Chapitre 0 — Chapitre 1 : MX612
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Upsilon Orionis : Errance mémorielle · Ellen Atem
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— Est-ce qu’on est vraiment obligés d’y aller ? soupira d’agacement Kämi, le regard posé sur son reflet du miroir multidimensionnel accroché sur la porte de la penderie.
— Il s’agit quand même de la fille de l’empereur. Si nous ne venons pas, on passera pour quoi ? Tout le convoi a été convié pour l’évènement, je te rappelle. Si nous sommes les seuls à ne pas venir, je ne pense pas qu’elle appréciera, d’autant plus qu’elle nous a invités personnellement.
— Nom d’un écornin boursoufflé, Astrid, t’es vraiment chiante. Toi tu crèves d’envie d’y aller, on sait bien pourquoi. Nous, et par nous j’entends surtout moi, avons été invités par politesse pour ta personne, pas vrai Maurioc ?
Un garçon discret se tenait assis en tailleur sur le lit, adossé contre le mur, faisant mine de ne pas s’intéresser au débat. Il arborait une timidité maladive qui se reflétait dans ses gestes patauds et son regard fuyant. Malgré cela, il dégageait une bonté sincère et une gentillesse naturelle qui ne laissaient personne indifférent.
Les deux jeunes filles qui essayaient des vêtements de soirée devant lui s’étaient retournées, dans l’attente de son verdict.
— Écoutez, je… C’est pas mes oignons, vos problèmes de nanas.
Sa voix douce et hésitante allait de pair avec son physique frêle et maladroit. Maurioc se mettait souvent en retrait, observant son entourage de loin, comme s’il craignait de le déranger. Pourtant, il était doté d’un grand cœur et se montrait sans cesse prêt à aider les autres.
— Toujours à faire l’autruche, décidément ! râla Kämi en touchant son reflet dans le miroir pour faire changer la couleur de sa robe. Bon, et tu en penses quoi de celle-ci ?
— Le vert fait ressortir tes yeux, confia Astrid. Tu peux la prendre.
— T’es sûre ? C’est débité direct chez ta maman…
— Tu me rembourseras plus tard. Elle sait que tu n’as pas de miroir multidimensionnel chez toi, ne t’inquiète pas.
Satisfaite, Kämi appuya deux fois sur son reflet pour faire apparaître un écran holographique devant elle. En quelques clics, elle effectua l’achat et la robe se retrouva transférée sur elle, par-dessus ses sous-vêtements.
— Émeraude, comme mes yeux ! Tu l’aimes bien, Momo ?
Le garçon soupira de soulagement en voyant que son amie n’était plus à moitié dénudée et confirma la tenue en levant un pouce en l’air. Astrid portait déjà ses vêtements pour la grande soirée : une robe évasée en ras-de-cou qui lui tombait aux genoux, noire comme le ciel spatial, et constellée de taches argentées qui rappelaient les étoiles. Elle s’apprêtait à se maquiller pour l’occasion, mais le temps passait vite : ses cheveux encore défaits attendaient d’être soigneusement attachés. Astrid parcourait pour le moment ses nombreuses paires de chaussures pour en trouver une adéquate.
— On va danser, vous croyez ?
— Oh non, j’espère pas, gémit Maurioc qui était présent essentiellement pour accompagner ses copines.
— C’est l’anniversaire du siècle ! s’écria Kämi dont l’exaspération grandissait à mesure que l’heure fatidique approchait. Sitrazia va avoir vingt ans, c’est-à-dire, la majorité. Bien sûr que ça va danser. Ça va même chanter, sauter, s’envoler et qui sait ? ça va peut-être même s’embrasser. Moi, je reste chaste.
— Avec ce décolleté ?
— Tu aurais préféré que je m’habille comment ? Comme ta tante qui a rejoint le Temple sur Rigel, peut-être ? J’ai un peu de relief, autant l’exposer. C’est pas mon problème si tu ne sais pas t’empêcher de mater.
Astrid roula les yeux au ciel. Kämi se délectait de ses taquineries piquantes. Aujourd’hui, c’était l’anniversaire de sa pire ennemie et elle était plus que jamais remontée.
— Je vais boire jusqu’à oublier que je suis sur MX612.
— Arrête un peu, Kämi. Si tu fais ça tu te feras embarquer par un garde de la milice robotique qui te balancera au trou le temps de décuver. Je ne sais pas à quoi ressemblent les geôles du donjon impérial, mais je serais d’avis d’éviter d’emprunter ce genre de raccourcis pour les découvrir.
Kämi attrapa deux grosses mèches de ses cheveux bruns et se jeta sur le lit de manière dramatique. Maurioc se pencha alors au-dessus d’elle pour lui tapoter la tête avec affection. Ce fut à ce moment-là que la mère d’Astrid ouvrit la porte.
— Les filles, dépêchez-vous ! La navette va partir sans vous !
— Eh ! s’offusqua le garçon dont la présence semblait avoir été ignorée.
— Pardon, les garçons, dépêchez-vous !
— C’est moche, commenta Kämi.
— Oui, mais c’est le masculin qui l’emporte sur le féminin, rétorqua la maman sur le même ton. Ton cyberpédagogue ne t’a pas appris ça ?
— Si, si. Mais bon, on est quand même au trente-deuxième siècle. La langue française pourrait évoluer un peu, non ?
— C’est pas faux, rajouta Maurioc. J’ai même vu que sur Aldébaran…
La mère d’Astrid jeta un regard mécontent au garçon qui nourrissait cette vaine discussion pour le couper court dans ses élans linguistiques.
— Oui, eh bien, sur MX612, on est en retard sur pas mal de choses ! Un peu comme vous, d’ailleurs. Il faut que je vous fiche à la porte pour que vous y alliez enfin ? Il est vingt heures, votre carrosse part dans cinq minutes. Allez-y, maintenant.
Astrid laissa filer ses amis en premier. Paniquée, elle n’avait pas encore eu le temps de se faire belle comme elle l’aurait souhaité.
— Maman ! s’écria-t-elle dans l’urgence. Talons ou baskets ?
— Vous allez danser dans le salon antigravitationnel ?
— Je ne sais pas, mais je suis en robe donc je préfère ne pas tenter l’expérience. Et puis avec le nombre d’invités présents, je pense qu’on restera tous les pieds sur terre. Mais je danserai, ça oui.
— Vous rentrerez tard ?
— Probablement.
— Alors, prends des baskets blanches, ma fille. Ça va avec tout et tu pourrais enchaîner trois nuits de folie avec ça. Fais-moi confiance.
Astrid fit une grimace à l’idée de gâcher sa tenue avec des chaussures aussi triviales, mais elle se fia à l’instinct de sa génitrice. Elle se regarda un dernier instant dans le miroir, et esquissa un maigre sourire. Sa pâleur extrême lui donnait un aspect malade, au contraire de sa mère Mérenne qui rayonnait avec ses quelques rondeurs. Les cheveux blond cendré d’Astrid ne mettaient en valeur que ses yeux bleu-gris, seule touche de couleurs dans ce petit morceau de femme anxieuse et maladroite.
— Un bisou ?
Mérenne s’abaissa et tendit sa joue, dernière obligation familiale avant de laisser le champ libre à sa fille pour la soirée. Astrid courut alors rejoindre ses camarades qui attendaient devant la porte.
— Tu n’as pas trouvé mieux que ça ? grimaça Kämi en pointant du doigt les chaussures de sa meilleure amie. Heureusement que j’ai pris une palette de maquillage avec moi, on t’arrangera un peu aux toilettes.
— Arrête un peu. Venez, on va devoir accélérer.
Ils s’élancèrent dans les larges rues du quartier résidentiel où vivaient tous les habitants de MX612. Chaque famille occupait un étage d’un bâtiment, et ce, selon l’ordre alphabétique des noms de famille des habitants. Il y avait bien de l’espace, et tout le monde y respirait à son aise, mais la manière dont la vie avait été aménagée ici à MX612 amenait son lot de familiarités. Ainsi, les plus jeunes, et parfois même les adultes, appelaient ce quartier d’immeubles les « capsules. »
Les trois amis, haletants, atteignirent enfin l’arrêt du tram. Ce dernier traversait toute la station orbitale d’un bout à l’autre, reliant les capsules et le parc artificiel à l’est du vaisseau au vaste palais royal à l’ouest, qui occupait un quart de l’espace disponible. Entre ces deux points, de nombreux quartiers s’étendaient, animant la vie quotidienne des habitants. Il y avait une zone commerçante animée, où petits et grands aimaient se rendre, ainsi que des serres fournissant des aliments frais à tout MX612. Des petites garnisons de gardes robots étaient également disséminées ici et là pour assurer la sécurité de l’ensemble du domaine. Il y avait une seule zone où personne n’osait s’aventurer. C’était le « bidonville » comme le surnommait l’usage courant, ou plus précisément la « section désaffectée » selon les termes officiels. Des histoires et des rumeurs terrifiantes couraient à son sujet, et Astrid en avait entendu pas mal depuis sa naissance. Parfois elle les apercevait. Les étrangers. La couleur de leur peau semblait sale, grise, presque translucide. Leurs cheveux, blancs, leur donnaient un aspect fantomatique inquiétant. Mais ce qui terrifiait le plus Astrid, c’était leurs yeux. Tout autour de leurs muqueuses orbitales, on pouvait apercevoir leur sang palpitant, rendant leurs cernes aussi rouges que la géante Mira. Pas d’iris, encore moins de pupille. Seulement un blanc vitreux en guise de regard. La sclérotique. Il n’y avait rien de plus effrayant que de regarder les étrangers, et de sentir sur soi leurs yeux vides et froids, posés comme la main de la mort sur un condamné. Astrid en frissonna rien que d’y penser.
Ils entrèrent dans la navette flottante, bondée. Arrivée au dernier arrêt, celle-ci allait opérer un demi-tour jusqu’à son point de départ, le palais royal. Une vingtaine de minutes serait nécessaire pour leur faire traverser les quelques centaines de kilomètres qui les séparaient du point de rendez-vous.
— Apparemment, il y a un ambassadeur Erconien en visite officielle pour l’évènement, rapporta Maurioc en regardant les dernières nouvelles derrière ses paupières qui émettaient une faible lueur jaune. Il s’appelle… Bel-Rog. Il y en a d’autres au banquet. Ils viennent d’ailleurs de publier les premières photos et… Oh ! J’ai jamais vu un buffet aussi immense ! Et autant d’hommes-lézards.
— Ah bon ? Transmets le lien, demanda Kämi qui ferma à son tour les yeux pour se connecter au réseau central.
Astrid n’avait pas subi l’opération d’implant, sa mère avait refusé par crainte pour sa santé. La chirurgie en elle-même était plutôt courante, mais la proximité de l’implant avec le cerveau suscitait de l’anxiété chez certaines personnes. Mérenne était protectrice envers sa fille, parfois même un peu trop, et tant qu’Astrid était encore mineure, elle méritait une protection totale. Astrid avait quant à elle hâte de passer le cap de l’indépendance, mais il lui fallait attendre encore deux ans avant la majorité. Pour patienter, sa génitrice lui avait offert d’autres gadgets moins dangereux, comme un miroir multidimensionnel pour faire ses achats instantanément dans toutes les boutiques de leur galaxie, ou encore une paire de chaussures à gravité zéro.
Astrid laissa ses deux camarades dans leur état songeur en attendant leur arrivée au palais. Quand la navette annonça le terminus, elle sortit la première pour admirer l’édifice royal.
Devant eux se dressait une imposant bâtisse, aussi large que haute, qui semblait tout droit sortie d’une époque lointaine. Son architecture, dans un style classique du XVIe siècle, rappelait les bâtiments terriens d’autrefois. Pour atteindre l’entrée, il leur fallait gravir un escalier majestueux, conduisant à une cour intérieure bordée de colonnes élégantes et qui offrait une vue plongeante sur une partie de MX612. Cet espace, semblable à un préau, offrait aux passants la possibilité de s’arrêter, de discuter ou de savourer un repas sur l’un des bancs disposés là. Mais pour pénétrer plus avant, il leur fallait franchir le poste de garde de la milice, vigilante gardienne des portes du royaume.
Pour cette soirée si extraordinaire, l’entrée centrale s’ouvrait devant eux, invitant chaque habitant à venir participer aux festivités. La musique battait son plein ; on entendait un morceau chanté en langue martienne sur des rythmes exotiques. Astrid peinait à contenir un sourire intrigué. Même la mauvaise humeur de Kämi n’arrivait pas à l’atteindre.
— Welcome to MX612, the largest interplanetary convoy in the constellation of Orion. Benvenuti in MX612, il più grande convoglio interplanetario nella costellazione di Orione. Witamy w MX612, największym międzyplanetarnym konwoju w konstelacji Oriona...
Une androïde récitait à voix douce cette salutation de bienvenue à chaque personne pénétrant dans le hall d’entrée. Cette zone pullulait de visiteurs de toutes origines et de toutes planètes. Ils faisaient la rencontre des uns et des autres, commentant parfois les affiches holographiques géantes qui représentaient Sitrazia ou qui affichaient le portrait de son père, Ovide IV. Des drones, à quelques mètres au-dessus des têtes, indiquaient les différentes pièces où se diriger si on souhaitait se détendre, faire du sport, ou manger un morceau.
— À quelle heure est le discours ? demanda Astrid à Maurioc qui ferma aussitôt les yeux pour lui répondre.
— Euh, ils disent vingt-et-une heures. L’empereur est dans la salle du trône avec l’ambassadeur Erconien et il s’apprête à rencontrer une Asmodée.
— Qu’est-ce que c’est comme race, ça encore ? lâcha Kämi en dévisageant les invités autour d’elle.
— Aucune idée. Peut-être une des nouvelles espèces découvertes ? Avec l’expansion du territoire humain, on n’en finit pas avec les rencontres interraciales.
— Peu importe, coupa Astrid d’un geste de la main. Sitrazia nous a dit qu’elle serait libre après son grand discours. Allons manger en attendant. On va peut-être croiser Ellul.
Ils se dirigèrent vers la salle de banquet, resplendissante comme pour célébrer l’avènement d’un nouveau millénaire. Les murs étaient ornés de tapisseries d’une finesse incroyable, baignées dans la lueur des lustres imposants. Même si les flammes n’étaient qu’une illusion, l’effet était saisissant. Le brouhaha des conversations, mêlé aux cliquetis de la vaisselle dorée, emplissait la pièce. Astrid s’approcha du buffet. Elle s’apprêtait à saisir un toast, lorsque la longue langue verte d’un Sartien s’en empara d’un mouvement habile, et le dévora sans qu’elle ne puisse réagir. Cela lui coupa toute velléité de se resservir dans le même plateau.
Derrière elle, Kämi gloussait devant la mine dégoûtée de sa meilleure amie. Elle avait déjà garni son assiette d’une montagne de victuailles, tandis que Maurioc jouait les bras supplémentaires pour l’aider à s’emparer de ces précieuses denrées. La gourmandise de Kämi semblait sans limite, et Astrid ne pouvait s’empêcher de secouer la tête devant ce spectacle aussi amusant que surprenant.
— Je vais pas me gêner pour faire une razzia, surtout si c’est l’empire qui paye ! s’exclama-t-elle sans vergogne. Viens Maurioc, on va s’installer à une table pour déguster tout ça.
— Attends, prends-moi aussi une part de cake de chou vert !
— Beurk, attends, mais qui mange du chou ? Y’a vraiment que toi pour aimer ce genre de trucs, Momo.
Astrid chercha des yeux les fontaines de boissons et alla se remplir un verre d’eau au caramel. Le bruit des conversations l’étouffait. Elle se surprit à regretter un instant de ne pas être restée à la maison, confortablement installée devant un film avec sa mère. Au lieu de cela, elle se retrouvait coincée au milieu de cette foule, entre impolis et inconnus. Elle ne venait que parce que ce jour du deux cendrars 3102 portait une signification symbolique et décisive pour Sitrazia. Bien plus qu’un simple anniversaire, cette fête était avant tout un prétexte pour asseoir de bonnes relations diplomatiques dans la galaxie, tout en montrant aux invités que la princesse suivrait la voie de son père et dirigerait la constellation d’Orion depuis MX612, le convoi royal d’Upsilon Orionis. Orion appartenait à l’Empire terrien depuis maintenant dix-huit siècles et devait rester ainsi pour les années à venir. Les empereurs et impératrices qui se succédaient s’en assuraient, utilisant des politiques diplomatiques et prenant des mesures strictes pour gouverner la population. La puissance humaine s’étendait à d’autres planètes et étoiles, mais ces points géographiques étaient moins importants que le cœur de cette domination : Upsilon Orionis. Tous les vaisseaux coloniaux y convergeaient, orbitant autour de cette étoile comme autour d’un centre vital. Et ces festivités servaient de subtil mélange de protocole et d’émerveillement, offrant un aperçu de la grandeur et du pouvoir qui régnaient à bord de cette forteresse galactique.
Astrid retrouva ses deux amis en train de manger, les yeux clos. Ils étaient imperméables à l’effervescence qui les entourait et préféraient se retrouver sur le réseau pour naviguer dans la masse déferlante d’informations. La jeune fille s’installa et but son verre à petites gorgées, observant le beau monde autour d’elle qui s’affairait ci-et-là.
— Vous ne voulez pas qu’on aille danser, tenta Astrid en effleurant le bras de sa meilleure amie.
— Plutôt mourir. Vas-y Momo, si tu veux. Moi, je reste là.
Maurioc ne savait pas quoi répondre, sa nervosité transparaissant clairement entre les deux camps qui l’entouraient.
— On peut manger, puis y aller ensuite, qu’est-ce que t’en dis ? proposa-t-il pour conclure la discussion à l’amiable.
— Mais le discours commence dans vingt minutes à peine ! Après, on s’en va.
— Désolée, rétorqua Kämi, j’ai pas fini de manger.
— Maurioc, s’il te plaît…
Le garçon se trémoussait sur sa chaise. Il ne savait pas quoi choisir : rester là avec Kämi mais ne pas profiter de la soirée, ou aller avec Astrid et risquer d’être l’objet des moqueries de milliers de personnes venues de toute la galaxie ?
Astrid s’apprêtait à laisser tomber quand une voix familière retentit dans son dos.
— Moi, je suis dispo pour un tour sur le dancefloor.
— Ellul ! On te cherchait, s’exclama Astrid qui se réjouissait de voir enfin quelqu’un de plus sociable.
— Je vois ça, lâcha-t-il sarcastiquement en voyant Kämi se goinfrer avec Maurioc. Je vous ai vu tous les deux sur le réseau central. Vous vous ennuyez ?
— N... non, balbutia Maurioc, surpris de l’arrivée impromptue de leur camarade qui le fit se trémousser davantage sur sa chaise.
Pour toute réponse, Kämi lâcha un rot qui en fit retourner plus d’un. Ellul fronça les sourcils, agacé par l’insolence de la brune aux grands yeux verts moqueurs. Il tendit son bras à Astrid qui le prit avec plaisir, soulagée de pouvoir enfin profiter de l’évènement en compagnie de personnes plus dynamiques. Maurioc les regarda s’éloigner, désemparé.
— On aurait dû les accompagner, maugréa-t-il.
— Laisse-les s’amuser. Tu ne voulais pas danser, de toute façon ? Tu nous l’as dit dans la chambre tout à l’heure.
— Euh, oui.
— Bon, ben voilà. Allez, je vais me chercher un peu d’alcool, attends-moi là.
Maurioc se retrouva seul à la table, à regarder partir au loin Astrid et Ellul, un sourire ravageur sur les lèvres. Astrid, elle, voulait surtout se dégourdir les jambes. Elle qui portait des chaussures confortables, elle n’attendait que de pouvoir en profiter un peu. Ils se dirigèrent vers la zone dansante où la musique se faisait beaucoup plus forte, puis ils se laissèrent aller. Un peu n’importe comment. Mais pour Astrid, l’essentiel était de se libérer et de se défouler en attendant l’heure fatidique. Elle stressait un peu, à vrai dire. D’ici une heure environ, elle souhaiterait offrir un cadeau d’anniversaire à Sitrazia. Mais elle ne savait pas trop comment s’y prendre. À la fois excitée et anxieuse, elle attendait avec impatience le discours princier.
Ellul, lui, débordait d’assurance. Guidée par ses mains expertes, Astrid se laissait tournoyer au rythme dicté par le meneur. Le jeune homme de vingt-et-un ans suivait une formation pour être un des pilotes des vaisseaux de chasse de MX612 et côtoyait ainsi de près le gratin impérial, suivant les traces de son paternel, également membre de l’armée. Grand, les cheveux bruns gominés et le regard perçant, il se dégageait chez lui une imposante assurance, teintée d’une arrogance discrète et provocatrice, loin de déplaire dans son entourage.
— Tu dois bientôt passer tes examens de vol ?
— Hein ? cria Ellul qui n’entendit rien à cause de la musique.
— Rien, laisse tomber.
Il la faisait virevolter, agile et rapide. Son entraînement sportif portait ses fruits. Astrid le connaissait depuis l’enfance, où il avait été un petit garçon complexé par son embonpoint et moqué en raison de celui-ci. Aujourd’hui, les filles se bousculaient pour tenter de l’approcher.
Après deux ou trois morceaux, Astrid fut trop fatiguée pour continuer. Elle laissa là son cavalier et se dirigea vers la sortie, au niveau des colonnes, pour prendre un peu l’air. Les températures extérieures étaient contrôlées par de grands systèmes de ventilation conçus pour recréer l’ambiance d’un environnement planétaire naturel, soumis aux variations saisonnières. Alors, avec un sourire aux lèvres, elle savoura la douce sensation d’une brise, même artificielle, caressant délicatement son visage.
Elle s’assit sur une des marches et patienta encore quelques minutes. La musique finit par se couper et le son des conversations diminua petit à petit. De grands écrans holographiques apparurent, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’édifice, et Sitrazia esquissa un sourire chaleureux. Elle devait se trouver dans la salle du trône devant les convives les plus importants pendant que le tout était filmé pour une diffusion en direct au palais royal ainsi que dans toutes les résidences du quartier résidentiel de MX612 et des autres convois d’Orion et de l’Empire terrien.
— Bonsoir, et merci à vous tous d’être venus ici ce soir pour célébrer le jour de mon vingtième anniversaire, commença la princesse. Je suis sûre que vous trouverez tous de quoi satisfaire votre soif et votre faim. Nos cuisiniers sont les plus réputés de la constellation et ont travaillé dur pour vous offrir un large choix gastronomique extra-orinois qui saura certainement vous rappeler les saveurs de chez vous.
Tous les regards se portaient vers le visage géant de Sitrazia.
— Comme vous le savez, cette fête marque un grand pas pour l’histoire de notre Empire dont mon père est l’un des chanceux héritiers. Je suis honorée de vivre sur le convoi MX612, où se trouve toute ma famille, ainsi que mes nombreux amis, sans oublier ma très chère petite amie, Astrid, qui n’arrête pas de me parler des champs de glace d’Uranus. Uraniens, me voilà prête à vous rendre visite pour mes premières vacances diplomatiques !
Des rires s’élevèrent dans la foule, tandis qu’Astrid sentait son cœur battre avec force devant cette déclaration d’amour. Ses yeux fixaient la projection holographique, brillants d’admiration et d’affection. Si son cœur pouvait éprouver une fierté plus intense à cet instant précis, il exploserait. Elle glissa la main dans la poche de sa robe pour y serrer le petit objet qu’elle y tenait caché.
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