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Zone de turbulence - Joce-Lynne Proulx · Joce-Lynne Proulx

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Jean-Marc

J’avais sept ans lorsque ma mère, après une absence de quelques jours, revint à la maison et déposa sur son lit un petit paquet blanc d’où émanaient des sons d’une telle force qu’ils me clouèrent sur place. Voyant ma réticence à m’approcher de la source des cris, mon père me dit :

— Jean-Marc, voici ta nouvelle petite sœur. Elle s’appelle Véronique.

J’avais bien vu le ventre de ma mère grossir au cours des derniers mois et on m’avait expliqué qu’un nouveau bébé viendrait bientôt s’ajouter à notre famille. Je croyais être prêt pour ce bébé. Le soir, avant de m’endormir, j’imaginais déjà que j’initierais mon petit frère au jeu de billes, lui prêtant, lui donnant peut-être, les rouges, celles que je préférais. Je lui montrerais la façon de porter correctement un gant de baseball et combien il était agréable de le placer sous son nez pour s’imprégner de l’odeur du cuir souple. Je l’aiderais à se tenir en équilibre sur une bicyclette et à pédaler à un rythme d’enfer pour offrir une rude concurrence aux amis du quartier.

Au moment où mon père m’apprit que j’avais une sœur et non un frère, tous mes plans s’écroulèrent. J’étais déçu. Que faire d’une sœur ? J’avais déjà quelques cousines à peu près de mon âge et les activités auxquelles elles s’adonnaient n’étaient pour moi d’aucun intérêt. Servir le thé, jouer à l’école et bercer des poupées m’ennuyait. Je laissai donc cette sœur de côté et retournai plutôt auprès de mes amis dont la capacité à imaginer des jeux captivants semblait ne connaître aucune limite.

Toutefois, même si je tentais de paraître indifférent à sa présence, ma sœur devenait de plus en plus une énigme pour moi. Je voyais ma mère la prendre délicatement dans ses bras, la nourrir tranquillement, lui parler à l’oreille. Encore aujourd’hui, j’ai en tête cette image d’un bain portatif en pleine cuisine dans lequel ma mère baignait le bébé, la lavant avec mille précautions. Elle me disait :

— Tu viens la voir ?

Je m’approchais du bain, regardais cette sœur, qui, à l’évidence, n’était pas faite du tout comme moi et me demandais ce qu’elle avait de si spécial pour que mes parents lui accordent autant de temps.

Véronique avait conquis le cœur de notre père. Après le souper, il la prenait dans ses bras et s’assoyait avec elle dans la chaise berçante que nous avait léguée ma grand-mère maternelle. Il semblait prendre un réel plaisir à ces moments. De ses yeux, d’un bleu profond, il la regardait comme on regarde un cadeau longtemps désiré, mais que l’on a cru ne jamais pouvoir obtenir. Il lui chantait, de sa voix un peu fausse, des ballades dont il connaissait toutes les paroles. Ma sœur dormait paisiblement.

Je continuais d’être intrigué de cette attention qu’on lui accordait, mais je n’étais pas jaloux, car mes parents étaient aussi très présents pour moi.


Par un après-midi de la fin de mai, ma vie prit un tournant tout à fait inattendu. La journée d’école était terminée et je descendais la côte qui me ramenait à la maison, heureux de ce vent doux, annonciateur de chaleur imminente. L’air sentait bon, la fin de l’année scolaire approchait, tous les espoirs d’un été de loisir étaient permis.

Dès mon arrivée à la maison, je sus que ça n’allait pas. Ma mère me semblait dans un état de grande nervosité. Un coup d’œil rapide à la cuisine me permit de comprendre. La lessiveuse avait débordé et le plancher était recouvert d’eau. Ma mère tentait d’essuyer le dégât, mais une couche épaisse de savon rendait sa tâche difficile. Dans la chambre de mes parents, ma sœur pleurait. L’air fatigué, ma mère me dit :

— Viens s’il te plaît, j’ai besoin de toi.

Elle me fit asseoir au salon, alla chercher le bébé et le déposa délicatement dans mes bras.

— Parle-lui, je reviens dans quelques minutes.

Tout s’était déroulé beaucoup trop vite pour moi. Je n’avais pas eu le temps de dire que je voulais aller jouer dehors et ne voulais pas m’occuper de ce bébé. Mais j’étais partagé, car je sentais que je devais aider ma mère. Je décidai donc de consacrer pour la première fois, de façon soutenue, de l’attention à ma sœur alors âgée de quatre mois.

Véronique avait cessé de pleurer quand ma mère l’avait retirée de son lit. Elle ne dormait pas, mais elle n’était pas agitée non plus. Ses yeux bruns étaient ouverts et je me demandai ce qu’ils voyaient. Savaient-ils qui j’étais ? Voyaient-ils mes propres yeux bruns ? Je plaçai ma main sur sa tête délicate à la chevelure brune abondante et ondulée. Je fus surpris : je ne m’attendais pas à une telle douceur. Je touchai ses bras potelés, puis ses jambes. Je la retournai tranquillement pour qu’elle repose contre moi. C’est alors qu’une certaine magie opéra. De ses deux petites mains, ma sœur agrippa ma chemise et ses doigts minuscules se refermèrent sur le bord de mes manches. Elle tomba endormie, ressentant certainement la chaleur de mon corps comme moi la sienne. Mais elle ne lâcha pas prise de mon vêtement. Je ne voulais plus bouger. J’avais l’impression très nette que ma sœur venait de nous souder l’un à l’autre. La force de notre lien demeure l’une des grandes certitudes de mon existence.


Bien que ma sœur fut plus jeune que moi, nous passions beaucoup de temps ensemble. Elle gagna mes billes rouges, mania facilement le gant de baseball qu’elle reçut en cadeau et se révéla redoutable à bicyclette.

Sociable, Véronique était la plupart du temps entourée d’amis.

— Tes amis sont les bienvenus ici. Tu peux les inviter quand tu veux, lui disait notre père.

L’été, il y avait souvent une douzaine de bicyclettes dans la cour arrière de notre maison. À d’autres moments, c’était du sous-sol que provenaient les conversations animées et la musique populaire des années 1970.

J’enviais son goût pour le groupe. Adolescent, j’étais devenu plutôt secret. J’avais bien quelques amis, mais je choisissais souvent la solitude de ma chambre, où je me délectais des Astérix et des Bob Morane.

Toutefois, vivre avec Véronique mettait ma nature discrète à rude épreuve. Ainsi, lorsque, à quinze ans, j’eus le béguin pour une compagne de classe, ma sœur apprit, probablement par son réseau d’amies qui pénétrait tout, ce que je gardais secret. Commença alors une véritable enquête.

— C’est Chantal ? Où est-ce qu’elle habite ? Est-ce qu’elle est vraiment ta blonde ? L’aimes-tu ? L’as-tu embrassée ?

Je tentais d’esquiver ses questions en me réfugiant dans ma chambre, en fuyant la maison ou encore en me plaignant ouvertement à ma mère :

— Véronique me tape sur les nerfs. Elle guette tout ce que je fais. On pourrait pas la vendre ? Ou la donner, ce serait encore mieux, elle partirait plus vite !

Ma mère riait, puis sans grande conviction disait :

— Véronique, laisse ton frère tranquille.


Encore aujourd’hui, ma sœur pose des questions, beaucoup trop de questions. Elle tourne et retourne alors dans sa tête l’information qu’elle reçoit, établit des liens, bâtit des scénarios, élabore des hypothèses.

Les questions sont en quelque sorte le prix à payer pour être en relation avec elle et profiter de son écoute active qui fait d’elle une confidente de choix. Les gens aiment l’attention qu’elle leur accorde.

De la même façon qu’elle veut toujours tout savoir, ma sœur fait état de ses sentiments avec une grande facilité. Avec elle, on a l’heure juste. Est-elle heureuse, en colère, triste ou déprimée que tous en sont rapidement informés. Ma sœur est un livre ouvert.

Aussi, quand à sa demande je la rencontrai au bistro du centre-ville qu’elle affectionne et que je la vis fébrile, hésitante et fuyant presque mon regard, je pressentis chez elle un mal-être. Je dus d’ailleurs user de tout mon charme de grand frère pour la convaincre de me dire enfin ce qui n’allait pas.

Elle passa machinalement sa main dans ses cheveux courts, comme elle le fait lorsqu’elle se débat avec une question qui la contrarie.

—Je ne sais pas ce qui m’arrive, je suis attirée par une femme.

Frappé par le sérieux de ses yeux, je répétai dans ma tête chaque mot qu’elle venait de prononcer.

Mon étonnement dura de longues minutes. Je ne mangeai plus, je ne parlai plus, je doutai même d’être assis sur cette chaise, à côté de ces gens. Tranquillement, au compte-gouttes, l’information se fit une petite place dans mon cerveau puis l’occupa entièrement.

Cette réalité d’une femme dans la vie de Véronique me surprenait, bien sûr. C’était une « nouvelle choc ». Avait-elle ressenti une telle attirance auparavant ? Comment arrivait-elle à composer avec ça ? François était-il au courant ? Les questions se bousculaient dans ma tête. Et moi, je n’avais rien vu venir. Comment était-ce possible ?

Véronique

Cette sensation étrange que le sol se dérobe sous mes pieds.


J’ai toujours eu l’impression que ma vie prenait la bonne direction. Je viens d’une famille où l’amour occupe une place de choix. J’ai un travail passionnant. J’ai connu l’amour quelques fois, mais il n’y a aucun doute, c’est François que j’aime avec le plus de profondeur. Et Maude, notre fille, est là, vibrante, allumée.

Mais aujourd’hui, je ne me reconnais plus. Mes croyances les plus fondamentales sont en train de me quitter, me laissant complètement dépourvue.

Tout a débuté il y a deux semaines. J’étais allée consulter mon médecin, car j’avais une manifestation légère, mais incommodante d’urticaire. Certains aliments, dont le chocolat, provoquent chez moi cette réaction. En montant l’escalier qui mène à la clinique médicale, j’avais remarqué qu’une nouvelle pharmacie venait d’ouvrir ses portes au rez-de-chaussée de l’édifice. Aussi, après mon rendez-vous, munie d’une ordonnance, je profitai de la proximité de cette pharmacie.

« Pharmacie Pascale Joubert », c’est ce que je lus sur l’enseigne à l’entrée. J’ouvris la porte de verre et j’aperçus deux femmes derrière le comptoir des ordonnances. L’une était au téléphone, l’autre consultait l’ordinateur. Il n’y avait qu’un seul client, assis un peu plus loin dans une petite salle.

Je n’étais pas pressée. La journée de travail avait été exigeante — mon équipe de communications et moi avions une fois de plus respecté les délais de production d’une publication importante — et personne ne m’attendait à la maison. François était retenu au bureau et notre fille était à son cours de dessin.

Je m’attardai aux livres disposés sur un support pivotant dont les thèmes, la santé et la saine alimentation, étaient très à-propos dans cet établissement. Puis tranquillement, je me dirigeai vers l’accueil. À peine quelques secondes d’attente avant que cette femme blonde, mi-quarantaine, aux cheveux courts bouclés, s’adresse à moi :

— Bonjour, que puis-je faire pour vous ?

J’étais saisie. Je n’avais jamais vu des yeux d’un vert aussi lumineux. Je dus faire un effort pour me détacher du regard qui m’absorbait. Je portai mon attention sur le sourire engageant de la femme au sarrau blanc. Un rapide coup d’œil à son insigne m’informa qu’il s’agissait de Pascale Joubert elle-même.

Est-ce que j’imaginai cela ? J’eus l’impression qu’elle me regardait avec l’intensité que je mettais moi-même à la détailler.

— Excusez-moi, je suis distraite. J’ai une ordonnance à faire remplir.

Je fouillais dans mon sac pendant que je parlais. Mais voilà que cette ordonnance, je ne la trouvais plus. Je me surpris à dire :

— Ce sac a beaucoup trop de compartiments, je ne trouve jamais rien.

Plus je parlais, moins je trouvais et plus je me sentais ridicule. Mais on n’en a rien à cirer de ton sac à main. Qu’est-ce qui te prend ? J’ouvrais et je fermais la fermeture-éclair de chaque compartiment et à chacun de mes gestes, mon malaise augmentait. Tout à coup, cette pensée me vint de vérifier les poches de ma jupe.

C’était bien dans ma poche droite que j’avais glissé la feuille de papier. Triomphante, je la tendis à la pharmacienne.

— Merci. Avez-vous un dossier ici ? demanda-t-elle, toujours souriante.

— Non, je viens à votre pharmacie pour la première fois.

J’avais repris mon aplomb.

— D’accord. Je vais vous en ouvrir un. Me donneriez-vous vos nom, adresse et numéro de téléphone ?

Je défilai mes coordonnées.

— Ah, vous demeurez dans Outremont, comme moi. Quel coin charmant, n’est-ce pas ?

Elle habitait Outremont ? Je ne l’avais jamais vue dans le quartier, c’était certain.

— Oui, c’est très beau. J’y demeure avec mon mari et ma fille.

Elle inscrivit à mon dossier les renseignements d’usage puis de nouveau, me regarda. Qu’y avait-il dans ces yeux ? Chaque fois qu’ils me fixaient, ils rejoignaient en moi un espace inconnu. Lequel ?

— Votre ordonnance sera prête dans quelques minutes. Voulez-vous vous asseoir dans la salle d’attente ?

Je vis les chaises vides. Où était passé l’homme que j’avais aperçu à mon arrivée ? L’avait-on servi ? Je ne m’étais rendu compte de rien. Je retournai aux livres sur la santé et l’alimentation et tentai d’en lire un, mais sans succès. Je n’arrivais pas à me concentrer sur quoi que ce soit.

Tout à coup, cette voix :

— Véronique Saint-Jean ?

Pascale Joubert m’attendait, un minuscule sac dans la main droite. Une fois au comptoir, je payai mon ordonnance et je tendis la main pour prendre le sac qu’elle me présentait. Comment est-ce arrivé ? Pourquoi est-ce arrivé ? Ses doigts effleurèrent légèrement les miens. Je fixai nos mains pendant quelques secondes. Qu’est-ce que j’espérais voir en elles ? Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, mais je savais que j’avais aimé ce contact. Chacune leva les yeux. Cette fois, pas de sourire, ni chez elle ni chez moi. Mais un plongeon dans les yeux de l’une et de l’autre qui me parut durer une éternité.

Ce jour-là, dans la pharmacie, quelque chose en moi bascula. Depuis, je ne suis plus sûre de rien. Ma vie n’a plus de direction.

Pascale

Dès le début, je perçus son malaise. Elle fit allusion à son mari et à sa fille. Je m’expliquais mal la situation. Mais quand je lui remis son ordonnance, nos mains partagèrent le même espace. Un toucher léger, délicat, mais lourd de sens. Je compris qu’au-delà des regards, une force s’était exercée sur nos mains et les avait attirées l’une vers l’autre.

Après son départ, je me dis qu’il était préférable que j’oublie ça. Je ne tenais vraiment pas à revivre mon expérience passée. Mais la venue de cette femme me plongea dans mes souvenirs.

Trois ans plus tôt, j’étais tombée amoureuse d’une femme qui était séparée de son mari depuis plusieurs années. Il s’agissait là d’un terrain dangereux et pourtant, je m’étais hasardée. Cette femme se disait stupéfaite de constater qu’elle pouvait aimer une autre femme. Elle était belle, intelligente, attentionnée, positive. Mais elle n’arrivait pas à accepter notre relation. Nous présenter comme couple homosexuel lui était impossible. Elle était à l’aise de vivre avec moi, dans une maison, à l’abri des regards. Le véritable problème se posait lorsque nous traversions le seuil de la porte alors qu’elle se sentait exposée au jugement potentiel des gens.

Elle n’aimait pas l’image que projette un couple de femmes gaies sur la place publique. Après un an, elle mit fin à tout ça.

La rupture fut pour moi excessivement douloureuse. Elle avait malmené mon amour, et je l’avais laissé faire. Je me promis de ne plus jamais me replacer dans une telle situation. En public, je m’étais trop souvent sentie exclue, rejetée, ultimement, humiliée.

J’avais bien tenté de comprendre à quel point ce qu’elle vivait avec moi était difficile, mais de mon côté, j’avais vécu une expérience tellement autre. Je m’étais aperçue que ma capacité de compréhension avait ses limites.

Dès l’âge de six ans, j’avais su que j’étais différente. Je ne savais pas en quoi, mais je sentais que je n’étais pas comme mes amies. Je me demandais même si les gens le voyaient.

À treize ans, dans la cour d’école, quelqu’un avait prononcé le mot « homosexuel » et développé le sujet. J’avais compris que c’était ça pour moi, j’étais attirée par les filles.

Puis, rapidement, je me sentis à l’aise dans mon homosexualité. Jamais je ne me dis que je ne devrais pas être comme ça. Je savais qui j’étais et ce que j’étais, et cette connaissance intime de moi-même me donnait de l’assurance. Je croyais aussi que ma différence comportait une part d’originalité. J’aimais ce qui me distinguait, mais ça demeurait mon secret.

À vingt ans, j’eus ma première blonde sérieuse et décidai de vivre ouvertement mon homosexualité. Je fis alors part de mon orientation sexuelle à ma famille. Tout se passa assez bien. Je crois qu’intuitivement ma mère savait déjà, sans vouloir nécessairement l’admettre. Quant à mon père, il eut plus de difficulté avec la nouvelle. Mais après quelque temps, il accepta.

Cette relation dura quinze ans. Malgré la rupture, l’amitié demeura.

Je voudrais connaître l’amour de nouveau. Mais pas à n’importe quel prix. Je cherche une femme qui assume son homosexualité, qui soit capable de vivre la différence. Mais bon, je dois avouer que cette rencontre d’aujourd’hui m’a troublée… l’intensité de son regard… Non, non, non, pas avec une femme mariée ! C’est trop compliqué. A-t-elle dit « François » ?

François

Se rendre de Las Vegas à Palm Springs, en Californie, représente environ cinq heures de voiture. Trajet relativement court, mais dont les images nous poursuivent une fois le voyage terminé. On quitte la fébrilité de la capitale mondiale du jeu et on pénètre dans le silence et la nudité du désert merveilleux, avec son soleil brûlant, ses plaines rocailleuses et ses montagnes de sable, au loin, puissantes et rassurantes.

Plongé dans la magie d’un tel paysage, au volant d’une auto louée, j’ai l’impression d’avoir vingt ans et non quarante-huit. Une sensation extraordinaire de liberté.

J’ai un faible pour la ville de Palm Springs. Elle est saisissante. Construite en plein désert, elle est devenue populaire grâce à ses sources naturelles d’eau chaude. Je connais ses nombreuses galeries d’art où s’entremêlent les couleurs réconfortantes du Sud de la Californie. Je les visiterai de nouveau durant ces moments où je ne travaillerai pas au bureau satellite de ma firme d’architectes.

C’est étrange comment quelques heures dans la paix solennelle d’un si grand espace m’amènent souvent à réfléchir à mon existence. Chaque fois, je me dis que je suis un privilégié de cette planète. J’aime ma femme depuis l’instant où je l’ai vue, il y a dix-huit ans, et il y a Maude. Je me vois en elle. Ses yeux bleus sont les miens, ses cheveux châtains sont les miens. Mais il y a plus : il existe un fil invisible entre elle et moi. Un rire chez l’un provoque automatiquement un rire chez l’autre. Ma fille est ce que j’ai de plus précieux.

Et même si j’ai peu de famille, un frère à Philadelphie avec qui les communications sont rares, j’ai mon ami Philippe.

Et puis il y a Jean-Marc, le frère de Véronique, qui est devenu comme mon propre frère. Il est peu loquace, mais il est généreux de son écoute. Ce qui me fascine chez lui, c’est son attachement à sa sœur. Il est son allié indéfectible, dans tout. Je dois dire qu’elle le lui rend bien, sa confiance en lui est totale. Cette bonne entente réjouit Simone, leur mère.

Ma belle-mère… une femme remarquable. Rapidement, j’ai constaté une complicité entre elle et moi. Cette connivence existe encore aujourd’hui.

Décidément, je suis un « sacré veinard », comme le dirait Philippe.

Quand j’ai quitté Montréal, j’ai senti que Véro était fatiguée. À quelques reprises, je l’ai observée alors qu’elle regardait devant elle, fixement. Elle semblait ailleurs. J’espère que ça va mieux. J’ai hâte de retrouver toutes ces belles personnes de ma vie. Repenser ainsi à elles m’a fait prendre conscience de mon ennui, plus grand que je ne le croyais.

Maude

Tout allait bien. J’étais à la maison, en vacances, pour l’été. J’aime l’école, mais je n’aime pas y aller tous les jours. Je voudrais pouvoir décider de ce que je veux apprendre quand ça me tente. Je n’aime pas la routine, je déteste ce qui est prévisible.

Je ne suis pas comme ma mère, elle a un sens fou de l’organisation. Elle prévoit tout : les repas de la semaine, la date du paiement des factures, le moment de la mise au point de l’auto. Elle s’occupe de cette façon de la plupart des activités de la maison. Si je lui dis que j’ai besoin de nouveaux vêtements et que je voudrais qu’elle m’accompagne, elle ajoutera notre magasinage à sa liste de choses à faire.

L’une des manies de ma mère concerne notre petite chienne. Bobine doit pouvoir profiter d’une promenade quotidienne. Quand je m’objecte et suggère de sauter une journée de temps à autre, ma mère dit qu’une promenade tous les jours est indispensable à sa santé. Je n’ajoute rien. Quand il s’agit de Bobine, c’est ma mère qui décide. Pas moi ni mon père.


Ce jour-là, ma mère ne travaillait qu’après l’heure du lunch. On était en pleine canicule et le réseau météo annonçait trente-trois degrés Celsius pour l’après-midi, quarante degrés en tenant compte de l’humidité. Mais la matinée n’était pas encore trop chaude. Comme j’avais du temps devant moi, je participerais à la promenade du chien. Je partis avec ma mère et Bobine, qui, impatiente d’aller découvrir de nouvelles odeurs, tirait sur sa laisse.

Outremont. J’aime beaucoup le quartier où nous habitons. Les gens bougent, fréquentent les belles boutiques, les bons restaurants, les terrasses et les cafés. Ce que je préfère, ce sont les rues ombragées aux arbres matures et aux maisons anciennes. Sans compter les nombreux parcs calmes et bien aménagés. Il y en a un qui m’attire particulièrement. C’est là que j’apporte mes cahiers à dessin.

Nous nous dirigions vers ce parc.

— Je suis contente qu’on soit ensemble ce matin, dit ma mère.

Ah non, c’est pas vrai. Elle va de nouveau parler des gars, je le sens.

— Je sais que tu n’aimes pas que je te pose des questions, mais là, je dois le faire. Qui est Alexandre ?

— Le problème avec tes questions, c’est que tu poses toujours les mêmes. C’est un ami.

— Un ami ! Si ça devient plus sérieux, je pourrai prendre un rendez-vous pour toi chez le médecin pour discuter de la pilule. Je ne veux pas me mêler de ta vie et tu pourras y aller seule si tu veux, mais c’est ma responsabilité de mère de te parler de ça et crois-moi, ce n’est pas facile. L’important, c’est ta santé et ton équilibre.

— Je comprends tout ça. Mais le « sérieux », comme tu dis, ce n’est pas pour tout de suite.

Je terminais ma phrase et j’aperçus cette femme qui venait vers nous d’un pas vigoureux. Espadrilles, shorts, cheveux blonds, bouclés, retenus par un bandeau bleu… elle faisait de la marche rapide. Plus elle avançait, plus elle regardait ma mère. Arrivée près de nous, la femme s’arrêta. Un sourire.

— Bonjour, Véronique, c’est donc vrai. Nous partageons le même quartier.

Je me tournai vers ma mère et ce que je vis m’étonna. Elle n’avait aucune expression, elle ne bougeait pas, ne disait rien. Qu’est-ce qui se passe ? Ma mère est habituellement super à l’aise avec les gens. Le silence dura plusieurs secondes, assez longtemps pour qu’un certain inconfort s’installe.

— Ah… bonjour Pascale. Excusez-moi, vous me voyez souvent distraite. Je vous présente Maude, ma fille. Et la petite chienne qui n’est pas très gentille et qui jappe après vous s’appelle Bobine. C’est assez, Bobine.

La Westie se calma, elle répondait toujours aux commandes de ma mère.

— Maude, je te présente Pascale Joubert. Sa pharmacie se trouve dans l’édifice de docteure Ménard. J’y suis allée l’autre jour.

Pascale me salua puis se tourna vers ma mère qui, en parlant, hésitait :

— Vous… euh… faites de l’exercice régulièrement ?

— Oui, dès que j’ai un instant. C’est un véritable besoin. Je passe tellement de temps au travail, souvent jusqu’à douze heures par jour. La clientèle est nombreuse, c’est surtout celle de la clinique médicale.

— Oui, la clientèle est nombreuse, répéta machinalement ma mère.

— Et vos promenades, elles sont aussi fréquentes ? reprit Pascale.

— Oui, dis-je rapidement. Pour ma mère, les marches de Bobine sont une priorité. Elles se font sous la pluie, la neige, la grêle, le soleil.

Ma mère et Pascale se mirent à rire.

Ce qui suivit me parut étrange : pendant plusieurs secondes, les deux femmes se fixèrent l’une l’autre. Un nouveau silence. Je me dis qu’il y avait quelque chose de curieux à observer deux personnes se regarder. On a une drôle de sensation, on se sent exclu.

— Je dois vous quitter pour me rendre au travail. Au revoir, Maude. Véronique, à bientôt, peut-être, dit Pascale.

— Oui, oui, bonne journée !

Pascale reprit le rythme de sa marche et s’éloigna.

— Nous ne serons pas longtemps au parc, lança ma mère. Il fait de plus en plus chaud.

Qu’est-ce qui se passait ? Ma mère adorait la chaleur. Toute la famille la taquinait parce qu’elle aimait les journées humides, où les gens se déplacent au ralenti et s’épongent régulièrement le front.

— Maman, cette femme, c’est qui ?

— Pascale ? Une amie.

Véronique

Une amie. Je sais très bien qu’elle n’est pas comme mes autres amies, comme Isabelle, par exemple.

Isabelle, qui soutient que ma grande rationalité ne me sert pas toujours très bien. Dans mon besoin de tout comprendre, combien de fois l’ai-je menée au bord de l’exaspération ? Souvent, elle m’invite à accepter que les choses soient ce qu’elles sont. Mais j’y arrive rarement.

Cette fois-ci, c’est pire, je comprends encore moins. Mes passions, c’est avec des hommes que je les ai toujours vécues. Comment une femme que je n’ai jamais vue peut-elle me chavirer comme ça ? Pourquoi est-ce que ça m’arrive ? Et pourquoi est-ce que ça m’arrive là, à quarante-six ans ? Je me sens complètement désemparée.

Depuis que j’ai vu cette femme, je ne suis plus la même, ni à la maison ni au travail. Par chance, Anne-Marie, ma gestionnaire, est extraordinaire. Nous faisons bonne équipe, car nous avons la même approche logique par rapport au travail, mais aussi à la vie en général.

J’ai d’ailleurs pu le constater une fois de plus quand je décidai d’aller lui faire part de mon inquiétude par rapport à mon manque de concentration ces derniers temps. Mieux que quiconque, elle sait qu’au travail, plusieurs personnes se fient à moi, car je suis celle qui donne l’orientation générale. Elle connaît aussi ma rigueur.

Je lui parlai de mes périodes d’insomnie et lui expliquai qu’en ce moment, je sentais que mes idées étaient dispersées, j’avais moins l’esprit de synthèse et de coordination et j’avais peur que les employés n’en souffrent.

Puis de fil en aiguille, je finis par lui révéler ce qui me bouleversait véritablement. Anne-Marie m’écouta avec beaucoup d’attention comme je m’y étais attendue. Je poursuivis en disant que j’avais réfléchi et que j’envisageais d’obtenir de l’aide professionnelle, une psychologue qui m’avait beaucoup aidée dans le passé.

— Tu n’avais jamais ressenti ce genre d’attirance auparavant ? me demanda-t-elle simplement.

— Non, jamais.

Elle me dit qu’elle était très touchée de la confiance que je lui témoignais. Elle ajouta que si ma charge de travail était trop grande par rapport à ce que je vivais présentement, nous la reverrions. Elle souhaitait que je retrouve le plus tôt possible ma paix d’esprit.

Son soutien était tellement précieux ! Ma démarche auprès d’elle avait été délicate, ça faisait quelques jours déjà que j’y réfléchissais. Elle me facilitait beaucoup les choses, ici au travail, car, structurée que j’étais, j’avais dans la tête de nombreuses boîtes, toutes ouvertes et je n’arrivais à n’en fermer aucune, ce qui me rendait anxieuse.

Je la remerciai de son appui, puis sortis de son bureau, contente de l’issue de ma rencontre et fière de moi, de l’effort que j’avais fourni de m’exposer de cette façon.

Zone de turbulence - Joce-Lynne Proulx

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