Chapitre 0 — Chapitre 1 (juillet 1916) - Irène
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Une jonquille parmi les coquelicots · Annie Lemieux
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Je suis épuisée. Mon corps me fait mal. J’ai soulevé quinze, trente blessés. J’ai nettoyé leurs plaies, appliqué des pansements, injecté des doses de morphine, assisté les chirurgiens. La peau de mes avant-bras vire au bleu. Des ecchymoses tapissent mes cuisses. Un soldat s’est débattu férocement hier. Il craignait l’amputation. J’ai sous-estimé sa vitalité. Il avait pourtant perdu la moitié de son sang ! La rage, l’instinct de survie décuple leur force. Aujourd’hui, cinq jeunes hommes sont morts en l’espace de trois heures, cinq soldats d’à peine vingt ans : un Britannique et quatre Français. L’amputation d’un membre leur a été fatale.
Je m’allonge sur cette installation de fortune qui me sert de couchette. Il manquait cruellement de lits pour les blessés. Nous avons troqué les nôtres pour des brancards sur lesquels les soldats ont ajouté quelques planches dont la courbure m’enfonce les côtes au travers de mon matelas. Il m’apparaît presque douillet ce soir. Il est devenu mon havre, le lieu où je peux reposer ma tête et retrouver une paix relative, fragile, car la toile de ma tente ne me préserve pas des cris et des pleurs des hommes qui arrivent par dizaines, déchiquetés. Il y a aussi ce bruit de fond des canons, tout près, qui crachent leurs obus par centaines. Ils ne nous font plus sursauter. Nos tympans s’y sont habitués. Parfois, je ne les entends plus. Mais ils sont là, omniprésents. C’est un miracle qu’il n’y ait pas plus de morts ! Cette guerre aura-t-elle une fin ou y laisserai-je ma vie avant qu’un drapeau de l’armistice ne soit hissé ?
L’odeur âcre du sang a imprégné chacun des pores de ma peau. Je sens la boucherie de mon grand-père. Pire, car la crasse et la sueur s’y sont mêlées. Ce liquide visqueux, rouge, presque noir, s’est infiltré sous mes ongles et s’est incrusté. J’ai cessé de les récurer. C’est peine perdue. Je suis tatouée à vie. Mon uniforme de linon blanc n’arrive pas à tenir le coup. Le sang brunit le tissu et c’est un miracle qu’il puisse tourner au jaune à force de lavage. Le code vestimentaire ne tient plus. La tenue immaculée n’est plus exigée. Nos bas blancs n’échappent pas aux giclées de sang ou de boue. Et nos souliers, mon Dieu, nos souliers ! Rarement secs. Nous les couvrons de papier ciré, mais en vain. Le liquide est vicieux et pénètre chaque interstice aussi mince que la largeur d’une lame de scalpel !
En plus de la fatigue du corps, la fatigue mentale s’installe. Les fausses nouvelles sapent le moral. Les officiers nous annoncent l’armistice un jour et le lendemain le tout est démenti. La joie s’écoule de nos veines et de nos cœurs. Je n’y porte plus attention pour ma survie. J’envie mes jeunes camarades qui, malgré tout, cultivent l’espoir d’une fin à ce drame planétaire. Il faut tenir le plus longtemps possible pour la France, nos soldats et… pour soi. Il est si facile de s’oublier dans cet enfer ! Mais c’est pour cela que je suis ici : pour oublier. Ma solitude, mon chagrin, le vide de mon cœur, le visage de…
Depuis le 5 juillet, je suis assignée à la VIe armée du colonel Fayolle, tout près de la ligne de feu à Flaucourt dans la région de la Somme. Je fais partie du corps soignant du groupement d’ambulances. Des tentes rudimentaires tiennent lieu de blocs opératoires. Les cas critiques seront opérés sur place. Les hôpitaux d’évacuation et celui d’Amiens accueilleront les autres.
J’étais à Verdun il y a quelques semaines. En juillet, devant le massacre des Britanniques près de Beaumont-Hamel, je me suis portée volontaire pour rejoindre les campements situés près de la Somme, là où les combats font rage. Nos soldats se font tuer par milliers. Les blessés sont tellement nombreux que les brancardiers évaluent leur état sous les tirs ennemis. S’ils jugent un soldat « irrécupérable », c’est le mot choisi, l’ordre est donné de le laisser mourir sur place. « Irrécupérable » : comme un objet qui ne servira plus. On retire alors les plaques d’identification ; les familles seront informées de leur décès. Les morts seront entassés dans une fosse commune lorsque les combats se seront déplacés vers l’avant si nos troupes gagnent du terrain. Si le contraire vient à se produire et que l’armée doit se replier, les corps seront laissés sur place et portés disparus.
Les bombardements sont si intenses que des soldats racontent qu’il n’est pas rare de voir atterrir à leurs pieds des morceaux de cadavres. L’explosion au sol des obus déterre les morts et les oiseaux se chargent des miettes. Cette guerre constitue l’âge d’or du rapace et des propriétaires d’usine d’armements.
Je travaille quatorze heures par jour depuis… depuis… mon Dieu, je ne sais plus ! J’ai perdu la notion du temps. Je me lève aux aurores et me couche d’épuisement.
Je suis si fatiguée… demain… que me réserve demain ? Dix morts, vingt morts ? Tous ceux qui échapperont à la grande faucheuse finiront manchots ou unijambistes. Plusieurs n’auront plus la notion du bien ou du mal… plusieurs n’auront plus de souvenirs. Heureux ces malheureux, ai-je envie de dire. J’aimerais perdre la tête quelques heures… j’aimerais perdre la notion du présent et me replonger au temps de mes jeunes années. Mais je peine à me souvenir. Je n’ai plus la force de me souvenir. Parfois, j’y arrive au réveil, lorsque je suis plus reposée : je cours dans les champs, cueille des jonquilles. Que j’aime ces fleurs ! Les jaunes… Parmi les premières à éclore… Je souffre de ne plus voir de couleurs. Je hais le rouge, je hais le gris. Nous vivons dans un perpétuel brouillard de poussière de terre en raison de l’explosion continuelle des obus. Parfois, en de rares occasions, un coucher de soleil inonde le ciel de cet orangé si particulier, teinté de rose et de jaune. Un peintre a-t-il déjà eu l’audace de reproduire ce mélange ? La nature demeure unique dans sa grâce qu’importe le génie humain.
À un certain moment, la mort ne nous fait plus peur. Je pense, en fait, que d’une certaine façon, nous la souhaitons pour mettre un terme à ces visions d’horreur quotidiennes. Nous avons tous souhaité perdre l’ouïe pour ne plus entendre les cris et les râles qui déchirent le silence de la nuit. Nous avons tous souhaité perdre la vue pour ne plus voir ces membres qui pendent, ces visages défigurés et les chairs brûlées. Nous avons tous souhaité ne plus sentir sous nos doigts le froid des morts que l’on déplace. Nous avons tous souhaité perdre l’odorat pour ne plus percevoir l’odeur du sang et des cadavres pourrissants. Et à force de souhaiter, nous réussissons à devenir des entités dépourvues de sens et d’humanité. C’est la seule façon de survivre, je crois.
Les prisonniers sont heureux d’être… prisonniers. Ils n’ont plus à se terrer dans les tranchées. Ils peuvent se reposer. Ils mangent au moins un repas par jour et dorment la nuit. Nous suspectons depuis quelque temps que nos soldats se mutilent pour ne plus vivre cet enfer. Hier, l’un d’eux est arrivé avec un pied lacéré jusqu’à l’os. La coupure était trop franche pour que ce soit une blessure par obus. Toute plaie aux pieds est jugée prioritaire en raison de la boue des tranchées, porteuse de bactéries. La gangrène se propage rapidement. C’est pourquoi les blessés sont rapidement transférés dans les infirmeries des grandes villes. Et de là, ils espèrent que la guerre se terminera avant leur guérison.
La Croix-Rouge rapporte beaucoup de suicide : de jeunes soldats sans attaches, sans amour pour tenir. Les hommes mariés gardent une photo de leur femme dans leur poche gauche. Pour pallier cette vague de suicide, l’armée a mis sur pied un programme de marrainage. De jeunes femmes correspondent avec les soldats célibataires. Nous sommes à même de constater que l’humeur des hommes change dès la réception d’une lettre en provenance de leur marraine. Certains reçoivent des photos et tombent amoureux. L’espoir renaît et chacun se découvre un but dans cette guerre. Ils deviendront les héros de ces femmes et qui sait ? S’ils s’en sortent vivants, peut-être voudront-elles les épouser !
Je n’arrive pas à dormir. Ce matin, un jeune soldat a rendu l’âme pendant que je lui prodiguais les derniers soins. Il n’avait guère plus de vingt-cinq ans. Nous savions qu’il allait mourir dans peu de temps. L’amputation des deux jambes n’avait pas suffi.
Dans un élan de lucidité, il a pris ma main et m’a dit vouloir se confesser. Je n’ai pas osé lui refuser cette dernière volonté.
— J’ai aimé un homme, un boche de l’autre côté. Je… je ne veux pas aller en enfer…
J’ai essuyé ses larmes.
— Dieu aime tous ses enfants. L’enfer, c’est pour faire peur, l’ai-je rassuré.
— Je n’ai pas pu m’en empêcher, vous savez. J’ai pris sa main et je l’ai embrassé… J’ai embrassé un homme ! J’ai honte…
— N’ayez pas honte. Il n’y a pas de honte à aimer.
— Je ne veux pas aller en enfer. Je l’ai déjà vécu, ici, sur cette terre !
— Le paradis vous attend, j’en suis convaincue.
Il m’a souri et a fermé les yeux. J’ai senti sa main se crisper dans la mienne. Et puis un râle…
Nous avions tous entendu parler de ces « trêves » impromptues entre les deux camps. Certains blessés avaient en poche du tabac allemand. Et parfois, sous le sceau de la confidence, ils nous racontaient les parties de dés avec l’ennemi. Lorsque la pluie envahissait les tranchées, chacun prêtait main-forte pour évacuer l’eau et solidifier les parois.
Je sais qu’il ne faut pas se laisser guider par nos sentiments. La socialisation avec les patients est proscrite. Nous considérons les blessés comme des « cas ». L’empathie peut nous faire sombrer dans le sentimentalisme. Nous serions alors « perdues », nous avait martelé l’infirmière-chef avant notre départ. Perdues… nous l’étions de toute façon.
Mais ce jeune soldat a créé une fissure. Si l’amour avait un visage, ç’aurait été celui-là. Il se mourait et pourtant il ne semblait pas souffrir. J’ai compris lorsqu’il m’a parlé de ce boche. J’ai compris le miracle de l’amour. Lorsque l’enfer fut écarté, son visage s’est illuminé d’une telle magnificence que j’en fus émue. Mais garder le visage de cet homme en mémoire, c’est me rendre vulnérable face à la souffrance des soldats.
Parfois, et même si je m’abstiens de tout geste d’affection, les soldats nous vouent un amour quasi instantané. Malgré les blessures physiques et psychologiques, le cœur demeure intact. Le sentiment amoureux fait naître l’espoir, la force, le courage. Il est la vie. Dans cette guerre noire, nul ne peut en douter.
Un coup de feu résonne. Un seul. Mon cœur se resserre. Je sais. J’entends quelques personnes s’agiter. Je me lève et me dirige vers la tente numéro trois. Deux infirmières y en ressortent et se signent.
— Qui est-ce ? demandé-je.
— Le caporal Elliot…
Je ne suis pas surprise à l’évocation de ce nom. Avant-hier, nous avons dû lui amputer une jambe et un bras. Il nous a suppliés de le laisser mourir. Il n’avait plus d’avenir. Sa fiancée se détournerait. Il serait dans l’incapacité de subvenir aux besoins d’une famille. Pire : il serait un fardeau pour ses parents. Sa vie ne servait plus à rien.
Il a pris ma main et m’a regardée droit dans les yeux, suppliant.
— Laissez-moi mourir.
— Notre devoir est de vous sauver la vie.
— À quel prix ? Vous êtes une sans cœur, m’avait-t-il craché au visage.
Et voilà que ce soir, un compagnon qui comprenait son désespoir, lui a donné un pistolet. Les suicides ne sont pas répertoriés. Le registre des décès énoncerait : n’a pas survécu à l’amputation, hémorragies sévères, blessures mortelles. L’armée ne veut pas de lâches dans ses rangs. Mais à force de voir ces hommes souffrir, j’en suis venue à les comprendre. La médecine s’acharne à garder un corps en vie au détriment de l’âme humaine. La compassion s’efface dans cette médecine de guerre. Nous maintenons la vie à des parties d’hommes.
Demain, rien n’y paraîtra. Il n’y aura qu’un lit vide dont les draps auront été remplacés. Sa plaque d’identification aura été déposée dans le boîtier des effets à retourner à la famille.
L’état-major nous promet une relève bientôt, mais les soignants se font rares. Sur les champs de bataille, le gouvernement ne délègue que les infirmières volontaires. Dans les hôpitaux, elles sont nommées d’office. Peu de femmes choisissent le terrain, non par manque de courage, mais parce que les charges familiales sont leur lot depuis que les maris font la guerre.
« À peine quelques mois » avaient clamé les politiciens au déclenchement de ce conflit en août 1914. Deux ans déjà. Les discours ont changé. Le décompte des pays en guerre a cessé. La majorité est empêtrée dans cette guerre. Une rumeur persiste selon laquelle les États-Unis viendront rejoindre les Alliés. Si cela permet une fin, que cela arrive au plus vite !
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