récupéra une boîte de pilules qu’elle posa sur le comptoir sous le regard perplexe de George.
— Jess… T’as l’air d’être passée sous un bus, tenta-t-il.
— C’est tout comme, répondit Jessica.
Elle tendit un billet de dix dollars que Hailey MacFloyd récupéra et rangea dans la caisse.
— Tu viendras à notre cérémonie j’espère, dit George, Rachel compte sur toi.
Jessica aurait voulu répondre de façon négative, mais peut-être qu’après avoir pris les bons médicaments, elle se sentirait mieux. Elle força un sourire :
— Je serai là… À tout à l’heure.
Elle repartit sur ses pas, ouvrit la porte et ressortit sans rien ajouter. George récupéra son paquet contenant sa boîte de lait et salua les MacFloyd avant de quitter leur boutique à son tour. Il devait rentrer et se préparer pour son mariage…
Dans sa chambre, Mallory se préparait également et, en tant qu’officier chez les Marines, elle porterait l’uniforme de cérémonie. Il consistait en ensemble, une veste noire aux boutons dorés, aux liserés rouges. Sur les épaulettes, son grade de lieutenant apparaissait sous la forme d’une barrette argentée, sur chaque pli du col, le symbole du corps des Marines était épinglé. Il représentait un aigle sur un globe accompagné d’une ancre. Sur le côté gauche de sa poitrine, elle portait les fins rubans attestant de ses campagnes et de ses récompenses. Le pantalon de couleur bleu marine portait une ligne rouge sur le côté. Une ceinture noire entourait sa taille aussi bien cirée que ses chaussures. Elle y coinça ses gants d’un blanc immaculé et prit sa casquette d’officier assortie à ses gants, à la visière noire. Sur celle-ci était épinglé le symbole des Marines. Elle se regarda dans le miroir, fière de porter cet uniforme pour lequel elle avait travaillé et souffert. Ses propres parents avaient encore des difficultés à la considérer comme Marines et seuls Samuel et Jessica avaient assisté à son intégration dix ans plus tôt. Ils l’avaient aussi encouragée lorsqu’elle avait intégré l’école des officiers. Pour ces raisons aussi, elle ne se priverait pas de revêtir cet uniforme, symbole d’honneur et de courage. Elle vérifia la bonne forme de sa casquette et entendit la voix de Samuel dans l’autre chambre :
— Tu devrais rester là, ma puce… T’as vraiment pas bonne mine et Rachel peut comprendre.
Mais sa tante répondit aussitôt :
— Non, Rachel ne comprendra pas… Je lui ai promis d’être là et elle m’a choisie comme demoiselle d’honneur alors je dois être présente.
Mallory quitta sa chambre pour trouver la porte de celle de son oncle ouverte. Jessica s’était assise sur leur lit, le visage pâle et les yeux plus cernés que la veille. Elle aussi s’inquiétait pour sa tante en voyant ses traits épuisés.
— Ou tu devrais appeler un médecin proposa-t-elle… Parce que Rachel n’est pas le seul docteur ici. Et Sam’ a raison, Jess.
Jessica leva la main en buvant une gorgée d’eau après avoir avalé deux comprimés. Une fois fait, elle répondit :
— Ça suffit les MacLane… On ne va pas débattre, je vais à ce mariage.
Samuel lança un regard à sa nièce, démuni face à la ténacité de sa femme.
— Maintenant, sortez ! ordonna celle-ci, je dois me préparer.
Samuel posa un baiser sur les lèvres de Jessica avant de quitter sa chambre et de refermer derrière lui.
— Je lui laisse aujourd’hui… Demain, je l’amènerai à l’hôpital.
Il l’examina dans sa tenue officielle, admiratif devant sa nièce en uniforme.
— Tu vas finir par me donner des complexes dans ton uniforme, commenta-t-il d’un ton plus léger.
Jennifer était prête, vêtue d’une longue robe blanche, de petits escarpins aux pieds et ses cheveux blonds relevés sur la tête. Rachel avait exigé que ses dames d’honneur soient également vêtues de blanc et sa robe de mariée était toute aussi ravissante et faste. JJ et Rachel avaient à nouveau investi la maison de ses parents pour les derniers préparatifs. Leur maison offrait plus d’espace que son petit appartement qu’elle avait loué avec Jason l’année passée. Puis à vrai dire, il avait invité certains de ses amis chez eux et JJ ne les appréciait guère. En attendant l’arrivée de Jessica qui, en tant que demoiselle d’honneur serait aussi aux côtés de Rachel, JJ s’était occupée de coiffer la mariée. Non pas qu’elle était coiffeuse, mais elle avait simplement un don pour coiffer les autres. Assise devant le grand miroir du salon, Jennifer derrière elle, Rachel angoissait davantage que la veille :
— J’aurais peut-être moins dû forcer sur le rouge à lèvres, dit Rachel. Il est trop rouge pour un mariage, tu ne crois pas ?
— Ton rouge est très bien, répondit JJ, agacée par toutes les remarques négatives de Rachel dont elle avait tout de même l’habitude.
— Tu sais, fit Julia assise à la table près d’elles. Je me suis toujours demandé comment tes patients arrivaient à rester en vie en sortant de ton cabinet.
JJ ricana sur ces mots taquins et Rachel se justifia :
— Je sais me tenir à mon cabinet.
Elle afficha une mine désappointée et ajouta :
— Et je suis tenue au secret professionnel alors je n’ai pas le droit de raconter toutes les horreurs que mes patients me racontent ! Résultat, en dehors du cabinet, je râle, ça me permet d’évacuer. D’ailleurs, si je vous racontais un dixième de ce que mes patients me disent, vous quitteriez Crystal Lake sur-le-champ. C’est un lourd poids que je porte sur mes petites épaules pour le bien de tous !
— Tu crois que tu en sais plus que le révérend Adams ? demanda JJ. Il confesse toute la ville et Dieu sait qu’il doit en savoir des choses.
— Tiens, tu me fais penser que ça fait une éternité que je ne me suis pas confessée, dit Julia.
— J’en sais assez pour briser la plupart des ménages de cette ville, dit Rachel. Sauf le mien bien sûr.
Julia lança un coup d’œil vers Jack qui buvait son verre de whisky devant la télé :
— Tu entends ça chéri ? Rachel a plein d’infos croustillantes sur les citoyens de Crystal Lake.
Mais Jack ne se retourna pas, l’air inquiet et répondit :
— Écoutez ça…
Il augmenta le volume tandis que Julia, Rachel et Jennifer se tournaient vers l’écran.
— L’hôpital central de Manhattan aurait été mis en quarantaine depuis hier. D’après le CDC, Centre de contrôle des maladies, cette grippe n’a rien à voir avec la H1N1, mais pourrait être aussi violente que la grippe espagnole qui, rappelons-le, a provoqué la mort de millions de personnes entre 1918 et 1919… Le Maire a déclaré…
Julia éteignit le moniteur et regarda son époux :
— Aujourd’hui, pas de mauvaises nouvelles, pas de drames, pas de tristes histoires à la télé, c’est le mariage de Rachel je te rappelle.
Elle prit le verre de son mari et ajouta :
— Et doucement avec le whisky, ton médecin t’a déjà dit que c’était mauvais pour ton cœur.
— C’est Rachel mon médecin. Et elle se marie, on peut faire une exception.
Rachel et JJ ne quittaient pas leur petit sourire devant cette scène. Rachel demanda d’une voix discrète :
— Tu crois que George et moi serons comme tes parents dans trente ou quarante ans ?
— C’est tout le mal que je te souhaite, répondit Jennifer…
On frappa à la porte et Jack, le père de Jennifer, se leva pour aller ouvrir à défaut de boire son whisky confisqué par sa femme. Jessica qui arrivait enfin avec un peu de retard le salua :
— Bonjour Jack, fit-elle. Bonjour Julia…
Elle avança jusqu’à JJ et Rachel, espérant que ses deux amis ne remarquent pas sa mine abominable. Elle s’était maquillée suffisamment pour redonner un peu de couleur à ses pommettes, mais ses yeux restaient marqués par la fatigue.
— Vous êtes magnifiques, dit-elle.
— Tu es supposée me le dire seulement à moi, rappela Rachel. C’est moi la mariée.
JJ ricana et répondit :
— Tu pourrais avoir un peu de compassion pour une femme enceinte de huit mois. J’ai besoin d’entendre que je suis magnifique !
— Vous savez, reprit Jessica, ce sera une première pour moi de….
Sans finir sa phrase, elle toussa un peu, incapable de se défaire de cette toux grasse et des maux de tête qui lui provoquaient des sueurs désagréables. Rachel, en tant que médecin, ne manqua pas de remarquer ses traits pâles et fatigués.
— Tu as mauvaise mine. Ça fait longtemps que tu tousses ?
— Depuis hier, mais ça va, répondit Jessica.
— JJ ? Passe-moi mon sac, je dois avoir des médicaments.
Jennifer s’exécuta et amena son sac à main à Rachel qui fouilla à l’intérieur. Sa meilleure amie, prévoyante et aux tendances limites paranoïaques, se promenait toujours avec un stock de médicaments. Rachel trouva ce qu’elle cherchait et tendit une boîte de pilules à Jessica :
— Tiens, si tu as de la fièvre, ça la fera tomber le temps que je t’examine. Et vu ton teint, tu as certainement de la fièvre.
Jessica ne se fit pas prier pour avaler les pilules à l’aide d’un verre d’eau que lui tendit Julia.
— Merci, dit-elle. Mais c’est juste une mauvaise grippe, ça sera passé d’ici un jour ou deux.
JJ sourit et commenta :
— Tu vas contaminer la moitié des invités.
— Ça me fera plus de consultations cette semaine, plaisanta Rachel.
Jennifer se recula :
— C’est terminé. Il te manque plus que le voile et tu auras l’allure d’une vraie mariée.
Rachel se leva et se regarda plus en détail dans le miroir. À vrai dire, se voir ainsi la perturbait. Elle se trouvait belle, sincèrement belle, chose rare pour une personne comme elle pleine de complexes.
— C’est vrai que je suis jolie.
— Une jolie mariée, reprit Julia, qui sera en retard si on ne part pas dans les dix prochaines minutes.
Jennifer gardait un léger sourire, songeant qu’elle aussi, peut-être un jour, se marierait. Elle s’était abstenue, depuis l’entrée de Jessica, de lui demander des nouvelles de Mallory. Ce jour n’était pas le sien, devait rester exclusivement tourné vers Rachel. Elle trouverait bien un moment pour lui parler et lui demander des nouvelles de son ancienne amie…
L’église de Crystal Lake s’était remplie en ce jour de mariage entre Rachel Stevens et Georges Mills. Deux habitants originaires de la petite ville s’unissaient aujourd’hui et tout le monde ou presque, y avait été convié. Il devait y avoir deux cents personnes installées sur les bancs, tournées vers l’autel. Mallory s’était assise à l’arrière. Jessica debout près de Jennifer James que Mallory avait aussitôt reconnue, attendait la mariée avec le marié et ses témoins. Mais Mallory demeurait son regard rivé sur la demoiselle d’honneur au ventre bien arrondi. Elle n’en revenait pas, y songeait depuis la veille. Plus elle la détaillait, plus elle sentait un agacement profond l’envahir à l’idée évidente que Jennifer eut un compagnon, un père pour son bébé. Le pire était sûrement de remarquer que Jennifer la cherchait des yeux ou peut-être rêvait-elle ? Fantasmait-elle cette idée ? Les gens autour d’elle gardaient leurs yeux émerveillés sur la mariée et sa robe, la cérémonie, l’échange des bagues tandis qu’elle ne songeait qu’à Jennifer James debout près de Rachel. Ici, au beau milieu de cette église, entourée des habitants de Crystal Lake pour la plupart, ses souvenirs affluaient en masse. Dix années étaient passées et bien des choses avaient occupé la vie de Mallory.
Une fois les mariés sortis de l’église, tout le monde les suivit pour se diriger vers le restaurant à quelques mètres de là. Au bord du lac, la pelouse parfaitement tondue, les propriétaires du restaurant avaient installé une large tente blanche sous laquelle des tables étaient dressées. Le soleil se reflétait sur les eaux du lac, donnait plus de cachés à l’endroit presque idyllique. Deux comptoirs attendaient les invités, pleins d’alcool, de boissons en tout genre, d’amuse-gueules. Et les gens s’y agglutinaient, attirés comme des abeilles sur du miel. En petits groupes, ils partageaient leurs réactions au sujet de la cérémonie, débattaient autour de la décoration de ce lieu au bord du lac. Les mariés revinrent après avoir posé pour le photographe attitré. Mallory avait remis sa casquette sur la tête, les cheveux tirés dans un petit nœud, la visière baissée sur le front. Elle attendit que la foule ait félicité les mariés avant d’approcher d’eux. Devant Rachel et Georges qu’elle connaissait depuis le lycée, elle esquissa un léger sourire.
— Je dois vous féliciter alors ? demanda-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
Georges fut le premier à répondre, heureux et réjoui près de sa femme qui avait dit « oui ». Il serra la main de Mallory.
— Merci, Mallory… Ça fait plaisir de te voir ici. Ça fait longtemps…
Mallory ôta sa casquette avant de poser les yeux sur la mariée et la cala sous son bras. Rachel Stevens et elle n’avaient pas été les plus grandes amies du monde, bien au contraire. Mais elle l’avait invitée pour son mariage et de l’eau avait coulé sous les ponts.
— Rachel… Félicitations, t’aurais pas pu choisir meilleur mari si tu veux mon avis.
— J’aurais pu, dit-elle, mais Brad Pitt et George Clooney étaient déjà pris !
— Hey, accusa George.
— Je vous laisse, dit Rachel. J’ai faim et la moitié des invités s’est déjà rué sur mon buffet…
Elle s’éloigna et George toussa un peu avant de s’éclaircir la gorge. Il récupéra deux coupes de champagne portées par un serveur et en tendit une à Mallory :
— C’est bien que tu sois venue. Rachel savait que ça ferait plaisir à JJ. Et cet uniforme, c’est vraiment la classe… Tu es quoi ? Sergent ? Sergent Chef ?
Mallory gardait un sourire amusé depuis la réponse de Rachel. Georges avait eu celle qu’il avait toujours voulue. Au lycée, elle se rappelait de son angoisse à l’idée de l’inviter pour le bal, des regards qu’il lui avait lancés pendant des années avant de se lancer.
— Lieutenant, répondit-elle avant de boire un peu de champagne. Alors, ça y est ? Toi aussi, t’en as fait du chemin depuis le lycée. Je suis contente pour toi.
Parce que George n’avait jamais fait partie des beaux gosses ou des footballeurs du lycée, des garçons les plus courus. Plutôt réservé et amateur de sciences, il avait longtemps longé les couloirs du lycée en tant que souffre-douleur. Maintenant, il était devenu le mari de sa belle et semblait heureux. George lança un regard en direction de sa femme qu’il ne se lassait pas de regarder et le reporta sur Mallory, le sourire aux lèvres :
— Moi aussi, je suis content, crois-moi… J’ai vu le moment où Rachel me plantait devant l’autel.
Mallory ricana sur ces paroles et répondit :
— Elle a toujours aimé se faire désirer. Maintenant, tu peux souffler.
— Avec Rachel ? Ça m’étonnerait…
Il toussa un peu et reprit :
— Le verbe « souffler » ne fait pas partie de son vocabulaire.
La suite te tente ?
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